La peur ne se raisonne pas. Cette vérité, passée à l'état de lieu
commun, explique suffisamment pourquoi elle se manifeste par les effets
les plus contraires. Il n'est pas rare de la voir s'associer à la
pensée présente, et d'en deviner la cause comme par intuition. C'est ce
qu'éprouva Ellénore au léger bruit des trois coups frappés à sa fenêtre.
Sa chambre à coucher, située près du salon au rez-de-chaussée, donnait
sur un charmant parterre, attenant à un beau jardin. On pouvait sans
peine atteindre aux fenêtres de son appartement. Aussi soit raison,
soit pressentiment, il ne lui vint pas à l'esprit qu'un voleur eût la
politesse de l'avertir de sa présence par ces trois petits coups, et
comme la terreur se porte ordinairement sur ce qu'on craint le plus au
monde, elle fut subitement saisie de l'idée qu'Adolphe était là.
Comment y était-il parvenu? quel motif impérieux l'avait poussé à cette
extravagance? voilà ce qu'elle ne se demanda point. Tout à l'effroi de
ce qui pourrait résulter d'une telle démarche, elle ne pensa qu'à se
faire un droit de ses malheurs pour obtenir d'Adolphe de ne pas chercher
à les accroître en abusant de l'intérêt qu'elle ressentait pour lui.
Tremblante, sans réflexion comme sans certitude, elle entr'ouvrit sa
fenêtre et dit en respirant à peine:
--C'est vous? n'est-ce pas?
--Ah! je le savais bien, que vous me devineriez, répondit une voix
facile à reconnaître.
--Par pitié, fuyez d'ici.
--Il faut absolument que je vous parle.
--Y pensez-vous, à cette heure?
--Que craignez-vous? Je resterai là.
--Sur la neige à la gelée...
--Qu'importe, mais vous saurez...
--Je ne veux rien savoir... Partez! il y va de ma vie... car si l'on
pouvait supposer que...
--Eh! me croyez-vous donc si sot que de risquer de vous déplaire, de
vous compromettre, pour vous parler de moi?--Non, je viens vous supplier
de partir dès demain pour la Belgique, de là vous passerez à Douvres.
Fouché sait la part que vous avez prise à l'évasion de madame de
Montévreux. Elle est soupçonnée par lui de s'entendre avec mademoiselle
de Cicé, et celle-ci a trempé, dit-il, dans l'affaire de la machine
infernale. Voilà ce que notre ami Duchosal, l'intime de Fouché, vient de
m'affirmer; voilà ce qu'il m'a chargé de vous apprendre.
A cet avis charitable, à cet acte de dévouement, Ellénore sentit sa
reconnaissance l'emporter sur toutes les considérations d'une pruderie
intempestive.
--Je dois trop à votre bonté en ce moment, dit-elle, pour ne pas me fier
à votre honneur.
En finissant ces mots, elle alla ouvrir la porte qui donnait sur le
jardin; Adolphe entra tremblant encore plus d'émotion que de froid; mais
un sentiment généreux lui imposant pour premier devoir de ne pas abuser
des avantages de sa position, il s'efforça de paraître trop dominé par
l'idée du danger qui menaçait Ellénore pour pouvoir s'en distraire même
par de douces espérances.
--Duchosal m'a dit vous avoir fait obtenir un passe-port, il y a quinze
jours, dont vous n'avez point fait usage?
--Cela est vrai, répondit Ellénore en adoptant avec empressement le ton
grave, l'air inquiet qui ôtait à cette visite nocturne ce qu'elle avait
d'inconvenant, et leur sauvait à tous deux l'embarras d'une entrevue si
dangereuse.
--Eh bien, il faut vous servir de ce passe-port, et partir dès demain
pour Anvers avec madame Delmer, qui profite de ce qu'on négocie la paix,
dont le traité sera bientôt signé, pour se rendre à Londres. Il faut y
passer avec elle avant qu'on ait donné l'ordre de vous poursuivre.
--Mais il est sans doute déjà expédié cet ordre, et je ferais peut-être
mieux de l'attendre ici que de me donner un air coupable en fuyant.
D'ailleurs, je n'ai pas peur de la prison.
Et tout en parlant avec une véritable indifférence de sa sûreté
personnelle, Ellénore attisait le feu, et faisait signe à M. de
Rheinfeld de s'asseoir sur le fauteuil qui était à l'autre coin de la
cheminée, comme elle eût fait si elle l'avait reçu en plein jour.
Leurs efforts pour se tromper mutuellement sur le romanesque de leur
situation, pour maintenir leur conversation sur tout autre intérêt que
celui qui les animait, donnait à cet entretien un charme inexplicable.
--Vous n'avez pas peur de la prison, répéta Adolphe, cela se comprend,
en voyant ce que vous faites de votre liberté; mais M. de Savernon
ne serait pas si résigné, et comme votre arrestation l'entraînerait à
quelque folie qui amènerait la sienne, c'est au nom de sa propre sûreté
que nous vous supplions de penser à la vôtre.
Le nom du marquis était jeté là, comme un monceau de glace sur un
brasier. Ellénore en ressentit l'effet et dit avec dignité:
--Vous avez raison, je dois lui éviter ce danger, je partirai à
trois heures, je suivrai votre avis, en conservant une éternelle
reconnaissance de la peine... que vous avez bien voulu prendre... de
venir me le donner... à cette heure... et par le temps qu'il... fait.
--Méchante! s'écria Adolphe, est-ce à vous de me punir de tout ce que je
tente pour obéir à votre pensée, pour vous rassurer contre mon coeur, et
vous éviter l'horreur d'un soupçon flétrissant pour tous deux?
