Oui, l’année commençait mal... Le 2 janvier, Philippe sortit très tôt,
et, retenu par un rendez-vous réel ou supposé, ne rentra pas déjeuner.
Je passai une journée vague et fiévreuse; j’inventai des rangements, des
courses, des visites, poursuivie, harcelée par deux pensées, toujours
les mêmes: le remords de faire souffrir mon mari, et la terreur de
m’avouer que ma souffrance, à moi, ne venait pas uniquement de ce
remords... Nous dînions en ville, ce qui nous évita une soirée de
tête-à-tête. En étions-nous donc déjà là? La paix de mon ménage
était-elle compromise? Et pourquoi? Pour qui?...
Le mercredi, 3 janvier, c’était «mon jour».
Philippe m’avait quittée à l’heure habituelle--soucieux et froid. Et,
presque tout de suite, des flocons de neige commencèrent à
tomber--rares, d’abord, et légers comme des brins de duvet, puis plus
serrés et plus lourds, puis drus, pressés, formidables. La rue, le
Luxembourg, les arbres, les toits, tout devint blanc, tout se confondit
avec la terre, avec le ciel, avec l’air lui-même qui n’était plus qu’un
rideau opaque d’atomes tournoyants. Mon salon, cependant, sentait bon le
mimosa et les violettes; un feu splendide brûlait dans la cheminée, et
sur la petite table, autour du samovar, les tasses de porcelaine fine
luisaient, rangées en bataille. Tous ces préparatifs me parurent vains:
personne ne viendrait, ni à pied, ni en voiture.
Je regrettai les visiteurs--même les indifférents, dont le défilé
m’aurait forcée pour un moment à sortir de mon idée fixe. Que faire de
ce long après-midi? Lire? J’en étais écœurée. Jouer du piano? Chaque
note égrène un souvenir, et la pensée vagabonde comme une folle,
entraînée par le rythme des doigts. Écrire?... J’avais quelques parentes
en Bretagne, quelques amies en province, épaves de ma vie de jeune
fille. Résolument, je me mis à ma correspondance. De temps à autre, je
relevais la tête, je regardais la neige s’amonceler sur le balcon,
s’écraser contre les vitres avec un bruit mou.
«Philippe aura bien de la peine à revenir...» pensais-je.
A quatre heures, il faisait nuit. Je cessai d’écrire et je restai
immobile, accoudée sur mon buvard, sans avoir le courage de me lever
pour donner de la lumière. Une grande apathie m’engourdissait,
m’endormait l’âme--mortelle comme le froid dans les steppes de Russie.
Dehors, un silence, mortel aussi, s’étendait sur toutes choses...
Théodore, solennel et digne, entra, portant la théière--une théière de
dix-huit tasses au moins. Pour moi toute seule! Puis il alluma
l’électricité, ferma les rideaux. Je m’étais retournée.
«Madame désire?...»
Il se tenait debout, à demi incliné--image même de la correction.
«Il neige toujours? demandai-je.
--Abondamment, Madame,--Théodore s’exprimait avec élégance et
facilité--et si je ne craignais de déplaire à Madame, je dirais que
Madame ne doit pas s’attendre à recevoir beaucoup de...»
Le timbre de l’antichambre, strident et impérieux, vint lui couper la
parole en lui donnant le plus complet démenti. Mais rien ne l’étonnait.
Il disparut, du même pas discret et mesuré. Puis le battant de la porte
se rouvrit avec lenteur, poussé par sa main respectueuse, et sa voix,
devenue neutre et impersonnelle, annonça pompeusement:
«Monsieur Chardin!...»
Je crus avoir mal entendu. Mais non: c’était bien François qui entrait
dans ce salon dont il n’avait pas franchi le seuil depuis plus de six
mois--François mouillé jusqu’aux genoux, crotté jusqu’aux chevilles, et
dont le chapeau, qu’il tenait à la main, se hérissait de poils
incohérents. Je me sentis pâlir. Et tout de suite, je me rappelai qu’il
s’était chargé lui-même, par sa conduite étrange, de calmer mes craintes
et mes scrupules. Ne devais-je pas l’accueillir comme jadis, avant que
ces folles idées m’eussent traversé l’esprit? Il s’avançait vers moi.
«Bonjour, François; c’est vraiment bien aimable à vous, par ce temps...»
