Avant de retourner dans sa retraite à la campagne, Ellénore alla voir
madame Talma, qui était souffrante; elle la trouva seule avec le vicomte
de Ségur, et tous deux dans une grande agitation.
--C'est le ciel qui nous l'envoie, s'écria madame Talma en apercevant
Ellénore; nulle ne peut mieux qu'elle...
--Prenez garde, interrompit brusquement le vicomte, rappelez-vous tout
ce qui s'est passé entre elles deux...
--C'est parce que je m'en souviens, reprit madame Talma, que je réponds
de sa prudence comme de sa générosité. Apprenez, chère amie, que par
suite d'une de ces confiances absurdes qu'ont tous les conspirateurs
royalistes, la duchesse de Montévreux se trouve horriblement compromise
dans cette affaire d'assassinat, qui, véritable ou imaginée par Fouché
pour faire sa cour à Bonaparte, n'en sera pas moins fatale à ceux qui
s'en seront mêlés. On a beau répéter à ces malheureux émigrés que leur
cause est perdue, qu'ils sont entourés de piéges et d'agents de police
qui n'ont d'autre mission que de les y faire tomber, ils s'obstinent à
croire que le peuple de Paris soupire après le retour des princes, et
qu'en tuant l'idole de l'armée, rien ne s'opposerait au rétablissement
de cet ancien régime dont ils étaient le plus bel ornement.
»Dans cette croyance, tout ce qui vient leur parler de servir leurs
projets insensés est accueilli d'eux comme le Messie. Ils ne supposent
pas que la police elle-même puisse avoir l'_inconvenance_ de venir,
au nom de leur roi, leur proposer d'entrer dans un complot tendant à
renverser la République; et ils se livrent en toute confiance à ces
rusés mouchards, qui commencent par les engager à rentrer en France sans
prendre aucune des précautions qu'exigerait leur sûreté; enfin, qui les
encouragent si bien dans leur folie, en leur persuadant qu'elle trouvera
ici mille complices contre un ennemi, que, dans leur crédulité d'enfant,
ils conspirent tout haut et s'écrivent ce qu'ils font, ce qu'ils
veulent, ce qu'ils espèrent avec une naïveté digne de leur politique. Eh
bien, c'est une de ces lettres écrites par la duchesse de Montévreux, et
que nous savons être entre les mains de Fouché, qui plonge tous ses amis
dans l'état où vous voyez la pauvre vicomte. Il sait de bonne part que
le ministre a juré à Bonaparte, non pas sur son honneur, ce qui n'aurait
pas grand poids, mais sur sa vie, qu'il lui livrerait avant huit jours
tous les complices d'Aréna; qu'ils étaient tous connus de la duchesse de
Montévreux, et que, dès qu'il se serait emparé d'elle, il tiendrait tous
les fils de la conspiration, ce qui n'est pas vrai; car la pauvre femme,
en travaillant pour le retour des princes, ne se doutait pas que l'on
voulût procéder par assassinat. Mais comme ce fait est difficile à
constater, si Fouché la découvre, il ne lui fera pas grâce. Ce qui
achève de désespérer ses amis, c'est l'impossibilité où se trouve la
duchesse de rester plus longtemps cachée dans la chambre qu'habite son
ancienne femme de charge, rue de la Harpe, n°...
--Ah! ne me le dites pas, s'écria Ellénore, en cédant à un mouvement
involontaire.
--Pourquoi cela?
--C'est... que... si par suite... des perquisitions... Enfin, il est
plus prudent de laisser... ignorer... où elle est...
--Oui, de tout le monde, mais de vous! Elle vous a fait bien trop de mal
vraiment pour que vous lui en rendiez. Je vous connais si bien, qu'en
cherchant tout à l'heure avec M. de Ségur où il pourrait la mettre sans
crainte d'être dénoncée par ses hôtes, je lui avais conseillé de la
conduire chez vous. Mais il a pensé avec raison que l'arrestation du
jeune de Montévreux prouvait à quel point la police était bien instruite
de ce qui se passait dans votre maison, et que vous étiez aussi suspecte
par la noblesse de votre caractère que d'autres le sont par leurs
turpitudes. Mais si vous ne pouvez offrir à votre ennemie l'hospitalité
qu'elle vous a ravie si cruellement autrefois, vous pouvez nous guider
sur le choix d'un asile.
