La certitude d'être aimé, loin de calmer les agitations de
l'amour-propre, les ennoblit seulement. On veut justifier la préférence
dont on est fier; on a recours à la gloire pour consolider sa puissance.
C'est elle qu'on charge de porter son nom jusqu'à la personne adorée, en
dépit de l'éloignement, des obstacles et des projets d'oubli.
Dès qu'Adolphe se vit séparé pour longtemps d'Ellénore, il ne pensa qu'à
s'illustrer par son talent d'orateur, certain que le discours qui se
ferait applaudir au tribunat serait lu avec intérêt à Londres, et lui
vaudrait le suffrage qu'il ambitionnait le plus.
Les tentatives d'assassinat dont on accusait alternativement les
jacobins et les émigrés devaient nécessairement amener des projets
de loi tendant à augmenter encore les attributions de la police, et
à fonder une justice arbitraire. On demanda la création de tribunaux
spéciaux; et tous les membres du tribunat connus pour être également
ennemis de l'anarchie et du despotisme, prirent parti contre une
institution dont il était si facile au pouvoir d'abuser. Adolphe se
distingua particulièrement dans cette discussion, et y fit preuve d'un
esprit sérieux et fin, de cette éloquence profonde et scintillante
qui lui ont assuré, depuis, une place distinguée parmi nos premiers
orateurs.
Cette opposition raisonnable, mais intempestive, eut l'effet d'une
faible digue contre un torrent impétueux, elle en redoubla la force et
la rapidité. Bonaparte, meilleur juge que ces spirituels amants de la
liberté, de ce qu'il fallait alors à la France pour contenir tous les
partis prêts à s'entr'égorger de nouveau, voulait maintenir entre
ses mains le pouvoir acquis par ses victoires. Il savait qu'après un
bouleversement si général, la force seule peut ramener l'ordre, et que
le peuple français obéit sans peine à ce qu'il admire. Il était sûr
de le séduire à coups de succès, et il ne pardonnait pas aux esprits
supérieurs choisis par lui-même pour seconder ses vues politiques,
de s'ériger en frondeurs de toutes les mesures que la raison d'État
l'obligeait à prendre; plus ils montraient de perspicacité à deviner
son but et de talent à défendre les principes de la Révolution contre
l'envahissement du pouvoir militaire, plus Bonaparte sentait le besoin
de leur imposer silence.
La réorganisation sociale que rêvait le vainqueur de Marengo devenait
impossible sous les attaques incessantes d'un parti décidé à détruire
jusque dans leurs fondations les édifices qu'il voulait relever. Déjà sa
politique avait opéré des rapprochements inespérés. La liste des émigrés
remise en ses mains voyait chaque jour rayer ses plus beaux noms par un
arrêté des consuls. L'ex-duc de La Rochefoucauld-Liancourt et l'ex-duc
Matthieu de Montmorency venaient d'être nommés membres du conseil
d'administration des hospices de Paris. Tout annonçait chez Bonaparte
le désir de se concilier l'ancienne noblesse de France, et Fouché avait
beau lui prouver que la machine infernale était une invention toute
royaliste, les aveux de Saint-Régent et de Carbon avaient beau ne
laisser aucun doute sur ce fait, Bonaparte n'en persistait pas moins
dans l'espoir de convertir nos anciens seigneurs à son nouveau culte
politique.
--C'est une cour qu'il leur faut, pensait-il, ce sont des grâces, des
honneurs, peu leur importe la main qui les distribue; et je saurai bien
les rendre envieux des places et des faveurs dont je puis disposer. Il
y a tant de moyens de traiter avec la vanité; mais l'orgueil de cette
poignée de républicains qui croient de bonne foi que la France veut une
république, voilà ce dont il faut triompher à tout prix.
En vain le ministre des relations extérieures et le ministre de la
police combattaient cette opinion; en vain nos plus grands orateurs
s'épuisaient en discours énergiques pour retarder le retour du passé,
ils irritaient l'autorité sans la décourager; à force de dénoncer la
marche ambitieuse du premier consul, ils accoutumaient le peuple à
la lui voir suivre. Ils l'obligeaient surtout à reconnaître que loin
d'abuser de sa puissance, ainsi qu'ils le prétendaient, Bonaparte
l'employait à ramener l'ordre à l'intérieur, tandis que ses armées nous
faisaient respecter de l'Europe entière.
