XXIX

La peur ne se raisonne pas. Cette vérité, passée à l'état de lieu

commun, explique suffisamment pourquoi elle se manifeste par les effets

les plus contraires. Il n'est pas rare de la voir s'associer à la

pensée présente, et d'en deviner la cause comme par intuition. C'est ce

qu'éprouva Ellénore au léger bruit des trois coups frappés à sa fenêtre.

Sa chambre à coucher, située près du salon au rez-de-chaussée, donnait

sur un charmant parterre, attenant à un beau jardin. On pouvait sans

peine atteindre aux fenêtres de son appartement. Aussi soit raison,

soit pressentiment, il ne lui vint pas à l'esprit qu'un voleur eût la

politesse de l'avertir de sa présence par ces trois petits coups, et

comme la terreur se porte ordinairement sur ce qu'on craint le plus au

monde, elle fut subitement saisie de l'idée qu'Adolphe était là.

Comment y était-il parvenu? quel motif impérieux l'avait poussé à cette

extravagance? voilà ce qu'elle ne se demanda point. Tout à l'effroi de

ce qui pourrait résulter d'une telle démarche, elle ne pensa qu'à se

faire un droit de ses malheurs pour obtenir d'Adolphe de ne pas chercher

à les accroître en abusant de l'intérêt qu'elle ressentait pour lui.

Tremblante, sans réflexion comme sans certitude, elle entr'ouvrit sa

fenêtre et dit en respirant à peine:

--C'est vous? n'est-ce pas?

--Ah! je le savais bien, que vous me devineriez, répondit une voix

facile à reconnaître.

--Par pitié, fuyez d'ici.

--Il faut absolument que je vous parle.

--Y pensez-vous, à cette heure?

--Que craignez-vous? Je resterai là.

--Sur la neige à la gelée...

--Qu'importe, mais vous saurez...

--Je ne veux rien savoir... Partez! il y va de ma vie... car si l'on

pouvait supposer que...

--Eh! me croyez-vous donc si sot que de risquer de vous déplaire, de

vous compromettre, pour vous parler de moi?--Non, je viens vous supplier

de partir dès demain pour la Belgique, de là vous passerez à Douvres.

Fouché sait la part que vous avez prise à l'évasion de madame de

Montévreux. Elle est soupçonnée par lui de s'entendre avec mademoiselle

de Cicé, et celle-ci a trempé, dit-il, dans l'affaire de la machine

infernale. Voilà ce que notre ami Duchosal, l'intime de Fouché, vient de

m'affirmer; voilà ce qu'il m'a chargé de vous apprendre.

A cet avis charitable, à cet acte de dévouement, Ellénore sentit sa

reconnaissance l'emporter sur toutes les considérations d'une pruderie

intempestive.

--Je dois trop à votre bonté en ce moment, dit-elle, pour ne pas me fier

à votre honneur.

En finissant ces mots, elle alla ouvrir la porte qui donnait sur le

jardin; Adolphe entra tremblant encore plus d'émotion que de froid; mais

un sentiment généreux lui imposant pour premier devoir de ne pas abuser

des avantages de sa position, il s'efforça de paraître trop dominé par

l'idée du danger qui menaçait Ellénore pour pouvoir s'en distraire même

par de douces espérances.

--Duchosal m'a dit vous avoir fait obtenir un passe-port, il y a quinze

jours, dont vous n'avez point fait usage?

--Cela est vrai, répondit Ellénore en adoptant avec empressement le ton

grave, l'air inquiet qui ôtait à cette visite nocturne ce qu'elle avait

d'inconvenant, et leur sauvait à tous deux l'embarras d'une entrevue si

dangereuse.

--Eh bien, il faut vous servir de ce passe-port, et partir dès demain

pour Anvers avec madame Delmer, qui profite de ce qu'on négocie la paix,

dont le traité sera bientôt signé, pour se rendre à Londres. Il faut y

passer avec elle avant qu'on ait donné l'ordre de vous poursuivre.

--Mais il est sans doute déjà expédié cet ordre, et je ferais peut-être

mieux de l'attendre ici que de me donner un air coupable en fuyant.

D'ailleurs, je n'ai pas peur de la prison.

Et tout en parlant avec une véritable indifférence de sa sûreté

personnelle, Ellénore attisait le feu, et faisait signe à M. de

Rheinfeld de s'asseoir sur le fauteuil qui était à l'autre coin de la

cheminée, comme elle eût fait si elle l'avait reçu en plein jour.

Leurs efforts pour se tromper mutuellement sur le romanesque de leur

situation, pour maintenir leur conversation sur tout autre intérêt que

celui qui les animait, donnait à cet entretien un charme inexplicable.

--Vous n'avez pas peur de la prison, répéta Adolphe, cela se comprend,

en voyant ce que vous faites de votre liberté; mais M. de Savernon

ne serait pas si résigné, et comme votre arrestation l'entraînerait à

quelque folie qui amènerait la sienne, c'est au nom de sa propre sûreté

que nous vous supplions de penser à la vôtre.

Le nom du marquis était jeté là, comme un monceau de glace sur un

brasier. Ellénore en ressentit l'effet et dit avec dignité:

--Vous avez raison, je dois lui éviter ce danger, je partirai à

trois heures, je suivrai votre avis, en conservant une éternelle

reconnaissance de la peine... que vous avez bien voulu prendre... de

venir me le donner... à cette heure... et par le temps qu'il... fait.

--Méchante! s'écria Adolphe, est-ce à vous de me punir de tout ce que je

tente pour obéir à votre pensée, pour vous rassurer contre mon coeur, et

vous éviter l'horreur d'un soupçon flétrissant pour tous deux?

