PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
À LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1864
I
En cédant aux nombreuses sollicitations des lecteurs, curieux de savoir
la fin de l'histoire d'Ellénore, de cette vie commencée sous l'influence
de tant d'événements romanesques, de tant de sentiments passionnés, je
ne me dissimule pas l'impossibilité d'en soutenir l'intérêt. Comment le
récit des sensations d'un coeur déjà flétri par de longues souffrances,
des rêves d'une imagination tant de fois déçue aurait-il l'attrait de la
peinture exacte des tourments d'un coeur naïf, ignorant du mal, dupe par
la loyauté, victime par innocence?
Non, les conséquences d'une fausse position dans le monde sont trop
prévues pour avoir le piquant des faits qui l'ont amenée; mais,
peut-être le tableau de la société de cette époque, dont nulle autre ne
saurait donner l'idée, sera-t-il assez attachant pour faire supporter la
simplicité du sujet.
Assez d'historiens plus ou moins vrais, plus ou moins éloquents, se sont
chargés de transmettre à la postérité les grands événements de ce règne
de gloire. Je me borne à constater l'effet qu'ils produisaient sur les
différents salons de Paris, que le deuil de la noblesse, la misère
des anciens riches, la persécution de toutes les célébrités passés et
présentes n'empêchaient pas d'exercer cette influence toute spirituelle
qui a été si longtemps une puissance dans notre pays.
Madame de Staël a donné, dans ses _Considérations sur la révolution
française_, une esquisse de la société de Paris, telle qu'elle était
lorsque «la vigueur de la liberté se réunissait, ainsi qu'elle le dit, à
toute la grâce de la politesse chez les personnes,» et que les hommes
du tiers état, distingués par leurs lumières et leurs talents, se
joignaient à ces gentilshommes plus fiers de leur propre mérite que de
leurs anciens priviléges, dans le temps où les plus hautes questions que
l'ordre social ait jamais fait naître étaient traitées par les hommes
les plus capables de les entendre et de les discuter; mais à cette
époque, où sauf la disposition des esprits, tout était encore à sa
place; où l'on discutait sur les différents partis de l'Assemblée
constituante avec la même chaleur qui animait l'année d'avant les
disputes entre les voltairiens et les séides du citoyen de Genève, la
conversation avait conservé cette élégance aristocratique, cette
ironie implacable dont la terreur de l'échafaud, ou le pouvoir d'un
gouvernement tout militaire, devaient seuls triompher.
Alors, les vainqueurs et les vaincus, se faisant une guerre loyale sans
se douter qu'en suivant des routes différentes ils marchaient vers le
même précipice, causaient ensemble avec l'espoir commun de se ramener
réciproquement à leur opinion. Sorte d'illusion qui maintient l'urbanité
dans les discussions et ne leur permet pas d'arriver à ce point
d'éloquence où la vérité l'emporte sur l'intérêt personnel.
Depuis la chute du règne de la guillotine, le bourreau et la victime,
se rencontrant sans cesse dans le même salon, forcés, par des
considérations impérieuses, de se supporter, de se parler même, ils
devaient nécessairement se créer un nouveau langage, de manières qui,
sans manifester le juste ressentiment des uns et la haine des autres,
ôtaient toute idée de conciliation, et donnaient à leurs discours la
rudesse de l'indépendance et à leurs plaisanteries l'amertume de la
satire.
Là devait se perdre ce désir mutuel de se plaire qui engageait autrefois
le causeur à prodiguer toutes les richesses de son esprit pour le seul
bonheur d'être écouté; là devait expirer cette bienveillance intéressée
qui encourage et double les facultés en tous genres.
Là devait finir ce marivaudage galant qui avait longtemps suffi aux
amours de salon; là devait s'évanouir cette gaieté sans sujet qui
faisait l'envie des _loustics_ allemands et de l'_humour_ anglaise.
La gravité politique, la mélancolie shakspearienne s'emparèrent des
jeunes esprits, et il en résulta une opposition entre les nouveaux
goûts, les nouvelles moeurs et l'ancien caractère des Français, qui a
duré assez longtemps pour mériter d'être constatée, et qui peut servir
de transition à la peinture de nos moeurs présentes, si dramatiquement
retracées par nos grands romanciers modernes.
Nous avons laissé Ellénore chez madame Talma au moment où Adolphe de
Rheinfeld venait d'y entrer.
