II

--Quelle ravissante personne! s'écrièrent à la fois M. Riouffe et

Maillat Garat dès que madame Mansley eut quitté le salon. Elle est

Irlandaise, dites-vous? mais elle parle français sans le moindre accent,

et avec une délicatesse d'expression ordinairement impossible aux

étrangers.

--C'est qu'elle a été élevée en France, répondit madame Talma.

--Ah! racontez-nous son histoire, dit Riouffe. Si jeune qu'elle soit,

elle a déjà dû faire des passions.

--Sans compter la vôtre, car vous me paraissez décidé à l'adorer,

interrompit Chénier.

--Ma foi, si j'étais plus aimable, je tenterais sa conquête.

--Tentez toujours; les femmes ont des caprices si bizarres.

--Non, Riouffe n'a pas de chances, dit Garat: sa conversation est trop

légère. La pruderie de madame Mansley s'en effaroucherait trop vite.

--Elle est prude? dit Chénier. J'aurai dû le deviner. Elle doit être

fière aussi. Son rang l'y oblige, ajouta-t-il d'un ton moqueur. Mais

tout cela n'empêche pas qu'elle ne soit fort jolie, et ne déraisonne

sérieusement avec beaucoup d'esprit.

Alors il s'engagea une sorte de combat entre les admirateurs et les

détracteurs d'Ellénore, qui déplaisait visiblement à la maîtresse de la

maison, et qu'elle voulut terminer en disant:

--Vous êtes tous également exagérés dans votre opinion sur madame

Mansley. Je suis certaine que celle d'Adolphe, qui garde le silence, est

la seule raisonnable. Voyons, que pensez-vous de cette belle Ellénore?

--Moi, madame, répondit Adolphe avec l'air d'un homme qu'on éveille en

sursaut. Je ne l'ai pas vue.

--Quoi; vous n'avez pas vu cette femme charmante dont nous parlons

depuis une heure?

--J'ai de mauvais yeux... vous le savez... J'étais placé loin d'elle...

je ne l'ai pas regardée...

--Voilà une insouciance qui pourra vous coûter cher, mon ami, si jamais

on la raconte à celle qu'elle offense, dit madame Talma. Ce sont de ces

fautes que la meilleure des femmes punit comme un crime.

--Lorsqu'on lui en fournit l'occasion; mais...

--Elle se trouve toujours, interrompit Chénier, et je vous prédis

qu'avant peu...

--Je ne crois point aux oracles; les vôtres surtout ont beaucoup perdu

de leur crédit depuis qu'ils m'ont prédit le triomphe de la république

en France sur tous les autres gouvernements; je la vois tourner de jour

en jour au despotisme militaire, et je ne doute pas que dans le nombre

de vos jeunes conquérants il ne se trouve un futur César.

--C'est possible, dit Riouffe, mais la race des Brutus n'est pas encore

éteinte.

--A quoi servent-ils? reprit Chénier, à préparer le règne d'un Tibère.

En vérité, j'aimerais autant celui d'un cardinal de Richelieu.

--Espérons mieux que tout cela, dit madame Talma; la liberté nous coûte

assez cher pour la défendre contre toute espèce de tyrannie, même celle

de la gloire. Et puis n'êtes-vous pas là pour plaider sa cause? Les

tournois de la tribune ont aussi leurs vainqueurs, et les couronnes de

chêne valent bien celles de laurier.

Adolphe ayant ainsi ramené la conversation sur les intérêts politiques.

Il n'aurait plus été question d'Ellénore, si le vicomte de Ségur n'était

arrivé en disant:

--Je croyais madame Mansley ici?

--Elle y était il y a peu de moments, dit madame Talma.

--Ce sont vos discussions politiques qui l'auront fait fuir. Vous avez

la rage de vouloir gouverner chacun à votre manière; aussi Dieu sait

comme cela va. Ce n'est pas que ses idées anglaises sur la liberté à

la mode soient meilleures que les vôtres, et qu'elle les soutienne avec

moins d'entêtement; mais elles ont un faux air de raison qui ne leur

permet pas de supporter vos folies; je l'avais prévu, elle sera partie

d'ici révoltée.

