IX

Le lendemain, à sept heures du matin, Ellénore fut réveillée en sursaut

par la voix d'un inconnu qui s'était cru autorisé, en qualité de

commissaire de police de la section, à entrer en même temps que

mademoiselle Rosalie dans la chambre de sa maîtresse, pour être plus sûr

de la surprendre, elle et la personne suspecte qu'il cherchait.

--Pardon citoyenne, dit-il en soulevant son énorme casquette, mais le

salut de la patrie passe avant tout, on te soupçonne d'avoir caché dans

ta maison un scélérat de conspirateur. Nous venons la visiter du haut en

bas, elle est cernée par un piquet de garde nationale, et je t'engage

en ami à nous dire franchement où se tapit ce beau gibier, pour nous

épargner la peine de tout bouleverser ici, et de t'arrêter toi-même pour

t'apprendre à protéger les ennemis de la République.

Dès les premiers mots, prononcés d'un ton menaçant par le commissaire,

Rosalie était sortie de la chambre en lançant un regard à sa maîtresse

qui semblait dire: Faites-le causer le plus longtemps possible.

--En vérité, citoyen, vous m'avez causé une telle surprise... et je

dormais si profondément quand vous êtes entré dans ma chambre, que j'ai

à peine entendu ce que vous m'avez dit... on m'accuse... et de quoi!

s'il vous plaît...

--De cacher ici le traître Drouet.

--Qui cela? le Drouet de Varennes?

--Oui. Celui qui, après nous avoir débarrassé du tyran a envie de le

remplacer par son camarade Gracchus-Babeuf; mais le Directoire est là

pour l'en empêcher.

--Moi... protéger ce monstre de Drouet, s'écria Ellénore; moi le

soustraire au châtiment qui lui est dû! Ah! je vous jure bien sur tout

ce qu'il y a de sacré sur la terre, que s'il était en mon pouvoir de

vous le livrer... je n'hésiterais pas.

Ce serment fait avec tant de chaleur et de bonne foi, ébranla un instant

la sévérité du commissaire.

--Si c'est ainsi reprit-il, tu ne dois pas craindre nos perquisitions.

Fais-nous conduire par ta bonne dans tous les coins et recoins de ton

appartement; car il faut que je fasse un rapport détaillé qui constate

que je n'ai trouvé chez toi ni conspirateur, ni chouan.

Ellénore sonna Rosalie.

--C'est que ce Drouet est bien le plus rusé coquin... On ne sait comment

il a pu réussir à s'échapper de la Conciergerie, et je ne me laisserai

pas _dindonner_ par lui comme ce bêta de geôlier qui...

--Rosalie vous allez conduire le citoyen dans toutes les chambres

de cet... appartement dit madame Mansley avec une tranquillité assez

naturelle qui naissait de l'idée que si le réfugié était le premier

bourreau de la famille royale, elle le verrait arrêter sans regret.

--Quoi, madame, il faut que je mène le citoyen même dans la chambre de

notre pauvre cuisinière qui est si malade? le médecin a pourtant bien

recommandé qu'on la laissât en repos. Elle a eu la fièvre toute la

nuit, j'en sais quelque chose, c'est moi qui l'ai veillée; elle vient de

s'assoupir, si on la tourmente, Dieu sait ce qu'il adviendra.

--N'importe, obéissez au citoyen, reprit Ellénore en montrant le

commissaire qui furetait partout, et qui regardait jusque dessous les

meubles; pendant que vous ferez vos perquisitions, je passerai une robe

pour vous laisser continuer dans cette chambre.

Dès qu'elle fut seule, Ellénore sentit son coeur se serrer en pensant

que ce beau jeune homme qui lui avait inspiré une pitié si vive, pouvait

être le fils du maître de poste de Sainte-Menehould. Cependant son

costume de Vendéen lui semblait un déguisement mal choisi pour un

terroriste, puisque tous deux étaient également pourchassés.

--Non, c'est un homme comme il faut, pensa-t-elle, je n'en puis douter

au peu de mots qu'il m'a adressés, et si ce terrible commissaire ne le

reconnaît pas pour l'infâme Drouet, il acceptera facilement le conte que

Rosalie lui fera de la cuisinière malade.

Puis passant de cette supposition à une autre, elle perdit et retrouva

vingt fois son inquiétude.