--Je ne saurais, dit Ellénore, dans un trouble extrême: ces affreuses
calomnies répandues sur moi depuis l'arrestation de son fils me forcent
à rester étrangère à tout ce qui concerne sa sûreté et à ignorer surtout
l'abri qu'on lui prêtera contre l'orage qui gronde sur sa tête.
--C'est impossible, dit le vicomte, nous vous avons déjà livré son
secret; il vous faut la perdre ou la sauver.
--Ni l'un ni l'autre, reprit Ellénore avec fermeté, et pourtant le ciel
sait que je donnerais ma vie pour me venger de cette femme en sauvant la
sienne.
--Eh bien, vengez-vous à moins. Vous avez demandé et obtenu un
passe-port pour votre soeur madame Gardner qui demeure à Boulogne?
--C'est vrai, ne pouvant me rendre en ce moment moi-même à Londres pour
y conduire mon fils chez l'ami qui veut bien diriger son éducation,
j'ai prié ma soeur de me remplacer; elle est moins... connue... que moi,
ajouta-t-elle avec embarras. Elle peut risquer un voyage en Angleterre
sans être soupçonnée d'aller y intriguer en faveur d'amis dont les
opinions inquiètent le gouvernement; et je l'attends ce soir même, car
j'ai reçu l'avis que le bâtiment qui doit les transporter d'Ostende à
Douvres mettra à la voile le 14 de ce mois, et il faut qu'ils partent
de Paris dès demain. Ce serait une cruelle séparation pour moi, si je
n'avais l'espoir de les rejoindre bientôt.
--Et la bonne Rosalie, la gouvernante de Frédéric, l'accompagne sans
doute!
--Autrement, pourrais-je le décider à me quitter? Ah! mon Dieu, le
pauvre enfant ne saura même pas le temps qu'il doit rester loin de moi.
On ne lui parlera d'abord que d'une promenade à la campagne. Sa tante
lui dira qu'on ne lui fait faire tant de chemin que pour me rejoindre;
et comme ma soeur est une seconde mère pour lui, j'espère qu'il obéira
sans trop de chagrin.
--Et moi aussi, repartit M. de Ségur, car il faut que la présence et les
caresses de cette bonne tante le consolent de ne plus être avec vous ni
avec sa Rosalie.
--Que voulez-vous dire? demanda vivement Ellénore, terrifiée par la
pensée qu'elle supposait au vicomte.
--Vous l'avez déjà deviné. Votre regard inquiet, vos lèvres tremblantes
me le disent assez. Et bien, oui; l'idée est excellente, et je réponds
du succès. Que la duchesse se coiffe de la cornette de Rosalie, qu'elle
endosse sa robe d'indienne, son châle de casimir, qu'elle prenne
Frédéric sur ses genoux...
--Mon enfant! interrompit Ellénore avec l'accent de la terreur... Lui
confier mon enfant!... Jamais... jamais!...
--Et que pouvez-vous craindre d'une femme qui vous devra tant?
--Avez-vous oublié ce que je lui dois, moi? la honte, le désespoir qui
empoisonnent ma vie. Songez-donc que, sans nul motif, sans nul tort
de ma part, pour prix de l'amour filial que je lui portais, elle
m'a plongée de sa propre main dans un abîme affreux, et qu'à chaque
tentative pour en sortir, elle me frappe d'un nouveau coup qui m'y
replonge pour toujours. Et c'est à mon bourreau que je livrerais ce que
j'ai de plus cher au monde! Non... Que justice se fasse; qu'elle expie
sa méchanceté, sans demander secours à l'enfant dont elle a déshonoré la
mère.