Il avait quitté une petite cour d'Allemagne où sa famille s'était
réfugiée lors des persécutions religieuses, pour visiter la France dont
la révolution l'intéressait; mais bientôt, retenu par la difficulté de
franchir les frontières, sous peine d'être arrêté comme émigré, par le
désir de constater ses droits de citoyen français, et plus encore par
l'attrait de la société spirituelle qui l'avait accueilli, il s'était
décidé à vivre à Paris; c'était la vraie patrie de son esprit, dont la
finesse, l'ironie, la profondeur, la gaieté, n'auraient obtenu autant de
succès dans aucun autre pays.
--Comment trouvez-vous mon cher Adolphe, dit à voix basse madame Talma
en se penchant vers Ellénore, pendant que M. de Rheinfeld répondait
à MM. Riouffe et à Chénier, qui étaient assis de l'autre côté de la
cheminée.
--Mais je n'ose trop vous l'avouer, répondit Ellénore; il est, je crois,
un des amis que vous préférez!...
--Oh! vous pouvez dire le plus cher... car il est si aimable!...
--Alors, je suis forcé de le trouver charmant, reprit en souriant
Ellénore.
--Non, vraiment, je ne suis pas si exigeante, et d'ailleurs je sais
l'effet qu'Adolphe produit à la première vue, sa grande taille un peu
dégingandée, sa figure pâle, ses cheveux d'étudiant de Gottingen, ses
bésicles et son air moqueur le font prendre tout d'abord en exécration.
J'ai éprouvé cela comme vous; mais comme moi aussi, vous subirez
l'influence de son esprit, de sa grâce irrésistible, et vous le
trouverez ravissant en dépit de tout ce qu'il a de désagréable.
--Savez-vous bien que vous en faites un homme fort dangereux; car on ne
peut aimer qu'avec passion celui qui déplaît?
--Aussi l'aime-t-on passionnément. Demandez à madame de Seldorf?
--Quoi! cette femme entourée de tant d'adorations? à qui sa célébrité
tient lieu de beauté? Cette femme dont m'a tant parlé le comte de
Narbonne, et qui le rendait amoureux fou, elle le délaisserait pour ce
monsieur-là?... C'est difficile à croire.
--Cela est vrai pourtant; mais je comprends votre étonnement; nous
sommes, nous autres Françaises, les seules femmes du monde chez qui
l'amour s'introduit par les oreilles plutôt que par les yeux. En
Angleterre, l'homme le plus spirituel qui n'est pas tiré à quatre
épingles, s'il n'a pas avant tout la tenue d'un gentleman, n'a aucune
chance de plaire. En Espagne, pour être aimé, il faut être noble. En
Italie, il faut être beau. En Allemagne, il faut être riche. En France
seulement, il faut avoir de l'esprit; mon cher Adolphe en est la preuve.
--Je regrette moins de n'être point Française, car mon culte pour
l'esprit ne saurait aller si loin.
En ce moment Chénier interrompit sa conversation pour demander à madame
Talma si elle ne consentirait pas à venir le lendemain soir à la reprise
de _Charles IX_.
--Pour applaudir mon infidèle? En vérité, c'est me supposer trop
d'héroïsme, répondit-elle.
--Est-ce qu'une femme de votre supériorité prend garde à ces choses-là?
N'êtes-vous pas ce que Talma honore le plus?
--Je le crois, mais pour me contenter de son estime, il aurait fallu ne
pas avoir eu mieux, et quand je le vois sublime et accablé sous le poids
des applaudissements que son talent excite, je rentre chez moi fort
triste. C'est une faiblesse qui va très-mal, j'en conviens, avec ce
caractère de _Romaine_ qu'il vous plaît de m'accorder; mais les Romaines
aussi étaient jalouses.
--Quand la rivale en valait la peine, dit Riouffe, en pensant flatter
madame Talma, par cette réflexion dédaigneuse.
--Elles en valent toujours la peine, reprit celle-ci; qu'importe
leurs qualités, leurs agréments, elles les ont tous, puisqu'elles sont
préférées. Au reste, je suis juste, et comme je veux que madame Mansley
ne prenne pas de moi une idée ridicule, je vous dirai qu'en épousant un
homme beau, célèbre, et beaucoup plus jeune que moi, je ne me suis
pas fait d'illusion sur le sort qui m'attendait, mais j'espérais
qu'il s'accomplirait moins vite, et que je le supporterais plus
courageusement; il en est de l'infidélité comme de la mort: plus on la
prévoit, plus elle est cruelle.
M. de Rheinfeld, touché du sentiment douloureux qu'exprimait alors le
visage de madame Talma, s'empressa de ramener la conversation sur les
intérêts politiques.
