XVII

Le coupé, la figure impassible du cocher de louage m’attendaient à la

porte de la gare. Où donc allais-je? Ah! oui, chez papa. Ce matin, en

partant, je lui avais promis--je m’étais promis à moi-même de revenir le

soir prendre de ses nouvelles. Et maintenant, c’est à peine si je

pouvais me souvenir qu’il était malade et qu’il m’attendait. Inerte et

sans force au fond de la voiture, je revivais ces deux terribles heures,

minute par minute, mot par mot... Mon Dieu! comme il m’aimait! De quelle

passion profonde et tendre! Que de rêves sans espoir, que d’années

perdues--les plus belles d’une vie d’homme--pour moi, pour mon humble

_moi_! J’étais cause qu’il avait souffert ainsi--lui, François... Cette

idée me bouleversait toute, abolissait dans ma cervelle endolorie

jusqu’au souvenir du souffle glacial qui venait de passer sur nous,

pendant ces dernières minutes si mornes... Rien--non, rien ne pourrait

m’empêcher de tout quitter pour aller à lui, pour lui rendre, sinon le

passé éteint, gâché, au moins l’avenir qui lui restait. Et moi--hélas!

je savais trop bien le peu que valait mon sacrifice. A ce mot terrible

de «divorce», j’avais crié, j’avais tenté une lutte dérisoire--mais au

moment même où ma conscience se révoltait ainsi, je sentais mon cœur

déjà complice de la chère voix désespérée qui m’implorait... Ce que

j’avais promis, je le tiendrais tout de suite--tout de suite... Je ne

vivrais pas plus longtemps dans une pareille angoisse: sans attendre le

retour de Philippe, je partirais dès le lendemain--dès maintenant, même,

si papa était en état de m’entendre, je lui dirais tout, je le

supplierais de me reprendre, de me garder, jusqu’à ce que...

La voiture s’arrêta--j’étais arrivée. Ma vieille maison--la loge

éclairée par un bec de gaz en papillon, l’escalier sans tapis--que

j’avais été heureuse là! Mes jambes tremblaient; pourtant je montai les

cinq étages d’une haleine--je frappai. En entrant, je vis que Julie

avait sa figure placide des bons jours, j’entendis le rire sonore du

docteur Garnier. Papa était assis dans son lit, bien confortablement; un

joli petit feu de coke brûlait au fond de la cheminée--une lumière

paisible tombait de la lampe coiffée d’un abat-jour vert que j’avais

toujours connu... Les deux hommes tournèrent la tête.

«Te voilà, fillette?... pas trop fatiguée de ce pénible voyage?... Tu

vois: je suis ressuscité... Eh bien, et Philippe?... Il n’est donc pas

avec toi?»

Philippe--c’était la première pensée qui lui venait à ma vue.

Hâtivement, confusément, j’expliquai pourquoi mon mari était resté;

puis, coupant court aux questions inquiètes de papa sur la filature, sur

une grève possible:

«Alors, tu vas mieux?... Ce ne sera rien?...

--Rien du tout, dit le docteur; la fièvre est tombée, les bronches ne

sont même pas prises... Mais, saperlipopette! C’est toi qui aurais

besoin d’être soignée, petite!... Quelle figure tu as!...»

Je m’étais penchée sur le lit, en relevant mon grand voile noir, et mon

visage apparaissait dans le rond lumineux projeté par la lampe. Papa me

caressa la joue d’un air attristé.

«Elle a du chagrin... moi aussi. Nous aimions tous la chère tante Lydie.

J’ai tant regretté ce matin de ne pas pouvoir partir!... Et votre pauvre

cousin?... Comment supporte-t-il ce coup? Il va se trouver bien seul,

maintenant...»

Quel supplice! Il me semblait que l’œil aigu du docteur, fixé sur moi,

lisait à livre ouvert dans ma pensée... Pourtant j’aurais dû me rappeler

que, de toute sa vie affairée de praticien, jamais il n’avait eu

l’occasion de rencontrer François, dont il ignorait même l’existence.

Mais mon âme était à vif, et le moindre regard me faisait mal. Je

répondis au hasard, par des phrases banales. Notre vieil ami se levait,

en secouant sa crinière blanche.