--Moi? vous croire capable de recourir à la ruse pour arriver jusqu'ici?
d'ajouter par la démarche la plus compromettante aux injustes mépris
dont on m'accable? Ah! que n'êtes-vous aussi perfide, aussi lâche; je ne
vous craindrais pas! Mais ma confiance est telle que je ne vous ai pas
même demandé par quel moyen...
--Par le plus simple, interrompit Adolphe; votre jardinier a été placé
chez vous par madame de Condorcet, il est resté longtemps dans la maison
de campagne qu'elle habitait près de Meulan, il me connaît, je lui ai
confié l'avis que je venais vous donner et comme il a vu mourir son
maître pour n'avoir pas reçu un semblable avertissement, c'est lui-même
qui m'a conduit jusqu'à cette fenêtre: il est à quelques pas de là qui
veille à ce que personne ne me surprenne. Soyez donc sans crainte. Eh!
ne sais-je pas que tous les malheurs vous semblent préférables à celui
d'être aimée par moi, que vous rougiriez moins d'être accusée d'un crime
que de vous voir soupçonnée de répondre à mon amour? Et pourtant cet
amour vous trouble, vous émeut, vous devinez que s'il résiste à tout
ce que j'invente pour le tuer, c'est qu'il est immortel, qu'il agit sur
vous en dépit de votre volonté, de la mienne, et que ni vous ni moi ne
pouvons rien contre lui.
--Eh bien, s'il est vrai que vous ayez sur ma pensée une influence
inexplicable, qu'en dépit de la raison, de la haine, dont je m'armais
contre vous, mon coeur vous soit aveuglément soumis, soyez noble, soyez
généreux; bornez là votre empire; ne cherchez pas à m'entraîner dans une
position plus cruelle encore que la mienne. Vous connaissez mieux qu'un
autre les calomnies, les mépris dont on m'abreuve, vous qui bravez la
mort pour m'en venger. Mais ce que vous ignorez, c'est le besoin que
j'ai de ma propre estime, de la vôtre, pour supporter tant d'injustices,
tant d'humiliations. C'est la nécessité où je suis de tout sacrifier au
bonheur de mériter votre dévouement.
--Vous ne sauriez le perdre en l'augmentant.
--Eh bien, j'en attends une nouvelle preuve.
--Ah! commandez, s'écrie Adolphe le front brillant d'espoir.
--Ne nous revoyons plus...
--Non, c'est trop exiger de ce coeur étranger à tous les intérêts
du monde, solitaire au milieu des hommes, et qui souffre pourtant de
l'isolement auquel il est condamné. Je n'espère rien, je ne demande
rien, je ne veux que vous voir; mais je dois vous voir, s'il faut que
je vive... Ellénore... vous ne répondez pas? Et pourtant, qu'est-ce que
j'exige? ce que vous accordez à tous les indifférents. Est-ce le monde
que vous redoutez? ce monde absorbé dans ses frivolités solennelles
ne lira pas dans un coeur tel que le mien. Comment ne serais-je pas
prudent: il y va de ma vie. Ellénore, rendez-vous à ma prière; il y aura
pour vous quelque charme à être aimée ainsi, à me voir occupé de vous
seule, n'existant que pour vous, vous devant toutes les sensations de
bonheur dont je suis encore susceptible, arraché par votre présence à
l'ennui de la disgrâce, à la souffrance, au désespoir.
Ces paroles, semblables à une douce harmonie, plongeaient Ellénore dans
une rêverie ravissante dont elle craignait de sortir.
--Je vous crois, dit-elle, en tendant la main vers Adolphe, mais sans
détourner les yeux du plafond vers lequel ils étaient fixés... Je vous
crois... et me fie à vous... disposez de mon sort... mais par pitié,
sauvez-moi de la honte...
--Ah! vous confier ainsi, dit Adolphe en couvrant de baisers la main
d'Ellénore, c'est m'enchaîner, c'est m'ordonner d'étouffer mes voeux les
plus ardents; mais, votre repos, votre bonheur l'exigent, dites-vous,
que sont mes intérêts en comparaison de ceux-là? Seulement mes
sacrifices me donnent des droits à votre soumission. Disposez-vous à
partir au premier rayon du jour; madame Delmer est prévenue, rendez-vous
chez elle; et dès que vous serez toutes deux à l'abri des perquisitions
de Fouché, faites-le savoir; je n'ose en demander plus, ajouta M. de
Rheinfeld en se levant. Adieu.
--Adieu, répéta Ellénore. Ce sentiment que je me reprochais comme un
crime, vous en avez fait un devoir. Merci, Adolphe, merci! Je pourrai
donc penser à vous sans remords et vous écrire sans crainte. Ah! bénie
soit la persécution qui me vaut tant de plaisir!
En disant ces mots, Ellénore conduisait Adolphe vers la porte donnant
sur le jardin.
--Vous m'écrirez? Vrai? Ah! vous me devez bien cela en récompense de
ce que vous m'imposez en ce moment. Songez donc que je suis là, près de
vous, ivre d'amour, protégé par la nuit, encouragé par votre aveu, et
que la terreur de vous déplaire, de vous affliger, me fait renoncer
volontairement à toutes mes ambitions; qu'enfin, j'aime mieux vous
paraître ridicule qu'égoïste.
--Ah! ne regrettez pas cette abnégation de vous-même, cette noble
protection accordée à ma faiblesse, sans laquelle vous n'auriez jamais
su, ni moi non plus, à quel point je vous aime.
Peu de moments après ces adieux, Ellénore était sur la route d'Anvers,
en compagnie de madame Delmer, heureuse de rejoindre son fils et
d'échapper par l'absence au dangereux bonheur de voir trop souvent
Adolphe.