XXVIII

Le lendemain, on ne parlait dans les salons et les cafés de Paris que

du duel qui avait eu lieu le matin entre M. de Rheinfeld et le ci-devant

comte de B... Comme on en ignorait encore la cause, l'issue et les

détails, chacun les imaginait et les racontait à son gré; les uns en

accusaient la politique, les autres la rivalité toute d'amour-propre,

fondée sur les admirations de M. de B... pour l'esprit de madame

de Seldorf, et quelques propos un peu fats sur la manière dont elle

accueillait ses soins. Garat, le tribun, la marquise de Condorcet et

madame Talma étaient les seuls qui fussent dans le secret de cette

affaire. Tous trois avaient la bonne volonté de le garder; mais

entraînés par l'impatience d'entendre donner à cette querelle les motifs

les plus absurdes, ils n'avaient pu résister à la petite vanité de

se montrer instruits de la vérité du fait que l'on commentait si

ridiculement; et, sans articuler le nom de madame Mansley, il était

résulté de leurs réticences, de leurs phrases mystérieuses sur la part

qu'une jolie femme aurait eue dans ce duel, que plusieurs soupçons

s'étaient portés sur Ellénore, et qu'un de ses amis avait cru prudent de

la prévenir du bruit qui se répandait.

«Mon frère vient de m'apprendre que M. de Rheinfeld s'est battu ce matin

pour venger de mauvais propos tenus sur vous par le comte de B... chez

madame de Seldorf. Si cette nouvelle est fausse, comme je l'espère,

donnez-moi les moyens de la démentir.»

Ce billet du vicomte de Ségur jeta Ellénore dans une affreuse anxiété,

et, s'il faut l'avouer, la crainte d'être compromise de nouveau dans des

événements et des querelles dont elle était innocente, ne fut pas celle

qui la domina en ce moment. L'idée du danger que courait Adolphe dans

une semblable affaire, lui dont la vue basse ne lui permettait pas

de rien distinguer à dix pas de distance, lui que ses études, ses

occupations pacifiques avaient nécessairement détourné des exercices

où l'adresse seconde le courage; la certitude qu'avec tant de chances

contraires Adolphe avait dû succomber, voilà l'unique pensée qui

oppresse Ellénore. Incapable de rester inactive dans l'agitation qu'elle

éprouve, elle court chez madame de Condorcet, dans l'espoir que les amis

intimes de la marquise étant ceux d'Adolphe, elle doit savoir s'il est

blessé ou mort.

Elle arriva au moment même où madame de Condorcet et Maillat-Garat

tentaient vainement de calmer l'inquiétude de madame Talma, qui ne

cessait de répéter, avec l'accent du désespoir:

--Il est tué, vous dis-je... autrement il m'aurait rassurée par un mot,

par un message... Je viens de passer moi-même chez lui... on m'a dit à

sa porte qu'il n'était pas rentré de la nuit... Son domestique a couru

inutilement chez toutes les personnes que son maître visite ou reçoit

chaque jour, aucune ne sait ce qu'il est devenu depuis hier soir... Ah!

pouvait-il en être autrement! se battre en aveugle, en insensé, en brave

maladroit, contre un homme qui n'a d'autre talent que de bien faire des

armes et que d'envoyer une balle où il veut! Une telle folie devait être

punie de mort... plus de doute, il est tué.

--Tué! répéta une voix défaillante.

Et la malheureuse Ellénore, étouffée sous le poids d'une émotion plus

forte qu'elle, tombe inanimée sur le seuil de la porte qu'on venait de

lui ouvrir. En vain on la secourt, on lui fait respirer des sels, le

sang qui s'est porté subitement à son coeur en suspend les battements;

ses yeux sont sans regard, ses lèvres sans couleur... On la croit

expirante... On donne l'ordre d'aller chercher un médecin. Madame Talma

se désole et s'accuse de l'état où est sa jeune amie, et c'est quand

l'alarme est au comble, quand les domestiques, aussi troublés que

leurs maîtres, ne sont plus à leur poste et laissent toutes les

portes ouvertes, qu'un homme pénètre jusque dans le salon de madame de

Condorcet, et, qu'en dépit du douloureux spectacle qui est là devant les

yeux, un cri de joie s'échappe de toutes les bouches.