Enfin la grosse voix du commissaire retentit dans le salon. Ellénore

alla tremblante au-devant de lui, préférant connaître tout de suite ce

qu'elle avait à redouter.

--Le gaillard nous échappe encore, dit l'agent du Directoire; car,

d'après nos renseignements, il est certain qu'il est entré ici un fuyard

de je ne sais quel endroit, et tout porte à croire que c'est celui que

nous cherchons; à moins que ce ne soit un de ces damnés de chouans dont

nos soldats ont juré la mort. Mais comme nos sabreurs sont bien assez

forts pour faire leurs affaires eux-mêmes, cela ne nous regarde pas. Par

ainsi, ma petite citoyenne, nous allons nous retirer tout doucement, non

pas pourtant sans prendre quelques précautions contre les ennemis de

la République. Nous allons laisser deux de nos hommes ici; ils seront

nourris et logés à la charge des locataires tant que durera l'état de

surveillance. Que cela ne vous inquiète pas, ajouta-t-il en surprenant

le geste d'effroi que ne put réprimer Rosalie: dès que nous aurons mis

la main sur Drouet, nous vous débarrasserons de nos agents. Aussi bien

la citoyenne n'a pas l'air de vouloir risquer la prison pour sauver ce

gueux-là. Adieu donc, et vive la république!

--Vive la république! répéta Rosalie en conduisant le républicain jusque

chez le portier, où il installa ses deux surveillants, après leur

avoir enjoint de ne laisser entrer ni sortir aucun homme, sans l'avoir

confronté avec le signalement qu'ils avaient dans leur poche.

--Par quel miracle a-t-il échappé à ce cerbère? demanda Ellénore à

Rosalie, dès qu'elle la revit.

--Ma foi, le bon Dieu m'a inspirée: quand j'ai vu que ce gros jacobin

était bavard, j'ai pensé que j'aurais le temps d'aller coiffer notre

pauvre garçon d'un bonnet à moi, de lui recommander de cacher son menton

sous sa couverture, de faire comme s'il dormait, ou plutôt comme s'il

était mort, le trouvant bien assez pâle pour jouer ce rôle-là. Puis,

j'ai imaginé de le faire passer pour notre cuisinière. Puis suppliant

le jacobin de ne pas effrayer la malade par sa grosse voix, je lui ai

répété dix fois qu'il était trop ami du peuple pour n'avoir pas pitié

des domestiques, surtout quand ils étaient mourants. Alors je suis

entrée sur le bout des pieds dans ma chambre, j'y avais brûlé une grande

quantité de sucre pour faire croire qu'elle était empestée, on ne s'y

voyait qu'à travers un nuage; cela n'a pas engagé le commissaire à y

rester longtemps, il s'est approché de la malade, a vu cette figure

décolorée, a tâté le lit pour s'assurer qu'il n'y avait qu'une personne

couchée dedans, et il est sorti en toussant de toute sa force, et en me

disant d'ouvrir la fenêtre pour empêcher cette malheureuse cuisinière

d'étouffer.

--Croyez-vous qu'il ait assez regardé cette figure, pour pouvoir la

reconnaître s'il l'avait déjà vue?

--Je n'en doute pas; car mon bonnet lui allait fort bien, et ne cachait

ni son front, ni ses yeux.

--C'est qu'en me laissant aller à cette bonne action, j'ai peur d'avoir

sauvé un grand misérable.

--Se pourrait-il? grand Dieu! Non, je ne le croirai jamais... et ce

qu'il m'a dit hier, après avoir aidé Germain à le faire monter le

petit escalier qui mène à ma chambre, me donne trop bonne idée de lui.

Savez-vous bien, madame, qu'il a offert à Germain tout ce qu'il avait

d'argent dans sa bourse, en lui promettant bien plus encore, s'il

voulait le transporter dans un fiacre à l'Hôtel-Dieu; et cela pour qu'on

ne vous inquiétât pas à propos de lui, et comme Germain le refusait de

manière à lui ôter tout espoir à cet égard, le malheureux s'écriait:

»--Mais songez donc que je perds votre maîtresse en l'exposant à

la vengeance de ces furieux; que je suis le fils du marquis de la

Menneraye, qui commande dans la Vendée; que sans être hors la loi même,

mon nom est proscrit, et que soldats ou magistrats, tous ont le droit de

me poursuivre, de me tuer. J'étais venu ici pour revoir ma mère, qu'ils

gardent en otage dans une maison de santé. Je voulais l'embrasser avant

qu'elle succombât à tous nos malheurs, mais le ciel ne l'a pas permis.

