LETTRE DU VICOMTE DE SÉGUR A MADAME DELMER.

«Vous vous plaisez donc bien à Londres, chère madame, puisque vous y

restez, lorsque rien ne s'oppose à votre retour ici, que la police veut

bien laisser les honnêtes gens tranquilles, et reporter ses tendres

soins sur la canaille. Combien je vous envie la possibilité de vivre

ailleurs qu'à Paris! Quant à moi, le tumulte, les menaces, la prison, la

guillotine, les massacres, jusqu'aux corvées de la garde nationale, rien

n'a pu m'en dégoûter. Je l'aime avec tous ses défauts: son bruit, sa

boue, sa badauderie; c'est pour moi une de ces maîtresses de mauvaise

compagnie, qu'on n'estime pas et qu'on ne peut quitter. Cependant elle

est aujourd'hui livrée à de nouvelles amours qui ne laissent aucune

illusion sur sa fidélité; après s'être prostituée aux bonnets rouges,

elle s'abandonne aux épaulettes, en attendant qu'elle revienne aux

traitants et aux courtisans qui gouvernaient sous l'ancien régime. Ce

sont des adorations, des acclamations sans fin; on dirait que les du

Guesclin, les Condé, les Turenne n'ont jamais existé, qu'il ne s'est pas

gagné une seule bataille avant celle de Marengo, et que les Français

ne savaient pas porter l'épée avant qu'un petit Corse leur eût appris à

s'en servir. Certes, il la manie fort bien, et s'il voulait s'en tenir

là je serais un de ses plus ardents prôneurs. Mais il tranche du César,

et si on n'y prend garde il ira droit au Néron. Déjà il ne marche plus

que suivi de sa _garde prétorienne_, il a ses préfets de palais,

ses officiers de service et une foule d'esclaves volontaires qui

se disputent l'honneur de lui obéir; sa femme a des dames pour

l'accompagner, et l'on a eu soin de les choisir parmi celles qui

auraient pu exercer la même profession chez la feue reine.

»Les moeurs de cette nouvelle cour rappellent beaucoup celles des

Romains sous l'Empire. Tout y cède à l'ambition, à l'amour des

plaisirs; on n'y est point arrêté par les vieux préjugés, par les vaines

considérations qui entravaient jadis les projets, les désirs coupables;

on a tout simplifié. Par exemple, un homme en place aime la fille de sa

femme; quoi de plus naturel? Il a besoin d'un héritier, il s'en fait

un. La mère ne peut s'avouer; il faut lui assurer un sort honnête; on la

fait épouser à son frère!

»On a quelques rivaux dont la gloire importune: on les fait assassiner

ou juger, ce qui se ressemble beaucoup. Le mari trompé d'avance prend

mal la plaisanterie: on a recours à une matrone chargée de faire

les éducations des filles de la nouvelle cour, après avoir habillé

l'ancienne, pour se procurer une jeune personne en plein rapport, et

capable de perpétuer une famille régnante. L'épreuve réussit, et tout

fait espérer dans l'avenir une guerre de bâtards digne de l'héroïsme

paternel. On invente des crimes à ses amis; on fait du faste pour nos

parvenus; de la religion pour les dévotes de notre faubourg; de

la philosophie pour les patriotes; de l'étiquette pour les vieux

courtisans; de l'égalité en paroles, de l'absolutisme en actions, et

comme tout cela est recouvert d'uniformes brillants, de drapeaux de

toutes les nations, et qu'en France on aime par-dessus tout les sabreurs

heureux, Dieu sait où s'arrêtera leur char de victoire?... Il a bien

franchi le mont Saint-Bernard, il ira sans peine des Tuileries au

château de Versailles. Tout l'annonce, et je m'attends à voir renaître

les sottises qui ont servi de prétexte aux massacres de la Révolution.

Oui, croyez-moi, tout va ressusciter, sauf les victimes.