Non, ce n’était pas aimable, c’était absurde. Et l’expression tendue de
son visage, sa poignée de main cérémonieuse, rendaient plus sensible
encore l’extravagance de sa démarche. Nous nous tenions l’un devant
l’autre comme deux étrangers. Une irritation sourde me saisit. Que
venait-il faire, alors? Pourquoi m’imposait-il sa présence, puisque
notre intimité fraternelle était bien morte--puisque la vie l’entraînait
chaque jour plus loin de moi?... J’eus un geste poli:
«Approchez-vous donc du feu, pendant que je verse le thé... Vous devez
avoir besoin de vous chauffer--et de vous sécher.»
Machinalement, il s’assit au coin de la cheminée; il enleva ses gants
humides pour prendre la tasse que je lui offrais. Ses doigts tremblaient
un peu--de froid, sans doute; tous ses traits semblaient figés dans une
raideur voulue. Il regarda ses bottes boueuses, dont les traces
maculaient mon tapis, ses vêtements trempés qui commençaient à fumer;
pour la première fois, il parut s’apercevoir que sa tenue laissait
peut-être à désirer.
«Oh! fit-il, pardon... je suis à peine présentable... Ma seule excuse,
c’est que je pensais bien trouver votre salon vide... On me dit que
Philippe est sorti, malgré la neige... J’espérais le voir aussi»,
ajouta-t-il après une pause.
Le nom de Philippe dans la bouche de François me fut insupportable. Je
songeai: «S’il savait ce qui se passe entre nous... à cause de lui...»
Un flot de honte, de pudeur empourpra mes joues. Mais François ne me
voyait pas. Il avait posé près de lui sa tasse encore pleine, et il
regardait le feu d’un air distrait.
«Comment va ma tante?» demandai-je précipitamment.
Ses yeux s’assombrirent, tandis qu’il répondait:
«Pas bien; la soirée de lundi l’a beaucoup fatiguée... Aujourd’hui,
cependant, elle semblait un peu mieux... C’est dur, de vivre ainsi: j’en
arrive à me reprocher tous les instants que je passe loin d’elle...»
Je savais qu’il aimait tendrement sa mère, et que sa tristesse n’était
pas feinte. Seulement, je crus le revoir, l’avant-veille, s’évadant avec
désinvolture de notre réunion familiale... Ce mauvais souvenir
m’endurcit le cœur: un sourire sceptique effleura mes lèvres. Et juste à
ce moment, comme pour répondre à ma pensée, François parla, d’une voix
changée.
«Geneviève, on vous a dit du mal de moi... Mais vous n’auriez pas dû le
croire...»
Ces mots qu’il prononçait, je n’avais pas voulu les lire, l’autre soir,
dans le regard qu’il m’avait lancé en partant; il les pensait depuis
qu’il était entré--je devinai qu’il était venu pour me les dire... Toute
mon assurance me quitta; mes oreilles s’emplirent d’un bourdonnement
confus.
«Je ne comprends pas... balbutiai-je.
--Si, vous comprenez... Vous avez vu cet homme, ce Mauroy... il vous a
raconté... Et vous l’avez cru tout de suite; je sais que vous l’avez
cru... Maintenant il faut m’écouter...»
J’essayais de faire bonne contenance.
«François, vous ne devez pas... je ne veux pas que vous me parliez de
ces choses...
--Mais moi, je le veux», dit-il lentement, les yeux toujours fixés sur
la flamme dont le reflet dansant illuminait les verres de son lorgnon.
Sa figure restait froide, presque rigide; seule, sa parole brève
trahissait un effort pour demeurer calme.
«J’ai connu Lartigues à Saïgon... A Paris, je l’ai retrouvé; nous nous
voyons--pas bien souvent; c’est un garçon intelligent et cultivé, mais
quelquefois mauvais plaisant... L’autre jour--j’étais à table, quand on
m’a apporté ce billet de sa part. Je voulais refuser: c’est ma pauvre
maman qui m’a supplié d’accepter... elle me sait fatigué, surmené...
malheureux... Car je suis malheureux, Geneviève», murmura-t-il, comme
malgré lui.
Je frissonnai. Qu’allait-il dire? Ramassée dans mon fauteuil, les mains
serrées l’une contre l’autre, je l’écoutais sans oser remuer.
«En arrivant au théâtre, j’ai trouvé Lartigues avec ces femmes... il m’a
accueilli par de grands éclats de rire en s’écriant: «Partie carrée, mon
cher, partie carrée... Vous voilà déshonoré! Qu’est-ce que va penser le
Collège de France?...» Je ne pouvais pas me donner le ridicule de
m’enfuir: je suis resté... Quand j’ai rencontré Mauroy, j’ai compris
bien vite, à son air gouailleur, qu’il s’empresserait de tout conter
chez vous... Et je suis resté, encore, parce que j’ai pensé que,
peut-être, ce serait mieux ainsi... qu’il valait mieux qu’on crût...»