--Pardonnez-lui ce trop juste ressentiment, dit madame Talma au vicomte
en s'emparant de la main d'Ellénore, dont l'agitation tenait du délire.
L'amour maternel est le moins généreux de tous, et vous lui demandez-là
un grand sacrifice; mais il n'est pas au-dessus des forces de sa grande
âme, et je le sens à cette main qui frémit dans la mienne, à cette
oppression qui la suffoque, son héroïque bonté va l'emporter; en vain
de cruels souvenirs, en vain le besoin d'assouvir une juste vengeance
combattent les sentiments de son noble coeur, elle succombe à sa
générosité, je le sens, je le vois, je l'espère!...
Et madame Talma pleurant aussi, serrait Ellénore dans ses bras et
s'initiait tellement à toutes les impressions de son âme qu'on n'aurait
pas pu deviner laquelle des deux était la plus émue.
--Quoi! vous voulez?... dit Ellénore sans pouvoir achever sa phrase.
--Je le veux maintenant moins que vous, répondit madame Talma avec un
sourire où se confondaient l'admiration et la joie.
--Est-il bien vrai? s'écria M. de Ségur, en se précipitant aux pieds de
madame Mansley, et en couvrant sa main de baisers et de larmes; c'est
à vous qu'elle devra la liberté et la vie! C'est l'ange qu'elle a
précipité du ciel qui sera son sauveur sur la terre! Ah! l'exemple
de tant de vertus convertirait le plus grand coupable; croyez-moi, la
duchesse n'a été si barbare envers vous que poussée par une passion
qui fait des plus honnêtes gens des insensés et des criminels. Je suis
garant de sa reconnaissance pour vous; elle égalera la mienne. Mais le
temps presse; il faut que toutes nos mesures soient prises, pour que, la
nuit venue, ce départ puisse s'effectuer sans obstacle. Je vais prévenir
la duchesse... je vais lui apprendre...
--Arrêtez! s'écria Ellénore; je mets une condition à ce service: c'est
que la duchesse de Montévreux ignorera toujours qui le lui a rendu;
cette condition est irrévocable, et je ne me prêterai à rien que vous ne
m'ayez juré tous deux de la remplir.
--Quant à moi, cela ne me sera pas difficile, dit madame Talma, car je
ne connais madame de Montévreux que par le mal qu'elle vous a fait, et
le bien qu'en disent plusieurs de ses amis, qui sont aussi les miens; il
résulte de tout cela que je la déteste, mais pas assez pour désirer
sa perte, et pour me refuser à aucune des conditions qui doivent
l'empêcher.
--Mais comment espérez-vous lui laisser ignorer que c'est à vous qu'elle
doit?...
--Rien n'est plus simple, interrompit Ellénore. Elle ne connaît ma
soeur, ni de vue, ni de nom. Madame Gardner ayant été élevée par notre
oncle à Dublin, elle y est restée jusqu'au moment de son mariage avec
un officier qui est encore à Calcutta. Vous pouvez laisser la duchesse
ignorer que c'est ma soeur qui la patronne et mon enfant qui protège sa
fuite.
--Vous voulez lui épargner jusqu'à l'humiliation de tout recevoir de
la main qu'elle a déchirée. Ah! c'est pousser la générosité trop loin!
Après avoir été aussi indignement accusée, calomniée, manquer une
si belle occasion de se faire rendre justice serait une faute
impardonnable, dit madame Talma; et vous devez à vous-même et aux
amis que vous avez conservés, en dépit de tout ce que la duchesse
de Montévreux a fait pour vous les enlever, de donner à votre noble
vengeance tout l'éclat qu'elle a donné à son insultante conduite envers
vous. Le monde ne sait que ce qu'on lui laisse voir, et quand après
avoir souffert de ses préventions injustes, de ses arrêts flétrissants
on peut l'éclairer, le détromper par une bonne action, il n'y a pas à
hésiter.
--Aussi n'hésitai-je point, reprit Ellénore avec une énergie fiévreuse.
