LE COMTE DE SÉGUR A MADAME MANSLEY.

«Grâce au ciel et au puissant réparateur qu'il nous envoie, nous

commençons à respirer; le temps des persécuteurs est passé! Revenez

donc, chère madame, et ne craignez plus d'être confondue avec les nobles

intrigantes qui se mêlent de conspirer. Tout finit par s'éclaircir.

On le sait, vous n'avez jamais été coupable que de sauver vos

ennemis, sorte de crime très-récemment puni de mort, mais que le

sénatus-consulte, qui permet aux émigrés soumis de rentrer en France,

va mettre au premier rang des vertus modernes. Déjà plusieurs de nos

illustres familles ont profité de leur radiation pour venir solliciter

du premier consul la restitution de leurs biens et l'ont obtenue; cela

devrait servir d'exemple à vos réfugiés de Londres, et rendre moins

amères les injures qu'ils dictent quotidiennement à ce méchant

Lepelletier, dont _l'Ambigu_[2] est bien le plus mauvais repas qu'on

puisse servir à des abonnés.

[Note 2: Journal qui paraissait à Londres.]

»On ne s'explique pas ici comment le gouvernement anglais, qui se dit

en paix avec nous, autorise la publication de telles calomnies contre le

nôtre. C'est, prétendent-ils, par respect pour leur liberté de la presse

qu'ils nous laissent insulter de la sorte; comme si l'_Alien-bill_

ne leur donnait pas un moyen légal de chasser le pamphlétaire et les

assassins qu'il encourage par ses écrits. Quoi! le sort des deux plus

grandes nations de l'Europe serait à la disposition d'un journaliste

incendiaire, soudoyé par un parti malheureux, que la colère aveugle?

Quoi! le flambeau de la guerre se rallumerait à ce foyer immonde? le

sang de nos braves coulerait pour effacer quelques lignes infamantes

d'un misérable écrivain? Non, je ne puis le croire, j'aime mieux penser

que l'état florissant où se trouve aujourd'hui la France importune

nos voisins, et que, ne pouvant médire de la gloire du vainqueur de

l'Italie, ils l'attaquent dans sa politique et dans sa vie privée. Le

malheur est qu'il a la faiblesse de s'irriter de ces calomnies. Ah! que

n'a-t-il un peu de la savante indifférence de son ministre Talleyrand, à

qui je demandais, l'autre soir, comment il était parvenu à triompher de

ses nombreux ennemis:

»--En n'y prenant pas garde, m'a-t-il répondu.

»Le secret de son éternel crédit sous tous les gouvernements est en

entier dans cette réponse.

»Le pape vient de le relever de ses voeux. Cela n'est bon qu'à les

rappeler; car à son exemple, tout le monde les avait oubliés.

»Il vient de donner une fête brillante, où régnait son bon goût et un

parfum d'ancien régime qui ravissaient également les jacobins convertis

et les aristocrates apostats. J'ai eu le plaisir d'y revoir plusieurs de

nos habitués de Versailles; ils s'y trouvaient comme dans la galerie

de Louis XIV, coudoyés par des ambassadeurs de toutes les grandes

puissances, entourés de femmes dont plusieurs portaient de beaux noms

et presque toutes de beaux visages; car l'étiquette n'obligeant plus à

inviter tous les vieux laiderons d'une cour, on choisit les plus jolies

citoyennes de la grande ville pour orner un bal. Les émigrés rentrants,

encore émus de nos désastres, ne comprenaient pas ce retour subit

au luxe et à l'élégance française. Ah! vraiment, ils en verront bien

d'autres, à en juger par les questions qui m'ont été faites ce soir même

sur les magnificences de la cour de Russie. Au moindre détail que j'en

donnais en historien fidèle, mon célèbre interlocuteur renchérissait

sur mes descriptions en traçant le tableau d'une cour bien autrement

magnifique. Comme la supposition avait tout l'air d'un plan arrêté, j'en

conclus que nous serions bientôt en état de traiter de pair avec toutes

les têtes couronnées de notre connaissance.

»Leurs plénipotentiaires ont paru charmés de l'accueil qu'ils recevaient

à cette belle fête. Le premier consul s'y est montré particulièrement

gracieux pour lord Wilworth, et comme Bonaparte exerce une grande

séduction quand il veut se donner la peine d'être aimable, on espère

beaucoup de cette mutuelle coquetterie.

»A propos de coquetterie, vous avez bien fait d'être fort jolie par

le temps qui court, car dans vingt ans, rien ne sera plus commun qu'un

charmant visage, grâce à la découverte du docteur Jenner, dont on se

moque, comme de toutes les nouveautés utiles, mais qui n'en fait pas

moins chaque jour des miracles. Il est vrai que nous sommes les derniers

de l'Europe à profiter de ce bienfait, et que le peuple ne dit plus:

«tu m'ennuies, laisse-moi tranquille,» mais «_tu me vaccines_.» Cela

n'empêche pas la maladie préservatrice de faire des progrès. Les savants

s'en réjouissent, les plaisants s'en amusent, tout le monde est content.

