-- Quelle heure est-il? Déjà onze heures! Tu vois! Il va venir.
Donne-moi l'eau de Cologne, et la serviette-éponge. Donne-moi
aussi le petit flacon de violette. Et quand je dis de violette...
Il n'y a plus de vraie odeur de violette. Ils la font avec de
l'iris. Et encore, la font-ils avec de l'iris? Mais tu t'en
moques, toi, Minet-Chéri, tu n'aimes pas l'essence de violette.
Qu'ont donc nos filles, à ne plus aimer l'essence de violette?
«Autrefois, une femme vraiment distinguée ne se parfumait qu'à la
violette. Ce parfum dont tu t'inondes n'est pas une odeur
convenable. Il te sert à donner le change. Oui, oui, à donner le
change! Tes cheveux courts, le bleu que tu mets à tes yeux, ces
excentricités que tu te permets sur la scène, tout ça, c'est
comme ton parfum, pour donner le change; mais oui, pour que les
gens croient que tu es une personne originale et affranchie de
tous les préjugés... Pauvre Minet-Chéri! Moi, je ne donne pas
dans le panneau... Défais mes deux misérables petites nattes, je
les ai bien serrées hier soir pour être ondulée ce matin. Sais-tu
à quoi je ressemble? À un poète sans talent, âgé et dans le
besoin. On a bien du mal à conserver les caractéristiques d'un
sexe, passé un certain âge. Deux choses me désolent, dans ma
déchéance: ne plus pouvoir laver moi-même ma petite casserole
bleue à bouillir le lait, et regarder ma main sur le drap. Tu
comprendras plus tard que jusqu'à la tombe on oublie, à tout
instant, la vieillesse.
«La maladie même ne vous contraint pas à cette mémoire-là. Je me
dis, à chaque heure: «J'ai mal dans le dos. J'ai mal affreusement
à la nuque. Je n'ai pas faim. La digitale m'enivre et me donne la
nausée! Je vais mourir, ce soir, demain, n'importe...» Mais je ne
pense pas toujours au changement que m'a apporté l'âge. Et c'est
en regardant ma main que je mesure ce changement. Je suis tout
étonnée de ne pas trouver, sous mes yeux, ma petite main de vingt
ans... Chut! Tais-toi un peu que j'écoute, on chante... Ah! c'est
l'enterrement de la vieille madame Loeuvrier. Quelle chance, on
l'enterre enfin! Mais non, je ne suis pas féroce! Je dis «quelle
chance!» parce qu'elle n'embêtera plus sa pauvre idiote de fille,
qui a cinquante-cinq ans et qui n'a jamais osé se marier par peur
de sa mère. Ah! les parents! Je dis «quelle chance!» quelle
chance qu'il y ait une vieille dame de moins dur la terre...
«Non, décidément, je ne m'habitue pas à la vieillesse, pas plus à
la mienne qu'à celle des autres. Et comme j'ai soixante et onze
ans, il vaut mieux que j'y renonce, je ne m'y habituerai jamais.
Sois gentille, Minet-Chéri, pousse mon lit près de la fenêtre,
que je voie passer la vieille Mme Loeuvrier. J'adore voir passer
les enterrements, on y apprend toujours quelque chose. Que de
monde! C'est à cause du beau temps. Ça leur fait une jolie
promenade. S'il pleuvait, elle aurait eu trois chats pour
l'accompagner, et M. Miroux ne mouillerait pas cette belle chape
noir et argent. Et tant de fleurs! ah! les vandales! tout le
rosier soufre du jardin Loeuvrier y a péri. Pour une si vieille
dame, ce massacre de jeunes fleurs...
«Et regarde, regarde la grande idiote de fille, j'en étais sûre,
elle pleure toutes les larmes de son corps. Mais oui, c'est
logique: elle a perdu son bourreau, son tourment, le toxique
quotidien dont la privation va peut-être la tuer. Derrière elle,
c'est ce que j'appelle les gueules d'héritiers. Oh! ces figures!
Il y a des jours où je me félicite de ne pas vous laisser un sou.
L'idée que je pourrais être suivie jusqu'à ma demeure dernière
par un gars roux comme celui-là, le neveu, tu vois, celui qui ne
va plus penser qu'à la mort de la fille... brrr!...
«Vous autres, au moins, je vous connais, vous me regretterez. À
qui écriras-tu deux fois par semaine, mon pauvre Minet-Chéri? Et
toi, ce n'est rien encore, tu t'es évadée, tu as fait ton nid
loin de moi. Mais ton frère aîné, quand il sera forcé de passer
raide devant ma petite maison en rentrant de ses tournées, qu'il
n'y trouvera plus son verre de sirop de groseille et la rose
qu'il emporte entre ses dents? Oui, oui, tu m'aimes, mais tu es
une fille, une bête femelle, ma pareille et ma rivale. Lui, j'ai
toujours été sans rivale dans son coeur. Suis-je bien coiffée?
Non, pas de bonnet, rien que ma pointe de dentelle espagnole, il
va venir. Toute cette foule noire a levé la poussière, je respire
mal.
«Il est près de midi, n'est-ce pas? Si on ne l'a pas détourné en
route, ton frère doit être à moins d'une lieue d'ici. Ouvre à la
chatte, elle sait aussi que midi approche. Tous les jours, elle a
peur, après sa promenade matinale, de me retrouver guérie. Dormir
sur mon lit, la nuit et le jour, quelle vie de Cocagne pour
elle!... Ton frère devait aller ce matin à Arnedon, à
Coulefeuilles, et revenir par Saint-André. Je n'oublie jamais ses
itinéraires. Je le suis, tu comprends. À Arnedon, il soigne le
petit de la belle Arthémise. Ces enfants de filles, ils souffrent
du corset de leurs mères, qui cachent et écrasent leur petit sous
un busc. Hélas, ce n'est pourtant pas un si outrageant spectacle,
qu'une belle fille impénitente avec son ventre tout chargé...
«Écoute, écoute... C'est la voiture en haut de la côte! Minet-
Chéri, ne dis pas à ton frère que j'ai eu trois crises cette
nuit. D'abord, je te le défends. Et si tu ne le lui dis pas, je
te donnerai le bracelet avec les trois turquoises... Tu
m'ennuies, avec tes raisons. Il s'agit bien d'honnêteté! D'abord,
je sais mieux que toi ce que c'est que l'honnêteté. Mais, à mon
âge, il n'y a plus qu'une vertu: ne pas faire de peine. Vite, le
second oreiller dans mon dos, que je me tienne droite à son
entrée. Les deux roses, là, dans le verre... Ça ne sent pas la
vieille femme enfermée, ici? Je suis rouge? Il va me trouver
moins bien qu'hier, je n'aurais pas dû parler si longtemps, c'est
vrai... Tire un peu la persienne, et puis écoute, Minet-Chéri,
prête-moi ta houppe à poudre...