Ce fut le début d’une période trouble qui dura de longues semaines.
Désormais, je ne pouvais plus douter, ni me mentir à moi-même. Près de
l’être excellent dont l’amour m’avait tant donné--lentement, sans que
j’aie pu m’en défendre, mon cœur s’était laissé prendre tout entier. Le
mal était profond, irréparable. Il ne s’agissait ni d’un entraînement
passager, ni d’une séduction savante: j’avais rencontré l’homme qu’entre
tous j’aurais choisi, «parce que c’était lui, parce que c’était moi»...
Seulement je l’avais rencontré trop tard.
Cette idée me causait une sorte de révolte. Pourquoi la vie s’était-elle
jouée de moi? A dix-huit ans, un hasard avait placé sur ma route
l’amoureux juvénile et rougissant--celui qui occupe un moment le rêve
des jeunes filles, auquel les femmes, plus tard, n’accordent qu’un
souvenir à demi attendri, à demi amusé... Et tout de suite, l’amoureux
s’était changé en mari, le rêve était devenu réalité. Quelle folie! Nous
ne pensions pas avec le même cerveau, nous ne parlions pas la même
langue. Pendant huit ans, j’avais vécu près de lui, amicale sans effort,
douce et passive par nature. Mais ce que j’avais de meilleur, mes
enthousiasmes, mes désirs confus--toute mon âme passionnée, enfantine,
un peu folle--il ne les connaissait pas. A vrai dire, il n’en aurait su
que faire. Il s’était cru heureux: ce que je lui donnais lui
suffisait--et moi j’étouffais de ne pouvoir donner davantage. Alors un
autre était venu...
Et cet autre aurait pu venir le premier--et tout, tout aurait changé...
J’avais beau lutter contre une telle pensée, je la sentais s’infiltrer
en moi comme un poison. Mon imagination s’épuisait à revivre un passé
fictif, à me reconstruire une existence illusoire,--et je ne sortais de
ces songeries malsaines que pour retomber dans le présent sans joie:
François était malheureux, Philippe souffrait par ma faute--que faire?
Avec Philippe, peut-être, un peu d’adresse aurait suffi. Sa jalousie
restait vague, honteuse d’elle-même; sa confiance en moi demeurait
absolue. Si j’avais voulu, la moindre attention, l’ombre d’un sourire...
Mais je ne pouvais pas: ma conscience répugnait à ces roueries
féminines--innocentes, dit-on. Plus je me sentais coupable de ne pas
aimer mon mari comme il méritait d’être aimé, et plus je me repliais,
glacée par une sorte de loyauté farouche--incapable même de laisser voir
l’affection réelle que je lui gardais. Et l’atmosphère de tristesse et
de gêne allait s’épaississant autour de nous.
Maintenant, je n’osais plus faire que de courtes apparitions rue
Barbet-de-Jouy, et seulement les jours où je savais François retenu au
Collège de France--je m’étais aperçue que Philippe connaissait aussi ces
jours-là, et l’heure exacte des cours. Tante Lydie me recevait, de plus
en plus frêle, de plus en plus perdue parmi les coussins de la grande
bergère. Malgré sa vaillance, la force physique lui manquait, parfois,
pour cacher sa détresse morale; dans ses yeux devenus immenses, je
lisais clairement, quand elle les fixait sur moi, tout ce qu’elle
m’avait tu pendant des années: pitié, tendresse, rancune
involontaire--et par-dessus tout, regret déchirant de ce qui aurait pu
être... Nous ne parlions jamais de son fils.
Souvent, je me réfugiais chez Thérèse pour trouver un peu d’oubli.
L’exubérance des enfants m’égayait malgré moi; le parfum de joie, de
travail et d’amour qu’on respirait dans cette maison, pénétrait mon
esprit malade comme un air salubre. Mais un jour que je soulevais le
rideau de la fenêtre pour montrer à Hélène un petit moineau perché sur
l’appui du balcon, je vis, de l’autre côté de la rue des Écoles,
François qui causait, la serviette sous le bras, avec un vieux monsieur
décoré. Il écoutait, sa haute taille un peu penchée, la tête inclinée à
droite, dans une attitude que je connaissais bien. L’idée que j’étais
là, si près de lui, et qu’il ne le savait pas, me traversa le cœur comme
une flèche aiguë...