Je ne veux pas que madame de Montévreux joigne à tous ses mauvais
sentiments pour moi l'idée que je me sois prêtée à la sortir du danger
où elle est, dans l'unique intention de jouer publiquement une de
ces scènes de vieux drames, où la victime se fait avec ostentation le
sauveur du tyran. Je ne veux pas qu'elle rougisse de me devoir quelque
chose. En faisant de mon fils l'instrument de sa délivrance, je fais, il
est vrai, le plus grand effort dont mon courage soit capable; mais il
me reste encore trop de haine au fond du coeur pour accepter la moindre
reconnaissance en retour d'un dévouement que j'avoue être le fruit d'un
orgueil vindicatif, et non l'effet d'une clémence généreuse. Puisque
le ciel a voulu me soumettre à cette nouvelle épreuve, laissez-moi
l'accomplir à mon honneur et au profit de la duchesse; n'empoisonnez pas
la joie qu'elle aura en échappant à la mort, peut-être, par la pensée,
par le remords de me devoir la vie. Laissez-lui croire que madame
Gardner est une de vos amies, faites-lui le conte le plus probable
sur l'obligation où est cette madame Gardner de vous rendre un éminent
service en se chargeant d'elle jusqu'à Londres. Enfin, je m'en rapporte
à vous pour satisfaire à la fois votre désir et ma volonté; mais j'exige
votre parole d'honneur que mon nom ne sera point prononcé, et que la
duchesse de Montévreux ne saura jamais que la malheureuse Ellénore,
l'enfant confiée à ses soins par un brave officier, par un père mourant,
celle qu'elle a répudiée sans cause, qu'elle a perdue sans pitié, s'est
vengée d'elle en la sauvant.
Le ton ferme, le regard fier qui accompagnaient cette déclaration ne
permettaient pas l'espoir d'y rien changer. Le vicomte de Ségur, trop
heureux d'obtenir de madame Mansley un secours si généreux, se soumit,
quoiqu'avec peine, à la condition qu'elle imposait. Madame Talma
s'engagea aussi au secret, mais en haussant les épaules et en murmurant
tout bas:
--Quelle duperie!
Il fut convenu que madame Gardner se rendrait, à l'heure du départ, au
bureau des diligences avec le petit Frédéric; qu'un peu avant de monter
en voiture, elle entrerait dans le café voisin, sous le prétexte d'y
faire boire un verre de limonade à son enfant; que là, elle trouverait
Thomassin, le vieux valet de chambre du vicomte, avec la nouvelle bonne
de Frédéric; que cette bonne, la tête couverte d'un capuchon de serge
grise bordé de velours noir, comme en portent les nourrices de campagne,
aurait une provision de bonbons et d'images coloriées pour se faire bien
accueillir de l'enfant et que Thomassin ne les quitterait pas qu'il ne
les eût vus se mettre en route.
Pour que rien ne manquât à l'exécution de ce projet, il fallait prendre
beaucoup de précautions et préparer les acteurs aux différents rôles
qu'ils allaient jouer. Madame Gardner devait s'abstenir de toute
déférence envers la duchesse, et même lui commander un peu brusquement.
Frédéric lui-même devait être prévenu que sa bonne le quitterait pendant
quelque temps, et qu'une autre la remplacerait pendant le voyage. Madame
de Montévreux devait abdiquer ses manières de grande dame; se faire
une marche pesante, des gestes gauches, des regards hébétés; des bas de
laine, de gros souliers ferrés devaient cacher sa jambe fine et son pied
mignon; elle devait supporter patiemment les galanteries du conducteur
et les propos des voyageurs, qui, croyant avoir affaire à une servante
assez jolie pour être courtisée et assez âgée pour savoir se défendre,
ne se gêneraient pas dans leurs propositions; mais à cette époque où
toute la noblesse restante n'avait échappé à la guillotine qu'à l'aide
de la fuite ou d'un déguisement, le talent de jouer un personnage tout
contraire à celui qu'on avait représenté dans le monde n'était pas rare.
Aussi la duchesse de Montévreux se résigna-t-elle sans peine à tout ce
qu'exigeait son rang de nourrice picarde, devenue bonne d'enfant.
