Quand je me retrouvai dans la rue, le lendemain matin, vers dix heures,
il me sembla que des années venaient de passer sur moi. J’allais subir
une rude épreuve; pourtant je ne songeais pas à m’y soustraire. La honte
avait pu m’inspirer l’idée d’écrire à Philippe, de fuir sans l’avoir
revu--mais je n’étais pas honteuse de ce que je devais dire à François.
Je voulais seulement l’aider à comprendre, être près de lui pour lui
adoucir un peu l’âpreté du devoir, pour qu’il ne fût pas seul à porter
un fardeau trop lourd. Et je m’effrayais de me trouver si faible.
Le temps était merveilleux: cette fin de mars avait la mollesse de l’été
avec la fraîcheur du printemps. L’air matinal sentait bon; derrière les
grilles du Luxembourg, tout était gaîté, soleil et gazouillements;
par-dessus le haut mur des Carmes, les arbres montraient leurs bourgeons
roux gonflés de sève. Je marchais parmi cette joie sans qu’elle pût me
pénétrer. Rue de Chanaleilles, dans le grand jardin, un merle
chantait--comme le jour de mes fiançailles avec Philippe... Oui, j’avais
suivi ce même trottoir, longé ces mêmes maisons, pour gagner la grande
cour, le vieil escalier; tante Lydie m’attendait avec papa--émue de quel
sentiment complexe, je le comprenais maintenant... Aujourd’hui tante
Lydie n’était plus là; ce n’était pas elle--ce n’était pas un fiancé que
je venais chercher... Un instant, je fus frappée de ma présence insolite
dans ce logis où, désormais, François vivait seul... Mais pouvais-je me
laisser arrêter par une pareille misère?...
«Je voudrais parler à Monsieur François...»
Perrine ne parut ni surprise, ni choquée; son âme simple de brave fille
s’émut seulement de me voir enveloppée de ce crêpe qui symbolisait notre
deuil à tous. Elle soupira et, la mine contrite, me conduisit à travers
le salon jusqu’à la chambre de tante Lydie.
«Monsieur, dit-elle en ouvrant la porte, c’est madame Philippe.»
Elle m’appelait souvent ainsi, dans son langage de vieille servante
familière. Cette fois, ce nom me parut sortir de la bouche même du
destin. C’était bien «madame Philippe», en effet, qui entrait--et
personne d’autre.
François se tenait assis devant le bureau de sa mère, classant des
lettres, rangeant de menus objets. En me voyant, il se leva.
«Oh! dit-il à voix basse, vous êtes venue vous-même... déjà!... Alors...
c’est non, n’est-ce pas?»
Il était d’une pâleur mortelle; pourtant je compris que je n’avais plus
devant moi le pauvre être désemparé de la veille, mais un homme qui
pouvait souffrir--et qui s’y attendait. Je joignis les mains dans un
geste instinctif de supplication.
«C’est impossible, François... impossible!... Je n’aurais pas dû vous
promettre... ce serait une infamie; Philippe serait trop malheureux...
Et il le mérite si peu! Il est si bon--si bon et si confiant!... Malgré
tout ce que vous pouvez croire, il n’est pas préparé... il ne s’attend
pas... C’est vrai que je n’ai pas été très gentille avec lui, ces
derniers temps... pourtant il... il m’aime toujours, il croit en moi...
il ne soupçonne rien de grave... Et moi!... C’est déjà trop de vous
avoir écouté... Ce que vous me demandiez--lui dire brutalement... ou
bien partir, l’abandonner... ce serait trop cruel, trop injuste... je ne
peux pas--je vous assure que je ne peux pas... Et puis, il y a papa...
Il ne se doute de rien; il aime Philippe comme un fils. Ce serait un tel
coup pour lui, si, vous saviez!... Et il faudrait le quitter, lui
aussi... il n’a plus que moi, il n’est plus jeune... J’aurais dû
comprendre cela tout de suite, vous dire non... ne pas vous laisser
croire...»
François secoua tristement la tête.
«Je n’y croyais pas... Non--même quand je vous parlais, même quand vous
m’avez promis d’essayer, je n’y croyais pas, parce que, voyez-vous, je
sentais bien que c’était mal--très mal... Je le sentais confusément...
je ne pouvais plus penser: cette journée atroce, cette longue
insomnie... j’étais fou, j’avais la fièvre... Mais cette nuit, j’ai
dormi--oui, comme une masse, comme une brute... Et quand je me suis
réveillé, seul ici pour la première fois... quand je suis entré dans
cette chambre...»
Il promena autour de lui un regard désolé.
«Car il y a quelqu’un dont vous ne me parlez pas, Geneviève... Pour la
laisser mourir tranquille, je lui avais menti... c’était presque un
serment, mon mensonge... Vous y avez pensé aussi, n’est-ce pas?»