«Pourquoi tu regardes toujours, puisque le «zoiseau» est parti?»
demandait Hélène. De sa grosse menotte impérieuse, elle me força à
détourner le visage, puis elle contempla son doigt d’un air dégoûté en
disant: «Pourquoi ça mouille, ton «zyeux»?...»
Thérèse était derrière moi; je connaissais sa vue perçante, je la savais
observatrice--d’ailleurs, la silhouette de François devait lui être
familière, car elle avait eu, plus d’une fois, l’occasion de le
rencontrer au sortir du Collège de France. Son silence même me prouva
qu’elle l’avait aperçu; je me rappelai ses réticences, ses reproches
muets,--une grande confusion douloureuse m’envahit. Sans oser lever la
tête, je déposai par terre Hélène qui se cramponnait à mon cou, et je
m’éloignai de la fenêtre. Alors je sentis la main maigre de Thérèse se
poser sur mon bras.
«Installez-vous donc près de la petite table; Jacques va vous montrer
son album: depuis que vous l’avez fait dessiner l’autre jour, il ne rêve
plus que de travailler avec vous. Il vous aime trop, vous savez: j’en
deviens jalouse...»
Chère Thérèse! Elle m’avait devinée: du fond de son âme sévère et
droite, elle me blâmait; mais je sentais qu’elle me plaignait aussi,--je
savais qu’elle ne douterait jamais de moi. Et dans sa candeur, pour me
consoler, pour me soutenir, elle m’offrait un des biens les plus
précieux qu’elle connût--l’amour innocent de son petit Jacques.
Le soir, rentrée chez nous, je mesurais l’étendue des ravages faits en
moi et autour de moi. La présence de Philippe ravivait mes remords et me
causait en même temps une sorte d’irritation latente. Le timbre de sa
voix sonore éveillait dans mon souvenir l’écho d’une autre voix plus
douce et plus sourde; je ne pouvais regarder sa main carrée, aux
phalanges courtes, sans revoir aussitôt les longs doigts qui savaient si
bien tourner au vol la page d’une partition, ou marquer du bout de
l’ongle les fautes omises dans la marge d’une épreuve imprimée... Et ce
travail de comparaison involontaire s’appliquait à chaque mot, à chaque
geste--obsession dont j’avais honte, mais qu’il m’était impossible de
vaincre. Philippe en subissait, peut-être, l’influence déprimante, car
son humeur changeait, devenait inégale. D’ailleurs, il avait mille
ennuis auxquels, malheureusement, des circonstances fâcheuses
m’empêchaient de compatir.
L’usine, là-bas, s’agitait: c’était le système de la «poigne» qui
commençait à porter ses fruits. Les ouvriers, jusqu’alors assez
paisibles, sauf quelques exceptions turbulentes, donnaient maintenant,
en toute occasion, les preuves d’un «esprit détestable». Chaque semaine,
Philippe revenait de Lille plus mécontent et plus grognon.
«C’est inconcevable! répétait-il; encore des plaintes, des
réclamations... J’ai beau leur dire que ça ne me regarde pas, que je
n’ai pas à contrôler les actes de mon associé... ils s’entêtent à venir
me trouver. Pendant les vingt-quatre heures que je passe à la filature,
mon bureau ne désemplit pas... Et pas toujours polis, avec cela... Ah!
nous vivons dans un drôle de temps!...»
J’aurais voulu faire chorus, lui donner au moins la satisfaction de me
sentir en communion d’idées avec lui, sur ce sujet qui lui tenait tant
au cœur. Mais, là encore, nous étions séparés par un monde. Si ignorante
que je fusse des questions ouvrières, mon instinct me disait que Mauroy
devait commettre bien des injustices, ignorer volontairement bien des
misères. Et puis, la façon simpliste dont Philippe concevait son propre
rôle me déplaisait--je n’aimais pas cette habitude de se dérober, de
fuir les responsabilités: si ces pauvres gens s’adressaient à lui, c’est
qu’ils le jugeaient, avec raison, meilleur que l’autre... Une ou deux
fois, j’essayai de parler en ce sens: mais Philippe protesta vivement:
la vieille querelle de l’été précédent allait recommencer.
«Alors, dis-je, excédée, pourquoi me demandes-tu mon avis?...»