Ellénore, qui pressentait plus de difficultés pour décider sa soeur à
lui obéir en cette occasion, se leva pour aller la rejoindre à Eaubonne.
Elle s'arracha aux embrassements de sa vieille amie, qui ne cessait de
louer son héroïsme; aux actions de grâces du vicomte, qui lui donnait
tous les noms qu'on ne donne qu'à la Providence, lorsque la porte
s'ouvrit, et qu'une femme de chambre prononça à haute voix le nom de M.
de Rheinfeld.
Ellénore déjà ébranlée par tant d'émotions cruelles, étourdie par ce nom
magique, par cette présence si enivrante et si fatale, passa rapidement
devant Adolphe et s'enfuit de toute la force qui lui restait.
Mais à peine montée dans la voiture qui l'attendait, elle perdit
connaissance. Le ciel sait combien de temps elle resta dans cet état
léthargique qui n'est ni la vie, ni la mort.
En arrivant chez elle, une vive souffrance colorait ses joues; elle
avait la fièvre, mais le sourire était sur ses lèvres; et au milieu des
tortures que ce moment de séparation maternelle lui faisait endurer,
elle sentait qu'une impression heureuse calmait toutes ses douleurs.
Elle l'avait revu.
Adolphe s'attendait à trouver madame Mansley chez madame Talma; il avait
reconnu sa voiture à la porte, et comme elles étaient encore fort rares
à cette époque, il n'y avait pas moyen de s'y tromper. C'était bien
Ellénore qu'il allait revoir, cette idée l'emportant sur toutes
ses résolutions de rupture, le transportait d'une telle joie, qu'il
tremblait de tous ses membres en franchissant la porte du salon.
Cette émotion pleine de charmes se changea bientôt en surprise
désagréable par la fuite précipitée d'Ellénore. Adolphe en fut si
outrageusement blessé, qu'oubliant sa longue absence, et qu'après tant
de mois passés loin d'elle, il devait à madame Talma sa première pensée
comme ses premières paroles, il s'écria avec amertume:
--Je savais n'être pas honoré de la bienveillance de madame Mansley,
je savais même lui déplaire; mais j'ignorais que ce fût au point de ne
pouvoir rester une minute dans l'endroit où j'arrive.
--Ne prenez pas garde à cette brusque sortie, dit madame Talma. Vous
n'êtes pour rien dans l'agitation qui n'a pas même permis à madame
Mansley de vous saluer en nous quittant. M. de Ségur vous dira que la
pauvre femme a la tête à l'envers.
En ce moment, un regard du vicomte ordonna à madame Talma la plus
profonde discrétion sur ce qui venait de se décider chez elle.
--Édouard de Montévreux, continua-t-elle, était venu lui demander
asile, il vient d'être arrêté chez elle, à la campagne, et vous devez
comprendre le trouble, l'inquiétude où cet événement la jettent; elle
court toute la journée après ceux qui pourraient intercéder pour le
jeune émigré, dont la situation est très-mauvaise en ce moment.
--Si mauvaise, interrompit le vicomte, que je vous quitte pour aller en
parler à mon frère; il connaît plusieurs de ces coquins en place, dont
le crédit lui a servi plus d'une fois en semblable occasion. Je vais le
faire agir près d'eux en faveur d'Édouard.
A ces mots, il sortit, et M. de Rheinfeld se félicitait de rester
seul avec madame Talma, dans l'espoir de la questionner sur Ellénore,
lorsqu'on annonça Chénier et madame Baguerval, vieille femme, riche,
spirituelle, avec des manières communes et un caractère distingué.
Cette madame Baguerval, veuve d'un opulent financier, avait pour premier
mérite de dire tout ce qui lui passait par la tête. D'abord enthousiaste
de la Révolution, elle l'avait prise en horreur en en voyant les suites,
et elle se moquait également des travers de tous les partis et des
défenseurs de toutes les opinions. Avide de savoir ce qui se passait
par pur intérêt pour le pays, elle en tirait des conséquences qui se
réalisaient très-souvent, et qui lui avaient fait donner par Chénier le
surnom de _sibylle bourgeoise_.