Laissez-moi mourir, mes amis, mon existence ne vaut pas qu'on lui

sacrifie sa tranquillité.

»Est-ce qu'un méchant parlerait ainsi, madame; non, les mauvais coeurs

ne pensent qu'à eux, il se moquent bien des dangers qu'on peut courir en

les sauvant. Ce jeune officier-là est un brave garçon, j'en mettrais ma

main au feu, et je voudrais être aussi sûre qu'il ne sera pas fusillé

par les patriotes comme je suis sûre qu'il mérite ce que nous faisons

pour lui.

--Le marquis de la Menneraye? Êtes-vous certaine que ce soit bien ce

nom-là? demanda Ellénore en réfléchissant.

--Oh! je me suis appliquée à le bien retenir. Il a dit: le marquis de la

Menneraye, et Germain l'a entendu comme moi.

--M. de Savernon le connaît, dit Ellénore en se parlant à elle-même. Ils

se sont vus à Bruxelles... en émigration... Je puis lui confier ce qui

m'arrive... il trouvera peut-être un moyen...

En ce moment on annonça le docteur Moreau; il venait rendre compte

à madame Mansley de l'état du malade pour qui elle l'avait envoyé

chercher.

--Il n'a rien de fracturé, dit-il, et j'espère le guérir sans avoir

recours au talent d'un chirurgien; mais il s'obstine à se faire

transporter dehors de chez vous, et je m'y oppose formellement. Je sais

fort bien que s'il avait dépendu de moi de lui choisir un autre asile,

il ne serait pas ici; mais puisque sa bonne étoile l'a conduit sous

votre toit hospitalier, il faut qu'il en sorte sain et sauf. Il a un

bras tailladé en sept endroits. Ce n'est rien; il le portera longtemps

en écharpe, voilà tout. Les blessures de sa tête sont plus graves... et

demandent de grands soins.

--Il faut les lui donner, docteur, dit Ellénore, et nous entendre sur le

prétexte qui doit vous attirer ici tous les jours. J'ai fort à propos un

commencement de rhume, dont vous pouvez faire facilement une espèce de

fluxion de poitrine.

--Sans doute, mais ce serait vous rendre prisonnière aussi, et je

préfère avoir recours à un de mes clients, qui m'a déjà servi dans

une occasion semblable; car en qualité de Breton, je suis accablé de

requêtes de la part de mes pauvres compatriotes; ceux qui sont pris les

armes à la main et qui éternisent une guerre civile inutile, je ne puis

rien pour eux; mais pour les malheureux enfants qu'ils entraînent dans

leur folie, sans les consulter; qu'ils font tuer pour le soutien d'une

cause perdue, pour un culte abandonné, dont les dieux sont en fuite et

que ces jeunes gens n'ont pas connus; pour les victimes de cette démence

politique, je combats de toutes mes forces, et je vous engage à faire

comme moi, à solliciter vos amis patriotes en faveur de ce jeune chouan,

dont la conversion ne vous sera pas difficile, car sa reconnaissance me

paraît trop vive pour vous rien refuser.

--J'ai peur de le dénoncer en voulant le servir.

--Aussi faut-il le faire sortir de France sous un faux nom; j'ai pour

ami un certain gentilhomme Allemand, né de Français réfugiés en Bavière

depuis les guerres de religion; il vient de se reconstituer Français;

et cet acte flatteur pour un pays désolé par l'émigration le met fort en

crédit; je vais le consulter sur les moyens d'obtenir un passe-port à un

de mes malades, nommé Durand. Je lui laisserai entendre qu'il y va de

la vie pour ce pauvre jeune homme, et je suis sûr de son zèle à nous

seconder dans cette charitable intrigue, surtout s'il sait que vous vous

y intéressez.

--Moi?... Ah! par grâce, docteur, faites que je ne sois pas compromise

dans cette affaire, c'est le seul prix que j'attache à mon dévouement

pour cet inconnu; ne me nommez pas à votre ami.

--Tant pis. Je vous obéirai, mais c'est dommage; car Adolphe de

Rheinfeld aurait trouvé encore plus de plaisir à sauver votre protégé

que le mien.

