IV

En rentrant chez elle, Ellénore trouva M. de Savernon qui l'attendait.

--Eh bien, dit-il, pendant qu'elle ôtait son châle, qu'avez-vous obtenu

de tous ces coquins-là?

--Ah! pouvez-vous traiter ainsi des gens à qui nous devons tout, et sans

lesquels vous seriez exilé de France!

--C'est à vous seule que je veux devoir ce service, je ne veux pas

savoir qui vous l'a rendu pour n'être pas obligé de partager ma

reconnaissance entre l'amour et la haine, car je devrais cent fois la

vie à tous ces jacobins, que je ne pourrais m'empêcher de les haïr.

--Grâce au ciel, les jacobins dont vous parlez ne sont plus

tout-puissants, et les patriotes qui leur ont succédé ne demandent qu'à

réparer les maux causés par Robespierre et ses séides.

--Dites plutôt qu'ils affichent une sorte de modération pour mieux

consolider leurs lois républicaines, et ramener ainsi le règne du peuple

souverain. Quels étaient les coryphées de ce noble parti, les Manlius

qui se pavanaient ce soir chez madame Talma.

--Le vicomte de Ségur, répondit avec malice Ellénore.

--Oh! celui-là n'est pas des leurs, et l'on ne conçoit pas sa

complaisance à souffrir leur société.

--C'est sans doute qu'il la trouve spirituelle; car vous le connaissez,

son ancien amour pour madame Talma, tout ce qu'il lui doit pour l'avoir

protégé contre les périls les plus imminents, ne lui feraient pas

supporter volontairement une conversation ennuyeuse.

--Oui, j'admire sa bonne grâce à sourire à ces fiers Spartiates, à ces

héros de la liberté, qu'il voudrait voir pendus; mais je ne saurais

l'imiter. La vue de ces gens-là me fait horreur.

--Vous confondez à tort, vous dis-je, les partisans de la liberté avec

les chefs de la Terreur. Les premiers se sont laissé dépasser par les

seconds. Voilà leur seul crime; et la plupart en ont déjà été punis par

la mort. Ce triste exemple, et la fidélité de ceux qui restent attachés

aux opinions qui deviennent tous les jours plus difficiles à soutenir

doivent leur assurer l'estime de tous les partis.

--Oh! j'en connais un qui ne leur pardonnera jamais d'avoir démantibulé

le plus doux des gouvernements pour nous mener au plus féroce.

--En ce cas, pourquoi avoir recours à eux?

--Par la même raison qu'on se sert d'un couteau qui a déjà blessé plus

d'une fois, et qu'un général a recours à des espions pour surprendre

l'ennemi, mais il n'en fait pas sa société; et j'avoue que je serais

désolé d'être exposé à rencontrer chez vous ces messieurs de la

République; cela ne m'empêche pas de rendre justice à leur esprit; celui

de M. de Rheinfeld surtout m'a paru des plus piquants.

--Ah! vous le connaissez? dit Ellénore avec étonnement.

--Oui, j'ai dîné plusieurs fois avec lui chez la baronne de Seldorf;

c'est le héros de son salon, et ce n'est pas par une galanterie servile

qu'il se maintient dans la préférence de cette femme célèbre, car il

la contrarie à tout propos, mais juste ce qu'il faut pour animer son

amour-propre et redoubler son éloquence. Rien n'est si amusant que leurs

attaques réciproques; on croirait, à la chaleur de leurs discussions, à

la malice de leurs plaisanteries, au mordant de leurs épigrammes, qu'ils

vont se brouiller pour toujours: bien au contraire, ils n'en sont que

mieux ensemble.

--Cela se comprend. Quand les coeurs sont d'accord, les esprits peuvent

se combattre impunément.

--Leurs coeurs? Je ne crois pas qu'ils soient pour rien dans tout cela;

ce qui ne les empêchera pas d'être très-fidèles l'un à l'autre: les

chaînes de l'amour-propre sont plus solides que celles de l'amour,

dit-on, et comme ils se connaissent réciproquement plus d'esprit qu'à

personne au monde, ils ne se laisseront pas échapper. On tient toujours

à ce qu'on ne peut remplacer.

--Mais si j'en crois les amis de la baronne, elle ne se contente pas des

suffrages de M. de Rheinfeld.