Loin de se choquer du sobriquet, elle en était vaine, et s'efforçait de
le justifier à chaque événement politique assez important pour exciter
l'inquiétude publique.
--Eh bien, que faut-il croire de cette conspiration avortée, dit-elle en
entrant, est-il vrai que la plupart de nos ci-devants aient donné dedans
comme des imbéciles, et que nous allons revoir les beaux jours de la
guillotine? Ah! si c'est ainsi, je vous dis adieu, et retourne dans les
vignes de mes bons Champenois; j'aime encore mieux mourir d'ennui que de
mort violente.
--De semblables horreurs ne se revoient pas... dans le même siècle du
moins, dit Chénier. Nous avons bien plutôt à craindre un retour de
la tyrannie. Mais voilà un renfort, ajouta-t-il en tendant la main
à Adolphe, contre les invasions despotiques, et tant qu'il restera
quelques voix indépendantes, elles tonneront de toute leur éloquence
contre ces bourreaux de la liberté qui, après l'avoir mutilée à coups
d'échafaud, veulent l'achever à coups de sabre.
--Il est certain, dit madame Talma, que si on le laisse faire, le
vainqueur de l'Italie sera bientôt celui de la France.
--Il l'est déjà, dit madame Baguerval, et vos beaux discours, tous les
efforts d'une opposition bourgeoise ou républicaine n'obtiendront rien
contre la puissance d'un ambitieux à épaulettes. En France, on ne se
soumet qu'à ce qui se bat, qu'à ce qui tue. Robespierre n'a dû son règne
d'un moment qu'à son système sanguinaire, qu'à ses massacres quotidiens;
et Bonaparte, couvert de sang autrichien, prussien et autres, fera
tout ce qu'il voudra de notre nation. C'est ce qu'avaient parfaitement
compris Aréna et ses complices. A propos de ceux-là, est-il vrai
qu'Édouard de Montévreux soit du nombre, et qu'il ait été dénoncé par
cette belle personne que j'ai vue chez vous, et qui avait, dit-on, à se
venger de la duchesse de Montévreux!
--Quelle infamie! soupçonner madame Mansley d'une pareille atrocité, et
c'est vous, madame Baguerval, vous dont chaque journée est marquée
par quelque noble dévouement, qui croyez si facilement à une si lâche
vengeance!
--Écoutez-donc, ma chère amie, si comme on l'assure, la duchesse a été
sans pitié pour votre belle Ellénore: si elle lui a fait tout le mal
qu'on raconte, ma foi, à sa place, je crois que je n'aurais pas résisté
à...
--Vous vous calomniez... Votre vie entière est là pour vous démentir;
elle est semée de pardons sublimes, d'actions généreuses.
--Oui, j'en fais bien encore quelques-unes, par-ci par-là, mais je ne
les conseille plus. C'est une duperie dont l'ingratitude est le seul
profit. Je n'ai d'ennemis que parmi ceux à qui j'ai rendu le bien
pour le mal; ils ne vous pardonnent jamais ce genre de supériorité.
D'ailleurs, je pense comme un grand tragique, que si le ciel vous livre
votre ennemi, c'est pour lui faire justice; et madame Mansley avait bien
le droit de se venger sur le fils des coups donnés par la mère.
Au nom de madame Mansley, Adolphe était sorti de sa rêverie, et avait
écouté attentivement la conversation. Malgré le souvenir de sa promesse
à madame Talma, malgré sa ferme résolution de combattre à mort sa
passion pour Ellénore, il ne pouvait entendre parler d'elle sans
rougir de plaisir ou pâlir de colère, selon qu'on la louait ou qu'on
l'accusait, et l'idée qu'on la soupçonnait en ce moment d'une lâche
vengeance le mettait au supplice. Cependant, il se contint en laissant
aux amis d'Ellénore le soin de la défendre, et en se promettant de
prendre parti pour elle, quand il l'entendrait attaquer par de plus
méchants ennemis. L'occasion s'en présenta bientôt.