X

Après le départ du docteur Moreau, Ellénore resta longtemps immobile,

sous l'impression que ce nom d'Adolphe de Rheinfeld venait de lui

produire. Justement effrayée du trouble où ce nom la jetait, elle se

révolta contre l'ascendant de ce pouvoir occulte, inexplicable, que rien

ne motivait, n'autorisait, et dont elle pensait qu'une volonté ferme

devait triompher.

Alors, cherchant à se prouver à elle-même toutes les raisons qu'elle

avait de se rassurer sur la crainte d'une préférence impossible, elle se

disait:

--D'où vient que son nom m'agite? sa personne est-elle donc si

séduisante, ou mon aveuglement si complet? Non, je suis sans illusions

sur son compte. Ses grands cheveux trop blonds, ses bésicles inamovibles

qui devraient m'empêcher de jamais surprendre un de ses regards, ce

sourire sardonique, ce calme dédaigneux qu'il oppose à toutes les

opinions qui ne sont pas les siennes; sa tenue nonchalante, ses

habitudes; enfin, tout en lui me déplaît, et l'attrait d'un esprit

supérieur ne saurait l'emporter sur tant de causes d'antipathie.

Malgré cette conclusion rassurante, Ellénore sentit qu'il fallait mettre

entre elle et M. de Rheinfeld un de ces obstacles infranchissables,

qui rendent tout rapprochement impossible. Elle médita plusieurs de ces

injures que l'amour-propre ne pardonne jamais, et s'arrêta à celle

qui lui parut devoir le mieux provoquer la colère la plus implacable,

c'est-à-dire celle d'un auteur.

Adolphe venait de publier une seconde brochure politique qui alimentait

toutes les conversations. C'était une prophétie sur les réactions qui

sont les conséquences de tous les partis extrêmes. Il y prouvait que la

révolution de France, faite contre les priviléges, et ayant dépassé

son but en atteignant les propriétés, risquait de voir revenir les abus

qu'elle avait détruits, en punition des droits qu'elle avait usurpés.

Cette vérité politique, attaquée par tous les gens qui en étaient

le mieux convaincus, précédait dans l'ouvrage une sortie contre les

journaux qui devait attirer à l'auteur un grand nombre d'ennemis.

On reproche à la presse quotidienne de notre temps ses indiscrétions,

son caquetage. Elle s'est pourtant fort améliorée, à en juger par ce

passage d'un livre d'un grand publiciste de 1797.

«La puissance des journaux s'est élevée comme par magie, au milieu d'un

écroulement universel. Elle donne de l'audace aux plus lâches et de la

crainte aux plus courageux. L'innocence n'en garantit pas, le mépris ne

peut la repousser: destructive de toute estime et profanatrice de toute

gloire, elle défigure le passé, elle devance l'avenir pour le défigurer

de même; et, grâce à ses efforts et à ses succès, après une révolution

de sept années, il ne reste, dans une nation de 25 millions d'hommes,

pas un nom sans tache, pas une action qui n'ait été calomniée, pas un

souvenir pur, pas une vérité rassurante, pas un principe consolateur.»

Ce n'était pas sur la ressemblance de ce tableau qu'Ellénore

pouvait asseoir sa critique; elle chercha ligne par ligne celles qui

présentaient un côté faible ou une idée facile à interpréter, et elle

tomba sur celle-ci:

«On n'est obligé de dire la vérité qu'à celui qui a le droit de la

savoir.»

--Voilà un précepte commode, pensa Ellénore, et que je m'engage à faire

valoir de mon mieux.

En effet, se trouvant le lendemain chez madame Delmer en présence de

plusieurs amis de M. de Rheinfeld, elle prouva avec toute l'éloquence

de l'indignation qu'une semblable maxime érigeait la mauvaise foi en

principe; que tout homme devenant ainsi juge du droit qu'un autre a

de savoir la vérité, lui mentira sans scrupule. Comme si l'on pouvait

composer avec une vertu et l'altérer selon ses préventions!

L'arrivée de l'auteur n'interrompit point la discussion sur l'ouvrage;

seulement, plusieurs des personnes qui approuvaient tout bas la critique

de madame Mansley la critiquèrent tout haut, ce qui redoubla le zèle

d'Ellénore à soutenir son opinion sur l'inviolabilité de la vérité.