--Sans doute elle les veut tous, elle sait trop bien qu'elle leur doit

son amour, et qu'un peu moins admirée par le monde dans ce qu'elle a de

supérieur, M. de Rheinfeld ne verrait plus que la beauté qui lui manque.

Ah! vous ne saurez jamais combien il est difficile de se faire aimer

quand on n'est pas jolie!

--Pourtant les exemples ne sont pas rares. Madame de Bourdic, madame

Fanny de Beauharnais sont encore là pour prouver...

--Que la petite vanité de voir sa complaisance et ses infidélités

célébrées dans de jolis vers de boudoirs, peut donner le courage de

se consacrer quelque temps à une femme laide, voilà tout; mais ces

amours-là ne font point de dupes, pas même parmi les gens qui en

paraissent le plus dominés. L'illusion n'entre pour rien dans leur

attachement, c'est ce qui en assure la durée.

--Celui de M. de Rheinfeld pour madame de Seldorf est fondé sur des

motifs plus graves; il y a tant de prestige dans une grande supériorité!

--Aussi est-il fier de sa conquête, et ne se donne-t-il parfois des airs

d'inconstance que pour empêcher le sentiment de la baronne de s'endormir

dans la sécurité.

--Ah! vous le croyez capable d'un si misérable calcul?

--Et de bien d'autres, vraiment; mais ne me demandez pas ce que je pense

de vos révolutionnaires; je me reconnais injuste envers ceux qui valent

quelque chose; j'ai trop vu les autres à l'oeuvre. Il en est résulté une

antipathie pour tous, que je ne saurais vaincre; heureusement, j'ai peu

l'occasion de les voir.

--Parce que vous ne rendez pas à madame Talma les visites que vous lui

devez; et c'est un tort qui touche à l'ingratitude.

--J'en conviens, mais je m'en donnerais un plus grand en lui montrant

mon aversion pour ses amis. Quant à elle, vous savez combien j'aime à la

trouver chez vous et à lui parler de ma reconnaissance. Ce n'est pas que

j'ignore ses élans patriotiques et sa prédilection pour les nouvelles

idées, mais je les lui pardonne en faveur de leur ténacité; car du

temps de ce vieux prince de Soubise, dont elle a hérité, elle amusait la

société du prince par des épigrammes sur les travers de la noblesse,

et par ses prédictions sur les malheurs que tant d'abus attiraient

aux premières familles de France. En l'appelant la _Cassandre_ de la

Révolution, hélas! on ne pensait pas dire si juste!

--Puisse-t-elle être encore douée de la même puissance, car elle m'a

prédit ce soir le prochain retour de votre soeur à Paris.

--Quoi! Siéyès consentirait...

--Oui, à se rendre caution, près des autorités régnantes, de la famille

dont il sollicite la radiation. Vous voyez qu'il y a du bon dans ces

monstres-là.

--Ah! qui pourrait vous voir, vous entendre, et ne pas faire tout ce que

vous désirez? s'écria M. de Savernon, en baisant la main d'Ellénore.

Cet entretien prouva à madame Mansley l'impossibilité d'amener jamais M.

de Savernon à supporter la société des gens d'une opinion contraire à

la sienne, malgré les obligations qu'il pourrait leur avoir. Elle se

résigna à porter à elle seule tout le poids de la reconnaissance due

à de si éminents services. Noble détermination qui ajouta encore à

l'embarras de sa situation et partagea sa vie journalière entre les deux

sociétés les plus opposées.

A mesure qu'un personnage de l'ancien régime obtenait la faveur de

rentrer en France, M. de Savernon l'amenait chez madame Mansley, où

son titre d'exilé ruiné lui attirait un accueil gracieux, et quand elle

avait fait les honneurs de son modeste dîner au prince de Poix, au duc

de Duras, au comte Charles de Noailles, au vieux duc de Laval, elle

allait finir sa soirée chez une des amies de nos grands publicistes. Là,

séduite par l'attrait de tant d'esprit supérieurs, elle se félicitait

du sentiment qui l'obligeait à se montrer bienveillante envers eux,

et voyait avec plaisir les plus influents lui fournir chaque jour un

nouveau motif de reconnaissance.

