XII

Il était une sorte de recherche de pauvreté, adoptée par la classe des

ci-devants, ainsi désignée par le rang qu'elle occupait sous l'ancien

régime; recherche dont l'élégance faisait pâlir le luxe des parvenus.

Par exemple, madame de N..., réduite à mettre son titre de côté pour ne

garder que son beau nom, ne paraissait jamais dans le monde que vêtue

d'une simple tunique de mousseline blanche; ses cheveux retenus par une

résille en rubans de laine rouge, sa ceinture en ruban pareil, faisait

deux fois le tour de sa taille et était nouée à l'antique, ses bras

seulement cachés près des épaules par quelques plis artistement drapés,

ses pieds emprisonnés dans des cothurnes de taffetas couleur de chair,

ornés de bandelettes vertes à la manière des dames grecques, dont ce

costume et surtout le beau profil de madame de N..., rappelaient la

tournure noble et la grâce austère.

Avec tant d'avantages, elle n'aurait pas échappé sans doute aux

bourreaux de la Terreur; mais son plus proche parent, ayant jeté son

titre et son froc aux orties pour se sauver de leurs sanglantes mains,

venait d'accepter un emploi éminent sous la dictature de Barras, et

elle se trouvait naturellement protégée par l'apostasie et le pouvoir

naissant de son illustre parent.

En détaillant ainsi la grande parure de cette époque de transition

entre la misère et la magnificence, nous voulons prouver à quel point la

vanité était déconcertée par la simplicité à la mode.

Il doit être bien difficile de faire comprendre aujourd'hui, où l'argent

est le mobile de tout, le dieu des ambitieux, la gloire des hommes

d'État, la passion des amants, le but des artistes, la muse des auteurs,

qu'il a existé en France un moment, très-court à la vérité, où ce roi de

l'univers s'est vu détrôné par le mérite, la bravoure et la résignation:

un moment où nos soldats ni payés, ni vêtus, ni nourris, marchaient

gaiement à l'ennemi et gagnaient des batailles; un moment, où le jeune

général choisi par la Victoire pour les conduire dans tant de capitales

de l'Europe, disait à ceux que la faim, la misère abattaient:

«Soldats, vos besoins sont grands; mais la première qualité du soldat

est la constance à supporter la fatigue et la privation; la valeur n'est

que la seconde.»

Et tous, éblouis par ces nobles paroles, ressaisirent leurs armes, en

s'écriant:

--La victoire nous donnera du pain!

Un moment où les banquiers de Paris, seuls financiers à qui leurs gains

légitimes permettaient de venir au secours de nos armées, prêtaient,

sur sa simple garantie, à un général sans fortune, douze millions en

numéraire, et cela pour empêcher ses braves, qu'il appelait ses enfants,

de succomber à la misère;

Un moment où une jeune personne, jolie, bien élevée, trouvait à se

marier sans dot et sans trousseau;

Où le manuscrit d'un auteur distingué, se donnait pour le prix des frais

d'impression.

Mais chaque siècle a sa passion dominante: si l'avarice tue l'amour, là

où elle ne règne pas, il a tout son empire.

Chaque jour alors amenait de ces mariages, où la fortune épousait

l'esprit, le pouvoir la beauté; de ces divorces, qui faisaient préférer

la misère à l'antipathie et à la trahison. Le coeur, une fois livré à

tous les délices, les tourmente d'une passion naissante, avait bien de

la peine à la surmonter. Nul intérêt de vanité ne venait vous distraire

de ce rêve continuel, où l'on ne voit jamais que la même image, où

l'on n'entend que la même voix. On aimait pour le bonheur d'aimer,

sans calcul, sans d'autre but que celui de plaire, et comme tous les

sentiments généreux, l'amour de ce temps allait souvent jusqu'à la

folie. Ellénore en voyait de si nombreux exemples, qu'elle était

terrifiée. Mais que peuvent les craintes, les avis de la raison

en faveur du repos, contre les agitations, le délire d'un malheur

séduisant!

