XIII

Il ne neigeait pas, le lendemain, malgré les pronostics de Philippe,

mais le ciel était d’un gris de plomb, et jamais plus triste 1er janvier

ne se leva sur Paris.

Ce jour de trêve et d’affairement, de joie intime et de vie intense, où

la bonté court les rues, où des âmes vêtues de papier blanc s’échangent

contre des cœurs noués de faveurs roses--ce jour qui revient chaque

année et qui ne ressemble à rien, m’avait inspiré jadis une tendresse

mêlée de crainte. Enfant, il m’arrivait, les nuits de Saint-Sylvestre,

de rester éveillée, les paupières grandes ouvertes dans le noir qui

pique les yeux, pour entendre sonner les douze coups de minuit. Alors

j’avais l’impression qu’un mystère venait de s’accomplir; la sensation

de l’inconnu m’envahissait toute, et je m’endormais, en rêvant à ce

lendemain qui n’en était plus un, à cet aujourd’hui auquel je ne croyais

pas encore. Puis venait le réveil, l’extase des baisers et des cadeaux

reçus ou donnés--car j’en donnais aussi, témoin certaines pantoufles de

tapisserie, à carreaux violets et verts, confectionnée en cachette sous

la direction de Mme Laurent et que papa chaussa trois ans avec

héroïsme--les pralines de la tante Cornélie, le Jules Verne de la tante

Olympe--que d’ivresses!

Tout cela était loin, ce matin-là... Je glissai à mon doigt, non sans

une sorte de honte, la bague trop riche, trop brillante, que j’avais

trouvée dans l’écrin traditionnel, et Philippe, enlevant de sa poche son

étui de maroquin à demi usé, le remplaça par le porte-cigarettes en

argent que je venais de lui offrir. D’un accord tacite, nous avions

repris nos allures habituelles, et, quoi que nous pussions penser de ce

début d’année morose, la journée se déroula suivant les rites consacrés.

Nous déjeunions chez papa. Ce fut un apaisement pour moi que de

retrouver une fois de plus ma petite salle à manger, mon poêle de

faïence brune, et la chère figure grêlée de ma bonne Julie. Elle avait

juste la place de tourner autour de la table, et je me rappelai qu’aux

premiers temps de mon mariage, papa disait:

«Quand j’aurai six petits-enfants, il faudra pourtant que je

déménage...»

Hélas! les petits-enfants n’étaient pas venus, et la salle à manger

était bien assez grande pour nous trois. Malgré tout, je me sentais

contente, baignée des souvenirs du passé, et j’oubliais un peu la

contrainte qui pesait sur moi depuis la veille. Au dessert, on sonna:

c’était notre vieux docteur Garnier, célibataire impénitent et plus

mélancolique qu’il ne lui plaisait de l’avouer, qui, ce jour-là,

promenait sa nostalgie familiale à tous les foyers amis. Il accepta sans

trop se faire prier la moitié d’une superbe poire, et se mit à la peler

méthodiquement, tout en me guettant de ses yeux bleus, si clairs et si

perçants qu’ils semblaient, d’un seul regard, vous ausculter le cœur et

vous disséquer le cerveau.

«Un peu pâlotte, la petite fille, cette année, fit-il avec brusquerie.

Est-ce que les vilains nerfs ne vont pas, eh?...»

Naturellement, je devins cramoisie, et je répondis en riant que mes

nerfs allaient très bien, que je ne m’étais jamais mieux portée...

«Voyons, dit papa, tu ne viens pas ici en consultation: laisse donc ces

enfants tranquilles...»

Le docteur mangeait sa poire avec son couteau, comme un vrai paysan,

malgré sa cravate blanche à l’ancienne mode et sa rosette à la

boutonnière. Il but une bonne rasade de vieux bourgogne, se leva, me

prit par le menton, et s’adressant à Philippe:

«Ce petit museau-là, voyez-vous, je le connais depuis qu’il est au

monde, et si vous n’aviez pas eu l’air d’un bien brave garçon, je me

serais opposé à ce qu’on vous le confie... ah! mais oui... Jusqu’à

présent, ça va: mais je vous surveille... gare à vous!...»