Une fois de plus, nous nous étions compris.
«Oui, dis-je; j’y ai pensé... Et vous savez bien que vous n’auriez
jamais songé à me proposer une pareille chose, si... si elle était
encore là...»
Il frissonna et, sourdement...
«Non, c’est vrai... c’est horrible... c’est comme si j’avais voulu
profiter de sa mort... Et pourtant, malgré tout... si vous aviez été
moins loyale, moins bonne... si vous vous étiez décidée à parler, à
rompre... j’aurais été assez lâche, je crois, pour accepter le fait
accompli... Les hommes sont ainsi, Geneviève.»
Sa voix s’était troublée. Devais-je donc être plus forte que lui?
«Mais, repris-je avec angoisse, cette vie dont vous parliez n’était pas
possible... Songez donc à tout ce qu’il aurait fallu détruire autour de
nous... Moi, je ne peux pas vous expliquer... Faire du mal à Philippe...
il m’aurait semblé que nous nous mettions à deux pour frapper un
enfant... Nous nous serions fait l’effet de deux complices... nous
n’aurions pas été heureux...»
Il m’écoutait, les yeux fixés, là-bas, au fond de la chambre, sur le lit
de sa mère--vide de ce vide muet et glacé des choses mortes.
«Non, peut-être, dit-il lentement; pas _très_ heureux...»
Et je sentis dans son accent un regret si poignant de cette ombre de
bonheur--comparée à ce qui lui restait--que des larmes me brûlèrent les
paupières.
«D’ailleurs, poursuivit-il d’un ton morne, à quoi bon parler de ces
choses... puisque j’étais sûr d’avance que vous y renonceriez de
vous-même... que vous ne pourriez même pas essayer de faire le mal...»
Je n’avais pas le droit de me laisser juger ainsi.
«François, murmurai-je humblement, vous me croyez meilleure que je ne
suis... j’ai essayé. Je voulais m’en aller aujourd’hui même, me réfugier
chez papa... et j’ai écrit une lettre pour Philippe... Je l’ai déchirée,
mais je l’avais écrite... une lettre si dure, si méchante!...»
Un grand choc le secoua: il vint à moi, passionnément.
«Vous avez fait cela... vous!... Oh! vous ne deviez pas... vous aviez
tort... mais... c’est trop doux... trop doux et trop amer de penser que,
pour moi... Chère petite... chère petite...»
Sur son visage bouleversé, une sorte de joie luttait avec la honte.
«Je suis bien coupable, Geneviève: j’aurais dû avoir le courage de
disparaître de votre vie sans rien dire... Vous ne pourrez plus penser à
moi sans remords, et moi je ne me pardonnerai jamais...»
Je m’étais assise, accablée par une immense lassitude. Il me contempla
avec douleur.
«Comme vous êtes pâle! Quelle pauvre petite figure malheureuse... Dire
que c’est moi qui suis cause que vous souffrez... moi qui aurais voulu
vous épargner jusqu’à l’apparence d’un chagrin... Oh! je ne peux pas...
je ne peux pas supporter cela... Je partirai; je dois partir... Ç’avait
été ma première pensée, quand je me suis trouvé seul... j’avais tout
combiné, avant cet accès de démence... Et depuis ce matin...»
De nouveau, son regard parcourut les objets familiers qui l’entouraient;
il revint au bureau, feuilleta une liasse de papiers jaunis.
«Voyez, je prenais congé du passé... je remuais de vieux souvenirs...
toute une correspondance échangée entre mes parents... Ah! ils se sont
bien profondément aimés!... Mon père est mort jeune, mais je ne le
plains pas... On donnerait vingt ans de sa vie pour recevoir de
pareilles lettres...»
Un moment il rêva, sans paraître se rappeler ma présence. Une peine
sourde, immense, montait en moi.
«Vous voulez partir, François?...»
Ma voix s’éleva comme une plainte. Et cependant, je savais bien que ce
départ était la seule solution possible... Il se retourna vers moi.
«Oui, dit-il résolument... tout de suite, demain--pour Guéthary,
d’abord, où j’ai quelques affaires à terminer--puis, je pense, pour
Saïgon... Les congés de Pâques vont me permettre de régler ma situation
au Collège de France et d’écrire au Ministère qu’on veuille bien me
considérer comme candidat à la direction de la nouvelle École... On m’a
répété cent fois que je n’avais pas de concurrent sérieux, que ma
nomination était toute prête... J’espère qu’on m’enverra le plus tôt
possible à mon poste...»
Maintenant il semblait possédé d’une hâte fiévreuse d’être là-bas--dans
cet affreux pays. Je l’interrogeai craintivement.
«Saïgon?... Mais vous disiez que c’était malsain...
--Malsain... pour vous...
--Oh!...» fis-je avec effroi. Il comprit ma pensée: une douceur triste
passa dans ses yeux.