L'Europe commençait à retentir des victoires de Bonaparte. C'étaient

des acclamations, une ivresse populaire, dont les grands

politiques s'alarmaient pour la liberté; ils savaient qu'en France,

particulièrement, on obéit sans restriction à ce qu'on admire, et ils

s'encourageaient à défendre une liberté, achetée par tant de douleurs et

de crimes.

M. de Rheinfeld, qui devait succomber plus tard à la séduction du génie

aux abois, se rangea parmi les opposants à la nouvelle puissance, jugée

d'autant plus redoutable, qu'elle avait pour berceau la gloire, pour

prestige le succès.

Cette résistance à l'entraînement général, lui donnait de fréquentes

occasions de faire briller son esprit. On ne pouvait raconter les

événements du jour, sans citer ses épigrammes et les bons mots de son

amie, madame de Seldorf. C'était fort contrariant pour la personne qui

fuyait sa présence, les salons où on le rencontrait, et tout cela dans

le désir qu'elle avait de n'en plus entendre parler.

Cependant, Ellénore agit courageusement contre sa faiblesse; elle cessa

d'aller chez les amis de M. de Rheinfeld, l'évita le plus possible dans

les endroits publics; et, après avoir mis tant de mois et de soins à

l'oublier, elle crut y être parvenue.

Mais Adolphe en avait trop dit, pour supporter cette obstination à le

fuir sans se plaindre.

Il écrivit d'abord à Ellénore, dans le seul but de se soulager du poids

de ses pensées, sans intention de les lui adresser; puis, enhardi par

la sincère peinture des sentiments qu'il éprouvait pour elle, il avait

raisonné (car on raisonne aussi dans la folie), et il s'était prouvé,

qu'après l'audace de son aveu à Ellénore, il né risquait pas d'augmenter

sa colère; que les torts d'un amour passionné ne se faisaient pardonner

qu'en se continuant, et il se décida à envoyer ses lettres à madame

Mansley, non pas sans avoir pris toutes les précautions possibles, pour

qu'elles ne tombassent pas en d'autres mains.

Reproduire ces lettres, serait une indiscrétion coupable; s'efforcer de

les imiter, serait une prétention ridicule. Ceux à qui l'on a confié des

lettres d'amour de M. de Rheinfeld savent si tant de mélancolie dans

le coeur, tant de grâce dans l'esprit, tant de délicatesse dans la

flatterie, tant d'éloquence dans le désir d'être aimé, sont imitables.

Leur séduction fut irrésistible. Madame Mansley se persuada que le

sacrifice d'un semblable amour suffisait à sa conscience, et qu'elle

n'était pas forcée d'y joindre celui des preuves parlantes d'un

sentiment qu'elle pouvait combattre, mais non dédaigner.

Elle ignorait toute la supériorité d'une lettre sur une entrevue, où

la présence de témoins importuns porte souvent la personne la plus

spirituelle à dire des sottises, la plus prudente à commettre une

indiscrétion, ou, ce qui est pis encore, à se trahir par l'affectation

de son mutisme ou de son parlage à l'envers. Elle ne se méfiait pas

de cette faculté de choisir dans ce qu'on pense, qui fait d'une lettre

l'expression franche de la passion, sans s'exposer à trahir aucun de

ces mouvements spontanés qui en pourraient faire soupçonner le

désintéressement et la durée; elle s'abandonnait à tout le charme de

ce portrait flatté, de cette harmonie de paroles qui enivraient son

imagination et son coeur.

O don céleste de peindre ce qu'on sent avec des mots heureux,

persuasifs! Présent funeste qui fait tant d'innocents parjures et tant

de belles dupes! Passer la journée, la nuit, avec un billet tendre,

le relire, le commenter cent fois, le graver dans sa mémoire, en faire

l'évangile de son coeur! Quoi de moins coupable, dit-on, lorsqu'on se

promet de fuir celui qui l'a écrit? L'absence n'est-elle pas un sûr

remède contre cette affreuse maladie?

A cela nous répondons, en suivant la métaphore, que l'amour est comme la

peste, il se gagne par lettre.