L'arrivée de la marquise de Condorcet n'en changea pas le sujet. Elle
mêla son avis aux questions les plus graves, et fut écoutée par Ellénore
avec toute l'attention qu'on prête aux personnes célèbres.
Madame de Condorcet l'était à plus d'un titre. Sa beauté, plus sévère
qu'attrayante, l'avait fait surnommer par Chénier la _Junon_ des
philosophes; et le talent de son mari, les opinions républicaines dont
il avait péri victime, le noble courage qui l'avait porté à se livrer
aux terroristes plutôt que d'exposer à leur fureur la personne qui lui
avait donné asile, rejetait sur sa veuve un extrême intérêt.
Les malheurs historiques qui ont eu un grand retentissement dans la
société restent souvent plus vifs dans la mémoire des indifférents que
dans celle des familles qui les ont longtemps pleurés. Cela est facile à
expliquer. Il faut mourir ou se distraire momentanément de ses regrets,
lorsqu'ils sont de nature à dévorer la vie. Leur part est encore assez
grande dans la solitude des jours et dans l'insomnie des nuits. On ne
les porte dans le monde qu'à la condition de ne les pas montrer.
Mais l'indifférent aux yeux duquel vous n'avez de prix que par votre
désespoir, ne vous pardonne pas de l'avoir laissé amortir par le temps,
et vous fait un crime de vos efforts à le lui cacher.
Ellénore commit cette injustice, et tout au souvenir du séjour de M. de
Condorcet dans les carrières, où il avait souffert la faim; de ce petit
livre latin qui avait été le délateur du marquis, de son courage à se
laisser mourir d'inanition pour se soustraire à l'échafaud; Ellénore
s'étonnait que sa veuve pût parler d'autre chose.
Cependant la belle Sophie de Condorcet avait un air imposant qui allait
fort bien à son nom et à ses malheurs. Son sérieux lui tenait lieu
de tristesse; et ses amis seuls savaient que sa gravité n'était pas
invincible.
--Puisque vous venez ici en solliciteuse, dit à part madame Talma à
Ellénore, il faut vous résigner à être un peu coquette, c'est l'unique
moyen d'attendrir nos farouches républicains. Chénier, par exemple, vous
saurait gré d'un petit mot sur sa dernière tragédie.
--Sur _Timoléon_, répondit Ellénore, je croyais que c'était lui rendre
service que de n'en rien dire.
--Il ne tient pas à ces sortes de délicatesse, reprit en souriant madame
Talma. Vantez-le, n'importe comment. C'est l'homme du monde le plus
sensible à l'éloge, surtout lorsqu'il sort d'une jolie bouche.
--Je ne saurais; il a l'air trop dédaigneux.
--Ah! si vous en êtes encore à croire aux airs, vous ne parviendrez à
rien de ce que vous voulez. Apprenez donc, ma chère enfant, qu'on se
donne toujours l'air du caractère le plus opposé au sien; par exemple,
Chénier, qui affecte des principes antimonarchiques, et nous écrit des
odes spartiates, est marquis dans l'âme; il fait faire antichambre chez
lui aux _sans-culottes_, comme les courtisans faisaient antichambre chez
le prince de Rohan. C'est toujours les mêmes souplesses d'une part, les
mêmes airs protecteurs de l'autre. Les révolutions déplacent les
choses et les gens, mais ne les changent pas de nature. Chénier est
né aristocrate; la peur des cachots et de la guillotine l'a fait
républicain. N'allez pas en rien conclure contre sa bravoure. Il a
prouvé, dans plus d'une circonstance, qu'il savait porter l'épée d'un
gentilhomme; mais on en a vu d'aussi braves que lui fléchir devant
l'échafaud: il n'y a que nous autres femmes qui n'y prenions pas garde.
C'est qu'il menaçait d'ordinaire ceux que nous aimions plus que la vie.
Vous êtes là pour le prouver, car le moment de votre arrivée ici fut
bien mal choisi; mais votre courage a été récompensé: ne vous en
faites pas un droit pour commettre la moindre imprudence. La chute de
Robespierre n'a pas entraîné celle de tous ses amis, et ce qu'il en
reste est sans pitié pour les partisans de l'ancien régime. On sait que
vous en recevez plusieurs. Eh bien, dans leur intérêt même, faites-vous
des amis parmi les nôtres. Il y en a de dignes d'une préférence.
--Je n'en doute pas, reprit Ellénore, puisqu'ils sont honorés de
la vôtre; mais vous me permettrez, madame, de m'en tenir à votre
protection.
En disant ces mots, Ellénore se retira.