Il ne neigeait pas, le lendemain, malgré les pronostics de Philippe,
mais le ciel était d’un gris de plomb, et jamais plus triste 1er janvier
ne se leva sur Paris.
Ce jour de trêve et d’affairement, de joie intime et de vie intense, où
la bonté court les rues, où des âmes vêtues de papier blanc s’échangent
contre des cœurs noués de faveurs roses--ce jour qui revient chaque
année et qui ne ressemble à rien, m’avait inspiré jadis une tendresse
mêlée de crainte. Enfant, il m’arrivait, les nuits de Saint-Sylvestre,
de rester éveillée, les paupières grandes ouvertes dans le noir qui
pique les yeux, pour entendre sonner les douze coups de minuit. Alors
j’avais l’impression qu’un mystère venait de s’accomplir; la sensation
de l’inconnu m’envahissait toute, et je m’endormais, en rêvant à ce
lendemain qui n’en était plus un, à cet aujourd’hui auquel je ne croyais
pas encore. Puis venait le réveil, l’extase des baisers et des cadeaux
reçus ou donnés--car j’en donnais aussi, témoin certaines pantoufles de
tapisserie, à carreaux violets et verts, confectionnée en cachette sous
la direction de Mme Laurent et que papa chaussa trois ans avec
héroïsme--les pralines de la tante Cornélie, le Jules Verne de la tante
Olympe--que d’ivresses!
Tout cela était loin, ce matin-là... Je glissai à mon doigt, non sans
une sorte de honte, la bague trop riche, trop brillante, que j’avais
trouvée dans l’écrin traditionnel, et Philippe, enlevant de sa poche son
étui de maroquin à demi usé, le remplaça par le porte-cigarettes en
argent que je venais de lui offrir. D’un accord tacite, nous avions
repris nos allures habituelles, et, quoi que nous pussions penser de ce
début d’année morose, la journée se déroula suivant les rites consacrés.
Nous déjeunions chez papa. Ce fut un apaisement pour moi que de
retrouver une fois de plus ma petite salle à manger, mon poêle de
faïence brune, et la chère figure grêlée de ma bonne Julie. Elle avait
juste la place de tourner autour de la table, et je me rappelai qu’aux
premiers temps de mon mariage, papa disait:
«Quand j’aurai six petits-enfants, il faudra pourtant que je
déménage...»
Hélas! les petits-enfants n’étaient pas venus, et la salle à manger
était bien assez grande pour nous trois. Malgré tout, je me sentais
contente, baignée des souvenirs du passé, et j’oubliais un peu la
contrainte qui pesait sur moi depuis la veille. Au dessert, on sonna:
c’était notre vieux docteur Garnier, célibataire impénitent et plus
mélancolique qu’il ne lui plaisait de l’avouer, qui, ce jour-là,
promenait sa nostalgie familiale à tous les foyers amis. Il accepta sans
trop se faire prier la moitié d’une superbe poire, et se mit à la peler
méthodiquement, tout en me guettant de ses yeux bleus, si clairs et si
perçants qu’ils semblaient, d’un seul regard, vous ausculter le cœur et
vous disséquer le cerveau.
«Un peu pâlotte, la petite fille, cette année, fit-il avec brusquerie.
Est-ce que les vilains nerfs ne vont pas, eh?...»
Naturellement, je devins cramoisie, et je répondis en riant que mes
nerfs allaient très bien, que je ne m’étais jamais mieux portée...
«Voyons, dit papa, tu ne viens pas ici en consultation: laisse donc ces
enfants tranquilles...»
Le docteur mangeait sa poire avec son couteau, comme un vrai paysan,
malgré sa cravate blanche à l’ancienne mode et sa rosette à la
boutonnière. Il but une bonne rasade de vieux bourgogne, se leva, me
prit par le menton, et s’adressant à Philippe:
«Ce petit museau-là, voyez-vous, je le connais depuis qu’il est au
monde, et si vous n’aviez pas eu l’air d’un bien brave garçon, je me
serais opposé à ce qu’on vous le confie... ah! mais oui... Jusqu’à
présent, ça va: mais je vous surveille... gare à vous!...»
