A vingt ans, être sauvé par une jolie femme, lui devoir la vie, la
liberté, et n'en pas devenir amoureux, ce serait un miracle de raison et
de froideur auquel personne ne voudrait croire. Aussi trouvera-t-on fort
simple que Lucien de la Menneraye reçut le passe-port qui assurait
sa fuite sans témoigner la moindre joie. Il affecta même de souffrir
tellement de ses blessures, qu'on ne pourrait sans cruauté l'engager à
braver les fatigues d'une longue route avant d'avoir repris des forces.
En vain M. de Savernon insista pour vaincre une résistance dont il
devinait trop bien le motif, Lucien répondait à tout que, mourir pour
mourir, il aimait mieux que ce fût sous les yeux de celle à qui sa vie
appartenait.
--Je crois que vous seule pouvez lui faire entendre raison, dit M. de
Savernon à Ellénore, car le docteur y a déjà perdu son éloquence,
et cependant nous jugeons tous deux qu'il y aurait danger pour votre
liberté, et même un peu d'inconvenance à garder ce jeune homme plus
longtemps chez vous.
--Si c'est votre avis, dit Ellénore, et celui du docteur je m'y
conformerai, malgré ma répugnance à congédier un malheureux dont
les blessures sont à peine fermées. Allez lui demander s'il peut me
recevoir.
--Ne vaudrait-il pas mieux lui écrire?
--Non, vraiment; ce que je vais lui dire est fort peu agréable, et doit
être adouci par un ton affectueux. D'ailleurs, je tiens à lui prouver la
vérité: c'est qu'en le déterminant à profiter sans délai du passe-port
qui doit le mettre à l'abri de toutes poursuites, je pense bien plus à
son intérêt qu'au mien.
Un quart d'heure après cet entretien, Ellénore entrait dans la petite
chambre où elle avait recueilli le jeune Vendéen.
On aurait entendu les battements du coeur de Lucien lorsque sa porte
s'entr'ouvrit et qu'une voix douce dit:
--Peut-on entrer?
Il ne répondit qu'en se jetant aux genoux de sa bienfaitrice.
--Ne parlons point de reconnaissance, s'empressa de dire madame Mansley,
en faisant signe à M. de la Menneraye de s'asseoir sur l'une des deux
chaises de paille qui, avec un lit, une commode et une table à ouvrage,
composaient tout le mobilier de cette chambre.
»Dans ce temps de révolution, continua-t-elle, on peut facilement
s'acquitter du service qu'on reçoit; le proscrit de la veille devient
souvent le roi du lendemain, et la gratitude est une monnaie courante.
Dieu sait si vous ne me sauverez pas avant peu de la fureur d'un parti
quelconque.
--Ah! que je le voudrais! s'écria Lucien avec un enthousiasme qui fit
sourire Ellénore.
--Eh bien, puisque vous êtes décidé à tant faire pour moi, dit-elle,
commencez par m'ôter toute inquiétude sur vous.
--Mais sous quel abri, dans quel temple puis-je être mieux protégé
qu'ici?
--Le temple est modeste, vous en conviendrez, reprit Ellénore en
montrant l'espèce de soupente où ils se trouvaient; mais si misérable
que soit ce pauvre asile, vous ne pouvez l'habiter plus longtemps sans
risquer de le voir découvert.
--Mais je serai resté un jour de plus, là, près de vous, entendant tous
les bruits de votre appartement, la sonnette qui annonce votre réveil,
le glissement des anneaux de vos rideaux lorsque votre belle main les
ouvre, les aboiements de cette jolie levrette, qui m'avertissent du
degré de votre affection pour les gens qu'on annonce. Enfin, je vous
entendrai vivre, et ce bonheur me suffira; il vaut bien...
--Tout cela est fort galant, interrompit Ellénore en affectant de
plaisanter sur ce que Lucien déclarait très-sérieusement; mais puisque
vous m'y contraignez, je vais vous parler au nom de ma sûreté. D'après
l'avis que je viens de recevoir, vous ne pouvez rester caché ici sans la
compromettre.