Des silences moroses suivaient, pendant lesquels je me replongeais dans
mes rêveries. Combien la bonté de François était plus intelligente, plus
largement humaine! Je l’avais entendu conter des épisodes de ses
voyages, de ses fouilles--des conflits avec les _boys_ ou les
terrassiers tonkinois: comme il savait comprendre et manier ces âmes
primitives! A la place de Philippe, sûrement, il aurait agi, au lieu de
se buter à des scrupules mesquins... Et moi, j’aurais cru en lui, de
toute la puissance de cette foi sans laquelle l’amour des femmes
s’éteint et se meurt...
Au commencement de mars, la situation parut s’aggraver à Lille.
Philippe, appelé par dépêche, partit précipitamment et ne rentra que le
surlendemain, à onze heures du soir, très excité.
«Cette fois, s’écria-t-il, c’est complet! Ces animaux-là ne respectent
plus rien... Sous prétexte de députation, ils se sont introduits à
quatre ou cinq chez Mauroy, et comme il leur tenait tête, le chef, celui
qui parlait au nom de ses camarades, l’a traité de «mufle», de «rosse»,
et de «sale bourgeois»...
Dans une vision rapide, Mauroy m’apparut assis à son bureau, insolent et
gourmé, recevant à travers sa jolie figure, comme un soufflet, l’injure
grossière--méritée, peut-être... J’ébauchai un sourire aussitôt
réprimé--pas assez vite cependant pour que Philippe n’eût le temps de le
saisir au passage.
«Tu ris? tu trouves ça drôle?... Tu aimerais à entendre qualifier ton
mari de «rosse» et de «mufle»?...
«Oh! fis-je tranquillement, tu sais bien qu’on ne te dira jamais ces
vilaines choses-là... Mais j’avoue que Mauroy...»
Ma réticence parut l’irriter.
«Ah! oui, Mauroy, ta bête noire... tu es enchantée de ce qui lui arrive,
hein? Et tu penses qu’on n’aurait pas dû renvoyer l’ouvrier?...»
Je haussai les épaules, agacée à mon tour.
«Mais si!... Je comprends bien qu’un patron... ou qui que ce soit, ne
supporte pas qu’on vienne l’insulter en face... Seulement, je ne peux
pas m’empêcher de penser que la fameuse poigne de ton associé ne lui
sert pas à grand’chose pour conduire les hommes... et qu’un peu plus
d’humanité, ou simplement de justice, aurait peut-être empêché cet
incident... regrettable...
--L’humanité! la justice!... En voilà des grands mots! grogna
Philippe... Je voudrais les voir, tes philanthropes, aux prises avec
deux ou trois cents gaillards mal embouchés, toujours furieux!... Et
puis, si tu crois que c’est agréable pour moi de revenir éreinté,
embêté... et de trouver une femme qui me rit au nez, qui a l’air de se
soucier de mes affaires comme de...»
Il se montait peu à peu, énervé par ma désapprobation évidente, et aussi
par d’autres griefs qu’il avait dû ruminer en chemin.
«Je sais bien, va! poursuivit-il en ouvrant sa pelisse, en enlevant
machinalement son foulard, je sais bien d’où vient ton antipathie pour
Mauroy... surtout depuis le jour où il a déjeuné ici... Et toutes ces
belles idées dont ta tête est farcie, je sais bien de qui tu les
tiens... Pas de moi, c’est sûr!... Je te l’ai déjà dit: je ne suis pas
un penseur... ni un savant, ni un artiste... je suis un brave garçon qui
fabrique du fil... Tu n’en demandais pas davantage, pourtant, quand tu
m’as épousé...»
Je le voyais devant moi, trapu, solide, sa bonne figure durcie par une
expression têtue et chagrine. Tout ce que je refoulais depuis des
semaines me monta aux lèvres, irrésistiblement...
«Quand je t’ai épousé, ripostai-je, j’étais une enfant...»
Ces paroles à peine échappées, j’aurais voulu les reprendre, tant je les
sentis cruelles. Philippe se rapprocha, les traits contractés.
«Ah! vraiment, une enfant?... Et tu ne savais pas ce que tu faisais?...
Et maintenant, tu le regrettes?... C’est bien cela que tu veux dire,
n’est-ce pas?... Répète-le donc, après huit ans de mariage... huit ans
pendant lesquels tu n’as rien eu à me reprocher... rien, tu
m’entends!... Et toi... Tiens, je ne sais pas ce que je te dirais, si
je...»
Sa voix s’étranglait. Avec un geste de colère, il se détourna et sortit
du salon; des portes battirent, une clef tourna violemment--il
s’enfermait dans son bureau. Je regardai autour de moi: la pelisse et le
foulard, jetés à la volée, s’étalaient en désordre sur un fauteuil; la
pendule marquait minuit un quart... Alors, cachant mon visage dans mes
mains, je me mis à pleurer, de pitié, de douleur et de repentir.