Elle rencontrait souvent chez madame Talma et chez la marquise de

Condorcet une jeune femme que la reconnaissance y attirait aussi, et

dont le mari était sorti de prison par suite des démarches d'Ellénore

auprès des républicains qu'elle voyait habituellement chez ces dames.

Madame Delmer, que la Révolution avait saisie au moment où les jeunes

filles commencent à penser, et qui faillit en être plus d'une fois

victime, s'était élevée dans l'admiration des idées philosophiques qui

l'avaient enfantée et dans l'horreur des atrocités dont elle venait

d'être le prétexte. Affligée d'une imagination exaltée, madame Delmer

s'enflammait au récit de tous les traits de dévouement et d'héroïsme

si communs alors dans tous les partis, et en divinisait les héros, sans

s'informer seulement de l'opinion qui les avait fait agir. Pourtant

une prédilection très-marquée pour la politesse élégante des fidèles

de l'ancienne cour, sans diminuer son goût pour les illustrations

nouvelles, lui faisait rechercher la société des premiers: sorte de

plaisir qui pouvait passer alors pour une bonne action; car les émigrés

rentrés étaient pauvres et suspecte au gouvernement.

Madame Delmer frappée de la beauté, de l'esprit d'Ellénore, et plus

encore des malheurs qui la plaçaient dans une fausse position, se prit

d'amitié pour elle, l'admit parmi les gens distingués qu'elle recevait,

et dont le plus continuellement aimable était le célèbre chevalier de

Boufflers.

Ce vivant souvenir des hommes à la mode de la cour de Louis XVI était

aussi le type du philosophe français, moitié prêtre, moitié soldat,

moitié rhéteur, moitié poëte bon et malin, brave et galant, loyal et

adroit, gai jusqu'à la folie, sérieux jusqu'à la profondeur; il faisait

également rêver et rire.

Destiné par sa famille aux bénéfices de l'état ecclésiastique, il leur

avait préféré la gloire des armes. Après s'être fait distinguer, comme

capitaine de hussards, dans la guerre de sept ans, il avait commandé

l'île Saint-Louis, au Sénégal. Sa naissance illustre, ses longs

services, ses grands voyages, l'amitié de Voltaire, celle de madame de

Staël, de la maréchale de Luxembourg, la protection de la reine, et,

plus que tout cela, son esprit gracieux, original et piquant, lui

avaient acquis cette bienveillance passionnée que le monde accorde

toujours aux gens qui l'amusent. Sa conversation avait pour chacun un

attrait particulier; il parlait aux amateurs de l'ancien régime de ces

jolis concerts où Marie-Antoinette chantait, accompagnée par un piano,

et ravissait un petit cercle de courtisans plus décidés à l'applaudir

qu'à la défendre.

Il racontait aux fanatiques de la liberté son séjour parmi les esclaves;

aux militaires, ses campagnes et sa sanglante bataille d'Aménebourg, à

nos jeunes écrivains, ses visites à Ferney, et à nos jolies femmes, son

dernier dîner chez madame Bonaparte; il leur redisait la joyeuse chanson

qui en avait égayé le dessert. Cette faculté de parler à chaque esprit

sa langue faisait rechercher la société du chevalier de Boufflers par

les partis les plus contraires.

La pénétration qui lui avait souvent fait prédire les fautes des

autorités passées et présentes, son indulgence pour ce qu'il appelait

l'_humanité_ des grands hommes et le _revers_ des grandes actions,

le garantissait de cette haine politique qui divisait alors tous les

échappés de la Terreur. Il ne concevait pas comment, après avoir

couru en masse d'aussi terribles dangers, on ne s'embrassait point

cordialement, sans égard au rang, à la fortune, ainsi que le font les

marins d'une frégate échappés à un récent naufrage. Il prenait en pitié

ces malheureux encore mutilés par la Révolution, qui, au lieu de se

réunir pour conserver la liberté achetée par tant de sacrifices, se

disputaient à qui la perdrait le plus tôt. Son goût pour les caractères

originaux, les événements dramatiques; son faible pour l'esprit, le

mettaient en relation avec toutes les supériorités de l'époque; aussi,

il est fort à regretter qu'il n'ait point laissé de mémoires; car nul

mieux que lui n'aurait raconté les moeurs de ce temps de révolution, où

les préjugés, battus par les intérêts, s'efforçaient de vivre, quoique

mutilés, et où les vainqueurs de ces mêmes préjugés ne pensaient à les

écraser que pour les relever à leur profit.

