Octobre 1907.
Mes souvenirs me font mal--ils me font peur. Je craignais d’oublier, et
voilà que je viens de revivre les moindres détails de ma vie avec une
intensité qui m’épouvante. Ma mémoire est trop fidèle. Parmi ces
feuilles mortes que je croyais ramasser, j’ai trouvé des branches
vivaces--des rameaux couverts d’épines dont les pointes aiguës me
blessent et me déchirent. Dois-je les laisser retomber? Il me semble au
contraire que je voudrais les serrer dans mes mains, pour me sentir
souffrir encore...
Après l’adieu de François, je ne sais plus bien... Pourtant, je me
rappelle distinctement le retour de Philippe.
Il revient le surlendemain; il m’a écrit, comme papa le prévoyait, que
tout allait bien--qu’il avait pu, cette fois, s’entendre avec Mauroy
pour donner satisfaction aux ouvriers... Je l’attends--je sais ce que je
peux lui dire, et ce que je lui cacherai toujours; ces deux journées de
lutte contre moi-même m’ont vieillie et mûrie--et puis, j’ai promis à
François que son sacrifice ne serait pas inutile. Pour cela, je dois me
résigner--non à mentir, mais à ne pas laisser voir le fond de mon âme.
Philippe ne soupçonnera jamais ce que j’ai voulu faire; pour qu’il vive
en paix, je garderai ce secret qui m’étouffe. Ce sera ma punition--et
non la moins dure.
Philippe est là. Qu’il me paraît jeune--comme ses yeux sont clairs! Il
est mon aîné de quatre ans, mais j’ai vécu plus que lui, maintenant...
Nous sommes assis tous les deux dans son bureau; il m’a raconté ses
efforts, la mauvaise volonté de Mauroy; il avoue que le caractère de son
associé est quelquefois difficile--j’essaie de l’écouter avec intérêt.
Au milieu de tout cela, je devine dans son esprit, je vois dans son
regard une inquiétude--je sens venir un nom que je redoute et qu’il
faudra pourtant bien prononcer... Enfin il parle.
«Demain, je passerai prendre des nouvelles de François... Il semblait si
énervé, si souffrant... l’autre jour... quand je vous ai quittés... Je
crains qu’il n’ait de la peine à reprendre le dessus...»
Il est bon, comme toujours. Et puis, il ruse, inconsciemment--pour
savoir. Mais j’ai pesé d’avance tous mes mots.
«Si tu allais le voir, tu ne le trouverais pas: il doit être depuis hier
à Guéthary. Je l’ai revu... il était plus calme... Il compte rester
là-bas une quinzaine de jours... puis il partira pour Saïgon...
--Pour Saïgon? fait vivement Philippe. Il recommence à voyager? Il doit
séjourner longtemps?...
--Oh! oui... plusieurs années... Il s’est décidé à accepter ce poste de
directeur d’École qu’on lui offrait: tu sais bien que, s’il avait refusé
d’abord, c’était uniquement à cause de sa mère.
--C’est vrai... il me l’avait dit...» murmure Philippe. Il paraît agité,
heureux--sans oser l’avouer. Je lis dans sa pensée comme dans un clair
miroir. Et soudain, le miroir se ternit d’une buée légère.
--Tu l’as revu?... Où cela?... Ici?...
--Non: rue Barbet-de-Jouy...»
Cette fois, Philippe me regarde d’un air troublé.
«Ah! tu es allée... chez lui...
--Oui, dis-je simplement. Et j’ajoute: Je l’ai trouvé dans la chambre de
sa mère, où il rangeait des papiers...»
Un silence. Philippe a rougi: ma réponse l’a touché, au point le plus
sensible de son brave cœur--il comprend tout ce que son soupçon
inexprimé a d’offensant pour moi. Je l’observe; assis dans son fauteuil
à dossier de cuir, il contemple distraitement son bel encrier, sa main
joue avec la petite pelle d’ivoire qu’il remue dans la poudre bleue...
C’est là, à cette même place, qu’il aurait trouvé ma lettre... Un grand
remords me saisit, et aussi une joie de lui avoir évité cette peine
atroce. Doucement, je viens derrière lui, je l’embrasse sur le front.