Une sorte de détente suivit cette scène. Nous n’étions faits, ni l’un ni
l’autre, pour vivre sur le pied de guerre, et les yeux rouges, l’air
malheureux de Philippe me causaient une peine profonde, une honte
insurmontable. Pourquoi le rendre victime de ma souffrance égoïste?
Pourquoi gâcher ainsi le peu de joies que je pouvais encore lui donner,
les longs jours qui nous restaient à passer côte à côte? Ma conscience
eut un grand sursaut de courage: je m’efforçai d’oublier ma propre
misère; je le laissai croire à un accès d’humeur passager, maladif--je
l’amenai à se dire qu’il aurait mieux compris, s’il m’avait laissé
achever ma pensée... Hélas! elle tenait tout entière, ma pensée, dans
ces quelques mots imprudents jaillis du fond de mon être. Mais il était
si confiant, le pauvre Philippe! Il mettait tant d’ardeur à s’aveugler
lui-même, à se raccrocher aux moindres bribes d’espoir!... Maintenant
j’avais de nouveau peur de le tromper; je ne voulais pas qu’il me rendît
tout son cœur, puisque le mien ne m’appartenait plus... Et dans cette
lutte perpétuelle contre son chagrin, à lui, contre ma conscience, à
moi, les heures passaient, lourdes et incertaines...
Un matin, de bonne heure, nous étions attablés, Philippe et moi, devant
un chocolat mélancolique, lorsque Théodore, entr’ouvrant la porte de la
salle à manger, annonça d’une voix moins assurée qu’à l’ordinaire:
«Mademoiselle Perrine...» Derrière lui apparaissait la figure de la
vieille bonne, bouleversée, lamentable.
«Ah! Monsieur Philippe!... Ah! Madame...»
Elle sanglotait. D’un même mouvement, nous nous étions levés tous les
deux.
«Mon Dieu! Perrine, qu’est-ce qu’il y a?...»
Et déjà nous avions deviné sa réponse: tante Lydie était morte, la
veille au soir, presque subitement.
«Hier soir!... s’écria Philippe. Et vous avez attendu jusqu’à ce
matin?... Ma pauvre tante! moi qui aurais tant voulu...»
Perrine s’essuyait les yeux.
«Ce n’est pas ma faute, Monsieur... Tous ces jours-ci, elle allait
mieux... Hier elle avait bien dîné, elle était gaie... et puis, vers les
dix heures, il paraît qu’elle a commencé à délirer, à divaguer...
Monsieur François m’a envoyée chercher le médecin. Alors, moi, j’ai
demandé s’il fallait aussi passer vous prévenir... Mais il a dit comme
ça: «Non, j’aime mieux être seul...»
François! Être près de lui, pleurer ensemble--Philippe y
consentirait-il? Je le regardai--très ému, très pâle, il écoutait le
récit entrecoupé des derniers moments de sa tante.
«Ma bonne Perrine... c’est bien triste, nous sommes bien malheureux.
Dites à Monsieur François... ou plutôt attendez-moi... attendez-nous,
reprit-il avec effort; nous allons vous reconduire en voiture...»
Ainsi il m’emmenait--il pensait qu’il _devait_ m’emmener... Sans oser le
remercier, je courus m’habiller, mettre un chapeau--mes mains
tremblaient tellement que je ne pouvais parvenir à boutonner mes gants.
Puis ce fut la course rapide dans un fiacre hélé au passage, à travers
les rues où la vie s’éveillait, sous un clair soleil de mars. D’un œil
vague, je regardais défiler les boutiques aux volets à peine ouverts,
les charrettes pleines de légumes, de violettes et de giroflées.
Perrine, assise en face de nous, se mouchait bruyamment sans rien dire.
Philippe aussi restait silencieux: je devinais que sa peine s’était
doublée d’une gêne sans nom--comme la mienne se compliquait d’une joie
douloureuse, inavouable... Étions-nous donc condamnés à ne plus pouvoir
éprouver un sentiment simple?