Dans ce bouleversement général, il a existé un moment, fort court à

la vérité, où la beauté, le mérite réel, les avantages naturels, si

communément soumis aux avantages de convention, avaient retrouvé toute

la puissance que le ciel leur donne, et que la société leur conteste.

On pardonnait à la belle madame Tallien de porter un nom odieux; d'abord

parce qu'elle ne s'était résignée à l'accepter que pour sauver sa

tête, et qu'elle en avait sauvé beaucoup d'autres, en convertissant

son adorateur jacobin à la religion des simples patriotes. Et puis

elle rappelait si bien les charmes, la grâce irrésistible de l'antique

Aspasie, son dévouement courageux pour tous les malheurs, même les

plus obscurs; pour toutes les victimes, même les plus ingrates, cette

protection infatigable, qui l'a fait appeler par ses ennemis mêmes,

_Notre-Dame de bon secours_, lui avait acquis une sorte de royauté

républicaine, que les plus farouches de nos _Brutus_ n'osaient lui

disputer.

Une petite maison, déguisée en chaumière, et située dans l'allée des

Veuves, lui servait de temple. C'est là que chaque jour, un prisonnier,

accusé et convaincu du crime d'aristocratie, un émigré muni d'un faux

certificat de résidence, un prêtre travesti, venaient baigner des larmes

de la reconnaissance les belles mains de madame Tallien.

C'est là que tout ce qu'il y avait de talents novices, de héros futurs,

de célébrités en herbe, venaient causer de leurs projets, et s'enrichir

réciproquement de leurs idées; c'est là que les parvenus se civilisaient

par degré, en se frottant aux anciens châtelains dont ils se

partageaient les terres. C'est là que Barras imitait le maréchal de

Richelieu, Siéyès le cardinal de Retz, et un riche fournisseur le

surintendant Fouquet; tandis que tous les porteurs de grands noms

français affectaient les manières et le langage des petits négociants.

Ce travestissement réciproque offrait chaque jour les scènes les plus

étranges, surtout quand un de ces artisans, sorti tout à coup de sa

classe par l'effet d'une spéculation plus hardie que loyale, prenait en

protection un pauvre diable de grand seigneur trop heureux de continuer

la bonne chère dont il avait l'habitude et qu'il était d'autant plus

sûr de retrouver chez le parvenu, que celui-ci avait hérité de son

cuisinier, avec la plupart des autres biens de son illustre famille.

Enfin, c'est là que la comtesse de Beauharnais, cette aimable créole,

veuve d'un des hommes les plus élégants de la cour de Louis XVI, avait

vu pour la première fois ce petit officier corse, qui devait la placer

au-dessus de toutes les souveraines de l'Europe.

V

Ceux qui n'en ont pas été témoins ne concevront jamais comment tant

de classes, de fortunes, de rancunes, d'opinions différentes se

réunissaient chaque jour, pour le seul plaisir d'échapper aux

souvenirs de terreur qui avaient fini par atteindre les plus ardents

révolutionnaires, aussi bien que les plus fidèles de l'ancien régime.

Ces réunions, loin d'engager à des concessions mutuelles, maintenaient

au contraire les partis les plus opposés dans leur malveillance

réciproque; mais le besoin de s'amuser est tel en France, que la

noblesse ruinée (sauf quelques-unes de ces familles dont le puritanisme

chevaleresque s'est fait honorer), se prêtait de fort bonne grâce à

profiter des invitations dont les nouveaux enrichis l'accablaient; car

la vanité de ceux-ci visant à dépenser leur argent en bonne compagnie,

il fallait voir l'air qu'ils prenaient lorsque charmé du beau visage et

de la tournure élégante d'une jeune fille, qui avait pour toute parure

de bal une robe de grosse mousseline et des cheveux coupés à la Titus,

vous demandiez son nom, et qu'ils vous répondaient en appuyant sur

chaque syllabe:

--C'est la fille du ci-devant comte de***, la nièce du duc de***, qui

est émigré. La pauvre enfant danse comme si elle avait encore une dot.

