Le lendemain, à sept heures du matin, Ellénore fut réveillée en sursaut
par la voix d'un inconnu qui s'était cru autorisé, en qualité de
commissaire de police de la section, à entrer en même temps que
mademoiselle Rosalie dans la chambre de sa maîtresse, pour être plus sûr
de la surprendre, elle et la personne suspecte qu'il cherchait.
--Pardon citoyenne, dit-il en soulevant son énorme casquette, mais le
salut de la patrie passe avant tout, on te soupçonne d'avoir caché dans
ta maison un scélérat de conspirateur. Nous venons la visiter du haut en
bas, elle est cernée par un piquet de garde nationale, et je t'engage
en ami à nous dire franchement où se tapit ce beau gibier, pour nous
épargner la peine de tout bouleverser ici, et de t'arrêter toi-même pour
t'apprendre à protéger les ennemis de la République.
Dès les premiers mots, prononcés d'un ton menaçant par le commissaire,
Rosalie était sortie de la chambre en lançant un regard à sa maîtresse
qui semblait dire: Faites-le causer le plus longtemps possible.
--En vérité, citoyen, vous m'avez causé une telle surprise... et je
dormais si profondément quand vous êtes entré dans ma chambre, que j'ai
à peine entendu ce que vous m'avez dit... on m'accuse... et de quoi!
s'il vous plaît...
--De cacher ici le traître Drouet.
--Qui cela? le Drouet de Varennes?
--Oui. Celui qui, après nous avoir débarrassé du tyran a envie de le
remplacer par son camarade Gracchus-Babeuf; mais le Directoire est là
pour l'en empêcher.
--Moi... protéger ce monstre de Drouet, s'écria Ellénore; moi le
soustraire au châtiment qui lui est dû! Ah! je vous jure bien sur tout
ce qu'il y a de sacré sur la terre, que s'il était en mon pouvoir de
vous le livrer... je n'hésiterais pas.
Ce serment fait avec tant de chaleur et de bonne foi, ébranla un instant
la sévérité du commissaire.
--Si c'est ainsi reprit-il, tu ne dois pas craindre nos perquisitions.
Fais-nous conduire par ta bonne dans tous les coins et recoins de ton
appartement; car il faut que je fasse un rapport détaillé qui constate
que je n'ai trouvé chez toi ni conspirateur, ni chouan.
Ellénore sonna Rosalie.
--C'est que ce Drouet est bien le plus rusé coquin... On ne sait comment
il a pu réussir à s'échapper de la Conciergerie, et je ne me laisserai
pas _dindonner_ par lui comme ce bêta de geôlier qui...
--Rosalie vous allez conduire le citoyen dans toutes les chambres
de cet... appartement dit madame Mansley avec une tranquillité assez
naturelle qui naissait de l'idée que si le réfugié était le premier
bourreau de la famille royale, elle le verrait arrêter sans regret.
--Quoi, madame, il faut que je mène le citoyen même dans la chambre de
notre pauvre cuisinière qui est si malade? le médecin a pourtant bien
recommandé qu'on la laissât en repos. Elle a eu la fièvre toute la
nuit, j'en sais quelque chose, c'est moi qui l'ai veillée; elle vient de
s'assoupir, si on la tourmente, Dieu sait ce qu'il adviendra.
--N'importe, obéissez au citoyen, reprit Ellénore en montrant le
commissaire qui furetait partout, et qui regardait jusque dessous les
meubles; pendant que vous ferez vos perquisitions, je passerai une robe
pour vous laisser continuer dans cette chambre.
Dès qu'elle fut seule, Ellénore sentit son coeur se serrer en pensant
que ce beau jeune homme qui lui avait inspiré une pitié si vive, pouvait
être le fils du maître de poste de Sainte-Menehould. Cependant son
costume de Vendéen lui semblait un déguisement mal choisi pour un
terroriste, puisque tous deux étaient également pourchassés.
--Non, c'est un homme comme il faut, pensa-t-elle, je n'en puis douter
au peu de mots qu'il m'a adressés, et si ce terrible commissaire ne le
reconnaît pas pour l'infâme Drouet, il acceptera facilement le conte que
Rosalie lui fera de la cuisinière malade.
Puis passant de cette supposition à une autre, elle perdit et retrouva
vingt fois son inquiétude.