--Adolphe... cher Adolphe! Ce nom, répété vingt fois par les amis qui

le pleuraient, n'a pas la puissance de faire sortir Ellénore de son

anéantissement.

--Grand Dieu! s'écrie Adolphe en se précipitant à genoux, et serrant

dans ses mains les mains glacées d'Ellénore; elle se meurt...

--Non, cette voix va la rendre à la vie, dit madame Talma, en voyant ce

beau visage se ranimer. La nouvelle de votre mort l'a plongée dans cet

état; parlez-lui, qu'elle vous entende... Réparez le mal que je lui ai

fait.

--Se peut-il, dit Adolphe dans une sorte de délire...

Et, oubliant jusqu'à la souffrance d'Ellénore, il l'appelle à grands

cris, la supplie de vivre; lui adresse une foule de mots incohérents

dictés tour à tour par la joie et la terreur, puis voyant la pâleur

d'Ellénore disparaître, ses beaux yeux se remplir de larmes, et sa

bouche sourire, il embrasse sa vieille amie, il baise la main de madame

de Condorcet, il serre celle de Maillat avec toute l'effusion d'une vive

amitié, il les remercie tous de leur intérêt pour lui et s'excuse de

les avoir tant inquiétés pour rien. Enfin il exhale en hymne de

reconnaissance, en paroles inutiles les sentiments qui débordent de son

coeur.

Pendant ce temps, Ellénore, dont l'étouffement avait fait place à

un frisson général, semblait sortir d'un rêve douloureux et ne rien

comprendre à sa souffrance, ni au bonheur de ceux qui l'entouraient;

pourtant ce bonheur la rendait à la vie, elle le sentait, mais sans

vouloir l'expliquer, tant elle avait peur de découvrir qu'il n'était

qu'un prestige. Elle écoutait d'un air égaré les questions dont on

accablait Adolphe, observait son sang-froid en répondant que ses amis

avaient été trompés par des bruits absurdes, qu'il n'avait aucun droit à

l'admiration due au vainqueur, ni à la pitié due aux vaincus.

--Il ment... dit-elle.

--Qu'importe! interrompit madame Talma, le voilà, il n'est ni tué, ni

blessé, comme j'en avais le sot pressentiment, il ne mérite plus qu'on

s'occupe de lui; c'est la chère Ellénore qui réclame tous nos soins;

elle n'est pas, grâce au ciel, aussi accoutumée que nous à voir tuer ses

amis; elle a été saisie de cette fausse nouvelle; mais quelques instants

de repos suffiront pour la rétablir. Je vais la ramener chez elle et

ne la quitterai qu'après m'être assurée qu'elle n'a plus de fièvre. Le

médecin en sera pour sa visite.

En parlant ainsi, madame Talma, secondée de la maîtresse de la maison,

aidait Ellénore à se lever et à marcher vers la porte.

--Je me sens beaucoup mieux, dit-elle, frappée du motif qui engageait

madame Talma à la sortir d'une situation embarrassante; puis s'efforçant

de sourire, elle ajouta: Gardez-moi le secret de cette subite

indisposition: on aime tant à me trouver ridicule!

--Je devrais vous demander pardon de votre inquiétude, dit Adolphe, en

feignant de s'adresser à tous ceux qui l'écoutaient; mais j'en suis trop

heureux pour en avoir le moindre remords.

Ces derniers mots revinrent bien souvent à l'esprit d'Ellénore. Que de

choses ils renfermaient!

En arrivant chez elle, on lui dit que le chevalier de Panat, M. de

Savernon et le comte Charles l'attendaient dans son salon. Alors,

sentant la nécessité de faire bonne contenance, elle prit un air calme;

et certaine que madame Talma ne dirait rien qui pût révéler l'émotion

qu'elle venait d'éprouver, Ellénore aborda ces messieurs sans montrer

d'embarras.