Alors il se retourne, il me prend la tête, il plonge ses yeux dans les
miens, sans que je les baisse. Et il me rend mon baiser, tendrement,
avec confiance... Qu’il y ait eu entre son cousin et moi un sentiment
involontaire, une sympathie intellectuelle un peu trop vive--cela, il le
croit--cela seulement: il s’y résigne, quoiqu’il en souffre. Mais il
sait, il voit que ma conscience me permet de le regarder en face. Et
puis, enfin, François s’en va. Son nom ne sera plus jamais prononcé...
Si, pourtant. Quelques semaines plus tard. Furtivement, pendant tout ce
temps, j’ai guetté l’annonce d’une nomination officielle que
j’attends--pour ne pas rester ainsi dans l’inconnu... La nouvelle a dû
m’échapper, malgré tout. Un soir, Philippe rentre avec une figure
contrainte, émue--rien qu’à le voir, j’ai deviné...
«Je viens de recevoir la visite de François, dit-il, du ton le plus
naturel qu’il peut. Il m’a fait ses adieux... on lui demande de partir,
précipitamment... plus tôt qu’il ne pensait... et il craint de ne
pouvoir venir ici comme il en avait l’intention.»
Pas un mot de plus. Je comprends tout ce que cette démarche a dû coûter
à François; je comprends aussi que pour moi, pour lui--pour notre
honneur à tous les deux--il _devait_ mettre encore une fois sa main dans
celle de Philippe. Et maintenant, c’est bien fini, je pense... Il me
semble que je tombe dans un trou noir... Mais je veux être brave--brave
comme lui.
La vie reprend, lente et tranquille. Pour échapper à l’inaction--au
rêve, je me suis décidée à penser aux autres: j’essaye de faire un peu
de bien--pas comme mes vieilles tantes, ni comme «ces dames» de
l’orphelinat de Lille--mais à ma façon, toute seule. J’ai commencé assez
froidement, dans l’espérance égoïste de me fuir moi-même; puis j’y
prends goût: les pauvres ne me font plus peur--j’apprends à leur parler;
je leur consacre une assez grande partie de mon temps. L’autre part, je
la donne à Thérèse. Je sais qu’elle a tout deviné: elle ne m’a pas parlé
du départ de François, mais j’ai senti en elle une recrudescence
d’affection qui me fait chaud à l’âme. Les enfants m’appellent «tante
Geneviève»--je les aime presque autant, je crois, que s’ils étaient à
moi.
Philippe est redevenu vivant et joyeux; ses seuls ennuis lui viennent de
l’usine, où Mauroy continue soigneusement à entretenir le «mauvais
esprit» dont gémit mon mari. Mais j’ai renoncé aux discussions sur ce
point, et nous n’avons plus aucun sujet de querelles. Je joue du
Mozart--Philippe l’admet--je chante du Gounod, et j’ouvre bien rarement
les partitions de Wagner--surtout celle de _Tristan_. Papa a pris sa
retraite. Il ne vieillit pas et continue à battre Philippe aux échecs
tous les mercredis soirs.
De Cochinchine, rien--pas un signe, pas un mot. C’est le silence absolu.
Philippe ne fait aucune réflexion à ce sujet. Lui non plus n’écrit
jamais à son cousin. Cette affection fraternelle s’est rompue, sans
secousse--au moins apparente. C’est peut-être un bien. Pourtant, il y a
toujours, dormant au plus profond de mon cœur, une souffrance vague, un
désir fou de savoir, et cette nostalgie de l’être aimé qui va en
croissant, au lieu de diminuer... Trois ans, quatre ans--déjà. J’ai
trente et un ans; j’ai maigri, pâli--je ne suis plus tout à fait «la
jolie petite madame Noizelles...» Mais je m’en soucie peu.
Et un soir--oh! pourrai-je écrire cela?... Un soir, nous sommes tous les
deux, Philippe et moi, dans le salon. Un soir de juin. Il fait encore
grand jour; la fenêtre est ouverte. Je suis assise au piano, promenant
vaguement mes doigts sur les touches; je regarde Philippe qui lit son
journal en fumant. Tout à coup je le vois tressaillir; je l’entends
pousser un cri étouffé. Le papier lui échappe des mains. Je me lève
brusquement, envahie par une peur étrange.
«Qu’est-ce que c’est?» dis-je.
Déjà Philippe a ressaisi la feuille que j’allais prendre. Il la tient
ferme, pliée--ses yeux sont singuliers.
«C’est... c’est... une mauvaise nouvelle... Attends; ne lis pas...»
Tout mon sang se glace.
--Une nouvelle... d’où?...