Enfin la grosse voix du commissaire retentit dans le salon. Ellénore
alla tremblante au-devant de lui, préférant connaître tout de suite ce
qu'elle avait à redouter.
--Le gaillard nous échappe encore, dit l'agent du Directoire; car,
d'après nos renseignements, il est certain qu'il est entré ici un fuyard
de je ne sais quel endroit, et tout porte à croire que c'est celui que
nous cherchons; à moins que ce ne soit un de ces damnés de chouans dont
nos soldats ont juré la mort. Mais comme nos sabreurs sont bien assez
forts pour faire leurs affaires eux-mêmes, cela ne nous regarde pas. Par
ainsi, ma petite citoyenne, nous allons nous retirer tout doucement, non
pas pourtant sans prendre quelques précautions contre les ennemis de
la République. Nous allons laisser deux de nos hommes ici; ils seront
nourris et logés à la charge des locataires tant que durera l'état de
surveillance. Que cela ne vous inquiète pas, ajouta-t-il en surprenant
le geste d'effroi que ne put réprimer Rosalie: dès que nous aurons mis
la main sur Drouet, nous vous débarrasserons de nos agents. Aussi bien
la citoyenne n'a pas l'air de vouloir risquer la prison pour sauver ce
gueux-là. Adieu donc, et vive la république!
--Vive la république! répéta Rosalie en conduisant le républicain jusque
chez le portier, où il installa ses deux surveillants, après leur
avoir enjoint de ne laisser entrer ni sortir aucun homme, sans l'avoir
confronté avec le signalement qu'ils avaient dans leur poche.
--Par quel miracle a-t-il échappé à ce cerbère? demanda Ellénore à
Rosalie, dès qu'elle la revit.
--Ma foi, le bon Dieu m'a inspirée: quand j'ai vu que ce gros jacobin
était bavard, j'ai pensé que j'aurais le temps d'aller coiffer notre
pauvre garçon d'un bonnet à moi, de lui recommander de cacher son menton
sous sa couverture, de faire comme s'il dormait, ou plutôt comme s'il
était mort, le trouvant bien assez pâle pour jouer ce rôle-là. Puis,
j'ai imaginé de le faire passer pour notre cuisinière. Puis suppliant
le jacobin de ne pas effrayer la malade par sa grosse voix, je lui ai
répété dix fois qu'il était trop ami du peuple pour n'avoir pas pitié
des domestiques, surtout quand ils étaient mourants. Alors je suis
entrée sur le bout des pieds dans ma chambre, j'y avais brûlé une grande
quantité de sucre pour faire croire qu'elle était empestée, on ne s'y
voyait qu'à travers un nuage; cela n'a pas engagé le commissaire à y
rester longtemps, il s'est approché de la malade, a vu cette figure
décolorée, a tâté le lit pour s'assurer qu'il n'y avait qu'une personne
couchée dedans, et il est sorti en toussant de toute sa force, et en me
disant d'ouvrir la fenêtre pour empêcher cette malheureuse cuisinière
d'étouffer.
--Croyez-vous qu'il ait assez regardé cette figure, pour pouvoir la
reconnaître s'il l'avait déjà vue?
--Je n'en doute pas; car mon bonnet lui allait fort bien, et ne cachait
ni son front, ni ses yeux.
--C'est qu'en me laissant aller à cette bonne action, j'ai peur d'avoir
sauvé un grand misérable.
--Se pourrait-il? grand Dieu! Non, je ne le croirai jamais... et ce
qu'il m'a dit hier, après avoir aidé Germain à le faire monter le
petit escalier qui mène à ma chambre, me donne trop bonne idée de lui.
Savez-vous bien, madame, qu'il a offert à Germain tout ce qu'il avait
d'argent dans sa bourse, en lui promettant bien plus encore, s'il
voulait le transporter dans un fiacre à l'Hôtel-Dieu; et cela pour qu'on
ne vous inquiétât pas à propos de lui, et comme Germain le refusait de
manière à lui ôter tout espoir à cet égard, le malheureux s'écriait:
»--Mais songez donc que je perds votre maîtresse en l'exposant à
la vengeance de ces furieux; que je suis le fils du marquis de la
Menneraye, qui commande dans la Vendée; que sans être hors la loi même,
mon nom est proscrit, et que soldats ou magistrats, tous ont le droit de
me poursuivre, de me tuer. J'étais venu ici pour revoir ma mère, qu'ils
gardent en otage dans une maison de santé. Je voulais l'embrasser avant
qu'elle succombât à tous nos malheurs, mais le ciel ne l'a pas permis.