«Allons, je m’en vais; on n’a plus besoin de moi ici: encore un jour de

lit, trois jours de chambre--pas de drogues, et il n’y paraîtra plus...

Quant à toi, gamine, surveille tes nerfs. C’est très triste de perdre

une bonne tante; pourtant il n’y a pas de quoi se rendre malade...

surtout quand il vous reste un brave et excellent mari comme le tien,

que diable!»

Il partit, jovial et bourru, nous laissant seuls dans le silence et la

tiédeur de la chambre bien close.

«Est-ce bête, dit papa, ce rhume qui est arrivé juste pour m’empêcher de

t’accompagner à Amiens!»

Je l’écoutais à peine--sans songer même que sa présence auprès de moi,

pendant ce voyage, aurait changé la face des choses... Réfugiée dans

l’ombre, au coin du feu, sur une chaise basse, je me répétais: «Il faut

parler, tout avouer... mais comment?...» J’avais la bouche sèche, les

mains moites, les tempes serrées; j’appuyais ma tête contre le marbre de

la cheminée dont je sentais l’angle dur et froid, un peu éraflé du bout,

m’entrer dans la joue, et cette sensation éveillait en moi des souvenirs

d’enfance--remords puérils, peccadilles à mourir de rire, confessées à

cette même place, versées en tremblant dans l’oreille du plus indulgent

des pères... Aujourd’hui, que dirait-il, quand il saurait?... Justement,

voilà qu’il s’agitait sur ses oreillers, qu’il me cherchait des yeux.

«Comme tu es silencieuse!... Cela t’ennuie, n’est-ce pas, que Philippe

ait été forcé de partir si brusquement?... Répète-moi donc un peu: je

n’ai pas très bien compris dans quelles circonstances il a reçu cette

dépêche...»

Combien il était loin de moi, de l’idée fixe qui me martelait le crâne!

D’une voix troublée, j’essayai de lui répondre, de rassembler mes

souvenirs dans mon cerveau vide. «Il faut parler, pourtant, me

disais-je, il faut parler...» Au lieu de cela, je devais raconter les

lettres de Mauroy, le télégramme arrivant au dernier moment... Je revis

Philippe sur le quai de la gare d’Amiens, et le regard qu’il m’avait

lancé, tandis que le train m’emportait, seule avec François--un frisson

me passa dans les moelles. Papa m’écoutait, pensif.

«C’est toujours ennuyeux, ces conflits avec les ouvriers, dit-il enfin.

Heureusement que Philippe est le plus conciliant des hommes!... Pauvre

garçon! il doit être bien perplexe...»

Un sourire indulgent, affectueux, éclairait sa longue figure maigre aux

yeux paisibles. Mon cœur défaillit. «Ce mari si bon, que tu aimes tant,

je veux le quitter demain--le quitter parce que j’en aime un autre... et

je compte sur toi pour m’y aider...» Prononcer ces mots-là, tout à coup,

sans préparation--était-ce possible?... Je me sentis submergée par un

immense découragement. Au-dessus de ma tête, sur la cheminée, la vieille

pendule en forme de lyre grinça, gémit, puis sonna sept coups sourds et

faibles. Julie venait d’entrer, apportant une tasse de bouillon.

«Tu vois, dit papa, voilà tout ce qu’on me permet pour ce soir... Je

devrais t’offrir de faire la dînette près de moi, puisque tu es seule;

mais j’ai besoin de réparer ma mauvaise nuit, et, ma foi, je crois bien

que je vais dormir...»

Il but, à petites gorgées, éloigna sa lampe, se carra dans son lit...

Non, je ne troublerais pas sa quiétude--au moins pas tout de suite. Je

m’en allai sans avoir rien dit. Mon baiser d’adieu, cependant, devait

avoir quelque chose de fiévreux, d’inusité, car papa lui-même sembla

s’apercevoir soudain de mon agitation. Il m’attira contre lui, me câlina

un moment.

«Voyons, voyons, ne te tourmente pas... Demain, j’en suis sûr, tu vas

recevoir une lettre de Philippe t’annonçant que tout est arrangé, qu’il

n’y aura pas de grève... Bonsoir, ma petite fille... et n’oublie pas de

m’apporter des nouvelles dès que tu en auras--de bonnes nouvelles... A

demain.»