Brusquement il s’interrompit, puis reprit, avec une agitation
croissante:
«Seulement, lundi, quand je suis parti, quand vous m’avez dit au
revoir... quand j’ai deviné que vous me croyiez capable de vous quitter,
ma mère, vous... vous tous... pour courir à quelque basse aventure... en
vous disant un mensonge grossier... j’ai senti que le courage me
manquait... Écoutez, Geneviève: j’ai trente-sept ans, je ne suis pas un
saint... j’ai pu quelquefois, dans ma vie... chercher... me tromper...
Mais j’ai toujours eu le dégoût de ce qui est vil... Et maintenant...
oh! maintenant...»
Comme sa voix tremblait!
«Je vous jure--vous entendez: je vous jure que j’ai un ami malade,
mourant... qu’il s’appelle Vernon... et que j’allais chez lui le soir du
1er janvier. J’ai menti, pourtant, quand j’ai dit qu’il m’attendait, car
ce n’est pas lui qui m’avait demandé de revenir... mais je suis sorti...
je ne pouvais plus... Et puis, peu importe. Vous me croyez, n’est-ce
pas? Dites-moi que vous me croyez», implora-t-il avec angoisse.
Il fallait répondre, je relevai la tête: François était méconnaissable,
blanc jusqu’aux lèvres--et encore ce regard... Une sorte de lumière
m’envahit, m’inonda: «Ce n’était pas vrai; on m’avait trompée...»
Terrifiée de ce que j’éprouvais, je tentai misérablement de ruser avec
moi-même.
«Mais je vous crois, François, m’écriai-je; je vous crois... Mon Dieu!
ne prenez donc pas les choses au tragique...»
Je riais, d’un petit rire forcé, nerveux... Et tout à coup, ma vue se
brouilla; je sentis des larmes que je ne pouvais pas retenir déborder,
rouler sur mes joues, emportant avec elles la contrainte horrible où je
vivais depuis trois jours... D’un geste rapide, je me détournai. Mais il
était trop tard: François venait de se lever, les yeux presque égarés.
«Oh! fit-il d’une voix étouffée, qu’est-ce que... qu’est-ce que vous...
pourquoi pleurez-vous?...»
Pouvais-je le lui dire?... A travers le nuage qui m’aveuglait, je le vis
faire un mouvement vers moi--puis s’éloigner, brusquement, comme s’il
fuyait--puis je ne le vis plus. Il était parti. Je savais qu’il ne
reviendrait pas--et lui... que savait-il?... Alors seulement je pensai à
Philippe, et le remords, de nouveau, s’abattit sur moi.
Il rentra, Philippe,--un peu moins sombre qu’en partant. Sans doute, le
pauvre garçon, pendant les heures qu’il passait seul, s’efforçait de
lutter contre cet état de malaise vague qui répugnait à sa nature
confiante et joyeuse. Il s’approcha du feu, comme François tout à
l’heure, et s’adossa à la cheminée, en présentant alternativement chacun
de ses pieds à la flamme.
«Quel temps! Il ne neige plus, mais les rues sont dans un état!... Je
suppose que tu n’as eu personne?...»
Je ne mentais jamais.
«Si, François est venu...»
Le pied gauche de Philippe se rabaissa vivement et frappa la dalle de
marbre.
«François?... Il choisit un drôle de jour pour faire ses visites...
Et... qu’est-ce qu’il t’a dit?»
Quel supplice de ne pouvoir se taire, de sentir la vérité s’échapper de
soi comme une source amère qui brûle et qui fait mal!
«Mais... d’abord, sa mère ne va pas très bien... Et puis... il m’a parlé
de cette histoire, tu sais, au théâtre... Mauroy n’avait pas compris, et
tout cela n’est qu’un malentendu absurde...»
J’avais déchargé mon cœur, en partie, du poids qui l’étouffait. Mais
Philippe n’en avait pas l’air plus heureux, au contraire. Il se passa
les doigts dans la barbe, mordit furieusement sa moustache; puis, d’un
ton sec:
«Je croyais que François ne devait de comptes à personne... Il paraît
qu’il a éprouvé le besoin de t’en rendre, à toi... J’avoue que je ne
trouve pas très convenable de choisir une jeune femme pour ce genre de
confidences... D’ailleurs, rien ne prouve qu’il ait dit la vérité... Et
puis enfin, ses petites affaires ne nous regardent pas...»
Sa voix sonnait avec des intonations méprisantes. Je me rappelai la
bonne et tendre amitié de jadis, l’admiration naïve que Philippe
professait pour son cousin... Avais-je donc brisé cela, aussi, sans le
vouloir?