Laissez-moi mourir, mes amis, mon existence ne vaut pas qu'on lui
sacrifie sa tranquillité.
»Est-ce qu'un méchant parlerait ainsi, madame; non, les mauvais coeurs
ne pensent qu'à eux, il se moquent bien des dangers qu'on peut courir en
les sauvant. Ce jeune officier-là est un brave garçon, j'en mettrais ma
main au feu, et je voudrais être aussi sûre qu'il ne sera pas fusillé
par les patriotes comme je suis sûre qu'il mérite ce que nous faisons
pour lui.
--Le marquis de la Menneraye? Êtes-vous certaine que ce soit bien ce
nom-là? demanda Ellénore en réfléchissant.
--Oh! je me suis appliquée à le bien retenir. Il a dit: le marquis de la
Menneraye, et Germain l'a entendu comme moi.
--M. de Savernon le connaît, dit Ellénore en se parlant à elle-même. Ils
se sont vus à Bruxelles... en émigration... Je puis lui confier ce qui
m'arrive... il trouvera peut-être un moyen...
En ce moment on annonça le docteur Moreau; il venait rendre compte
à madame Mansley de l'état du malade pour qui elle l'avait envoyé
chercher.
--Il n'a rien de fracturé, dit-il, et j'espère le guérir sans avoir
recours au talent d'un chirurgien; mais il s'obstine à se faire
transporter dehors de chez vous, et je m'y oppose formellement. Je sais
fort bien que s'il avait dépendu de moi de lui choisir un autre asile,
il ne serait pas ici; mais puisque sa bonne étoile l'a conduit sous
votre toit hospitalier, il faut qu'il en sorte sain et sauf. Il a un
bras tailladé en sept endroits. Ce n'est rien; il le portera longtemps
en écharpe, voilà tout. Les blessures de sa tête sont plus graves... et
demandent de grands soins.
--Il faut les lui donner, docteur, dit Ellénore, et nous entendre sur le
prétexte qui doit vous attirer ici tous les jours. J'ai fort à propos un
commencement de rhume, dont vous pouvez faire facilement une espèce de
fluxion de poitrine.
--Sans doute, mais ce serait vous rendre prisonnière aussi, et je
préfère avoir recours à un de mes clients, qui m'a déjà servi dans
une occasion semblable; car en qualité de Breton, je suis accablé de
requêtes de la part de mes pauvres compatriotes; ceux qui sont pris les
armes à la main et qui éternisent une guerre civile inutile, je ne puis
rien pour eux; mais pour les malheureux enfants qu'ils entraînent dans
leur folie, sans les consulter; qu'ils font tuer pour le soutien d'une
cause perdue, pour un culte abandonné, dont les dieux sont en fuite et
que ces jeunes gens n'ont pas connus; pour les victimes de cette démence
politique, je combats de toutes mes forces, et je vous engage à faire
comme moi, à solliciter vos amis patriotes en faveur de ce jeune chouan,
dont la conversion ne vous sera pas difficile, car sa reconnaissance me
paraît trop vive pour vous rien refuser.
--J'ai peur de le dénoncer en voulant le servir.
--Aussi faut-il le faire sortir de France sous un faux nom; j'ai pour
ami un certain gentilhomme Allemand, né de Français réfugiés en Bavière
depuis les guerres de religion; il vient de se reconstituer Français;
et cet acte flatteur pour un pays désolé par l'émigration le met fort en
crédit; je vais le consulter sur les moyens d'obtenir un passe-port à un
de mes malades, nommé Durand. Je lui laisserai entendre qu'il y va de
la vie pour ce pauvre jeune homme, et je suis sûr de son zèle à nous
seconder dans cette charitable intrigue, surtout s'il sait que vous vous
y intéressez.
--Moi?... Ah! par grâce, docteur, faites que je ne sois pas compromise
dans cette affaire, c'est le seul prix que j'attache à mon dévouement
pour cet inconnu; ne me nommez pas à votre ami.
--Tant pis. Je vous obéirai, mais c'est dommage; car Adolphe de
Rheinfeld aurait trouvé encore plus de plaisir à sauver votre protégé
que le mien.