Il plaisantait; pourtant, Philippe ne rit pas, et moi, gênée de ce
badinage malencontreux, j’essayai de me dégager, ce qui me valut une
tape sur la joue et un baiser d’oncle. Puis le terrible ami prit congé,
«pour ne pas faire attendre son cheval», disait-il--et aussi parce qu’il
lui tardait de courir distribuer les jouets dont il avait rempli sa
voiture.
Nos visites, à nous, étaient peu nombreuses: quelques rares collatéraux,
et trois ou quatre ingénieurs ou gros industriels chez qui Philippe
déposait sa carte. Papa, de son côté, avait des devoirs à remplir envers
ses collègues. Il descendit l’escalier avec nous, refusa énergiquement
de monter dans le coupé, et partit d’un pas élastique en nous disant: «A
ce soir.» Nous devions, en effet, comme tous les ans, le retrouver chez
les Chardin... Écartant cette pensée importune, je le suivis du regard,
tandis qu’il s’éloignait, portant lestement ses soixante-deux ans, la
canne sous le bras et le col de son pardessus relevé jusqu’aux oreilles.
«Comme il est mince! Il a l’air d’un jeune homme!» m’écriai-je avec
fierté. Et Philippe, qui fermait la portière, murmura:
«C’est vrai, il n’engraisse pas... il a de la chance, lui!...»
Sans le vouloir, je venais de toucher un point sensible. Mais alors que
dire? De quoi parler? Allions-nous devenir comme ces ménages où chacun
pèse ses mots et surveille ceux de l’autre? Découragée, je me rejetai au
fond de la voiture, et le petit lancinement sourd, interrompu quelques
heures, s’éveilla de nouveau en moi. «A ce soir.» Que serait ce dîner?
Je cherchai mon inquiétude des jours précédents, mais elle avait
disparu, me laissant au cœur une saveur amère. «Ce sera un vrai dîner de
jour de l’an: une bonne tante qui reçoit ses bons neveux... et son fils
qui s’ennuie vertueusement en famille, au lieu de... Comme c’est
étrange! Comme nous connaissons peu la vie des hommes!...» Le cheval
trottait, d’un pas égal; notre tournée se poursuivait: toujours les
mêmes paroles, toujours les mêmes questions--et les mêmes chocolats
qu’on offrait à la ronde, dans des sacs ou dans des coupes, pralinés, à
la pistache ou à la crème... En passant rue des Écoles, je levai la
tête, et je vis de la lumière aux fenêtres des Debray.
«Ils sont là... Si nous montions? Nous avons fini nos visites, et tante
Lydie ne nous attend guère avant sept heures?...»
Philippe ne fit pas d’objections--sans doute, il était encore moins
pressé que moi d’arriver chez sa tante--et je sautai vivement sur le
trottoir: j’avais soif d’un peu de gaîté, d’autre chose que ces salons
guindés et cette voiture morne. Dans l’escalier, un bruit de voix
enfantines nous guida tout de suite vers les régions supérieures; mais
ces voix, je dois l’avouer, n’avaient rien de céleste. Derrière la porte
du cinquième, c’était un tel sabbat de hurlements, un tel déchaînement
de joie sauvage, que Philippe hésita un moment avant de sonner.
«Je crois qu’ils sont en famille...» dit-il.
En famille--ah! certes, ils l’étaient. Un grand-père, deux grand’mères,
deux sœurs de M. Debray, un frère de Thérèse, et sept ou huit neveux et
nièces, parmi lesquels Jacques, surgissant tout à coup, se jeta sur moi
comme une bombe, tandis qu’Hélène roulait entre les jambes de Philippe
ahuri.
«Geneviève! M. Noizelles!... Oh! comme c’est gentil!» s’écria Thérèse.