Et tous convenaient qu'elle pouvait s'en passer.

C'était un mélange de dédain insolent d'une part, de protection

grossière de l'autre, d'imitation de l'antique et de singerie anglaise,

de luxe et de misère, d'élégance et de burlesque qui alimentait la

conversation de tout le monde.

Ceux qui n'avaient perdu au grand naufrage que leur fortune, s'en

consolaient en riant des bévues de ceux qui l'avaient repêchée et qui

la dépensaient d'une façon si comique; enfin, jamais époque n'a mieux

montré à quel point on peut supporter courageusement les plus dures

privations, lorsque l'amour-propre n'en souffre pas; c'était à qui

se vanterait de sa pauvreté. Les femmes, qui se rendaient autrefois à

Versailles en berline à six chevaux, se cotisaient pour payer le

fiacre qui devait les conduire au spectacle, et les incroyables du jour

mettaient autant de fatuité à se raconter leurs économies forcées, que

leurs pères en mettaient, avant la Révolution, à se vanter de leurs

dettes.

Monarchistes ou républicains, révolutionnaires ou modérés, chacun

éprouvait au même degré le besoin de se distraire des dangers passés,

et de l'affreux spectacle qu'on avait eu si longtemps sous les yeux.

La crainte de voir revenir d'un instant à l'autre le règne de la

guillotine, donnait à tous les partis le désir de profiter des

intervalles de calme; chacun agissait, comme le malheureux atteint de

la fièvre quarte, qui ne se refuse rien, dans le répit d'un accès à

l'autre. On s'amusait pour s'étourdir. Les hôtels, les palais, les

jardins les plus beaux de nos seigneurs en fuite, étaient métamorphosés

en salles de bals publics, où l'on entrait pour son argent, et où

l'affluence d'une société nécessairement très-mélangée, n'amenait aucun

désordre, tant le petit nombre de gens bien élevés qui se trouve dans un

salon, exerce sur les autres une autorité tacite, qui les porte malgré

eux, à l'imitation des bonnes manières.

Ellénore refusait de paraître à toutes les fêtes, où sa beauté lui

aurait attiré les regards des curieux, et sa position, les propos des

médisants. Cependant, M. de Savernon aimait le monde et souffrait de

la retraite à laquelle se condamnait madame Mansley, ce qui la fit

consentir à prendre une loge à l'année, au Théâtre-Français; il était

alors dans toute sa splendeur tragique et comique.

De la loge d'Ellénore, placée au rez-de-chaussée au-dessus de

l'orchestre, on voyait toute la salle sans être vu, et l'on avait pour

vis-à-vis, aux loges des premières, celle de la baronne de Seldorf, qui

offrait un spectacle très-amusant dans les entr'actes, par la quantité

de gens célèbres de toutes façons et de tous pays, qui venaient rendre

hommage à la femme supérieure, dont l'esprit était alors une des gloires

de la France.

C'était le jour de la première représentation de l'_Agamemnon_ de

Népomucène Lemercier. La jeunesse de l'auteur, l'amitié que lui portait

madame de Seldorf, la réputation de causeur brillant qu'il s'était

acquise dans le salon de la baronne, les éloges donnés à l'avance par

Talma aux principaux rôles de la pièce, tout devait exciter la curiosité

du public; aussi la salle était-elle remplie jusqu'au comble. On y

remarquait un grand nombre d'amateurs de spectacle et de littérature,

que nos drames et nos vaudevilles révolutionnaires avaient éloignés

depuis longtemps du Théâtre-Français.

Les mêmes femmes qui, l'année d'avant, n'osaient sortir que vêtues d'une

robe d'indienne et coiffées d'un bonnet de servante, se montraient là

parées de tuniques élégantes et les cheveux si parfaitement nattés à la

grecque, qu'elles semblaient échappées des jeux olympiques d'Athènes.

On pouvait seulement leur reprocher de pousser l'imitation un peu trop

loin, et de justifier ces vers de M. de la Chabaussière:

Les hommes délicats m'en seront tous témoins,

Nos beautés à la mode élégamment vêtues,

Voulant rivaliser les grâces demi-nues

A montrer leurs appas mettent beaucoup de soins,

Mais on les aimait mieux quand on les voyait moins.