X
Après le départ du docteur Moreau, Ellénore resta longtemps immobile,
sous l'impression que ce nom d'Adolphe de Rheinfeld venait de lui
produire. Justement effrayée du trouble où ce nom la jetait, elle se
révolta contre l'ascendant de ce pouvoir occulte, inexplicable, que rien
ne motivait, n'autorisait, et dont elle pensait qu'une volonté ferme
devait triompher.
Alors, cherchant à se prouver à elle-même toutes les raisons qu'elle
avait de se rassurer sur la crainte d'une préférence impossible, elle se
disait:
--D'où vient que son nom m'agite? sa personne est-elle donc si
séduisante, ou mon aveuglement si complet? Non, je suis sans illusions
sur son compte. Ses grands cheveux trop blonds, ses bésicles inamovibles
qui devraient m'empêcher de jamais surprendre un de ses regards, ce
sourire sardonique, ce calme dédaigneux qu'il oppose à toutes les
opinions qui ne sont pas les siennes; sa tenue nonchalante, ses
habitudes; enfin, tout en lui me déplaît, et l'attrait d'un esprit
supérieur ne saurait l'emporter sur tant de causes d'antipathie.
Malgré cette conclusion rassurante, Ellénore sentit qu'il fallait mettre
entre elle et M. de Rheinfeld un de ces obstacles infranchissables,
qui rendent tout rapprochement impossible. Elle médita plusieurs de ces
injures que l'amour-propre ne pardonne jamais, et s'arrêta à celle
qui lui parut devoir le mieux provoquer la colère la plus implacable,
c'est-à-dire celle d'un auteur.
Adolphe venait de publier une seconde brochure politique qui alimentait
toutes les conversations. C'était une prophétie sur les réactions qui
sont les conséquences de tous les partis extrêmes. Il y prouvait que la
révolution de France, faite contre les priviléges, et ayant dépassé
son but en atteignant les propriétés, risquait de voir revenir les abus
qu'elle avait détruits, en punition des droits qu'elle avait usurpés.
Cette vérité politique, attaquée par tous les gens qui en étaient
le mieux convaincus, précédait dans l'ouvrage une sortie contre les
journaux qui devait attirer à l'auteur un grand nombre d'ennemis.
On reproche à la presse quotidienne de notre temps ses indiscrétions,
son caquetage. Elle s'est pourtant fort améliorée, à en juger par ce
passage d'un livre d'un grand publiciste de 1797.
«La puissance des journaux s'est élevée comme par magie, au milieu d'un
écroulement universel. Elle donne de l'audace aux plus lâches et de la
crainte aux plus courageux. L'innocence n'en garantit pas, le mépris ne
peut la repousser: destructive de toute estime et profanatrice de toute
gloire, elle défigure le passé, elle devance l'avenir pour le défigurer
de même; et, grâce à ses efforts et à ses succès, après une révolution
de sept années, il ne reste, dans une nation de 25 millions d'hommes,
pas un nom sans tache, pas une action qui n'ait été calomniée, pas un
souvenir pur, pas une vérité rassurante, pas un principe consolateur.»
Ce n'était pas sur la ressemblance de ce tableau qu'Ellénore
pouvait asseoir sa critique; elle chercha ligne par ligne celles qui
présentaient un côté faible ou une idée facile à interpréter, et elle
tomba sur celle-ci:
«On n'est obligé de dire la vérité qu'à celui qui a le droit de la
savoir.»
--Voilà un précepte commode, pensa Ellénore, et que je m'engage à faire
valoir de mon mieux.
En effet, se trouvant le lendemain chez madame Delmer en présence de
plusieurs amis de M. de Rheinfeld, elle prouva avec toute l'éloquence
de l'indignation qu'une semblable maxime érigeait la mauvaise foi en
principe; que tout homme devenant ainsi juge du droit qu'un autre a
de savoir la vérité, lui mentira sans scrupule. Comme si l'on pouvait
composer avec une vertu et l'altérer selon ses préventions!
L'arrivée de l'auteur n'interrompit point la discussion sur l'ouvrage;
seulement, plusieurs des personnes qui approuvaient tout bas la critique
de madame Mansley la critiquèrent tout haut, ce qui redoubla le zèle
d'Ellénore à soutenir son opinion sur l'inviolabilité de la vérité.