Elle était tout joie, tout sourires, et relativement paisible au milieu
de ce vacarme affolant. Notre arrivée ramena un peu de calme: peut-être
intimidions-nous les enfants; peut-être en avait-on rangé quelques-uns
dans des armoires, car l’appartement semblait à peine assez grand pour
les contenir tous. Quant aux divers parents, que nous connaissions peu
ou point, ils nous accueillirent amicalement--avec charité, pour ainsi
dire. Nous avions l’air si seuls, si misérables, malgré ma belle robe de
velours marron et la redingote impeccable de Philippe! Involontairement,
en regardant ces gens heureux, en suivant des yeux ces petites ombres
turbulentes qui recommençaient à se poursuivre de l’antichambre à la
cuisine et du salon au laboratoire, je mesurais tout le vide de ma
vie--de _notre_ vie, puisque mon mari était aussi dénué de famille que
moi. Des frères, des sœurs, une mère, des enfants--tant de tendresses
que je n’avais pas connues, que je ne connaîtrais jamais!
«Vous êtes nombreux...» ne pus-je m’empêcher de dire à Thérèse. Elle se
mit à rire.
«Oh! nous attendons encore mes deux beaux frères... Mais mon frère--elle
baissa la voix--vous savez qu’il est divorcé, le pauvre garçon... Les
deux petits blonds, là-bas, sont à lui: sa femme a les deux autres
aujourd’hui... Il n’y a jamais de bonheur complet...»
Je devinai qu’elle cherchait à me consoler, en me montrant le ver caché
dans le beau fruit qui faisait mon envie. Pourtant, de ce malheur-là, il
me semblait que j’aurais encore pu me contenter, si on avait bien voulu
me donner les deux petits blonds!...
L’heure s’avançait: je fis signe à Philippe.
«Partir?... déjà!... Qu’est-ce qui vous presse donc tant? demanda
Thérèse.
--Mais... nous dînons chez notre tante...
--Ah! oui... Madame Chardin.»
En prononçant ce nom, la voix de Thérèse se glaça. Si elle avait su!...
L’idée qu’elle jugeait faussement une situation imaginaire me fut
insupportable, et je me levai, bien décidée cette fois à m’en aller. Il
fallait serrer une douzaine de mains; tout le monde était debout, et la
robuste carrure de M. Debray remplissait la porte.
«Range-toi donc... gros ours», lui dit sa femme.
Il s’effaça en souriant--tous deux échangèrent un regard plein d’amour.
Et je compris que ceux-là n’avaient rien à se cacher, et qu’ils
pouvaient penser tout haut, sans crainte de se blesser jamais...
La rue nous parut froide, au sortir de cette atmosphère surchauffée.
Nous avions décidé de faire à pied le court trajet qui nous restait, et
nous allions, côte à côte, échangeant des remarques indifférentes sur
les étalages, sur les passants qui se hâtaient, le nez rouge, les mains
pleines de paquets. Devant les boutiques foraines, une foule se
pressait, bruyante et joyeuse; boulevard Saint-Germain, ce fut la
station habituelle chez le fleuriste: je choisis une gerbe de roses
admirables, d’un rouge sombre, presque noir, avec des gouttes d’eau
brillant çà et là sur le velouté des pétales. A mesure que nous nous
rapprochions de la rue Barbet-de-Jouy, je me demandais comment j’avais
pu passer ainsi cette longue journée, sachant ce qui m’attendait au
bout. En même temps un désir fou me prenait d’être là, d’en finir...
«Comme tu marches vite!» remarqua Philippe.
Lui, instinctivement, ralentissait le pas... Pourtant nous arrivions, et
sept heures sonnaient quand Perrine nous introduisit dans le salon.
«Les voilà», dit papa.
Il était assis près de la bergère, et debout, accoudé au dossier,
François... Un petit nuage passa devant mes yeux; je me penchai pour
embrasser tante Lydie.
«Bonjour, mignonne... Oh! les belles roses, mon bon Philippe!»
Ses narines pâles, un peu pincées, se dilatèrent avec délices pour
aspirer le parfum des fleurs. Elle avait beaucoup changé, depuis ma
dernière visite.
«Donne-les-moi, maman; tu sais bien que c’est moi la «demoiselle de la
maison...»