Que dirait aujourd'hui cet aimable critique, à la vue des mêmes

nudités[1] que ne recouvrent plus un châle drapé à l'antique, ni même

des gants longs?

[Note 1: On lit dans un journal de cette époque-là: «Deux femmes, ces

jours-ci, se sont fait huer aux Champs-Élysées par l'effet de

leurs robes transparentes. Huer!... ce qui eût été affreux pour nos

grand'mères.»

(_Décade philosophique_, année 5, trimestre 1.)]

Dans cette tragédie d'_Agamemnon_, M. Lemercier avait fait preuve de

son culte pour l'antique plus que ne le permettaient alors nos habitudes

dramatiques, et cette routine à laquelle Racine s'était lui-même soumis

de franciser les classiques grecs au goût des courtisans de Louis XIV;

l'auteur s'était permis le tutoiement général des personnages, et avait

laissé à celui de Cassandre, à cette somnambule troyenne, dont les

oracles étaient aussi sans crédit, toute la mélancolie de la résignation

au plus grand des supplices: celui de dire toujours la vérité sans être

jamais crue.

Ce caractère, qui sortait des limites au delà desquelles les jeunes

princesses de tragédie n'osaient s'aventurer, avait inspiré de si vives

craintes à un académicien, ami de l'auteur, qu'il l'avait engagé à

arranger ce rôle sur les patrons accoutumés, en l'ornant d'un petit

amour bien timide et de toutes les jérémiades à l'usage de cet emploi.

Heureusement, Lemercier avait l'esprit trop courageux pour céder à cet

avis. Le succès a récompensé son audace. Mais, en dépit de cet exemple,

on ne peut nier qu'en France, où l'on nous accuse de vouloir _du

nouveau, n'en fût-il plus au monde_, il y a peine de mort pour toute

espèce d'ouvrage dramatique qui hasarde la moindre innovation. Notre

public n'est inconstant qu'en parure; il n'est point de vieilles beautés

qu'on ne puisse lui faire applaudir, à la faveur d'une robe nouvelle.

Il garde toute sa malveillance pour les visages inconnus. C'est

probablement ce qui fait qu'on lui en montre si rarement.

Talma, qui brûlait du désir d'enrichir notre scène de tous les effets

mâles et franchement tragiques d'Eschyle, de Sophocle, de Shakspear

et de Schiller, saisit avec joie l'occasion de représenter le plus

fidèlement possible un véritable Grec.

On lui pardonna l'exactitude de son costume en considération de la

noblesse, de la grâce qu'il mettait à le porter. Ce manteau bleu attaché

sur une épaule par un camée, et retenu de l'autre côté par la main

d'Égiste à la manière de l'Apollon du Belvédère, sans que les mouvements

de l'acteur en fussent gênés, faisait une illusion complète et donnait

une idée fort juste de la coquetterie d'un tyran qui tient sa puissance

de l'amour d'une femme criminelle. Ce mélange d'élégance et de cruauté,

très-commun dans le monde et très-neuf au théâtre, où chaque tyran était

forcé d'endosser la cuirasse de fer et le manteau couleur de sang, parut

étrange, inconvenant; et il fallut tout le talent de Talma pour le faire

accepter. Mais la terreur qu'il inspira en disant ce vers:

Il est temps qu'un forfait révèle qui je suis.

lui acquit si bien l'attention, la faveur du public, qu'on lui permit de

braver l'usage en étant vrai de toutes les manières.

La tragédie terminée au bruit des applaudissements les plus vifs, le

nom du jeune auteur circula dans toutes les bouches; chacun désirait le

connaître, et lorsque le chevalier de Panat vint demander à Ellénore ce

qu'elle pensait de l'ouvrage, elle lui répondit que la pièce lui donnait

une grande idée du talent de l'auteur.

--Voulez-vous le voir? dit le chevalier; tenez, le voilà qui entre dans

la loge de madame de Seldorf; elle était impatiente de lui faire ses

compliments; elle a prié M. de Rheinfeld d'aller le lui chercher.

--N'était-ce pas mettre sa complaisance à une grande épreuve? demanda

Ellénore.