--Je pars à l'instant même, répond Lucien. Dieu me garde d'exposer au
moindre péril l'ange qui m'a sauvé la vie! Je pars... mais non pas sans
lui jurer que, quel que soit le lieu, quelle que soit la situation où
je me trouve, fût-ce au bout du monde, dans huit jours comme dans vingt
ans, un signe ou un mot d'elle disposera de moi, me ramènera à ses pieds
pour y obéir à ses ordres, pour y servir ses projets, et sacrifier, s'il
le faut, mon existence entière à ses moindres caprices.
--Songez, dit Ellénore, avec un ton presque solennel, que du fond de
cette petite chambre, Dieu entend votre serment et que je l'accepte,
comme une consolation réservée à mes chagrins à venir. Soyez sage, ne
vous battez plus que pour votre pays, et consacrez-lui cette bravoure
qui vous répond d'un beau grade dans ses armées, et d'une bonne part
dans sa gloire. Dégoûtez votre père des triomphes de la guerre civile,
de ces triomphes suivis de larmes, de remords, et revenez bientôt
rapporter ici quelques-uns des drapeaux que le vainqueur de l'Italie
y envoie si souvent. J'ai beau n'être pas née en France, elle est ma
patrie adoptive, et je me sens une grande prédilection pour tous ceux
qui se consacrent à sa prospérité.
--Ce mot décide de ma destinée; adieu, madame, vous apprendrez bientôt
tout ce que peut le despotisme d'un ange.
Madame Mansley essaya ce despotisme sur Lucien, en lui ordonnant
d'attendre la nuit pour sortir de sa maison, et pour aller chercher
le mauvais cabriolet qui le conduirait hors des barrières de Paris; il
devait ensuite continuer sa route à pied, ou dans quelque charrette
s'en retournant à vide, selon que ses forces de convalescent lui
permettraient de braver la fatigue; mais c'était la manière de voyager
la moins compromettante et qui semblait la plus agréable à un malheureux
reclus.
Dix jours après ce départ, madame Mansley reçut un billet, daté de
Wurtemberg, écrit sur du papier d'office, et contenant ces trois mots:
«Grâce à vous.»
Elle en conclut que M. de la Menneraye était en sûreté, et elle ne s'en
occupa plus.
Espérant oublier de même celui qui l'avait si bien secondée dans cette
bonne action, elle se tint éloignée des amies chez lesquelles elle
rencontrait habituellement M. de Rheinfeld; mais on aimait trop à la
voir, à l'entendre, pour supporter patiemment son absence. La marquise
de Condorcet, madame Talma, madame Delmer vinrent tour à tour l'accabler
d'invitations. Il fallut bien se rendre à quelques-unes, sous peine de
laisser deviner le motif qui les lui faisait redouter.
--Je viens vous enlever de force, dit un matin madame Delmer à Ellénore.
Garat dîne chez moi avec madame de Valbonne; ils nous chanteront ce soir
le beau duo d'Armide, et quelques morceaux italiens, cela nous délassera
de nos conversations politiques, qui dégénèrent trop souvent en
querelles. On laissera en repos le nouvel ouvrage de madame de Staël,
dont les critiques amères commencent à me fatiguer.
--Quoi! dit Ellénore, ce livre sur l'_Influence des passions_, qui,
selon l'avis de M. de Talleyrand, serait bien plus amusant si, au lieu
d'analyser les nôtres, l'auteur avait raconté les siennes?
--Oui, c'est ainsi qu'en parle un ami de l'auteur, celui qui lui doit
d'être aujourd'hui ministre. Jugez de ce qu'en disent les indifférents!
Heureusement tous ces bons mots, plus ou moins perfides, n'empêchent pas
madame de Staël d'être la femme la meilleure et la plus spirituelle du
siècle.
--Vous n'aurez donc chez vous que des amateurs de musique? demanda
madame Mansley avant de s'engager.
--Je l'espère, car j'ai supplié mes charmants bavards de ne pas venir.
--Ils aiment un peu à vous contrarier, et vous êtes si bonne, qu'ils
n'ont pas à craindre votre colère.