François enleva le bouquet des mains de sa mère, tandis que celle-ci me
tendait une grosse touffe de violettes de Parme qu’elle venait de
prendre sur sa petite table. Je remarquai bien que c’était elle, cette
fois, et non pas lui qui me les offrait... Mais j’avais de la peine à
coordonner mes pensées. On échangeait des paroles banales et des gestes
convenus; Philippe s’approchait affectueusement de sa tante. Et
François, là-bas, le dos tourné, avec des mouvements délicats, presque
féminins, disposait les branches de roses dans un vase de vieux Sèvres.
Il m’avait dit bonjour... probablement--je n’en savais plus rien.
Presque aussitôt on annonça le dîner; tante Lydie se leva, en s’appuyant
sur papa. Et comme Philippe attendait que son cousin m’offrît le bras:
«Passez toujours sans moi, dit François: je suis en train de me battre
avec une feuille que je ne peux pas lâcher...»
Dix secondes après, il nous rejoignait à table. Tout de suite, j’eus
l’impression qu’il serait très gai. Il semblait redevenu bavard, et
taquinait doucement sa mère, qui souriait d’un sourire silencieux et
fatigué. Papa lui donnait la réplique en toute innocence; quant à
Philippe, dont j’étais seule à remarquer la gêne indéfinissable, il
m’épiait involontairement, et je le voyais se rasséréner peu à peu en
m’écoutant rire et causer comme de coutume. A vrai dire, je ne savais
plus trop moi-même ce que j’éprouvais, tant les choses et les gens
m’apparaissaient semblables à eux-mêmes--différents de ce que je rêvais
depuis trois mois.
Quelqu’un parla: c’était papa.
«Avez-vous lu l’article de Sarcey? Il écume, ce pauvre homme, en
constatant le succès des _Revenants_... Et, ma foi, je me demande si
c’est bien scénique, cette pièce si passionnante à lire.
--Mais, fit tante Lydie, François pourra vous le dire, puisqu’il l’a
entendue...»
Je vis une rougeur rapide monter au visage de François: évidemment, il
se rappelait la rencontre fâcheuse, le nom de notre associé--le nôtre,
prononcés si mal à propos. Craignait-il donc qu’un de nous deux n’allât
raconter à sa mère quelle société il lui avait préférée ce soir-là?
Philippe me regardait: je restai calme, le cœur alourdi par une sorte de
mépris soudain. Et l’autre idée--l’«idée» chimère, l’«idée»
fantôme--s’effaçait de ma pensée, lentement, lentement...
Autour de moi, on discutait Ibsen. Tante Lydie s’était animée; Philippe
avouait ne rien comprendre au symbolisme. J’entendis François qui riait,
et ce rire me parut inconvenant, odieux. Combien je le sentais loin de
moi en ce moment! Avec une insouciance voulue, je me jetai dans la
mêlée, et le dîner s’acheva bruyamment. Philippe semblait tout heureux,
délivré de ses soupçons et de ses doutes. Comme nous traversions la
large embrasure qui séparait la salle à manger du salon, il glissa
doucement son bras autour de ma taille, et murmura tout près de mon
oreille:
«Bonne année, n’est-ce pas, chérie?...»
C’était plus qu’un souhait--presque une prière. Touchée malgré moi,
poussée, peut-être, par je ne sais quel obscur sentiment de défi,
j’achevai le mouvement qu’il ébauchait--j’effleurai de mes lèvres la
bonne joue qui se tendait vers moi. François nous suivait, et je savais
qu’il nous avait vus. Sans doute, il s’en souciait fort peu. Pourtant,
presque aussitôt, j’eus honte de ce baiser, si innocent qu’il fût, et je
courus m’asseoir près de tante Lydie.
«L’échiquier est prêt! s’écriait papa. Allons, Philippe, alignons-nous,
mon ami: vous m’avez battu, la dernière fois, et vous me devez une
revanche...»
Tous deux s’installèrent à leur jeu. François, dont l’entrain était
tombé subitement, marchait de long en large, silencieux et morose. «Il
s’ennuie, pensai-je, il attend notre départ... Et quand la pauvre tante
sera couchée, avec Perrine à portée de la voix, il ira terminer sa
soirée ailleurs...» Je ne croyais pas si bien deviner. Nous étions
sortis de table depuis un quart d’heure à peine, quand il s’approcha,
l’air gêné, du coin où nous causions, tout doucement, sa mère et moi.