--Mais défendez-vous donc, dit madame Delmer à Adolphe; vous comptez
peut-être sur tout ce qu'il y a dans votre brochure d'idées fortes et
profondes, exprimées dans un style brillant, pour vous mettre à l'abri
de tout reproche? Détrompez-vous. Nous vous accusons de certaines
réserves propices au mensonge, dignes d'un jésuite politique.
--Que d'honneur! s'écria M. de Rheinfeld. Vous voulez bien m'attaquer?
c'est prouver que vous m'avez lu, mesdames, et je ne saurais trop payer
cette faveur insigne.
--On ne peut mieux éviter le combat contre de faibles adversaires. Chez
vous, le dédain tourne en galanterie.
--Ah! c'est me faire injure, et, puisque vous le voulez, je vais m'armer
de toutes pièces pour répondre à vos critiques.
Alors la discussion s'engagea d'une manière très-sérieuse entre Ellénore
et Adolphe, car il devina que c'était la flatter que de paraître blessé
des coups qu'elle portait à son amour-propre. Comme on exagère toujours
ce que l'on feint, il montra tant de ressentiment, il s'exprima avec
tant d'amertume, que madame Mansley crut avoir atteint le but qu'elle se
proposait.
--Enfin, pensa-t-elle, j'ai trouvé le chemin de sa haine; l'auteur me
sauvera de l'homme aimable, et voici probablement la dernière fois
que nous causerons ensemble. Tant mieux, car il me ferait contracter
l'habitude de dire des choses désagréables. Je ne sais à quoi attribuer
le besoin que j'éprouve de le contrarier; mais quand il est là, je cède
à une colère sans sujet qui m'emporte, malgré moi, à des discussions
ridicules. Celle-ci lui laissera, j'espère, une trop mauvaise opinion de
mon humeur querelleuse pour qu'il s'expose encore à la braver.
Cette petite scène, que toute la politesse des acteurs et des
spectateurs avait eu peine à maintenir dans les bornes d'une querelle
ordinaire, plongea l'âme d'Ellénore dans une satisfaction d'elle-même,
qui lui fit une complète illusion.
Elle rentra chez elle, comme dans un port assuré contre toutes les
tempêtes; la certitude qu'Adolphe n'oserait s'y présenter, et que
s'il en avait jamais conçu l'envie, ce qu'ils venaient de se dire
mutuellement la lui ferait perdre pour toujours, inspira à Ellénore une
sécurité qu'elle crut inaltérable.
Décidée à ne s'occuper que du malheureux qu'elle avait recueilli, elle
le confia aux soins de M. de Savernon; puis elle pensa à implorer les
amis républicains, dont elle avait déjà mis l'obligeance à l'épreuve,
pour obtenir les moyens de faire sortir de France M. de la Menneraye;
car malgré les hymnes patriotiques, malgré les odes du champ de Mars, où
l'on célébrait, chaque décade, le bonheur et la prospérité de la France,
malgré le bien-être qu'on éprouvait depuis la chute du formidable comité
de salut public, c'était encore une fort triste époque que celle où tant
d'héritiers de nobles familles sollicitaient l'exil comme une faveur!
M. de Savernon connaissait le père du jeune Lucien; il approuva tout
ce que la générosité de madame Mansley lui avait inspiré pour le pauvre
blessé; mais ce malheureux était beau, brave, spirituel, et M. de
Savernon approuvait encore plus vivement les démarches qu'Ellénore
allait tenter pour l'éloigner de Paris.
Elle s'apprêtait à se rendre chez l'ex-abbé Siéyès, lorsqu'on lui remit
une grande enveloppe cachetée; elle ouvre, et voit les lettres imprimées
de: _République française_, en tête d'un passe-port revêtu de la
signature de toutes les autorités du jour, portant le nom du citoyen
Nicolas Durand, horloger, né à Genève, et retournant dans sa famille.
A la vue du passe-port qui assurait le salut de son protégé, Ellénore
ne put contenir un cri de joie, et céda sans réflexion au désir d'aller
montrer au blessé le baume municipal qui devait lui rendre la vie. Son
domestique l'arrêta en disant:
--Madame oublie ce papier qui est tombé de l'enveloppe lorsqu'elle l'a
ouverte.
Ellénore prend la petite feuille volante que lui présente Germain, et
lit ce peu de mots:
«N'est-ce pas là ce que vous désiriez, madame?»