»Nous voici déjà revenus au _Te Deum_; la déesse de la Raison a

laissé faire tant de folies qu'on l'a destituée: après avoir essayé de

plusieurs cultes de fantaisie, on a reconnu que le bon Dieu était

encore ce qu'il y avait de plus convenable à adorer, et notre vieille

cathédrale a rouvert ses portes aux fidèles.

»Toutes nos autorités militaires et civiles jusqu'au ci-devant prêtre

qui mène les affaires étrangères, jusqu'au ci-devant bénédictin qui

invente des conspirations pour se donner le plaisir d'arrêter les

conspirateurs, étaient convoqués à cet acte solennel dont la paix est

l'occasion et l'ambition le vrai motif. N'est-ce pas ainsi qu'on faisait

dans l'ancien régime?

»Vous pensez bien que ce retour à la religion n'est pas du goût de tout

le monde, le général Augereau et le général Lannes ne se gênent pas pour

fulminer à la houzarde contre ce qu'ils appellent les _capucinades du

grand vainqueur_. Il a fallu un ordre pour les empêcher de descendre de

voiture, lorsqu'ils se sont aperçus qu'on les conduisait à la messe, et

l'on prétend que l'un d'eux est en pleine disgrâce, pour avoir répondu

au maître qui lui demandait comment il avait trouvé la cérémonie:

»--Très-belle, mon général, il n'y manquait qu'un million d'hommes qui

se sont fait tuer pour détruire ce que nous rétablissons.

»Le Parisien, facile à divertir, s'est fort amusé de voir un

cardinal, envoyé par le saint-père, causer familièrement avec notre

plénipotentiaire, avec cet abbé vendéen qui, faute de mieux, célébrait

la messe sur un autel composé de cadavres républicains. Le peuple

faisait tout haut de grosses plaisanteries sur la belle tenue des

_calotins_, qui, par suite du pillage des églises, étaient habillés à

neuf. Le retour des oraisons dominicales lui donnait l'espoir de rentrer

bientôt dans son ancien calendrier, et de pouvoir célébrer la fête de

Saint-Louis ou de la Sainte-Vierge, au lieu de celle de l'_oignon_ ou

du navet. Mais ce qui donnait beaucoup à penser, c'était le costume

théâtral des héros de la cérémonie; ces habits écarlates avec des

palmes d'or sur toutes les coutures, ce manteau espagnol, cette ceinture

chevaleresque, ce chapeau à la Henri IV, dont le panache aux trois

couleurs rappelait seul la république, faisaient naître de certaines

idées qui pourraient bien se réaliser, en dépit des éloquents Brutus du

Tribunat.

»Là ou règne la force, l'esprit n'a rien à faire, et chaque jour nous en

donne une nouvelle preuve. Madame de Staël qui croyait, à bon droit, le

sien irrésistible, a été cruellement détrompée l'autre soir. C'était au

bal donné par l'ancien évêque d'Autun, en réjouissance de la paix et du

triomphe de la sainte Église. La baronne a un fond d'enthousiasme qui

devait nécessairement s'appliquer à la gloire du _Petit Caporal_. Aussi,

après l'avoir entrepris de conversation, après lui avoir prouvé dans un

langage brillant qu'il était le plus grand homme du monde, a-t-elle cru

pouvoir hasarder une question sur la femme de ces temps modernes qui

excitait le plus l'admiration du héros patriote.

»--Celle qui a fait le plus d'enfants, a-t-il répondu en lui tournant le

dos.

»L'auteur de _Delphine_ avait espéré mieux, et son enthousiasme s'est

changé subitement en haine, ce qui nous vaut de ravissantes épigrammes

sur ce qui se fait et se dit journellement de ridicule aux Tuileries et

à la Malmaison. Décidément nos beaux esprits n'y seront plus admis, et

nos auteurs dramatiques n'y seront pas mieux traités que les écrivains

et les orateurs.

»On vient d'arrêter par ordre les représentations d'_Édouard en Écosse_.

L'intérêt de la pièce en a causé la perte, le talent d'Alexandre Duval,

le crédit de mademoiselle Contat, les prières de madame Bonaparte, tout

a échoué contre la volonté d'un guerrier qui n'a peur de rien, si ce

n'est des explications du parterre français.