--Mais défendez-vous donc, dit madame Delmer à Adolphe; vous comptez

peut-être sur tout ce qu'il y a dans votre brochure d'idées fortes et

profondes, exprimées dans un style brillant, pour vous mettre à l'abri

de tout reproche? Détrompez-vous. Nous vous accusons de certaines

réserves propices au mensonge, dignes d'un jésuite politique.

--Que d'honneur! s'écria M. de Rheinfeld. Vous voulez bien m'attaquer?

c'est prouver que vous m'avez lu, mesdames, et je ne saurais trop payer

cette faveur insigne.

--On ne peut mieux éviter le combat contre de faibles adversaires. Chez

vous, le dédain tourne en galanterie.

--Ah! c'est me faire injure, et, puisque vous le voulez, je vais m'armer

de toutes pièces pour répondre à vos critiques.

Alors la discussion s'engagea d'une manière très-sérieuse entre Ellénore

et Adolphe, car il devina que c'était la flatter que de paraître blessé

des coups qu'elle portait à son amour-propre. Comme on exagère toujours

ce que l'on feint, il montra tant de ressentiment, il s'exprima avec

tant d'amertume, que madame Mansley crut avoir atteint le but qu'elle se

proposait.

--Enfin, pensa-t-elle, j'ai trouvé le chemin de sa haine; l'auteur me

sauvera de l'homme aimable, et voici probablement la dernière fois

que nous causerons ensemble. Tant mieux, car il me ferait contracter

l'habitude de dire des choses désagréables. Je ne sais à quoi attribuer

le besoin que j'éprouve de le contrarier; mais quand il est là, je cède

à une colère sans sujet qui m'emporte, malgré moi, à des discussions

ridicules. Celle-ci lui laissera, j'espère, une trop mauvaise opinion de

mon humeur querelleuse pour qu'il s'expose encore à la braver.

Cette petite scène, que toute la politesse des acteurs et des

spectateurs avait eu peine à maintenir dans les bornes d'une querelle

ordinaire, plongea l'âme d'Ellénore dans une satisfaction d'elle-même,

qui lui fit une complète illusion.

Elle rentra chez elle, comme dans un port assuré contre toutes les

tempêtes; la certitude qu'Adolphe n'oserait s'y présenter, et que

s'il en avait jamais conçu l'envie, ce qu'ils venaient de se dire

mutuellement la lui ferait perdre pour toujours, inspira à Ellénore une

sécurité qu'elle crut inaltérable.

Décidée à ne s'occuper que du malheureux qu'elle avait recueilli, elle

le confia aux soins de M. de Savernon; puis elle pensa à implorer les

amis républicains, dont elle avait déjà mis l'obligeance à l'épreuve,

pour obtenir les moyens de faire sortir de France M. de la Menneraye;

car malgré les hymnes patriotiques, malgré les odes du champ de Mars, où

l'on célébrait, chaque décade, le bonheur et la prospérité de la France,

malgré le bien-être qu'on éprouvait depuis la chute du formidable comité

de salut public, c'était encore une fort triste époque que celle où tant

d'héritiers de nobles familles sollicitaient l'exil comme une faveur!

M. de Savernon connaissait le père du jeune Lucien; il approuva tout

ce que la générosité de madame Mansley lui avait inspiré pour le pauvre

blessé; mais ce malheureux était beau, brave, spirituel, et M. de

Savernon approuvait encore plus vivement les démarches qu'Ellénore

allait tenter pour l'éloigner de Paris.

Elle s'apprêtait à se rendre chez l'ex-abbé Siéyès, lorsqu'on lui remit

une grande enveloppe cachetée; elle ouvre, et voit les lettres imprimées

de: _République française_, en tête d'un passe-port revêtu de la

signature de toutes les autorités du jour, portant le nom du citoyen

Nicolas Durand, horloger, né à Genève, et retournant dans sa famille.

A la vue du passe-port qui assurait le salut de son protégé, Ellénore

ne put contenir un cri de joie, et céda sans réflexion au désir d'aller

montrer au blessé le baume municipal qui devait lui rendre la vie. Son

domestique l'arrêta en disant:

--Madame oublie ce papier qui est tombé de l'enveloppe lorsqu'elle l'a

ouverte.

Ellénore prend la petite feuille volante que lui présente Germain, et

lit ce peu de mots:

«N'est-ce pas là ce que vous désiriez, madame?»

Comme l'écriture lui est inconnue, elle rappelle Germain.