--On pourrait le supposer, et peut-être s'en flatte-t-elle; mais Adolphe

a sur ce point une philosophie désespérante. D'ailleurs, vous le savez,

nous ne prenons jamais la jalousie qu'on veut nous donner.

--En effet, M. de Rheinfeld semblait écouter avec tout le calme possible

ce que l'enthousiasme le plus éloquent fournissait de flatteries

enivrantes à madame de Seldorf sur le succès mérité de M. Lemercier.

Un auteur moins spirituel en aurait eu la tête tournée, et un adorateur

plus passionné en aurait perdu son repos; mais tous deux savaient que

dans cet éloge académique, madame de Seldorf voulait encore plus montrer

son esprit que vanter celui de Népomucène.

Malgré le plaisir qu'Ellénore prenait à regarder l'auteur qu'on venait

d'applaudir avec tant de chaleur, elle fut obligée de détourner les yeux

de la loge de madame de Seldorf, pour éviter ceux de M. de Rheinfeld

qui étaient constamment fixés sur elle. Cette importunité la fatiguait

d'autant plus qu'elle n'osait s'en plaindre; enfin, elle prit le parti

de se retourner et de causer avec le comte Arch... de P... Son frère

venait d'être nommé ministre des relations extérieures, en remplacement

du citoyen Lacroix et en compagnie du citoyen Cochon, ministre de la

police, qui ne fut destitué qu'un mois après.

Cette admission dans le conseil suprême des ministres de la république

d'un ci-devant prêtre, était le sujet de toutes les conversations.

Les patriotes accusaient madame de Seldorf d'avoir influencé le choix du

Directoire, et les aristocrates ne lui pardonnait pas d'avoir engagé un

des leurs à faire partie d'un gouvernement dont ils désiraient ardemment

la chute.

Les journaux étrangers, plus libres que les nôtres, retentissaient

d'injures sur les nouveaux ministres et sur ceux qui fixaient alors

l'attention publique; on lisait dans l'un que M. Adolphe de Rheinfeld

était _un ambitieux qui cherchait à se dédommager au Luxembourg de

l'indifférence des colléges électoraux_; et nos journaux répondaient à

ces méchancetés:

«Que c'est bien connaître ce jeune et éloquent défenseur de la

constitution actuelle! Ceux qui le voient dans les sociétés, modeste,

timide, réservé, ne seront pas peu surpris d'apprendre que c'est un

intrigant éminemment adroit, qui s'est formé à l'école de la baronne de

Seldorf. Et voilà, ajoutait le journaliste, à quelles calomnies il faut

s'attendre aujourd'hui, dès que l'on a le courage d'attacher son nom à

des écrits républicains.»

Au milieu d'opinions si différentes et soutenues chacune avec

acharnement par les divers partis, il était bien difficile à Ellénore

de s'en former une sur le vrai caractère de M. de Rheinfeld; elle

l'entendait alternativement élever aux nues et traîner dans la fange,

ce qui reportait souvent sa pensée sur lui; car l'esprit revient

naturellement sur ce qu'il a peine à comprendre. Ellénore, se reprochant

le temps qu'elle employait à se rendre compte des qualités et des

défauts d'une personne qui devait lui être si indifférente, crut expier

sa préoccupation en penchant pour les mauvaises impressions qui lui

restaient des méchants bruits répandus sur Adolphe. Elle s'empressa même

de montrer ses préventions défavorables contre M. de Rheinfeld, pour

s'en faire un bouclier contre les traits de son esprit piquant et contre

le charme invincible de son silence.

La conscience des femmes a des ruses dont elles sont involontairement

complices. Ellénore se croyait de bonne foi à l'abri de la séduction

d'un homme dont les défauts, les désagréments lui étaient antipathiques,

et pourtant une voix intérieure lui disait qu'il pouvait être dangereux

pour elle.

Le coeur a la seconde vue dont l'esprit se moque en qualité de

philosophe. Son dédain pour l'instinct, pour les avertissements secrets,

les terreurs inexplicables, pour l'attraction ou la répulsion sans

motif, le fait tomber souvent dans de grandes fautes; l'esprit est un

fat qui croit tout savoir; le coeur seul devine.

Ellénore, Volume II · 第 6 / 47 题