--Vous vous trompez, je suis sans pitié pour ces beaux parleurs qui,
n'aimant pas la musique, empêchent les amateurs d'en jouir; pour ces
grandes coquettes de salon, qui ont si peur de manquer leur entrée
(comme on dit en style de coulisse), qu'elles ont soin d'arriver au
beau milieu du morceau le plus important, et de déranger vingt personnes
avant de parvenir à la place qu'un homme poli leur cède, ce qui met
au supplice les chanteurs et la maîtresse de la maison. Je trouve fort
simple qu'on ne soit pas sensible à la musique; mais pourquoi afficher
les goûts qu'on n'a point? pourquoi s'obstiner à venir s'ennuyer de
ce qui ravit les mélomanes, ou refroidir par une admiration feinte les
élans d'un enthousiasme vrai? Dans l'espoir d'éviter cet inconvénient,
j'ai divisé ma société: mes discuteurs, mes _Célimènes_, mes
_incroyables_ ont leur jour; mes amateurs, mes artistes en ont un autre;
mes poëtes, mes auteurs sont de chaque réunion, car pour ceux-là tout
est profit: la beauté, les travers, les talents, les ridicules leur
fournissent également des images et des idées.
--Ainsi, vous me rangez parmi vos amateurs; j'en suis très-flattée, et
je vous promets d'arriver si discrètement que Garat lui-même ne saura
pas que je suis là pour l'applaudir, répondit Ellénore, rassurée sur
la crainte de rencontrer ce jour-là M. de Rheinfeld chez madame Delmer,
tant il lui semblait qu'il devait être compris parmi les discuteurs.
Elle s'abusait; ce fut la première personne qu'elle aperçut en entrant
dans le salon de musique: il était debout derrière le piano, appuyé sur
une des consoles qui séparaient les fenêtres, et placé tellement en face
de la porte du salon, qu'on ne pouvait y entrer sans être aperçu de lui.
Ellénore se sentit rougir à son aspect; et dans le dépit de ne pouvoir
surmonter son émotion, elle résolut de détourner si bien ses regards de
l'endroit où se trouvait Adolphe, qu'elle ne pût jamais rencontrer les
siens.
Dans l'intervalle de la première partie du concert à la seconde,
tous les hommes de sa connaissance vinrent la saluer, excepté M.
de Rheinfeld. Pourtant il s'approcha de la belle Regnault de
Saint-Jean-d'Angély, qui était à si peu de distance d'Ellénore que leur
conversation lui parvenait.
--En vérité, vous m'édifiez par la manière dont vous écoutez la musique,
disait madame Regnault, je croyais que vous ne l'aimiez pas?
--Qu'importe? si j'aime les personnes qui l'aiment, répondait Adolphe.
Et puis ne doit-on pas savoir gré à un chanteur tel que Garat d'exprimer
les sentiments qu'on éprouve? Il y a dans cette manière de faire
parvenir les aveux qu'on n'oserait hasarder, quelque chose de ravissant.
--Eh! comment voulez-vous qu'on devine votre passion dans les reproches
amoureux dont Armide accable l'insensible Renaud?
--Tout ce qui parle amour est mon complice, madame, reprit M. de
Rheinfeld avec un sourire ironique.
Alors M. de Chauvelin venant se mêler à la conversation, elle se
continua tout en moquerie sur l'effet de grandes passions. Mais, du
milieu de ce feu roulant de plaisanteries, il s'échappa quelques mots
dits sérieusement, et qui, sortis du coeur d'Adolphe, vinrent retentir à
celui d'Ellénore.
Pourtant, de son côté, elle paraissait entièrement captivée par les
hommages que lui rendaient plusieurs des gens célèbres qui faisaient
les plaisirs et la gloire du salon de madame Delmer. Chénier, Lemercier,
Ducis, Isabey, Garat, Chérubini, Andrieux, Legouvé, Gérard, Méhul,
Alexandre Duval, le joyeux Picard, le malin Hoffman, Longchamps,
l'auteur de _Ma tante Aurore_, l'aimable Dupaty, l'élégant Forbin, les
deux Ségur, le chevalier de Boufflers, le comte de Lauraguais, et ce
groupe de jeunes officiers montés depuis aux grades de généraux, de
maréchaux, de princes, tous s'empressaient d'obtenir un mot, un sourire
d'Ellénore.
