Au nom de madame de Seldorf, Adolphe fit un mouvement qu'il réprima
aussitôt, se promettant de venger plus tard la baronne d'un reproche
malheureusement trop bien fondé; il eut recours à l'influence qu'il
exerçait à volonté sur la conversation, et l'amena sur le burlesque
des métiers adoptés par plusieurs des victimes de la Révolution pour se
soustraire à la misère.
Il parla du comte de R..., qui donnait des leçons de guitare sans savoir
une note de musique; de la marquise de F..., qui tenait une pension
bourgeoise où les hommes dînaient gratis, et ne payaient que le souper,
et il finit par demander au vicomte si son commerce de vieux meubles
était aussi lucratif.
--Il devient chaque jour meilleur, répondit M. de Ségur sans se
déconcerter, surtout depuis que nos parvenus tournent à l'aristocratie:
ils veulent tous des meubles d'émigrés, et nous savent très-bon gré
de les avoir sauvés de leur propre pillage. J'ai vendu ce matin à
mon ancienne fruitière un meuble complet tout en damas jaune, et qui
figurera merveilleusement dans le grand appartement qu'elle vient
de louer sur les boulevards, pour y recevoir ce qu'elle appelle sa
_compagnie_; elle compte y donner de beaux bals, suivis d'excellents
soupers, le tout payé avec les bénéfices des petits accaparements de
grains tentés par son mari avec beaucoup de succès. Ah! c'est une femme
de joyeuse humeur, et pas du tout fière, car elle m'a invité à son
prochain bal.
--Et vous irez?
--Pourquoi pas? Je suis sûr de n'y être pas connu, et je ne suis pas
fâché de voir comment ce monde-là s'amuse.
--Mais vous lui ferez, je pense, le sacrifice de vos ailes de pigeon
poudrées à frimas, dit madame de Condorcet.
--Non, vraiment! ces ailes-là ne se sont pas pliées devant la
guillotine, je ne vois pas pourquoi elles s'abattraient devant ma riche
fruitière.
--Vous aurez bientôt une occasion de les placer avantageusement, dit
madame Talma, car on prétend que le perruquier Clénard va donner une
fête superbe, à ce bel hôtel de Salm qu'il a acheté presque pour rien de
la nation, qui l'avait encore eu à meilleur marché.
--Certes, j'irai à sa fête, si le citoyen Clénard daigne me mettre
sur sa liste en qualité d'ancienne pratique. Je vous affirme que ces
soirées-là sont fort divertissantes de plus d'une manière. D'abord, il
y a un luxe de fleurs, une nouveauté d'ameublements et de parures dont
l'effet ne peut se peindre. Figurez-vous le boudoir d'Aspasie, rempli
de Grecques plus belles les unes que les autres, et d'une beauté
incontestable, car leurs tuniques sont drapées avec tant d'art, qu'on
devine tous les attraits qu'elles ne montrent pas. Ce sont autant de
statues animées qui semblent être descendues de leur piédestal pour
recevoir de plus près les adorations des humains; mais quels humains,
bon Dieu! et que leur costume, leur ton, leurs manières sont peu en
harmonie avec la grâce de cet essaim de déesses! Je voyais hier la
belle madame Tallien à côté d'un incroyable à gilet frangé, à cravate à
cornes, à badine en massue; elle avait l'air d'Hermione causant avec un
escamoteur français.
--Mais c'en était peut-être bien un aussi...
--Non, vous le connaissez tous. C'est un homme très comme il faut, mais
pour qui la mode est une religion. Il la suit dans tout ce qu'elle a de
plus extravagant. Si son titre lui avait permis de se montrer sous
le règne des sans-culottes, il n'aurait pu s'empêcher d'imiter leur
non-costume. C'est sa folie.
--Elle est moins courageuse que la vôtre, dit madame Talma, et vous
vivrez dans notre histoire, rien que pour avoir traversé le temps de
la Terreur, coiffé et vêtu comme vous l'étiez aux petits soupers de
Trianon. Il a fallu bien moins d'héroïsme pour triompher de Robespierre.
Chénier revendiqua une part dans cet éloge. En effet, il avait conservé
sa grande coiffure de l'ancien régime, en dépit du nouveau; mais il
avait tant contribué à l'établissement de ce dernier par ses discours à
la tribune, que ses phrases républicaines avaient obtenu grâce pour sa
frisure de royaliste; aussi le vicomte de Ségur ne se refusa-t-il point
le plaisir de lui dire en riant:
--Sans doute il y a du mérite à garder son plumage, même en changeant
de langage; mais vous conviendrez que j'ai toujours gardé les paroles de
mon air.
--Ah! c'est un fait incontestable, dit Riouffe, et qui prouve que le
jeu des révolutions ressemble à tous les autres. Il ne s'agit pas de
les bien jouer, mais d'avoir la chance. On en a tué vingt mille de moins
aristocrates que le vicomte.
--C'est qu'on ne m'a pas fait l'honneur de me croire dangereux. Mais,
comme on pourrait se raviser, et qu'il reste encore beaucoup d'amateurs
des journées de septembre, je vous supplie de me laisser jouir le plus
longtemps possible du dédain de nos Brutus. J'aime la vie, surtout
depuis que je suis obligé de gagner la mienne en faisant le métier de
brocanteur. Et puis je suis curieux de savoir où tout cela nous mènera.
J'ai dans l'idée que si le ciel m'accordait encore une dizaine d'années,
je vous verrais tous plus royalistes que moi.
A ces mots, de grands éclats de rire se firent entendre. On traita la
prédiction de rêve insensé. Le général Bernadotte, qui arriva juste
au moment où elle excitait la gaieté générale, s'en divertit plus que
personne, et raconta plusieurs traits de notre armée républicaine, qui
démontraient assez sa haine contre les tyrans, et ne laissa pas douter
d'une révolte sanguinaire contre le premier qui tenterait de s'emparer
du pouvoir.
--Bons soldats! disait le vicomte de Ségur en haussant les épaules;
mais ce sont des esclaves nés, qui obéissent comme des nègres, sans oser
demander pourquoi et pour qui on les fait tuer. Leur général est leur
roi; et le premier de vous qui le voudra s'en fera couronner sans la
moindre opposition.
Bernadotte se récria tellement sur l'absurdité de cette sentence,
et chacun la trouva si extravagante que le vicomte, accablé sous les
moqueries de tout le monde, en fut réduit à se retirer, en disant
humblement:
--Je n'ai pas la prétention de passer pour un oracle, mais c'est ainsi
que les plus vrais ont été reçus.