Demain. Que serait demain? J’avais laissé passer l’heure de l’aveu.

Maintenant j’étais de nouveau dans la voiture, puis chez moi--ce chez

moi que j’avais quitté depuis douze heures à peine et qui m’apparaissait

étranger, presque hostile. Dans la salle à manger, Théodore, prévenu que

«Monsieur» ne rentrerait pas, enlevait silencieusement le couvert de

Philippe--en un tour de main, l’assiette, le verre, l’argenterie, la

serviette, tout avait disparu: j’étais seule en face d’une place vide.

J’éprouvais un étrange serrement de cœur--allais-je donc pouvoir

supprimer ainsi mon mari de mon existence?... Mes tempes bourdonnaient,

les bouchées s’arrêtaient dans mon gosier--l’eau même me paraissait

amère. Et toujours j’entendais la voix de François, toujours je voyais

les yeux inquiets de Philippe--inquiets, mais si confiants... Je

repoussai le plat que le valet de chambre me présentait d’un geste

arrondi.

«Non, merci... je n’ai plus faim...»

Il fallait en finir, mettre l’irréparable entre moi et mon passé...

Pourtant j’avais encore une nuit à rester sous mon toit. Mais je voulais

agir bien vite, me prouver à moi-même que tout cela n’était pas un rêve.

Écrire--une lettre pour Philippe que je laisserais, bien en vue, sur son

bureau--et, le lendemain matin, partir pour toujours... Papa, cette

fois, m’accueillerait, m’entendrait coûte que coûte. Une réflexion

rapide me traversa l’esprit: «Si je l’avais trouvé plus mal ce soir,

pourtant, je serais restée, sans avoir besoin de chercher un

prétexte...» Puis j’eus horreur d’une telle pensée.

Dans ma chambre, où je m’étais réfugiée, je me déshabillais rapidement,

en m’efforçant de ne songer qu’aux circonstances matérielles de mon

départ. Cette robe de deuil que je quittais--la plus simple de

toutes--je la remettrais demain; je n’emporterais ni bijoux, ni argent:

ma vieille maison me verrait revenir, pauvre comme j’étais partie. Je

regardai autour de moi; tout ce luxe banal, tout ce confort qui

m’entourait depuis mon mariage, non seulement je ne le regretterais pas,

mais je serais heureuse de m’en évader--oui, heureuse. A satiété je me

répétais: «Heureuse, heureuse...» Et je marchais çà et là comme une

somnambule, passant un peignoir, enlevant mes bagues--pour la dernière

fois... Enfin j’étais prête--assise devant ma table, une plume à la

main, une feuille de papier devant moi: j’écrivais à Philippe...

J’écrivais--non: les yeux fixes, je regardais cette feuille encore

blanche sur laquelle j’allais tracer les mots qui me délieraient à

jamais. Chacun de ces mots devait porter; Philippe devait comprendre

tout de suite que rien ne pourrait me ramener à lui. Je me sentais

soudain l’esprit lucide et froid--d’un froid mortel. Ce qui

m’embarrassait, c’était la formule du début. «Mon cher Philippe...»

Impossible! «Mon bon Philippe...» Quelle ironie! Et puis j’aurais l’air

de spéculer sur sa bonté. Mieux valait ne rien mettre, commencer sans

préambule... Et d’un seul trait, fiévreusement, j’écrivis:--après treize

ans, il me semble que les lignes sont encore là, devant mes yeux:

«Pardonne-moi le chagrin que je vais te causer. Quand tu liras cette

lettre, je serai partie, parce que je crois que nous ne pouvons plus

vivre ensemble. Je sais combien je suis ingrate, combien tu as toujours

été bon pour moi; mais tu dois bien comprendre, surtout depuis ces

derniers temps, que nous ne sommes pas heureux. Tu m’as demandé toi-même

un soir si je regrettais de t’avoir épousé: eh bien! oui, je le

regrette. Je pense que je me suis trompée, que j’étais trop jeune, que

nous ne nous connaissions pas assez. Pendant près de huit ans, j’ai

réfléchi, j’ai observé: nous n’avons pas un goût, pas une idée en

commun, nous pensons en tout différemment; l’intimité intellectuelle

entre nous est impossible. Ce sont des choses auxquelles tu n’attaches

pas d’importance, je le sais; malheureusement, pour moi, elles sont la

raison même de l’existence. Je ne crois pas qu’on puisse dire qu’on

s’aime, simplement parce qu’on est mari et femme, quand on ne vit pas en

communion constante de cœur et d’âme. C’est pour cela que je te quitte,

que je retourne chez mon père. Je te jure que je n’ai rien fait de mal:

crois-moi, Philippe, je t’en prie, et, encore une fois, pardonne-moi.