Plus Ellénore reconnaissait cette vérité, plus elle cherchait à

s'aveugler et à se contenter de se montrer sévère et même assez

malveillante envers M. de Rheinfeld, espérant lui cacher sous cette

froideur glaciale, sous une différence d'opinions dont elle exagérait

l'antipathie, la faiblesse qu'elle avait pour ses lettres; mais les

recevoir sans les renvoyer était leur accorder une faveur dont Adolphe

se trouvait trop heureux pour ne pas la payer sans regret de tout ce que

tentait Ellénore pour lui ôter de son prix.

D'ailleurs, Adolphe savait que madame Mansley, sans cesse en lutte avec

sa destinée, protestait, pour ainsi dire, par chacune de ses actions et

de ses paroles, contre les jugements qu'on portait sur elle; que sans

cesse tourmentée d'une idée particulière, au milieu de la conversation

la plus générale, elle ne restait jamais parfaitement calme. Mais,

par cela même, il y avait dans sa manière quelque chose de fougueux,

d'inattendu qui la rendait encore plus piquante; dans ses moments de

verve, d'indignation, Adolphe l'examinait avec intérêt et curiosité

comme un bel orage.

Le dépit d'Ellénore s'augmentait de cette espèce d'admiration; elle

s'en faisait un prétexte vis-à-vis d'elle-même, pour se rassurer contre

l'attrait d'un amour assez froid pour s'y bien observer, lorsqu'un mot

d'Adolphe, une allusion à la lettre de la veille venaient la replonger

dans ce trouble divin, cette ivresse de la pensée qui naît de ce

mot:--_Il m'aime!_

De toutes les personnes qui s'amusaient à exciter les discussions, les

mots amers d'Adolphe et d'Ellénore, madame Talma seule en avait deviné

le vrai motif.

--On ne se hait pas si haut, disait-elle à Chénier, et j'ai peur pour

cette pauvre révoltée. Si le malheur veut qu'elle s'aperçoive de tout

ce que ce grand pâle d'Adolphe a de ravissant dans l'esprit et le coeur,

son goût pour la sagesse, sa résolution d'expier les torts dont elle est

innocente, sa terreur de l'opinion, sa rage de vouloir reconquérir une

place à jamais perdue, n'y pourront rien; elle l'aimera, et le pis est

qu'elle aura la sottise de s'en faire un crime.

--J'ignore ce qui se passe dans l'âme de madame Mansley, dit Chénier en

souriant, et si les injures spirituelles dont elle accable souvent M.

de Rheinfeld sont un langage de convention pour éprouver notre crédulité

imbécile; mais j'ai parfaitement découvert à l'interrogatoire que j'ai

subi ce matin, ce qui rend Adolphe rêveur, impatient, enthousiaste,

ironique, selon que la voix de votre belle amie devient plus sévère ou

plus douce.

--Quoi! madame de Seldorf se douterait?...

--On se doute toujours de ce que l'on craint. Ce n'est pas qu'elle

le soupçonne _de porter ailleurs son hommage_, comme vous dirait le

vicomte, il ne trouvera jamais une plus belle occasion de le placer;

elle est sûre de ne pas perdre les adorations ostensibles dues à ses

talents et à sa célébrité; mais les devoirs de l'amour-propre une

fois remplis envers les coryphées de la société, l'amour va souvent se

divertir en moins bonne compagnie, et madame de Seldorf soupçonne celui

d'Adolphe de cette petite débauche. Je ne sais par quelle fatalité

la calomnie qui travaille si bien d'ordinaire, a manqué son effet sur

l'esprit de madame de Seldorf. On a eu grand soin de lui répéter les

sots bruits accrédités sur le compte de madame Mansley; de la ranger

parmi ces femmes galantes qui aiment et qu'on aime sans conséquence;

elle a deviné, avec sa perspicacité ordinaire, la supériorité de cette

jolie femme, à l'acharnement qu'on mettait à en médire, et j'ai été

confondu de la trouver si disposée à croire le bien que j'en pense.

--Cela ne m'étonne pas; l'esprit rend juste. Mais ce qui me surprend,

c'est que madame de Seldorf ait été assez dominée par le sentiment

dont les femmes détestent le plus à convenir, pour vous en parler si

naïvement.