--Vous n'avez pas attendu ma permission pour revenir à Paris, lui dit en
riant madame Talma; mais je vous le pardonne; en lisant votre nom sur la
liste des membres du tribunal, j'ai bien pensé que vous ne pourriez vous
refuser à cette invitation flatteuse, à cette coquetterie consulaire;
mais prenez-y garde, en politique comme en amour, on ne fait d'agaceries
qu'aux gens qu'on veut corrompre.
--Soyez tranquille, madame, j'ai résisté à de plus grandes séductions,
et je reviens très-décidé à me faire tuer, s'il le faut, pour le
triomphe de mes opinions.
--Rien n'est moins nécessaire: bornez-vous à en démontrer l'avantage sur
celles de ces plats orateurs, éternels valets du pouvoir, qui épuisent
toutes les formes du langage pour prouver au despotisme qu'il ne saurait
s'établir trop tôt.
--Beau moyen vraiment! dit madame Baguerval. Vous vous ferez chasser du
tribunal, renvoyer de France et il n'en sera ni plus ni moins. Il n'y a
qu'un remède au mal présent; il paraît que madame de Montévreux et
ses amis l'avaient trouvé, mais on ne leur a pas laissé le temps de
l'administrer. La pauvre femme va, dit-on, payer cher le tort de n'avoir
pas réussi.
--Serait-elle arrêtée? demanda vivement madame Talma.
--Pas encore, mais on disait tout à l'heure chez Siéyès, à la sortie du
conseil, que, par suite d'un petit conciliabule qui a eu lieu ce matin
au ministère de la police entre Fouché et madame Mansley, on était sur
les traces de la duchesse et qu'elle serait avant deux jours entre les
mains de la justice.
--Madame Mansley avoir des rapports avec Fouché! s'écria madame Talma,
voilà encore une nouvelle turpitude dont on s'amuse à la flétrir.
--Et qui ne doit exciter que le mépris, dit Adolphe avec dédain.
--Ah! quant à la visite, reprit madame Baguerval, j'en ignore le motif,
mais elle est positive. J'étais appelée ce matin, de bonne heure,
chez notre amie R... pour lui donner tous les renseignements propres
à prouver que la famille des Garneville n'est jamais sortie de France,
bien qu'on l'ait inscrite tout entière sur la liste des émigrés. Son
bureau est à l'entre-sol, les fenêtres en donnent sur la cour; c'est
de là que j'ai vu, oui, de mes deux yeux vu votre belle madame Mansley
monter le perron qui conduit à l'escalier particulier du ministre.
A cette affirmation faite avec toute l'énergie de la vérité, chacun
garda le silence, les yeux seuls se disaient entre eux: Est-il possible?
Enfin, madame Talma, indignée contre elle-même de s'être laissée un
moment entraîner à croire ce que disait madame Baguerval, s'écria:
--Vous vous serez trompée, ma chère; à cette heure, les femmes sont
toutes mises de même, et vous aurez...
--Non pas vraiment. Malgré son petit chapeau et le voile noir de
dentelle qui le recouvrait, j'ai fort bien reconnu la taille et les
traits de la charmante Ellénore. Voilà le malheur d'être belle, et
distinguée surtout; on ne peut vous confondre avec personne.
--Mais l'erreur est d'autant mieux prouvée, que madame Mansley sort
d'ici, où elle est restée fort longtemps. Adolphe peut vous l'affirmer;
car elle était encore là lorsqu'il est venu. Elle ne nous a pas dit un
mot de cette étrange visite, et, j'en suis certaine, c'est une illusion
de votre part.
--Je le veux bien; mais ce qu'on disait du résultat de cette visite chez
Siéyès constate que je ne suis pas seule à l'avoir rêvée. Ce que savent
ces gens-là, je puis bien l'avoir vu! Je ne les connais pas, nous
n'avons pu nous concerter pour imaginer un conte. Réfléchissez à toutes
ces circonstances, et vous verrez si vous pouvez douter du fait.