Il plaisantait; pourtant, Philippe ne rit pas, et moi, gênée de ce

badinage malencontreux, j’essayai de me dégager, ce qui me valut une

tape sur la joue et un baiser d’oncle. Puis le terrible ami prit congé,

«pour ne pas faire attendre son cheval», disait-il--et aussi parce qu’il

lui tardait de courir distribuer les jouets dont il avait rempli sa

voiture.

Nos visites, à nous, étaient peu nombreuses: quelques rares collatéraux,

et trois ou quatre ingénieurs ou gros industriels chez qui Philippe

déposait sa carte. Papa, de son côté, avait des devoirs à remplir envers

ses collègues. Il descendit l’escalier avec nous, refusa énergiquement

de monter dans le coupé, et partit d’un pas élastique en nous disant: «A

ce soir.» Nous devions, en effet, comme tous les ans, le retrouver chez

les Chardin... Écartant cette pensée importune, je le suivis du regard,

tandis qu’il s’éloignait, portant lestement ses soixante-deux ans, la

canne sous le bras et le col de son pardessus relevé jusqu’aux oreilles.

«Comme il est mince! Il a l’air d’un jeune homme!» m’écriai-je avec

fierté. Et Philippe, qui fermait la portière, murmura:

«C’est vrai, il n’engraisse pas... il a de la chance, lui!...»

Sans le vouloir, je venais de toucher un point sensible. Mais alors que

dire? De quoi parler? Allions-nous devenir comme ces ménages où chacun

pèse ses mots et surveille ceux de l’autre? Découragée, je me rejetai au

fond de la voiture, et le petit lancinement sourd, interrompu quelques

heures, s’éveilla de nouveau en moi. «A ce soir.» Que serait ce dîner?

Je cherchai mon inquiétude des jours précédents, mais elle avait

disparu, me laissant au cœur une saveur amère. «Ce sera un vrai dîner de

jour de l’an: une bonne tante qui reçoit ses bons neveux... et son fils

qui s’ennuie vertueusement en famille, au lieu de... Comme c’est

étrange! Comme nous connaissons peu la vie des hommes!...» Le cheval

trottait, d’un pas égal; notre tournée se poursuivait: toujours les

mêmes paroles, toujours les mêmes questions--et les mêmes chocolats

qu’on offrait à la ronde, dans des sacs ou dans des coupes, pralinés, à

la pistache ou à la crème... En passant rue des Écoles, je levai la

tête, et je vis de la lumière aux fenêtres des Debray.

«Ils sont là... Si nous montions? Nous avons fini nos visites, et tante

Lydie ne nous attend guère avant sept heures?...»

Philippe ne fit pas d’objections--sans doute, il était encore moins

pressé que moi d’arriver chez sa tante--et je sautai vivement sur le

trottoir: j’avais soif d’un peu de gaîté, d’autre chose que ces salons

guindés et cette voiture morne. Dans l’escalier, un bruit de voix

enfantines nous guida tout de suite vers les régions supérieures; mais

ces voix, je dois l’avouer, n’avaient rien de céleste. Derrière la porte

du cinquième, c’était un tel sabbat de hurlements, un tel déchaînement

de joie sauvage, que Philippe hésita un moment avant de sonner.

«Je crois qu’ils sont en famille...» dit-il.

En famille--ah! certes, ils l’étaient. Un grand-père, deux grand’mères,

deux sœurs de M. Debray, un frère de Thérèse, et sept ou huit neveux et

nièces, parmi lesquels Jacques, surgissant tout à coup, se jeta sur moi

comme une bombe, tandis qu’Hélène roulait entre les jambes de Philippe

ahuri.

«Geneviève! M. Noizelles!... Oh! comme c’est gentil!» s’écria Thérèse.