»Il arrive encore pis à mon ami Emmanuel Du... On vient de l'exiler

pour le plus innocent des opéras-comiques, ayant pour titre

l'_Antichambre_[3], et pour tort, celui de représenter plusieurs fripons

de laquais singeant leurs maîtres d'une manière tellement vraie que

de grands personnages ont cru s'y reconnaître. C'est bien humble,

direz-vous; mais c'est ainsi. Je devrais avoir ma part de cette

disgrâce, car je suis coupable de quelques mauvais couplets de ce

pauvre opéra, qui ne me semblait pas avoir jamais rien à démêler avec la

politique et la police. Je dois, sans doute, cet excès d'indulgence de

la part du sultan, à mon fils qui se bat dans son armée, et à mon

frère qui se ferait tuer pour lui être agréable. Je ne partage ni le

dévouement de l'un ni l'aveuglement de l'autre; mais je respecte toutes

les illusions, celles de la gloire comme celles de la vanité.

[Note 3: Il a été donné depuis avec grand succès sous le titre de

_Picaros et Diegos_.]

»A propos de vanité, la Harpe continue ses homélies académiques. Il

cache son vieux bonnet rouge sous un capuchon monacal, dans l'espoir

de faire oublier ses discours par ses sermons, ses chansons par ses

cantiques, et ses rendez-vous grivois avec la célèbre gouvernante par

la pénitence de lire mutuellement leurs ouvrages. Voici un quatrain

improvisé en rêve, à la dernière séance du lycée républicain, par un des

endormis du professeur:

On disait autrefois proverbialement,

Pour exprimer l'ennui, bâiller comme une carpe;

Mais aujourd'hui l'on dit universellement:

Bâiller comme un lycée aux sermons de la Harpe.

»Je n'ai pas la prétention de vous donner des nouvelles d'Adolphe de

Rheinfeld. Vous lisez ses discours, ils vous en apprennent assez sur ce

qu'il pense et ce qu'il vaut. Mais ce que vous ne pouvez savoir, c'est

l'immense succès qu'ils obtiennent près de tout ce qui reste en

France d'esprits supérieurs et de caractères indépendants. Ses ennemis

prétendent que madame de Seldorf est au moins pour moitié dans tout

ce qu'il dit de beau à la tribune. Cette calomnie donne raison à M. de

Talleyrand, qui veut qu'un homme d'esprit n'aime jamais qu'une femme

bête. Il est certain qu'on ne soupçonnera point madame Gr... de

complicité dans les bons mots qu'il dit.

»C'est le jeune Lucien de la Menneraye qui se charge de vous remettre

cette lettre. Sa qualité d'aide de camp, envoyé en mission près de notre

ambassadeur à Londres, lui permet de cacher ce griffonnage sous ses

dépêches diplomatiques. C'en est encore un de plus qui passe à l'ennemi.

On comptera bientôt les gentilshommes non servants. Je me félicite

d'être assez vieux pour échapper à cette fièvre de gloire, qui, ainsi

que toutes les maladies, nous laissera plus faibles qu'avant. Ils lèvent

les épaules en m'écoutant, ceux à qui je dis cela; ils me traitent de

_ganache_, et pourtant vous verrez, vous qui êtes jeune, que la ganache

avait raison.

»Ne montrez ces caquets à personne, pas même à l'aimable Ellénore. Sa

gravité les prendrait mal; elle m'appelle le plus courageux des hommes

frivoles, en imitation de ce bon de L... que madame de Staël appelle le

plus gras des hommes sensibles. J'ai le tort, je l'avoue, de voir les

choses comme les gens sous leur aspect comique; autrement on passerait

sa vie à pleurer. Le fond de tout est si triste, qu'il faut bien rire de

la forme. Mes sentiments n'en sont pas moins vifs et profonds, vous le

savez mieux que personne, vous qui vous moquez si souvent de ma vieille

tendresse.»

Ellénore, Volume II · 第 33 / 47 题