--Pardon de nous être ainsi installés chez vous, dit le chevalier, pour

y attendre votre retour; mais nous tenions à savoir ce qu'il fallait

penser de ce duel où l'on vous fait jouer un rôle à vous qui n'avez

jamais vu, je crois, M. de B..., et qui rencontrez bien rarement M. de

Rheinfeld.

--Ce prétendu duel, s'empressa de répondre madame Talma, est un des cent

contes que la police imagine chaque jour pour amuser les Parisiens et

les empêcher de voir où on les mène.

--Ah! quant au fait, dit M. de Savernon, on ne saurait le nier, car

le vieux duc de L..., l'un des témoins de M. de B..., vient de me le

raconter.

--En êtes-vous bien sur? demanda madame Talma.

--Comment, si j'en suis sûr, je vous affirme que je n'étais ni fou ni

endormi lorsqu'à nous a peint sa surprise extrême, en voyant tomber

M. de B... blessé à la jambe par M. de Rheinfeld, qui, semblable à

la Nicole du _Bourgeois gentilhomme_, avait tiré au hasard, car en

considération de sa mauvaise vue et de certains propos agresseurs, on

lui avait accordé l'avantage de tirer le premier, et certes, on ne

se doutait guère qu'il en pût user ni abuser. Mais son bon génie en a

ordonné autrement, ajouta M. de Savernon en regardant Ellénore, il a été

épargné par miracle, comme le sont d'ordinaire les gens destinés à de

grands succès. Et puis il défendait, dit-on, une si belle cause.

--Quant à cela, personne n'en sait rien, dit le chevalier; et là où la

politique est pour quelque chose, on peut affirmer qu'elle en est le

premier intérêt.

--Si, à peine échappés aux poignards des septembriseurs, les honnêtes

gens se tuent entre eux, il n'y a pas de repos à espérer et le séjour de

Paris ne sera plus supportable, reprit Ellénore: aussi vais-je retourner

ce soir même à la campagne.

--Quoi, malgré le froid et la neige?

--Qu'importe! je préfère tout à l'ennui d'entendre parler sans cesse

d'événements dans lesquels je ne suis pour rien, et où la malveillance

me donne toujours un rôle ridicule. Lorsque le monde s'acharne à une

personne, elle ne peut l'apaiser qu'en le fuyant.

En vain M. de Savernon tenta de retenir Ellénore à Paris, par la raison

que lui-même était contraint d'y rester auprès d'une de ses soeurs

gravement malade. Ellénore persista dans sa résolution, et le soir même

elle alla coucher à Eaubonne.

Sa tête et son coeur étaient trop préoccupés des événements de la

journée pour qu'elle pensât à goûter quelque repos; aussi, après avoir

commandé à ses gens d'éteindre tous les feux de la maison, excepté celui

de sa chambre, elle leur permit d'aller se coucher, et se mit à rêver au

coin de sa cheminée.

Elle s'abandonnait depuis une heure au moins à ce plaisir des

malheureux, qui consiste à repasser toutes ses émotions de la veille,

à se reprocher de ne pas les avoir assez contraints; à reconnaître ses

imprudences, ses faiblesses, à les juger avec toute la sévérité de la

vertu; à se promettre de bonne foi de surmonter, d'éteindre le sentiment

dont on se fait un crime, sans s'apercevoir que se jurer sans cesse

de l'oublier, c'est y penser toujours. Elle ressentait ce vague effroi

qu'inspire le silence de la nuit, en plein hiver, dans une habitation

au milieu des champs; là où le bruit du sarment qui pétille, de la bûche

qui pleure, de la lampe qui grésille, du pendule qui se balance, fait

seul diversion à ce calme de la tombe. Elle s'alarmait de sa complète

solitude, comme elle se serait alarmée de la voir troubler, lorsqu'elle

crut entendre frapper trois petits coups sur l'un des barreaux de ses

persiennes.

Ellénore, Volume II · 第 28 / 47 题