Pendant que la nouvelle de la capture de madame de Montévreux jetait
la consternation dans le salon de madame Talma, on ne s'occupait, chez
Ellénore, que des moyens d'assurer l'évasion de la duchesse. Rosalie ne
s'était pas résignée facilement à obéir à l'ordre qui la séparait de
son cher petit Frédéric, et à croire qu'elle était moins indispensable à
l'enfant qu'à la mère. Mais Ellénore s'étant fait un prétexte de l'état
de souffrance où la mettaient tant d'agitations pénibles, avait si
souvent répété qu'elle ne pouvait se passer des soins de Rosalie, qu'il
avait fallu céder et disposer même Frédéric à recevoir sans mauvaise
humeur les caresses de la femme de chambre qui devait lui servir de
bonne pendant le voyage.
Toutes les dispositions étaient prises, les malles fermées. Ellénore
serrait son enfant dans ses bras en retenant ses larmes, de peur qu'il
ne devinât un long adieu dans ce tendre embrassement, lorsque M. de
Savernon arriva l'air abattu, le regard morne, et se fiant à son visage
décoloré pour préparer madame Mansley à la triste nouvelle qu'il lui
apportait.
A peine l'eût-elle aperçu qu'elle s'écria:
--Édouard est condamné?
--Pas encore; mais il n'en est pas moins dans une situation fort
périlleuse. Grâce à vos amis républicains et à ce ministre défroqué qui
est allié à la plupart des émigrés qu'on persécute, nous avions l'espoir
de voir la prison d'Édouard se changer en maison de santé, et une fois
sous la surveillance d'un médecin et de quelques vieilles gardes, il
aurait facilement obtenu sa liberté, soit en la demandant, soit en la
prenant; mais voilà qu'un nouvel obstacle vient renverser toutes nos
espérances et compliquer son affaire de la façon la plus inquiétante.
--Qu'est-il arrivé?... Ah! ne me laissez pas dans cette anxiété, dit
Ellénore en tremblant.
--Fouché a saisi une lettre de la duchesse de Montévreux à ce Demerville
qui est un des complices d'Aréna.
--Qu'importe, si la duchesse est sur la route de Coblentz.
--Oui, mais elle n'y est pas. Persuadée du succès de son entreprise,
elle a voulu en être témoin; elle est parvenue, je ne sais comment,
jusqu'à Paris, s'y est tenue cachée plusieurs jours, mais pas assez
secrètement pour échapper à l'oeil de la police, et l'on vient de la
conduire à la Conciergerie.
--O malheur! s'écria Ellénore stupéfiée par cette nouvelle...
Maintenant... que faire? ajouta-t-elle en répondant à sa pensée.
--Il faut partir à la place de votre soeur, reprit M. de Savernon.
J'accours pour vous supplier de ne pas attendre ici les recherches,
les vexations qu'on croira devoir faire subir à la personne qui a donné
asile au fils de la duchesse. Vous savez ce que cette séparation doit me
coûter de peine, eh bien, je vous supplie à genoux de m'en affliger. Il
y va de votre liberté, de la mienne, car je ne pourrais de sang-froid
vous voir en butte à la colère de ces misérables, et Dieu sait ce qui
arriverait alors.
--Soyez tranquille, dit Ellénore en reprenant sur elle l'empire qui ne
l'abandonnait jamais dans le danger. Je n'ai point conspiré; la
police est trop bien instruite pour ne pas savoir qu'en recueillant un
malheureux proscrit, je ne lui ai pas fait subir d'interrogatoire; que
j'ignore ce qu'il venait faire ici; que je suis innocente de tout ce
qu'on reproche à madame de Montévreux, et que l'inimitié régnante entre
nous deux est un sûr garant de cette vérité.
Puis cédant à sa pensée intime qui la portait à exécuter le plan tracé
par le vicomte de Ségur, en dépit de l'événement qui devait le rendre
inutile, elle insista pour presser le départ de sa soeur, en lui
recommandant de ne pas paraître surprise, si la nouvelle bonne de
Frédéric ne se trouvait pas au rendez-vous; de partir seule avec
l'enfant, et d'écrire à la première poste ces simples mots:
«Envoyez-moi Rosalie.»
--Mais pourquoi ne pas profiter du seul moyen que le ciel vous envoie
d'échapper à la vengeance de cet atroce gouvernement qui vous croit de
concert avec ses ennemis? dit M. de Savernon.
--Fi donc! j'aurais l'air de fuir.
--Et qui donc n'a pas fui devant leur guillotine?
--C'est alors que madame de Montévreux aurait le droit de me croire
assez lâche pour l'avoir dénoncée.
--La vérité sera toujours là pour vous justifier; l'essentiel est de
vous conserver libre pour pouvoir la dire et la faire triompher. Songez
donc qu'une fois en prison, on ne vous laissera ni parler ni écrire;
qu'on vous inventera autant de chefs d'accusation qu'il en faudra pour
vous faire condamner. Et vous croyez que je resterai là, tranquille
spectateur de votre supplice? Non; c'est par pitié pour moi que je vous
supplie de partir...
En parlant ainsi, M. de Savernon pressait les mains d'Ellénore et les
mouillait de ses larmes.
--Eh bien!... oui... dit-elle, avec le regard fixe et la voix brisée
d'une personne qui, après avoir réfléchi, prend une détermination
importante. Rosalie, donnez-moi votre capote noire et votre vieux châle
de laine à carreaux.
--Emportez de l'argent, dit M. de Savernon, aussi inquiet de
l'insouciance qu'Ellénore montrait à les quitter qu'il avait été affligé
de sa résistance à partir.
--De l'argent, répéta Ellénore, j'ai tout prévu, ma soeur en a pour nous
deux.
--Merci de votre condescendance à suivre mes conseils.
Puis, voyant que madame Mansley ne l'écoutait pas et se disposait à
monter en voiture:
--Mais dites-moi donc adieu! ajouta-t-il.
--Non, à revoir, répondit-elle en souriant affectueusement.