--Qui vous a remis ce paquet?

--C'est le portier, madame.

--Allez lui demander qui le lui a donné.

--Il n'en sait rien, madame, car je l'ai questionné pour savoir si l'on

attendait en bas la réponse; il m'a dit que cette lettre venait d'être

posée sur sa table par un grand monsieur qui n'a pas même demandé si

madame y était, mais qui a bien recommandé de lui remettre tout de suite

ce paquet.

--C'est sans doute un des amis qui viennent souvent ici, et qu'il n'aura

pas reconnu? demanda madame Mansley d'une voix troublée.

--Oh! non, madame, car j'étais à la fenêtre de la salle à manger quand

ce monsieur est entré sous la porte cochère, et je suis bien sûre de ne

l'avoir jamais vu ici. Avec ses grands cheveux blonds et ses bésicles,

il me serait resté dans la mémoire.

--Il suffit, dit Ellénore; et, dès que Germain fut sorti, elle se laissa

tomber dans un fauteuil, accablée sous le poids de tant de sensations

contraires, de soupçons à la fois si doux et si effrayants, qu'elle

avait peine à se soutenir.

Les vives émotions bonnes ou cruelles, ont le pouvoir de suspendre la

pensée, de remplacer les craintes les mieux fondées par un vague, où

l'espoir se fait jour comme un rayon du soleil à travers les nuages, et

cette impression indéfinissable, Ellénore s'y abandonna comme à un rêve

dont le réveil lui serait pénible.

M. de Savernon la surprit dans cet assoupissement moral. En la voyant

tressaillir au son de sa voix, et le regarder d'un air égaré, il

s'écria, avec l'accent de la terreur:

--Grand Dieu! vous êtes dénoncée? La Menneraye est arrêté? Nous sommes

perdus?... Ah! je l'avais trop prévu, cet affreux malheur!...

Et M. de Savernon continuait de déclamer contre l'imprudence charitable

d'Ellénore, contre la tyrannie des républicains, sans écouter ce qu'elle

lui disait pour le sortir d'erreur; mais, en croyant mieux l'état de

stupeur où il l'avait trouvée que tout ce qu'elle pouvait tenter pour

le rassurer, M. de Savernon persistait dans son désespoir. Enfin, madame

Mansley, lui mettant le passe-port sous les yeux, lui commanda d'un ton

si impérieux de le lire, qu'il obéit.

Alors, sa fureur se changea en un délire de joie. Il se jeta aux pieds

de celle qu'il appelait la providence des proscrits, et lui prodigua

toutes les adorations de la reconnaissance.

Embarrassée de recevoir tant de bénédictions pour un bienfait qui

n'était pas son ouvrage, Ellénore avoua sans détour comment lui était

parvenu ce passe-port sauveur.

--C'est probablement un ami de la Menneraye, que dis-je? de Nicolas

Durand, car il ne faut plus maintenant lui donner d'autre nom, qui,

sachant par lui l'asile qu'il vous devait, se sera compromis pour lui

faire avoir ce moyen de fuir, et de ne pas vous exposer plus longtemps

aux recherches de la police républicaine. C'est qu'elle a des manières

très-expéditives, ajouta M. de Savernon en se levant pour aller

instruire le jeune blessé de ce qui lui arrivait d'heureux.

Il est permis de cacher aux autres ce qu'on ne s'avoue pas à soi-même.

Ellénore cherchait de si bonne foi les raisons qui devaient lui faire

douter de la part qu'avait M. de Rheinfeld dans cette affaire, qu'elle

adopta, sans hésiter, la supposition de M. de Savernon, et l'affermit

dans sa croyance. Mais lorsque rendue par la solitude à ses réflexions,

elle tenta d'essayer sur son esprit les mêmes raisonnements qui venaient

de lui réussir sur celui d'un autre, elle sentit régner au fond de son

âme une conviction invincible, elle ne pensa plus qu'à la difficulté

de rester froide sans paraître ingrate, ou d'exprimer sa reconnaissance

sans trahir trop de sensibilité. La crainte de tomber dans ce dernier

tort l'emporta.

--Décidément, j'aime mieux passer pour ingrate, pensa-t-elle; il m'en

détestera un peu plus, et je ne sais quoi m'avertit que sa haine vaut

mieux que son amour.

Ellénore, Volume II · 第 10 / 47 题