J’espère que, de ton côté, tu referas ta vie, et que tu trouveras une

autre femme, meilleure que moi, car je désire de tout mon cœur que tu

sois heureux.

«GENEVIÈVE».

C’était tout--j’avais dit ce que j’avais à dire. Maintenant il fallait

prendre une enveloppe, y mettre le nom de Philippe... Mais d’abord il

fallait relire.

«Pardonne-moi le chagrin que je vais te causer...» Le chagrin... J’eus

la vision soudaine de Philippe revenant chez lui--chez nous--après deux

journées fatigantes et pénibles, l’esprit un peu inquiet--se reprochant

cette inquiétude même et comptant bien la dissiper près de moi... Il

entrait: tout droit dans ma chambre, d’abord, puis dans le salon--sans

me trouver--, dans son bureau... Il voyait la lettre, il l’ouvrait... Je

me mis à trembler de la tête aux pieds. Philippe, lire cela!... Mais

c’était criminel, c’était fou--mais j’aurais aussi bien pu me cacher

dans l’ombre pour le tuer, quand il rentrerait... Avec égarement, je

parcourais ces phrases sorties de ma plume: je ne les reconnaissais

plus--elles m’apparaissaient monstrueuses d’inconscience et d’égoïsme.

«Tu as toujours été très bon pour moi...» Cette bonté, dont le souvenir

m’accablait tout à coup... «Je regrette de t’avoir épousé... je me suis

trompée... j’étais trop jeune...» Déjà je l’avais vu, à cette seule

idée, presque affolé de colère et de douleur... «L’intimité

intellectuelle, l’union des âmes...» C’était vrai--vrai pour moi. Mais

lui, pauvre cœur simple et tendre, que retiendrait-il de toutes ces

subtilités, sinon que je ne l’avais jamais aimé, et que j’avais vécu

huit ans près de lui sans rien lui livrer de mes pensées?... «Je te jure

que je n’ai rien fait de mal...» Pourrait-il me croire, lui dont la

jalousie mise en éveil devinerait du premier coup, parmi tant de raisons

que je lui donnais, l’unique raison que je ne voulais pas lui donner--la

seule qui comptât pour lui comme pour moi? Non, il ne me croirait pas:

il me soupçonnerait des pires hontes, et je l’aurais mérité, moi qui

osais lui dire, après l’avoir bien torturé: «Je désire que tu sois

heureux...»--moi qui avais pu être à ce point cruelle, hypocrite et

lâche... Oh! oui lâche, surtout. «Allez à lui, loyalement...» Ces mots,

je les entendais encore. Et au lieu de cela, je me sauvais comme une

voleuse, en laissant derrière moi la maison vide et le foyer ruiné... Un

grand élan de révolte me souleva contre moi-même: je saisis la lettre

indigne, je la déchirai en dix morceaux, en cent morceaux--j’aurais

voulu l’anéantir... Et tout à coup il me sembla que ce que je détruisais

là, de mes mains, c’était l’amour de François--cet autre amour dont

j’avais fait une part de ma propre vie. Alors mon cœur éclata: je posai,

en pleurant, ma tête sur les débris du papier déchiqueté--et je

souhaitai d’être morte.

Combien de temps demeurai-je ainsi?... J’avais perdu la notion de

l’heure. Parfois, une petite vague d’espoir montait en moi: si

j’essayais au moins de parler à mon mari? Si je pouvais l’amener--non

plus de cette façon brutale et dure, mais doucement, par degrés--à

m’écouter, à me comprendre et, qui sait? à consentir?... Lui aussi

devait souffrir de cette existence tourmentée... Puis le flot

d’illusions retombait, se perdait dans une marée de désespérance. Non,

mille fois non--Philippe ne s’attendait pas à recevoir de moi une

pareille blessure. Le doute avait pu l’effleurer, troublant un moment

son repos; mais d’où venait ce doute? Sur quoi portait-il exactement?