Ce soir-là, un sentiment involontaire la portait à répondre avec une
sorte de coquetterie aux charmantes flatteries qu'on lui adressait: elle
espérait sans doute en voir prendre un peu d'humeur à la seule personne
qui affectait de ne lui point parler. Mais ayant jeté à la dérobée
un regard sur M. de Rheinfeld, elle fut frappée de la douce joie qui
animait sa physionomie; feignant d'écouter la conversation de ses
voisins, y mêlant de temps en temps un mot inutile, il contemplait avec
ravissement tout ce que faisait Ellénore pour lui déplaire.
Il fut tiré de cette contemplation par de méchants propos que deux
femmes, placées devant lui, se disaient à l'oreille, mais à si haute
voix, qu'on ne pouvait s'abuser sur leur désir de les faire entendre.
Ils portaient particulièrement sur la facilité de madame Delmer à
recevoir de certaines personnes qui n'étaient point faites, à ce
qu'elles prétendaient, pour se trouver en bonne compagnie.
--Grâce au ciel! disait l'une, nous ne sommes plus sous le règne de
cette égalité féroce qui mettait au même rang l'assassin et la victime,
le brave et le poltron, l'inepte et le savant, l'honnête femme et la
prostituée. La société se reconstruit et tout nous fait présager le
retour de nos anciens usages. Aussi est-il de notre devoir de
nous opposer vivement à ce qui entraverait ce retour aux vieilles
convenances.
--Sans doute, répondait l'autre, et le code du monde n'était pas assez
rigide pour qu'on ne soit pas très-heureux d'y revenir. Il était même
fort indulgent pour la galanterie, et pourvu qu'on eût un certain
rang... et d'excellentes manières...
--On fermait les yeux sur tout le reste, interrompit l'autre... Mais
souffrir que des créatures sans nom, ayant pour toute recommandation une
ou deux aventures scandaleuses, viennent s'asseoir à côté de vous dans
un salon, et y attirer tous les hommes que l'espoir d'un succès facile
rend si sémillants; vous obliger à être spectateur du prologue de leurs
intrigues futures; c'est ce qu'on ne saurait tolérer, ajouta-t-elle en
montrant par un geste madame Mansley.
A ces mots dits avec le dédain le plus insolent, M. de Rheinfeld se
sentit rougir de colère. Entendre insulter Ellénore, sans pouvoir la
défendre, le livrait à un supplice au-dessus de ses forces; et pourtant
comment oser prendre son parti contre des femmes qu'il connaissait
à peine, et dont rien ne l'autorisait à interrompre les confidences?
Malheureusement pour elles, un de ces nouveaux enrichis qui se
faufilaient alors dans le monde élégant, avides d'en apprendre les
usages, et de savoir les noms des personnages les plus marquants, vint
demander à M. de Rheinfeld s'il connaissait les deux femmes qui étaient
devant lui.
--Fort peu, répondit-il, on les dit méchantes et plus que légères; moi
je les crois simplement égarées. Elles ont pris l'offensive pour la
défensive, voilà tout.
Alors, certain de sa vengeance dont l'effet se lisait sur le visage
crispé de ces dames, il s'éloigna d'elles et se rapprocha d'Ellénore,
décidé à lui parler, et se flattant d'en être accueillis comme si madame
Mansley avait pu deviner le tort qu'il venait de se donner pour elle.
--Oh! mon Dieu! se disait Ellénore, à chaque pas que faisait M. de
Rheinfeld pour arriver près d'elle, ne permettez pas qu'il voie
mon trouble; ou plutôt armez-moi contre cet ascendant inexplicable;
donnez-moi l'amertume de l'ironie, la mauvaise grâce du dédain,
l'apparence de la profonde ingratitude; enfin, tout ce qui sépare
irrévocablement une âme sensible d'un coeur sec, un esprit supérieur de
la sottise vulgaire!
Le ciel, touché, probablement, par la nouveauté de cette prière,
l'exauça en partie, et peu s'en fallut qu'Adolphe ne fût découragé par
l'air glacial de madame Mansley, par le soin qu'elle prenait de répondre
au voisin qui ne lui parlait pas, et cela uniquement pour ôter à M. de
Rheinfeld le désir de l'interrompre; mais l'affectation des sentiments
contraires à ceux qu'on éprouve réussit mal aux personnes d'une nature
franche. Là où l'on devine un effort, on recherche une cause, et toutes
les ruses de l'esprit ne parviennent pas à dissimuler le sentiment qui
bouleverse un pauvre coeur.