--Oui, j'en douterai tant qu'Ellénore ne m'aura pas dit elle-même:
c'était moi, c'était bien moi. Oui, celle que vous avez cru si longtemps
le modèle du plus noble caractère, celle dont vous portiez aux nues la
clémence, la générosité, celle de qui vous en attendiez une nouvelle
preuve, venait de livrer son ennemie à la vengeance du gouvernement?...
venait de mériter tous les noms dont on l'accable, venait...? mais non,
vous dis-je. Ma confiance dans sa loyauté, dans son honneur, me défend
de vous croire: c'est un prestige, c'est un piége, un hasard, un de
ces faits inexplicables qui ont amené tant de fois la condamnation d'un
innocent; mais Ellénore est pure de toute action vile, j'en réponds sur
ma vie.
Après une sortie si vive, madame Talma, déjà exténuée par la maladie de
poitrine qui menaçait sa vie, s'était renversée haletante sur le dos de
son fauteuil, tandis qu'Adolphe lui serrait, lui baisait les mains, avec
tout le feu d'une reconnaissance passionnée.
Madame Baguerval, désespérée de l'état où elle voyait sa vieille amie,
et se reprochant de l'avoir provoqué, niait sans raison tout ce qu'elle
avait affirmé; elle donnait pour preuve de son erreur, des prétextes
plus absurdes les uns que les autres.
Chénier, absorbé sous le poids des soupçons qu'il cherchait vainement à
combattre, gardait un silence accusateur. Bien que l'heure du dîner
fût prête à sonner, personne ne pensait à quitter madame Talma, avant
qu'elle ne fût un peu plus calme.
--Je n'en croirai que vous, dit-elle d'une voix faible en se tournant
vers Adolphe; allez demander à madame de Seldorf d'où viennent tous ces
méchants bruits, et comment il faut s'y prendre pour en démontrer la
fausseté. Elle connaît par elle-même, par tout ce que lui attire son
esprit éminent, jusqu'où peut aller le génie de l'envie; elle nous
éclairera. Elle sait par M. de Talleyrand tout ce qui se passe; quand
vous l'aurez vue, vous reviendrez me rassurer, car il y a dans tout ceci
quelque chose de diabolique qui me rendrait folle.
--Voilà quelqu'un qui sort probablement de chez elle, dit Adolphe en
montrant le citoyen Riouffe qui venait dîner avec la maîtresse de la
maison. C'est l'homme le plus au courant des nouvelles du jour.
--Je le crois bien, dit madame Baguerval; quand il n'y en a pas, il en
fait.
--Le tout pour vous amuser, mesdames, dit Riouffe; mais aujourd'hui je
n'ai pas besoin d'avoir recours à mon imagination. Grâce aux événements,
nous avons de quoi bavarder. Les Tuileries sont en rumeur. On devait y
donner un grand concert, un bal; madame Bonaparte avait déjà commandé
ses robes, ses guirlandes, plusieurs de ses invitations étaient déjà
parties, mais Fouché a tout fait décommander, sous prétexte que les
chefs de la conspiration dont il effraie le premier consul n'étant pas
tous en sa puissance, il pourrait se glisser quelque assassin parmi les
danseurs ou autres _incroyables_, et qu'il fallait remettre le bal au
jour où il tiendrait tous les fils et les agents du complot, ce qui ne
causera pas un long retard, car il vient de faire, dit-on, la capture la
plus importante, celle qui doit le remettre sur la voie; la confidente,
l'âme de la conspiration enfin, la duchesse de Montévreux vient d'être
conduite à la Conciergerie!
--Ah! mon Dieu! s'écria madame Talma; et comment cela? demanda-t-elle
avec anxiété.
--Au moment où, redoutant une trahison, elle sortait de sa cachette pour
se rendre dans une autre.
--Elle se trouve mal! s'écria madame Baguerval.
Alors, chacun s'empressa de secourir madame Talma, excepté Adolphe, qui
sortit sans proférer une parole.