«Vous m’excuserez... commença-t-il. Je ne te l’avais pas dit, maman?...
Ce pauvre Vernon m’a supplié de revenir le voir ce soir... Il est bien
malade, et si seul, le malheureux garçon!... Je n’ai pas osé refuser...»
Tante Lydie leva sur lui des yeux pénétrants... Comment ne devinait-elle
pas le mensonge dans cette contenance gauche, dans cette voix troublée?
Mais non: la confiance l’aveuglait, elle si clairvoyante d’ordinaire.
«Vas-y, mon petit, puisque tu l’as promis... Philippe et Geneviève ne
t’en voudront pas, j’espère...»
Comment donc! Le prétexte était admirable: François aurait pu rendre des
points au Bon Samaritain... Mon cœur battait à grands coups,
l’indignation me serrait la gorge. Pourtant je sus me dominer, et, lui
tendant la main, sans écouter les mots qu’il murmurait:
«Bonsoir, dis-je d’une voix claire; ce serait trop égoïste à nous de
vous retenir, quand on vous attend avec tant d’impatience. Partez vite,
et... bien des choses à votre ami malade...»
J’avais mis dans cette dernière phrase toute l’ironie dont j’étais
capable--une pauvre petite ironie, bien tremblante et bien maladroite.
Alors François me regarda...
Oh! quel regard, tout à coup--suppliant, douloureux, presque
désespéré... Un moment, je fus bouleversée jusqu’à l’âme. Puis une vague
de colère chassa mon émotion. Je songeai: «Comme il a honte!...» Déjà il
avait pris congé, et quitté le salon, sans que papa, tout absorbé par le
jeu, songeât même à s’en étonner. Philippe, au contraire, le suivit d’un
œil furtif, moitié surpris, moitié content. Et tante Lydie, toujours
vaillante, s’efforça de sourire et de causer, malgré la fatigue visible
qui pesait sur elle et la préoccupation qui, parfois, la laissait
rêveuse, arrêtant la parole sur ses lèvres. Était-ce l’ancienne crainte
qui la hantait--cette crainte qui, je le comprenais maintenant, s’était
dressée peu à peu entre elle et moi comme une barrière? Ou bien la
brusque sortie de son fils venait-elle d’éveiller en elle une autre
sorte de méfiance, la peur d’une ennemie moins candide que moi? Je ne
savais plus--j’essayais de ne plus penser, de prononcer des paroles
indifférentes, tandis que mon cœur, encore une fois, s’emplissait
d’angoisse.
Ce fut une paisible veillée de jour de l’an. Le dernier pion de Philippe
enlevé, son roi décidément mis en échec, papa se leva, vainqueur et
magnanime. Il était neuf heures et demie, tante Lydie tombait de
sommeil, les bûches se mouraient au fond de la cheminée--nous n’avions
plus qu’à partir.
Dans la voiture qui nous ramenait, Philippe se mit à siffloter entre ses
dents. La fugue de son cousin, la tranquillité que j’affectais depuis le
début de la soirée, avaient visiblement dissipé toutes ses inquiétudes,
et ce fut en riant à demi qu’il se tourna vers moi.
«Dis donc, François avait l’air bien pressé de s’en aller, ce soir... Ma
foi, je crois que Mauroy n’avait pas tort, et qu’il y a anguille sous
roche... Tous les mêmes, ces vieux garçons! Les hommes mariés valent
bien mieux, vois-tu...»
Il se rapprochait, confiant et câlin.
«Ah! laisse-moi,» fis-je en me reculant d’un geste instinctif,
irraisonné. Je le sentis tressaillir, s’écarter à son tour.
«Tiens, murmura-t-il, tu ne m’embrasses plus, maintenant que nous sommes
seuls...»
Et, de tout le reste du trajet, il ne desserra pas les dents.
[Illustration]