Cédant moins à une présomption ridicule qu'à un soupçon flatteur, à une
sympathie entraînante, Adolphe, pressentant qu'Ellénore répondrait à
peine aux mots insignifiants qu'on adresse ordinairement dans le monde
aux femmes avec lesquelles on n'a que des rapports de politesse, se
pencha vers elle, et lui dit sans préambule:
--Pourquoi vous faire moins gracieuse et moins bonne que vous ne l'êtes?
Cette attaque imprévue déconcertait tous les plans d'Ellénore. Furieuse
de répondre à sa pensée, lorsqu'elle s'efforçait si bien de la cacher,
elle feignit de paraître surprise de l'espèce de familiarité que M. de
Rheinfeld hasardait en entrant ainsi en conversation avec elle.
--Je ne vous comprends pas, dit Ellénore d'un ton sévère.
--Tant mieux, reprit Adolphe; cela m'autorise à m'expliquer, et j'ai
tant de choses à vous dire!
--Pardon; un concert exige le silence, et nous ne sommes ici que pour
écouter... de bonne musique.
--Vous, peut-être, madame; mais moi, je n'y suis venu que pour voir...
--Eh bien, n'empêchez pas les autres d'entendre, interrompit Ellénore,
en souriant malgré elle, comme pour adoucir la rigueur de cet ordre.
--Je me tais... aussi bien, vous savez mieux que moi ce que je pense,
ce que j'éprouve, autrement seriez-vous si sévère, si malveillante pour
moi. Ah! me punir ainsi, il faut que vous connaissiez mon crime.
--Est-ce que Garat ne va pas chanter son air basque? s'empressa de
demander Ellénore à madame Delmer qui passait près d'elle.
--Si, vraiment, il finira par un _Soir de cet automne_. Mais nous
voulons qu'il nous dise avant sa dernière romance:
Je t'aime tant, je t'aime tant,
Je ne puis assez te le dire.
--Ah! oui, s'écria M. de Rheinfeld, qu'il chante celle-là, je
l'applaudirai de tout mon coeur; et vous madame? ajouta-t-il d'une voix
émue en s'adressant à Ellénore.
--J'aime peu ces sortes de fadeurs, répondit-elle avec dédain; mais le
talent de Garat fait passer bien des choses.
--A quoi bon feindre pour si mal tromper? Convenez-en, madame, le talent
de Garat et toutes les richesses d'harmonie qu'on prodigue ici, ne nous
occupent guère en ce moment; il y va d'un plus grand intérêt pour vous
et pour moi.
A ces mots, Ellénore fit un geste d'impatience.
--Calmez-vous, ajouta Adolphe, et ne laissez pas deviner ce que je vous
dis par votre peu de complaisance à l'écouter. Comptez sur mon honneur,
sur ma prudence, sur ma crainte de vous compromettre en rien. Mais
puisque vous me réduisez à des tête-à-tête de ce genre, qu'il me faut la
protection de soixante témoins pour oser vous dire un mot de ce que je
pense, vous me pardonnerez de profiter de la seule occasion que j'aie de
vous apprendre que vos injures, vos dédains, vos mépris même ne peuvent
rien contre ce que vous redoutez; qu'en devenant, malgré vous, l'idole,
vous avez accepté le culte et qu'il faut le subir.
--Je n'en vois pas la nécessité, répondit Ellénore, en prenant un air
dégagé.
--Mais vous la sentez, interrompit Adolphe; on n'exerce pas un pouvoir
absolu sans y tenir, croyez-moi. Laissons à d'autres toutes les
minauderies, tout le _doratisme_ des petites comédies qui se jouent
dans le monde galant. Vous êtes mon secret, je suis peut-être le vôtre,
aidons-nous mutuellement à le garder.
En finissant ces mots, il se leva pour retourner à la place qu'il venait
de quitter, et laissa Ellénore en proie à une émotion qui tenait à la
fois de la surprise, du dépit, de la colère et de l'amour.