--J'en serais désolé, dit Riouffe, car je me fais une grande joie de

la revoir, et s'il ne fallait pour cela que se déguiser en Vendéen, je

n'hésiterais pas un instant, au risque d'être traité comme ce pauvre

Charrette... Mais vous qui la connaissez depuis longtemps, dites-nous,

je vous prie, ce qu'il faut croire de tout ce qu'on en raconte. Les uns

prétendent que c'est la chaste victime d'un de nos roués de l'ancienne

cour, et qu'à ce titre elle mérite la protection de tout bon patriote;

les autres la rangent dans la classe des femmes tout simplement légères,

et l'accusent de vouloir rehausser ses faiblesses par l'aristocratie de

ses choix. Cela serait fort décourageant pour un bourgeois de ma sorte.

Par grâce! éclairez-nous sur ce qu'il en faut penser.

Alors le vicomte de Ségur raconta comment il avait vu pour la première

fois Ellénore, encore enfant, chez la duchesse de Montévreux; que

c'était la fille d'un officier irlandais; qu'après s'être engagée

d'élever Ellénore comme son enfant, la duchesse en était devenue

jalouse, au point de la forcer à quitter sa maison pour accepter l'asile

que lui offrait le marquis de Croixville; il parla de son enlèvement

et de son faux mariage avec le jeune marquis de Rosmond; de la manière

cruelle dont elle avait appris que le contrat, la cérémonie nuptiale,

tout n'avait été qu'une comédie; que son enfant n'était pas légitime;

qu'il existait une véritable marquise de Rosmond, et que la pauvre

Ellénore déshonorée sans avoir jamais manqué à l'honneur, malheur

dont la profonde estime et l'attachement dévoué de M. de Savernon ne

parvenait point à la consoler. Chacun se récria sur la fatalité de sa

destinée, sur le romanesque de ses aventures; M. de Rheinfeld seul ne

mêla aucune de ses réflexions à toutes celles qui interrompirent le

narrateur. Et pourtant il était facile de voir que le récit captivait

entièrement l'attention d'Adolphe.

--Que faut-il conclure de tout cela? demanda Garat.

--Qu'habituée à être trompée, elle ne demande pas mieux que de l'être

encore, dit Chénier.

--Oh! si j'en étais sûr, j'irais à l'instant même me jeter à ses pieds,

dit Riouffe.

--- Eh bien, vous pourriez y rester longtemps, car j'en connais d'aussi

aimables que vous, reprit le vicomte de Ségur, qu'elle laisse soupirer

sans la moindre pitié de leur peine. C'est une femme étrange, qui a tout

ce qui fait le bonheur: la beauté, la jeunesse, l'esprit, la fortune, et

qui ne sera jamais heureuse.

--Vous verrez qu'elle aura placé son amour sur quelque sot, dit M. de

Rheinfeld avec un sourire amer.

--Non; elle a bien une passion malheureuse, mais personne n'en est

l'objet.

--Serait-elle avare? demanda madame de Condorcet.

--Plût au ciel! On aurait un moyen sûr de la séduire, mais il n'est au

pouvoir de qui que ce soit de satisfaire son ambition. Elle est à la

poursuite d'un bien qu'on usurpe souvent, mais qu'on ne rattrape jamais;

elle a la manie de la considération, et vous comprenez qu'on n'y arrive

guère par le chemin qu'elle a pris, ou plutôt en sortant du gouffre où

le sort l'a jetée. Mais le ciel s'amuse souvent à déjouer l'effet de

tous ses dons par un goût désordonné pour l'impossible. Voyez plutôt

madame de Seldorf, toute l'Europe est aux pieds de son esprit; on va

jusqu'à parler de son génie. Eh bien, cela ne lui suffit pas, elle veut

qu'on la trouve belle.

Ellénore, Volume II · 第 4 / 47 题