L'opposition eut tort; mais, tout en subissant la loi du plus fort,
elle ne se tint pas pour battue, et les bons mots remplacèrent les
beaux discours. Les salons devinrent des forteresses politiques où
l'artillerie de l'esprit faisait feu continuellement sur chaque action
du premier consul. Sa gloire gênait pour en médire; on imagina de lui
opposer celle du général Moreau, et la malveillance, en l'accusant de
jalousie, lui supposa bientôt tous les torts d'une rivalité à laquelle
il ne pensait pas.
Quelques rapports de société établis depuis longtemps entre madame
Mansley et mademoiselle de Cicé avaient motivé les mesures de police
prises contre la première, par la raison que la seconde était gravement
compromise dans l'attentat du 5 nivôse. La connaissance des détails
de cette affaire, qu'on prétendait se rattacher à la _conspiration
anglaise_, ayant parfaitement justifié Ellénore d'y avoir pris part,
ses amis s'empressèrent de la rappeler à Paris, en lui affirmant que
non-seulement sa liberté n'y courait plus aucun danger, mais que dans
les bonnes dispositions de Bonaparte en faveur des émigrés rentrés, elle
aurait peut-être le crédit de faire rendre à la famille de Savernon une
partie des biens qu'elle possédait dans le Bigorre avant la Révolution.
Ce motif, joint à beaucoup d'autres, aurait dû hâter le retour
d'Ellénore; mais un sentiment confus l'avertissait des agitations qui
l'attendaient et lui faisait regretter d'avance la vie qu'elle menait
à Londres. Les caresses de son enfant, le bonheur de le voir sans cesse
expliquaient assez sa répugnance à quitter l'Angleterre; cependant
elle était de trop bonne foi avec elle-même pour ne pas s'avouer que la
crainte de revoir Adolphe et le plaisir de recevoir de ses lettres lui
faisaient seuls prolonger son absence.
Pour les consciences timides et les imaginations vives, l'éloignement
est quelquefois plus dangereux que la présence. On croit pouvoir
penser sans crime à celui qu'on est sûr de ne pas rencontrer; et
l'impossibilité de révéler son amour par aucune indiscrétion fait qu'on
s'y livre sans remords. Avec quelle joie Ellénore s'enfermait dans sa
chambre pour y décacheter la lettre qu'elle avait séparée de celles qui
lui venaient de France, et qu'elle aurait craint de lire devant témoins!
Comment peindre le ravissement où la plongeaient ces lettres charmantes!
Combien elles surpassaient encore tout ce qu'on pouvait attendre d'un
esprit aussi distingué; que de grâces dans sa coquetterie, de mélancolie
dans sa passion, de bon goût dans sa gaieté, de délicatesse dans sa
flatterie, de naturel dans ses aveux! Ah! quand on avait goûté de ce
divin poison, on en voulait mourir.
--Ne me rappelez point, répondait Ellénore à Adolphe; songez à tout ce
que je perdrais en me rapprochant de vous.
Et, confiante dans l'impossibilité présente de voir abuser de sa
faiblesse, elle la dissimulait fort mal, surtout après avoir bien établi
dans sa pensée qu'un sentiment fondé sur l'antipathie et traversé
par les devoirs, les intérêts les plus sacrés, ne pouvait être que
malheureux.
Les coeurs exaltés cherchent à se persuader que l'amour bien exprimé est
rarement sincère; erreur d'autant plus dangereuse qu'elle laisse sans
défense contre la plus grande des séductions. Ellénore en fit bientôt
l'expérience; tout lui parut fade en comparaison de l'amour d'Adolphe.
Elle lui pardonna le tort d'être spirituel, et comme l'absence lui
cachait ce qu'elle n'aimait point en lui, rien ne tempérait la vive
admiration que lui inspirait l'éloquence passionnée d'Adolphe et la
tendre émotion à laquelle elle s'abandonnait à l'idée d'en être si
gracieusement aimée.
Avec un semblable sentiment dans l'âme, on brave facilement tous les
piéges où l'amour-propre se laisse prendre. La réputation qu'avait la
beauté de madame Mansley, la triste célébrité que lui avait attirée ses
malheurs, en faisait un objet de curiosité pour les fashionables, et un
objet d'envie pour les élégantes de Londres. C'était à qui s'adresserait
à ses amis, tels que le colonel Saint-Léger, M. Ham..., lord Seymour,
pour se faire présenter chez elle. Le fameux Pitt lui-même, s'étant
retiré momentanément des affaires pour éviter de mettre sa signature au
bas du traité d'Amiens, venait souvent se délasser des discussions parmi
les causeurs distingués qui se réunissaient chaque soir chez Ellénore.