Dans l'agitation fébrile qui la dominait, elle s'excita à l'indignation,
à la révolte, contre ce qu'elle appelait le comble de l'insolence et de
la fatuité.
--Grâce à cet excès d'audace, à cette confiance si impertinente,
pensa-t-elle, je n'ai plus rien à craindre; c'en est assez pour faire
oublier tout ce que je lui supposais de sentiments nobles et dévoués. Le
service même qu'il vient de me rendre, en m'aidant à sauver un proscrit,
disparaît sous le vil motif qui l'a fait agir. Il a cru m'asservir
par la reconnaissance; mais si la générosité, la délicatesse, sont des
séductions irrésistibles, le calcul appliqué au bienfait est ce que je
connais de plus méprisable, ce qui doit tuer à jamais toute affection
naissante. Béni soit Dieu, pour m'avoir éclairée à temps; je suis
sauvée.
En se félicitant ainsi d'échapper à l'empire qu'elle redoutait, Ellénore
s'étonnait de la tristesse qui pesait sur son coeur. C'était ce qu'on
éprouve à la perte d'une espérance vive, c'était comme la douleur d'un
adieu déchirant. Des larmes s'échappaient de ses yeux sans qu'elle s'en
aperçût. Une voix secrète lui disait qu'elle était profondément aimée,
que cet homme, si maître de lui en apparence, venait d'obéir au besoin
de lui parler de sa passion, et non pas à l'orgueil de s'en vanter,
qu'il avait trop d'esprit pour tomber dans le tort des sots qui se
croient irrésistibles, et que s'il avait osé lui révéler à elle-même ce
qu'elle ressentait pour lui, c'est que sans cesse occupé d'elle, épiant
ses pensées, ses moindres mouvements, traduisant ses paroles, il avait
lu dans son coeur, et que, dédaignant cette ruse vulgaire qui consiste
à se plaindre de n'être point compris, lorsque tout vous prouve le
contraire, il lui avait parlé sans détour de leur pensée commune.
Pendant que tant de réflexions, de suppositions contrastantes
torturaient l'esprit d'Ellénore, Adolphe se complaisait à voir passer
sur son beau front les idées qui l'éclairaient ou l'assombrissaient tour
à tour. Peu lui importait que ces idées lui fussent ou non favorables.
--Elle pense à moi, disait-il; et le bonheur attaché à cette certitude
l'emportait sur toutes les craintes qu'il aurait pu concevoir.
Plongés tous deux dans une rêverie profonde, ils ne prenaient aucune
part aux ravissements causés par la voix de Garat, et surtout par sa
chaleur entraînante à exprimer l'amour: quand on possède l'original, on
se soucie peu de la copie.
Enfin, les transports de dilettanti se calmèrent; aux applaudissements
effrénés succédèrent les compliments flatteurs. Garat et madame de
Valbonne se retirèrent de bonne heure par égard pour leur santé et leurs
belles voix.
A voir les soins, les inquiétudes qu'on leur témoignait, on ne se serait
pas douté qu'il y eût pour chacun d'autre intérêt au monde; et pourtant,
on se battait sur toutes nos frontières; les brigands infestaient nos
grandes routes; les jacobins assoupis menaçaient d'un réveil terrifiant;
on était ruiné par le papier-monnaie; révolté contre un gouvernement qui
autorisait tous les désordres, on en désirait et redoutait également
la chute. Dans cette crainte d'un funeste avenir, et encore meurtri du
passé, on ne pensait qu'à jouir du présent.
L'absence du plus grand ennemi des plaisirs contribuait beaucoup à
le rendre agréable. La vanité avait péri avec tant d'autres victimes
conduites par elle à l'échafaud. La faux de la Révolution, en coupant,
à l'exemple du tyran de l'antiquité, toutes les têtes qui dépassaient
celle du peuple, avait dégoûté de cette rage de paraître plus qu'on est,
de dépenser plus qu'on a, de briller plus qu'on ne le doit, enfin on
ignorait ce supplice volontaire qui ne laisse aux vaniteux, ni paix, ni
trêve. Maudite soit la résurrection de cette divinité infernale.