Elle était tout joie, tout sourires, et relativement paisible au milieu

de ce vacarme affolant. Notre arrivée ramena un peu de calme: peut-être

intimidions-nous les enfants; peut-être en avait-on rangé quelques-uns

dans des armoires, car l’appartement semblait à peine assez grand pour

les contenir tous. Quant aux divers parents, que nous connaissions peu

ou point, ils nous accueillirent amicalement--avec charité, pour ainsi

dire. Nous avions l’air si seuls, si misérables, malgré ma belle robe de

velours marron et la redingote impeccable de Philippe! Involontairement,

en regardant ces gens heureux, en suivant des yeux ces petites ombres

turbulentes qui recommençaient à se poursuivre de l’antichambre à la

cuisine et du salon au laboratoire, je mesurais tout le vide de ma

vie--de _notre_ vie, puisque mon mari était aussi dénué de famille que

moi. Des frères, des sœurs, une mère, des enfants--tant de tendresses

que je n’avais pas connues, que je ne connaîtrais jamais!

«Vous êtes nombreux...» ne pus-je m’empêcher de dire à Thérèse. Elle se

mit à rire.

«Oh! nous attendons encore mes deux beaux frères... Mais mon frère--elle

baissa la voix--vous savez qu’il est divorcé, le pauvre garçon... Les

deux petits blonds, là-bas, sont à lui: sa femme a les deux autres

aujourd’hui... Il n’y a jamais de bonheur complet...»

Je devinai qu’elle cherchait à me consoler, en me montrant le ver caché

dans le beau fruit qui faisait mon envie. Pourtant, de ce malheur-là, il

me semblait que j’aurais encore pu me contenter, si on avait bien voulu

me donner les deux petits blonds!...

L’heure s’avançait: je fis signe à Philippe.

«Partir?... déjà!... Qu’est-ce qui vous presse donc tant? demanda

Thérèse.

--Mais... nous dînons chez notre tante...

--Ah! oui... Madame Chardin.»

En prononçant ce nom, la voix de Thérèse se glaça. Si elle avait su!...

L’idée qu’elle jugeait faussement une situation imaginaire me fut

insupportable, et je me levai, bien décidée cette fois à m’en aller. Il

fallait serrer une douzaine de mains; tout le monde était debout, et la

robuste carrure de M. Debray remplissait la porte.

«Range-toi donc... gros ours», lui dit sa femme.

Il s’effaça en souriant--tous deux échangèrent un regard plein d’amour.

Et je compris que ceux-là n’avaient rien à se cacher, et qu’ils

pouvaient penser tout haut, sans crainte de se blesser jamais...

La rue nous parut froide, au sortir de cette atmosphère surchauffée.

Nous avions décidé de faire à pied le court trajet qui nous restait, et

nous allions, côte à côte, échangeant des remarques indifférentes sur

les étalages, sur les passants qui se hâtaient, le nez rouge, les mains

pleines de paquets. Devant les boutiques foraines, une foule se

pressait, bruyante et joyeuse; boulevard Saint-Germain, ce fut la

station habituelle chez le fleuriste: je choisis une gerbe de roses

admirables, d’un rouge sombre, presque noir, avec des gouttes d’eau

brillant çà et là sur le velouté des pétales. A mesure que nous nous

rapprochions de la rue Barbet-de-Jouy, je me demandais comment j’avais

pu passer ainsi cette longue journée, sachant ce qui m’attendait au

bout. En même temps un désir fou me prenait d’être là, d’en finir...

«Comme tu marches vite!» remarqua Philippe.

Lui, instinctivement, ralentissait le pas... Pourtant nous arrivions, et

sept heures sonnaient quand Perrine nous introduisit dans le salon.

«Les voilà», dit papa.

Il était assis près de la bergère, et debout, accoudé au dossier,

François... Un petit nuage passa devant mes yeux; je me penchai pour

embrasser tante Lydie.

«Bonjour, mignonne... Oh! les belles roses, mon bon Philippe!»

Ses narines pâles, un peu pincées, se dilatèrent avec délices pour

aspirer le parfum des fleurs. Elle avait beaucoup changé, depuis ma

dernière visite.

«Donne-les-moi, maman; tu sais bien que c’est moi la «demoiselle de la

maison...»