»Et comment ne le serait-on pas sous ce règne de gloire et de

prospérité? L'armée est triomphante, le peuple libre, le commerce riche,

les arts florissants, la noblesse en repos, la bourgeoisie en valeur, et

la paix générale vient encore mêler ses douceurs à ces dons du ciel et

de la volonté d'un grand homme. En vérité, il faut être voué au démon de

l'opposition pour s'acharner, comme certains de vos amis, à flétrir

les intentions et les moyens qui nous ont conduits à de semblables

résultats; ils n'ont donc aucun souvenir, ces beaux parleurs pour médire

ainsi du présent qui nous rend l'ordre, la gloire et les plaisirs!

»Oui, les plaisirs; et ce qui vous étonnera autant que moi, les mêmes

que nous avions à Versailles. J'ai été invité dernièrement par madame

Bonaparte à un spectacle de la Malmaison. Je n'avais assisté à aucune

comédie d'amateurs depuis la représentation donnée au Petit-Trianon,

en 1786. On y joua _le Barbier de Séville_. La reine faisait Rosine;

le comte d'Artois, Figaro; le comte de Vaudreuil, Almaviva; le prince

Estherazy, Bartholo; la comédie fut suivie du _Tableau parlant_,

opéra-comique de Grétry, que lui-même était venu faire répéter à la

troupe royale. La reine avait choisi le rôle d'Isabelle, madame de la

Rochelambert celui de Colombine, le comte d'Artois jouait fort bien

celui de Léandre, et Garat chantait Pierrot d'une manière ravissante;

sa belle voix, son talent et son titre de directeur des concerts de la

reine lui valaient l'honneur de chanter avec elle. La belle comtesse de

Guiche et la comtesse de Polignac faisaient aussi partie de la troupe

de Trianon, et c'est à leur protection que je dus d'être admis à

ces soirées dramatiques qui n'avaient d'ordinaire qu'un public fort

restreint, composé de la famille royale et des personnes attachées à la

maison des princes. Le nom des principaux acteurs ajoutait beaucoup à

l'intérêt de la pièce. D'ailleurs, on sait toujours bon gré aux grands

seigneurs d'aimer l'esprit, les arts, et aux souverains de les protéger.

Qui aurait jamais prévu que ces plaisirs élégants serviraient de

prétexte à la rage populaire? Qui aurait dit, en voyant cette belle

Marie-Antoinette, si spirituelle, si gracieuse dans les scènes avec

Figaro, si naturelle, si piquante dans son charmant dépit avec son vieux

tuteur, que cette femme douée de tous les agréments qui plaisent le

plus aux Français, que cette belle chevelure dorée, que ce cou d'albâtre

seraient bientôt... mais ne rappelons pas ces horreurs.

»Je devais garder de cette représentation royale un souvenir

ineffaçable. Il me suivit dans la petite salle de la Malmaison, et

lorsque, assis au parterre près de la loge du premier consul, le rideau

s'est levé et que j'ai vu paraître Bourrienne en Bartholo et l'aimable

Hortense en Rosine, je n'ai pu retenir un cri de surprise dont il m'a

fallu donner l'explication. Cela a amené des comparaisons qui n'ont paru

choquer personne.

»Je ne m'attendais pas à voir le même ouvrage joué par deux cours si

différentes. Le talent dramatique d'Eugène Beauharnais et celui de sa

soeur dépassent de beaucoup ceux des amateurs. Cela s'explique par les

leçons qu'ils reçoivent de Talma et de Michaud à chaque nouvelle pièce

que l'on monte. La mise en scène est admirable. Isabey, le fameux

peintre en est chargé; il joue, de plus, les comiques à merveille.

Enfin, chacun s'emploie de son mieux à ces représentations, ce qui vous

prouve assez combien elles amusent le maître.

»On jouait après le _Barbier_ les _Projets de Mariage_, d'Alexandre

Duval. En voyant Bonaparte rire de si bon coeur à cette jolie comédie,

on a cru un moment qu'il ferait grâce à l'auteur et lèverait l'interdit

lancé contre son _Édouard en Écosse_; mais la politique a des rigueurs à

nulle autre pareilles, et l'on ne peut blâmer la prudence qui évite les

batailles du parterre, car c'est par le scandale des applications, par

les cris des spectateurs en délire que la révolution a commencé, et

qu'elle recommencerait, si on la laissait faire: tout le monde n'est

pas de cet avis, à en juger par mon frère; il crie à la tyrannie, parce

qu'on n'a pas permis à son ami Dup... de parodier, dans son opéra de

_l'Antichambre_, le costume, le langage, jusqu'aux gestes habituels

des chefs du gouvernement. Les particuliers se coupaient la gorge,

autrefois, pour de semblables plaisanteries: je ne vois pas pourquoi on

les tolérerait davantage aujourd'hui.

»Cette lettre vous sera remise par un homme qui se vante de vous devoir

la vie, et dont la reconnaissance serait sans borne, si vous vouliez

bien le permettre. Il a sagement pensé qu'il valait mieux être l'aide

de camp d'un brave général français, que l'élégant inutile des salons

de nos émigrés. Sa famille qui le blâme aujourd'hui, en sera fière

dans trois ans; je réponds de son avenir, puisqu'en l'arrachant à ses

assassins, vous lui avez donné le droit de vous aimer. Accueillez-le

charitablement comme porteur de mon bavardage et de toutes les

tendresses de ma vieille amitié.»

Ellénore, Volume II · 第 32 / 47 题