--De Saïgon...» balbutie Philippe. Et il lâche le journal--ou je le lui
arrache des mains. D’abord je ne vois rien. Tout est trouble. Et puis
là--dans le coin, en bas, à droite--quelques lignes:
«Nous avons le regret d’apprendre la mort presque subite de M. François
Chardin, directeur de l’École Indo-Chinoise, décédé à Saïgon, des suites
d’un accès de fièvre pernicieuse. Monsieur Chardin n’avait pas encore
quarante-deux-ans; depuis la fondation de notre jeune École, il la
dirigeait avec une grande compétence et un dévoûment à toute épreuve. La
science française perd en lui un de ses plus distingués représentants.»
Les mots--les mots effrayants sont là--bien nets, cette fois. Je les
relis--je m’assieds. Je les relis encore... Suis-je folle? Non. Je sens
le regard de Philippe fixé sur moi. Mes mains sont froides, ma gorge
serrée; mais ma tête est solide... Il s’est trouvé mal, lui, autrefois,
en apprenant que j’avais failli mourir... Moi, je sais qu’il est mort,
et je ne m’évanouis pas... Seulement je vois ses yeux, son pauvre
sourire héroïque--j’entends sa voix... «Ce n’est pas la mort que je vais
chercher... Nous nous reverrons plus tard, quand nous serons très
vieux...» Oh! François, mon ami!... vous qui m’aimiez tant--et que
j’aime toujours--vous ne serez jamais vieux... et je ne vous reverrai
plus...
Maintenant je pleure--avec la sensation horrible de ne pas
oser--d’étouffer, de broyer la douleur affreuse qui me tord le cœur. Il
ne faut pas... il ne faut pas... maintenant... Quel silence! Je relève
la tête: Philippe est pâle, tremblant, comme pétrifié. Mais sur ses
joues, je vois deux grosses larmes... Et il me dit, tout bas, presque
humblement.
«Moi aussi... je l’aimais bien...»
Pauvre Philippe!
Je suis malade--très malade, d’une bienheureuse grippe qui n’a aucun
rapport apparent avec les peines morales, mais qui est suivie d’une
grande dépression nerveuse. Le docteur Garnier parle de neurasthénie et
m’envoie dans la montagne--seule--s’il savait ce que la solitude est
devenue pour moi!... Philippe ne peut pas--ne veut pas m’accompagner. Il
n’est plus jaloux--est-on jaloux d’un mort?--mais il comprend qu’en ce
moment nous serions malheureux l’un par l’autre. Alors, Thérèse, qui ne
se sépare jamais de ses enfants, m’amène Jacques, tout grandelet, un peu
anémié par une croissance subite.
«Si j’osais, dit-elle, je vous demanderais de le prendre avec vous...
cela lui ferait tant de bien!...»
Ils sont tous très bons pour moi... Je pars avec mon cher petit Jacques,
mon compagnon fidèle et tendre... Et je reviens guérie--de corps, sinon
d’âme. Et la vie recommence encore...
A quoi bon continuer? Voilà neuf ans de ces heures cruelles... Tout
s’adoucit. On ne peut plus être heureux, mais on se laisse reprendre par
l’existence quotidienne, monotone, banale--consolante, pourtant. J’ai
cru m’enlizer dans cette torpeur. Philippe absent, parti en Amérique
pour plusieurs mois, en quête de nouveaux capitaux--l’usine périclitait,
et il a dû finir par se séparer de Mauroy--j’ai cru pouvoir évoquer sans
danger le passé, pendant que j’étais seule avec moi-même, et j’ai écrit
ces pages--ces pages que mon mari ne pourrait pas lire...
Il me semble que j’ai eu tort--il me semble que c’est mal. Cette paix
que je cherche--non pas tant pour moi que pour l’homme excellent dont
l’affection m’entoure depuis vingt ans, dont la délicatesse a respecté
mes souffrances les plus secrètes--cette paix, ce n’est pas ainsi que je
l’obtiendrai...
Allons, un peu de courage!... Je suis assise près de la cheminée, mon
manuscrit sur les genoux; la flamme monte, danse--m’invite et me
fascine... Encore un regard à ces lignes sorties de mon cœur, encore un
adieu à mon cher souvenir--à mon cher remords. Et puis--au feu, mes
douleurs; au feu, mes tendresses: puisque les feuilles desséchées
s’obstinent à ne pas vouloir mourir tout à fait--leurs cendres,
peut-être, ne ressusciteront plus.
Paris, 1907-1910.