François enleva le bouquet des mains de sa mère, tandis que celle-ci me

tendait une grosse touffe de violettes de Parme qu’elle venait de

prendre sur sa petite table. Je remarquai bien que c’était elle, cette

fois, et non pas lui qui me les offrait... Mais j’avais de la peine à

coordonner mes pensées. On échangeait des paroles banales et des gestes

convenus; Philippe s’approchait affectueusement de sa tante. Et

François, là-bas, le dos tourné, avec des mouvements délicats, presque

féminins, disposait les branches de roses dans un vase de vieux Sèvres.

Il m’avait dit bonjour... probablement--je n’en savais plus rien.

Presque aussitôt on annonça le dîner; tante Lydie se leva, en s’appuyant

sur papa. Et comme Philippe attendait que son cousin m’offrît le bras:

«Passez toujours sans moi, dit François: je suis en train de me battre

avec une feuille que je ne peux pas lâcher...»

Dix secondes après, il nous rejoignait à table. Tout de suite, j’eus

l’impression qu’il serait très gai. Il semblait redevenu bavard, et

taquinait doucement sa mère, qui souriait d’un sourire silencieux et

fatigué. Papa lui donnait la réplique en toute innocence; quant à

Philippe, dont j’étais seule à remarquer la gêne indéfinissable, il

m’épiait involontairement, et je le voyais se rasséréner peu à peu en

m’écoutant rire et causer comme de coutume. A vrai dire, je ne savais

plus trop moi-même ce que j’éprouvais, tant les choses et les gens

m’apparaissaient semblables à eux-mêmes--différents de ce que je rêvais

depuis trois mois.

Quelqu’un parla: c’était papa.

«Avez-vous lu l’article de Sarcey? Il écume, ce pauvre homme, en

constatant le succès des _Revenants_... Et, ma foi, je me demande si

c’est bien scénique, cette pièce si passionnante à lire.

--Mais, fit tante Lydie, François pourra vous le dire, puisqu’il l’a

entendue...»

Je vis une rougeur rapide monter au visage de François: évidemment, il

se rappelait la rencontre fâcheuse, le nom de notre associé--le nôtre,

prononcés si mal à propos. Craignait-il donc qu’un de nous deux n’allât

raconter à sa mère quelle société il lui avait préférée ce soir-là?

Philippe me regardait: je restai calme, le cœur alourdi par une sorte de

mépris soudain. Et l’autre idée--l’«idée» chimère, l’«idée»

fantôme--s’effaçait de ma pensée, lentement, lentement...

Autour de moi, on discutait Ibsen. Tante Lydie s’était animée; Philippe

avouait ne rien comprendre au symbolisme. J’entendis François qui riait,

et ce rire me parut inconvenant, odieux. Combien je le sentais loin de

moi en ce moment! Avec une insouciance voulue, je me jetai dans la

mêlée, et le dîner s’acheva bruyamment. Philippe semblait tout heureux,

délivré de ses soupçons et de ses doutes. Comme nous traversions la

large embrasure qui séparait la salle à manger du salon, il glissa

doucement son bras autour de ma taille, et murmura tout près de mon

oreille:

«Bonne année, n’est-ce pas, chérie?...»

C’était plus qu’un souhait--presque une prière. Touchée malgré moi,

poussée, peut-être, par je ne sais quel obscur sentiment de défi,

j’achevai le mouvement qu’il ébauchait--j’effleurai de mes lèvres la

bonne joue qui se tendait vers moi. François nous suivait, et je savais

qu’il nous avait vus. Sans doute, il s’en souciait fort peu. Pourtant,

presque aussitôt, j’eus honte de ce baiser, si innocent qu’il fût, et je

courus m’asseoir près de tante Lydie.

«L’échiquier est prêt! s’écriait papa. Allons, Philippe, alignons-nous,

mon ami: vous m’avez battu, la dernière fois, et vous me devez une

revanche...»

Tous deux s’installèrent à leur jeu. François, dont l’entrain était

tombé subitement, marchait de long en large, silencieux et morose. «Il

s’ennuie, pensai-je, il attend notre départ... Et quand la pauvre tante

sera couchée, avec Perrine à portée de la voix, il ira terminer sa

soirée ailleurs...» Je ne croyais pas si bien deviner. Nous étions

sortis de table depuis un quart d’heure à peine, quand il s’approcha,

l’air gêné, du coin où nous causions, tout doucement, sa mère et moi.