La présence de madame Delmer rendait ces réunions aussi convenables
qu'agréables; Ellénore les multipliait d'autant plus volontiers, qu'elle
ne se faisait pas d'illusion sur les sacrifices que s'imposait son amie,
pour lui sauver les humiliations qu'on ne lui aurait pas épargnées,
si elle avait tenté de la suivre dans le monde, et qu'elle désirait
la dédommager par les agréments d'une conversation spirituelle, des
plaisirs bruyants de la société de Londres. Madame Delmer sachant tout
ce qu'on doit attendre de la galanterie qui se fait prude, avait mis de
côté ses lettres de recommandation, décidée à fuir les salons de Londres
où l'on n'aurait pas reçu Ellénore. Mais, malgré tous les soins de
madame Delmer à lui cacher le vrai motif de sa réclusion, Ellénore
le devinait et s'en affligeait. D'ailleurs comment aurait-elle pu
l'ignorer? Dans chaque promenade, dans chaque lieu public où elle
accompagnait madame Delmer, qui, en qualité d'étrangère, visitait les
curiosités du pays, Ellénore ne rencontrait pas une femme de la haute
société qu'elle n'en reçût une impertinence, ou quelque marque d'un
dédain insultant; sa fierté en souffrait à tel point, que rentrée chez
elle, des larmes cuisantes s'échappaient de ses yeux: elle maudissait
de nouveau sa fausse position, et reprochait au ciel d'avoir mis tant
d'honneur, de noblesse dans son âme pour la livrer sans cesse à la honte
et au mépris.
Cette paix inespérée et dont on prévoyait la prochaine rupture, nos
nouveaux enrichis, nos jolies femmes en profitèrent pour voir la grande
ville rivale de Paris et pour y laisser quelques souvenirs de l'élégance
française. La belle madame Récamier y obtint des succès d'autant plus
flatteurs que sa parure n'y entrait pour rien. Coiffée seulement de ses
beaux cheveux, vêtue d'une simple robe de crêpe blanc, l'éclat de
son teint, de ses yeux, la grâce de sa taille, le charme attaché à sa
personne en faisaient la reine du salon où elle entrait. Les vieilles
Anglaises ne comprenaient pas qu'on pût s'attirer tant d'hommages à si
peu de frais. Les jeunes, forcées de convenir de la beauté de madame
Récamier, niaient son esprit. Elles allaient jusqu'à lui prêter des mots
d'une naïveté ridicule, et il a fallu les adorations de tous les gens
les plus spirituels de l'Europe pour détruire l'effet de cette sotte
calomnie, tant la malveillance adopte facilement les mensonges de
l'envie. Il a fallu que, survivant à sa fortune et à sa jeunesse, madame
Récamier conservât l'attrait si puissant d'une bonté inépuisable, d'un
esprit fin et profond, qui comprend le génie et lui voue un culte dont
la supériorité est seule capable; il a fallu enfin que son salon devint
l'asile des illustrations qui composaient celui de madame de Staël,
pour que madame Récamier fût reconnue digne d'hériter des causeurs de sa
spirituelle amie.
Le bruit de Londres, les hommages flatteurs qu'Ellénore et madame Delmer
y recevaient de la part des personnes dont l'amitié est un titre à
l'estime générale, ne les rendaient point indifférentes aux événements
qui se passaient en France. Plusieurs des amis qu'elles avaient laissés
à Paris s'étaient engagés à les tenir au courant des grandes choses qui
s'y décidaient chaque jour et des caquets qu'elles faisaient naître.
Nous ne saurions donner une plus juste idée de la manière différente
dont ces événements étaient jugés à cette époque, qu'en copiant ici deux
lettres écrites à madame Mansley par deux frères, connus tous deux
par leur esprit et leurs succès à la cour de Marie-Antoinette, que la
Révolution avait ruinés également, mais dont l'un rêvait déjà, dans de
nouvelles faveurs, le retour de tout ce qu'il avait perdu tandis que
l'autre ne pensait qu'à mourir pauvre et fidèle.
Pour expliquer le franc-parler de ces deux lettres, il est urgent
de dire qu'elles avaient été confiées à un jeune homme attaché à
l'ambassade de France, et qui, ayant l'honneur d'accompagner le général
Andréossi à Londres, n'était assujéti à aucune perquisition.