Lui-même n’aurait su le dire. De la tristesse, du malaise, quelques

bouderies, une brève querelle--c’était tout. Sa nature loyale répugnait

au soupçon: aujourd’hui encore, tandis qu’il nous regardait partir,

j’avais bien compris qu’il se faisait scrupule de ses craintes, qu’il

luttait bravement contre une méfiance indigne de lui--indigne de nous,

pensait-il... Quoi qu’il pût pressentir ou deviner, il persistait à

croire en moi, de toute la force de sa foi candide--en moi qui rêvais de

l’abandonner, qui venais d’écrire cette affreuse lettre... Je gémis,

d’angoisse et de remords. L’horreur même du coup que j’avais failli

porter m’ouvrait les yeux sur ma mauvaise action: d’un seul regard, j’en

sondais toute la vilenie--je savais que je ne la commettrais pas.

Philippe! Si amer que fût le présent, rien ne pouvait empêcher que je

n’eusse été sa femme, que je ne lui eusse donné les premières années de

ma jeunesse--trop vite, peut-être, mais librement, de mon plein gré.

J’étais devenue son bien, sa chose: de quel droit voulais-je me

reprendre? Quelle raison invoquer pour le quitter, pour le trahir? Tout

ce que nous nous étions promis l’un à l’autre, il l’avait tenu--et au

delà. Sa tendresse ne s’était jamais démentie; le bonheur qu’il pouvait

donner, il me l’avait prodigué avec joie, heureux de me croire heureuse:

si ce bonheur ne me suffisait pas, c’était ma faute et non la sienne.

Longtemps j’avais vécu de cette vie douce et facile, un peu pâle--sans

lumière et sans ombre. L’ombre était venue, maintenant--l’ombre d’un

grand amour triste qui me cachait le reste du monde. Mais ce n’était pas

une raison pour sacrifier Philippe.

Lentement, la résignation m’envahissait, morne et glacée. Tous ces liens

qui me retenaient captive--pitié, justice, respect de la parole donnée,

pudeur d’honnête femme--je les sentais se resserrer, me blesser l’âme;

mais je renonçais à les rompre. Des noms, des choses me traversaient

l’esprit. Papa--quelle folie d’avoir songé à troubler sa vieillesse

paisible! Quelle déception cruelle je lui avais préparée--combien

j’aurais souffert de son blâme... Thérèse--la farouche petite puritaine,

qui se faisait une si haute idée des devoirs de l’épouse--devoirs bien

faciles pour elle, hélas!--qui voyait chaque jour près d’elle l’exemple

de son frère abandonné par une femme indigne... Elle ne m’aurait pas

pardonné: nulle part je n’aurais retrouvé une amitié semblable, ni ces

caresses d’enfants qui m’avaient si souvent consolée... Julie, même, ma

vieille Julie--son honnête visage se serait détourné de moi...

Était-ce donc la peur qui me conseillait--la peur basse du scandale, les

complications misérables d’un divorce? Non--en dehors des êtres que

j’aimais, l’opinion du monde m’était indifférente, et je connaissais

assez bien Philippe pour savoir qu’il ne m’eût jamais gardée malgré moi:

à condition d’écraser son cœur, de perdre sa vie, j’étais libre, je

tenais son sort dans ma main. Seulement, j’avais vu le mal: j’avais

compris qu’il ne _fallait_ pas, que je ne _devais_ pas... Tante Lydie

aussi le pensait,--pauvre tante Lydie! jusqu’à son lit de mort...

François, sans doute, s’en souviendrait.

Je relevai la tête--depuis longtemps je ne pleurais plus. Oui,

François--j’irais à lui, demain. Je lui devais une réponse: je la lui

porterais... C’est lui qui serait malheureux--lui et moi. Une douceur

étrange, une sorte de joie amère me pénétra. Souffrir ensemble--nous ne

pouvions plus nous permettre que cette façon-là de nous aimer...

Feuilles mortes · 第 18 / 21 题