«Vous m’excuserez... commença-t-il. Je ne te l’avais pas dit, maman?...

Ce pauvre Vernon m’a supplié de revenir le voir ce soir... Il est bien

malade, et si seul, le malheureux garçon!... Je n’ai pas osé refuser...»

Tante Lydie leva sur lui des yeux pénétrants... Comment ne devinait-elle

pas le mensonge dans cette contenance gauche, dans cette voix troublée?

Mais non: la confiance l’aveuglait, elle si clairvoyante d’ordinaire.

«Vas-y, mon petit, puisque tu l’as promis... Philippe et Geneviève ne

t’en voudront pas, j’espère...»

Comment donc! Le prétexte était admirable: François aurait pu rendre des

points au Bon Samaritain... Mon cœur battait à grands coups,

l’indignation me serrait la gorge. Pourtant je sus me dominer, et, lui

tendant la main, sans écouter les mots qu’il murmurait:

«Bonsoir, dis-je d’une voix claire; ce serait trop égoïste à nous de

vous retenir, quand on vous attend avec tant d’impatience. Partez vite,

et... bien des choses à votre ami malade...»

J’avais mis dans cette dernière phrase toute l’ironie dont j’étais

capable--une pauvre petite ironie, bien tremblante et bien maladroite.

Alors François me regarda...

Oh! quel regard, tout à coup--suppliant, douloureux, presque

désespéré... Un moment, je fus bouleversée jusqu’à l’âme. Puis une vague

de colère chassa mon émotion. Je songeai: «Comme il a honte!...» Déjà il

avait pris congé, et quitté le salon, sans que papa, tout absorbé par le

jeu, songeât même à s’en étonner. Philippe, au contraire, le suivit d’un

œil furtif, moitié surpris, moitié content. Et tante Lydie, toujours

vaillante, s’efforça de sourire et de causer, malgré la fatigue visible

qui pesait sur elle et la préoccupation qui, parfois, la laissait

rêveuse, arrêtant la parole sur ses lèvres. Était-ce l’ancienne crainte

qui la hantait--cette crainte qui, je le comprenais maintenant, s’était

dressée peu à peu entre elle et moi comme une barrière? Ou bien la

brusque sortie de son fils venait-elle d’éveiller en elle une autre

sorte de méfiance, la peur d’une ennemie moins candide que moi? Je ne

savais plus--j’essayais de ne plus penser, de prononcer des paroles

indifférentes, tandis que mon cœur, encore une fois, s’emplissait

d’angoisse.

Ce fut une paisible veillée de jour de l’an. Le dernier pion de Philippe

enlevé, son roi décidément mis en échec, papa se leva, vainqueur et

magnanime. Il était neuf heures et demie, tante Lydie tombait de

sommeil, les bûches se mouraient au fond de la cheminée--nous n’avions

plus qu’à partir.

Dans la voiture qui nous ramenait, Philippe se mit à siffloter entre ses

dents. La fugue de son cousin, la tranquillité que j’affectais depuis le

début de la soirée, avaient visiblement dissipé toutes ses inquiétudes,

et ce fut en riant à demi qu’il se tourna vers moi.

«Dis donc, François avait l’air bien pressé de s’en aller, ce soir... Ma

foi, je crois que Mauroy n’avait pas tort, et qu’il y a anguille sous

roche... Tous les mêmes, ces vieux garçons! Les hommes mariés valent

bien mieux, vois-tu...»

Il se rapprochait, confiant et câlin.

«Ah! laisse-moi,» fis-je en me reculant d’un geste instinctif,

irraisonné. Je le sentis tressaillir, s’écarter à son tour.

«Tiens, murmura-t-il, tu ne m’embrasses plus, maintenant que nous sommes

seuls...»

Et, de tout le reste du trajet, il ne desserra pas les dents.

[Illustration]

Feuilles mortes · 第 14 / 21 题