--Aussi ne l'a-t-elle pas fait. Nous avons eu grand soin d'employer

l'un et l'autre tous les mots qui devaient déguiser le vrai sujet de

la conversation. Elle me questionnait sur madame Mansley, comme cédant

uniquement à l'intérêt qu'inspire une personne injustement flétrie, mais

distinguée, partant fort malheureuse. Quant à moi, je lui répondais

sur Adolphe en amenant tant bien que mal la différence d'opinion qui

provoquait souvent entre lui et madame Mansley des querelles assez

vives, et où leur peu de sympathie se laissait trop souvent apercevoir.

Enfin, je tâchais de calmer l'inquiétude que madame de Seldorf me

cachait; et, de son côté, elle m'apprenait le nouvel amour d'Adolphe,

en voulant m'en ôter l'idée. Ainsi, sans nous rien avouer, nos pensées

s'échappaient à travers un flot de paroles insignifiantes. Vous avez dû

souvent causer de même; cela épargne l'embarras des aveux sans rien ôter

aux charmes de la confiance.

--Eh bien, qu'est-il résulté de ce beau manége?

--Que me voilà initié malgré moi dans un mystère qui intéresse également

trois personnes que j'aime et qui vont me prendre en horreur dès

qu'elles me croiront dans le secret de ce qui les agite. J'ai toujours

eu de ces bonnes fortunes-là.

--Pauvre Adolphe! je le plains.

--C'est singulièrement placer votre pitié; je la croyais due aux

victimes, et non pas au bourreau.

--En amour, reprit madame Talma, il est d'excellents bourreaux, pleins

de remords, d'égards et de tendresse. Vous qui parlez, vous l'avez

été tout comme un autre, et vous ne pouvez avoir perdu le souvenir du

supplice attaché au crime d'une infidélité de bon goût; l'inconstance

brutale est bien moins douloureuse pour l'innocent et le coupable, mais

ces ménagements humiliants pour tous deux, ces ruses, dont le succès

vous dégrade plus aux yeux de celle qui vous plaît qu'aux yeux de celle

qui vous pleure; cet arsenal de tromperies qu'il faut déployer à chaque

bataille, les rend mortelles. Le mieux est de résister en Spartiate

ou de céder en Sybarite. Et voilà précisément ce dont Adolphe est

incapable; il n'aura jamais la force de renoncer à l'honneur d'adorer

madame de Seldorf, d'être le confident de son esprit, l'esclave de son

génie, et il ne saura pas davantage résister au charme invincible qui

fait de madame Mansley la femme la plus attrayante, la plus piquante, la

plus tourmentante à aimer, la plus impossible à oublier.

--Alors comment faire pour le sortir de peine, ou plutôt de son luxe de

plaisir?

--Il faut l'engager à suivre madame de Seldorf dans le voyage qu'elle

projette.

--Et nos affaires politiques? Songez donc que dans la crise où nous

sommes, une voix puissante et plaidant pour la liberté nous est fort

utile. Le nombre de ses défenseurs diminue à chaque conquête de notre

général. Une campagne de plus, et nous n'aurons tant fait de bien et de

mal que pour changer de dynastie. Si l'amour se joint à la victoire pour

faire déserter ce qui nous reste de républicains, nous ne serons pas

longtemps libres.

--Eh bien, si la présence d'Adolphe vous est nécessaire, c'est madame

Mansley qu'il faut éloigner d'ici, et je me charge de ce soin. La pauvre

femme ne sera pas difficile à déterminer. Elle est de trop bonne foi

dans sa résolution vertueuse pour se refuser au seul moyen de la tenir.

Au moment ou madame Talma achevait ces mots, Ellénore parut à la porte

du salon, le visage pâle, les traits contractés et dans une agitation

pénible qu'elle s'efforçait en vain de dissimuler. On devinait qu'elle

était porteur d'une nouvelle triste et qu'elle cherchait les expressions

qui en devaient le mieux atténuer l'effet, soin touchant qui trompe

toutes les terreurs, excepté celles d'une mère.

Ellénore, Volume II · 第 12 / 47 题