«Rassurez-vous... ce n’est pas la mort que je vais chercher... Je n’ai
jamais vécu longtemps de suite à Saïgon même, mais je suis plus habitué
qu’un autre à ce genre de climat... C’est la seule chance qui me reste
d’être bon à quelque chose... Je travaillerai; les jeunes gens
m’aimeront bien, peut-être... Et puis, je reviendrai quelquefois en
France, tous les trois ou quatre ans. Seulement... je ne vous verrai
pas... Il vaudra mieux que je ne vous voie pas... au moins pas avant
longtemps, plus tard... quand nous serons très vieux...
--Ah! m’écriai-je, je voudrais être vieille... bien vieille... tout de
suite... et que vous ne partiez pas!...»
La tête rejetée contre le dossier de mon fauteuil, je pleurais
doucement, sans bruit--en me cachant un peu. Il m’avait vue, pourtant;
je le sentais là, derrière moi--penché près de mon oreille.
«Geneviève, suppliait-il, soyez bonne... songez que c’est mon devoir...
qu’il le faut, absolument... Ne m’enlevez pas le peu de force qui me
reste... laissez-moi croire que je n’ai pas troublé votre vie pour
toujours... que vous pouvez encore être tranquille, heureuse. Avec cette
pensée-là, voyez-vous... et le souvenir de ce que vous m’avez dit... de
ce que vous avez voulu faire pour moi... il me semble que je ne serais
pas trop malheureux... Mais quand je vous vois pleurer... c’est si
cruel!... et je ne sais plus, alors... je ne sais plus...»
Oh! cette voix triste, tendre... ces paroles navrantes! J’étais venue le
consoler, et je le désespérais, lui qui allait partir si loin, pour si
longtemps--et qui ne recevrait jamais de ces belles lettres d’amour pour
lesquelles il aurait sacrifié vingt ans d’existence... D’un grand
effort, je renfonçai mes larmes.
«Pardonnez-moi, François... je ne peux pas m’empêcher... maintenant...
Mais je comprends tout ce que vous faites pour moi, pour mon repos...
combien vous êtes bon... et je vous promets de ne pas rendre votre
sacrifice inutile... de tâcher... d’essayer...»
Ma voix se perdit dans un murmure confus. C’était tout l’héroïsme dont
j’étais capable. Il le comprit, sans doute, car il se détourna, fit
quelques pas, revint à moi d’un air inquiet.
«Et maintenant... Oh! je souffre de vous dire cela... mais le monde est
si méchant!... maintenant... il faut nous séparer... J’ai des amis; on
peut venir à cause de mon deuil... Je ne veux pas qu’on vous trouve
ici... chez moi, Geneviève.»
D’un mouvement brusque, je m’étais levée, rougissant malgré mon
angoisse--je lui tendais les deux mains. Doucement, sans les presser, il
les enferma dans les siennes; puis, m’attirant tout près de lui, il
inclina vers moi son visage où je lisais une tendresse infinie.
«Et pourtant, vous le savez bien, vous, n’est-ce pas, que vous êtes en
sûreté avec moi?... Écoutez... il y a une phrase que je vous ai entendue
dire, une fois, à propos de je ne sais quel roman: «Je ne comprends pas
comment une femme qui a reçu un baiser d’un autre homme peut reparaître
devant son mari...» Vous étiez devenue toute rouge, d’avoir osé
articuler cela... rouge comme maintenant... chère petite âme candide...
Eh bien... moi non plus, Geneviève, je ne le comprends pas. Mais vous
voulez bien... ce n’est pas mal, de vous regarder encore un peu...
longtemps... pour la dernière fois...»
Gravement, sans oser remuer, sans pouvoir parler, je le regardais
moi-même--je sentais ma douleur grandir, grandir tellement qu’elle
semblait s’élever très haut, planer au-dessus de nous... Je vis ses yeux
se voiler, ses lèvres frémir.
«Pour la dernière fois... oh! que c’est dur, mon enfant chérie... Je
devrais vous dire de ne plus penser à moi... mais c’est trop... Vous ne
m’oublierez pas... pas tout à fait, dites... quand vous ne me verrez
plus?...»
Je demeurai muette--incapable de prononcer une syllabe. Il luttait pour
ne pas me donner encore une fois le spectacle de sa détresse.
«Non... non... je ne veux pas être égoïste et lâche comme hier...
j’aurai du courage... j’en ai en ce moment, je vous assure... Pourtant,
si vous voulez ne pas garder de moi un souvenir trop lamentable... il
faut partir... maintenant... pendant que je peux encore vous sourire...»
Quel sourire!... C’est ainsi que je le revois toujours--debout devant
moi, avec ses yeux pleins d’amour dans sa figure pâle, et sa bouche
tremblante qui souriait pour ne pas pleurer...