--Moi? vous croire capable de recourir à la ruse pour arriver jusqu'ici?

d'ajouter par la démarche la plus compromettante aux injustes mépris

dont on m'accable? Ah! que n'êtes-vous aussi perfide, aussi lâche; je ne

vous craindrais pas! Mais ma confiance est telle que je ne vous ai pas

même demandé par quel moyen...

--Par le plus simple, interrompit Adolphe; votre jardinier a été placé

chez vous par madame de Condorcet, il est resté longtemps dans la maison

de campagne qu'elle habitait près de Meulan, il me connaît, je lui ai

confié l'avis que je venais vous donner et comme il a vu mourir son

maître pour n'avoir pas reçu un semblable avertissement, c'est lui-même

qui m'a conduit jusqu'à cette fenêtre: il est à quelques pas de là qui

veille à ce que personne ne me surprenne. Soyez donc sans crainte. Eh!

ne sais-je pas que tous les malheurs vous semblent préférables à celui

d'être aimée par moi, que vous rougiriez moins d'être accusée d'un crime

que de vous voir soupçonnée de répondre à mon amour? Et pourtant cet

amour vous trouble, vous émeut, vous devinez que s'il résiste à tout

ce que j'invente pour le tuer, c'est qu'il est immortel, qu'il agit sur

vous en dépit de votre volonté, de la mienne, et que ni vous ni moi ne

pouvons rien contre lui.

--Eh bien, s'il est vrai que vous ayez sur ma pensée une influence

inexplicable, qu'en dépit de la raison, de la haine, dont je m'armais

contre vous, mon coeur vous soit aveuglément soumis, soyez noble, soyez

généreux; bornez là votre empire; ne cherchez pas à m'entraîner dans une

position plus cruelle encore que la mienne. Vous connaissez mieux qu'un

autre les calomnies, les mépris dont on m'abreuve, vous qui bravez la

mort pour m'en venger. Mais ce que vous ignorez, c'est le besoin que

j'ai de ma propre estime, de la vôtre, pour supporter tant d'injustices,

tant d'humiliations. C'est la nécessité où je suis de tout sacrifier au

bonheur de mériter votre dévouement.

--Vous ne sauriez le perdre en l'augmentant.

--Eh bien, j'en attends une nouvelle preuve.

--Ah! commandez, s'écrie Adolphe le front brillant d'espoir.

--Ne nous revoyons plus...

--Non, c'est trop exiger de ce coeur étranger à tous les intérêts

du monde, solitaire au milieu des hommes, et qui souffre pourtant de

l'isolement auquel il est condamné. Je n'espère rien, je ne demande

rien, je ne veux que vous voir; mais je dois vous voir, s'il faut que

je vive... Ellénore... vous ne répondez pas? Et pourtant, qu'est-ce que

j'exige? ce que vous accordez à tous les indifférents. Est-ce le monde

que vous redoutez? ce monde absorbé dans ses frivolités solennelles

ne lira pas dans un coeur tel que le mien. Comment ne serais-je pas

prudent: il y va de ma vie. Ellénore, rendez-vous à ma prière; il y aura

pour vous quelque charme à être aimée ainsi, à me voir occupé de vous

seule, n'existant que pour vous, vous devant toutes les sensations de

bonheur dont je suis encore susceptible, arraché par votre présence à

l'ennui de la disgrâce, à la souffrance, au désespoir.

Ces paroles, semblables à une douce harmonie, plongeaient Ellénore dans

une rêverie ravissante dont elle craignait de sortir.

--Je vous crois, dit-elle, en tendant la main vers Adolphe, mais sans

détourner les yeux du plafond vers lequel ils étaient fixés... Je vous

crois... et me fie à vous... disposez de mon sort... mais par pitié,

sauvez-moi de la honte...

--Ah! vous confier ainsi, dit Adolphe en couvrant de baisers la main

d'Ellénore, c'est m'enchaîner, c'est m'ordonner d'étouffer mes voeux les

plus ardents; mais, votre repos, votre bonheur l'exigent, dites-vous,

que sont mes intérêts en comparaison de ceux-là? Seulement mes

sacrifices me donnent des droits à votre soumission. Disposez-vous à

partir au premier rayon du jour; madame Delmer est prévenue, rendez-vous

chez elle; et dès que vous serez toutes deux à l'abri des perquisitions

de Fouché, faites-le savoir; je n'ose en demander plus, ajouta M. de

Rheinfeld en se levant. Adieu.

--Adieu, répéta Ellénore. Ce sentiment que je me reprochais comme un

crime, vous en avez fait un devoir. Merci, Adolphe, merci! Je pourrai

donc penser à vous sans remords et vous écrire sans crainte. Ah! bénie

soit la persécution qui me vaut tant de plaisir!

En disant ces mots, Ellénore conduisait Adolphe vers la porte donnant

sur le jardin.

--Vous m'écrirez? Vrai? Ah! vous me devez bien cela en récompense de

ce que vous m'imposez en ce moment. Songez donc que je suis là, près de

vous, ivre d'amour, protégé par la nuit, encouragé par votre aveu, et

que la terreur de vous déplaire, de vous affliger, me fait renoncer

volontairement à toutes mes ambitions; qu'enfin, j'aime mieux vous

paraître ridicule qu'égoïste.

--Ah! ne regrettez pas cette abnégation de vous-même, cette noble

protection accordée à ma faiblesse, sans laquelle vous n'auriez jamais

su, ni moi non plus, à quel point je vous aime.

Peu de moments après ces adieux, Ellénore était sur la route d'Anvers,

en compagnie de madame Delmer, heureuse de rejoindre son fils et

d'échapper par l'absence au dangereux bonheur de voir trop souvent

Adolphe.

Ellénore, Volume II · 第 29 / 47 题