Comme l'écriture lui est inconnue, elle rappelle Germain.
--Qui vous a remis ce paquet?
--C'est le portier, madame.
--Allez lui demander qui le lui a donné.
--Il n'en sait rien, madame, car je l'ai questionné pour savoir si l'on
attendait en bas la réponse; il m'a dit que cette lettre venait d'être
posée sur sa table par un grand monsieur qui n'a pas même demandé si
madame y était, mais qui a bien recommandé de lui remettre tout de suite
ce paquet.
--C'est sans doute un des amis qui viennent souvent ici, et qu'il n'aura
pas reconnu? demanda madame Mansley d'une voix troublée.
--Oh! non, madame, car j'étais à la fenêtre de la salle à manger quand
ce monsieur est entré sous la porte cochère, et je suis bien sûre de ne
l'avoir jamais vu ici. Avec ses grands cheveux blonds et ses bésicles,
il me serait resté dans la mémoire.
--Il suffit, dit Ellénore; et, dès que Germain fut sorti, elle se laissa
tomber dans un fauteuil, accablée sous le poids de tant de sensations
contraires, de soupçons à la fois si doux et si effrayants, qu'elle
avait peine à se soutenir.
Les vives émotions bonnes ou cruelles, ont le pouvoir de suspendre la
pensée, de remplacer les craintes les mieux fondées par un vague, où
l'espoir se fait jour comme un rayon du soleil à travers les nuages, et
cette impression indéfinissable, Ellénore s'y abandonna comme à un rêve
dont le réveil lui serait pénible.
M. de Savernon la surprit dans cet assoupissement moral. En la voyant
tressaillir au son de sa voix, et le regarder d'un air égaré, il
s'écria, avec l'accent de la terreur:
--Grand Dieu! vous êtes dénoncée? La Menneraye est arrêté? Nous sommes
perdus?... Ah! je l'avais trop prévu, cet affreux malheur!...
Et M. de Savernon continuait de déclamer contre l'imprudence charitable
d'Ellénore, contre la tyrannie des républicains, sans écouter ce qu'elle
lui disait pour le sortir d'erreur; mais, en croyant mieux l'état de
stupeur où il l'avait trouvée que tout ce qu'elle pouvait tenter pour
le rassurer, M. de Savernon persistait dans son désespoir. Enfin, madame
Mansley, lui mettant le passe-port sous les yeux, lui commanda d'un ton
si impérieux de le lire, qu'il obéit.
Alors, sa fureur se changea en un délire de joie. Il se jeta aux pieds
de celle qu'il appelait la providence des proscrits, et lui prodigua
toutes les adorations de la reconnaissance.
Embarrassée de recevoir tant de bénédictions pour un bienfait qui
n'était pas son ouvrage, Ellénore avoua sans détour comment lui était
parvenu ce passe-port sauveur.
--C'est probablement un ami de la Menneraye, que dis-je? de Nicolas
Durand, car il ne faut plus maintenant lui donner d'autre nom, qui,
sachant par lui l'asile qu'il vous devait, se sera compromis pour lui
faire avoir ce moyen de fuir, et de ne pas vous exposer plus longtemps
aux recherches de la police républicaine. C'est qu'elle a des manières
très-expéditives, ajouta M. de Savernon en se levant pour aller
instruire le jeune blessé de ce qui lui arrivait d'heureux.
Il est permis de cacher aux autres ce qu'on ne s'avoue pas à soi-même.
Ellénore cherchait de si bonne foi les raisons qui devaient lui faire
douter de la part qu'avait M. de Rheinfeld dans cette affaire, qu'elle
adopta, sans hésiter, la supposition de M. de Savernon, et l'affermit
dans sa croyance. Mais lorsque rendue par la solitude à ses réflexions,
elle tenta d'essayer sur son esprit les mêmes raisonnements qui venaient
de lui réussir sur celui d'un autre, elle sentit régner au fond de son
âme une conviction invincible, elle ne pensa plus qu'à la difficulté
de rester froide sans paraître ingrate, ou d'exprimer sa reconnaissance
sans trahir trop de sensibilité. La crainte de tomber dans ce dernier
tort l'emporta.
--Décidément, j'aime mieux passer pour ingrate, pensa-t-elle; il m'en
détestera un peu plus, et je ne sais quoi m'avertit que sa haine vaut
mieux que son amour.