Pourtant, lorsque Perrine, après nous avoir introduits presque
furtivement, nous eut laissés seuls en chuchotant: «Je vais prévenir
Monsieur...», le chagrin nous prit à la gorge--un chagrin vrai, pur de
toute pensée égoïste. Quel silence écrasant, absolu, dans ce salon que
la seule présence de tante Lydie suffisait jadis à remplir! Tout avait
un air étrange: la lumière matinale à travers le blanc des rideaux, la
pendule, arrêtée par hasard et qui semblait morte, elle aussi--la
bergère, vide à tout jamais, et les lunettes sur la table en bois de
rose... Mon cœur se serra. François venait d’entrer sans bruit. Il alla
droit à son cousin; d’un élan brusque il le prit aux épaules, il se
pencha pour l’embrasser. Alors je vis Philippe se raidir, comme malgré
lui.
«Mon pauvre ami...» balbutia-t-il seulement.
François avait senti le recul instinctif, la froideur soudaine. Il
tourna vers moi son visage douloureux; je lus dans ses yeux une détresse
infinie. Que pouvais-je faire? Je le regardai, de toute mon âme--je lui
tendis les deux mains. Il les saisit en murmurant: «Merci...»--puis il
les laissa retomber avec une sorte de crainte. Quelque chose de plus
fort que l’amour avait passé sur lui. Sa pâleur, ses traits décomposés
firent taire pour un moment la rancune de Philippe qui se rapprocha,
presque affectueux. Nos voix s’élevaient à peine, comme si nous avions
craint de réveiller celle qui dormait...
«Veux-tu... pouvons-nous la voir?» demanda tout bas mon mari.
La voir?... En venant, je n’avais pensé qu’à François. Jamais encore je
ne m’étais trouvée face à face avec la mort. Et cette forme immobile que
je devinais là, tout près, ce n’était pas la chère vieille femme que
j’avais aimée, pétrie de passion, de charme et de vie--c’était une chose
inconnue, terrible, dont l’idée seule me glaçait d’horreur. Je restais
immobile; Philippe me montra la porte subitement ouverte--béante,
énorme, sur le noir de la chambre:
«Viens-tu?»
Les dents serrées, la sueur au front, je le suivais, quand François
m’arrêta, d’un geste à peine ébauché, plein de compassion, de tendresse
involontaire.
«N’entrez pas, fit-il doucement; vous allez vous trouver mal...»
Philippe s’était retourné.
«Tu as peur?... Il faut surmonter cela, ma chérie: il faut essayer
d’être brave...»
François me regardait sans rien dire--d’un long regard indulgent et
navré. A la fin il se détourna, il prit le bras de Philippe.
«Laisse-la, je t’en prie... allons près de ma pauvre maman...»
Quand ils reparurent, Philippe seul essuyait de grosses larmes.
«Oh! dis-je, avec honte, avec douleur--je suis lâche, François, je n’ose
pas... Et pourtant, vous savez que je l’aimais bien...»
Il secoua la tête: son calme semblait étrange.
«Oui, je le sais... Elle aussi vous aimait... Ce n’est pas votre faute:
on souffre comme on peut... Moi, vous voyez, je ne pleure pas... J’ai
beau me dire: «Hier soir, encore, elle était assise là... et maintenant
je ne la verrai plus... je serai seul, toujours seul...»
Un sanglot secoua son grand corps; mais ses yeux restèrent secs. Il
s’approcha de la petite table, contempla la bergère, posa une main
caressante sur l’étui à lunettes. J’avais le cœur déchiré; Philippe se
mordait les lèvres, partagé entre sa propre émotion, la pitié que lui
inspirait son cousin, et le désir de m’emmener au plus vite. Sa bonté
naturelle l’emporta.
«Si tu as besoin de moi, commença-t-il, pour ces tristes démarches...»
Autrefois il se serait installé près de lui, il ne l’aurait quitté ni
jour ni nuit, plutôt que de le laisser en proie à ce désespoir morne.
François comprit, sans doute, quel abîme séparait le passé du présent...
«Non, merci; je préfère tout régler moi-même... D’ailleurs j’ai trouvé
un papier... Elle désire reposer à Amiens, près de mon père... conduite
seulement par moi--et par toi... Elle ne vous connaissait pas encore»,
ajouta-t-il sans faire un mouvement vers moi.
Philippe hésita un moment. Puis d’une voix troublée:
«Nous irons... tous les trois... Mon beau-père aussi, peut-être...»
Pauvre papa! Il ignorait encore la mort de sa vieille amie. Ne
devions-nous pas monter près de lui, l’avertir nous-mêmes? Philippe
saisit ce prétexte pour partir tout de suite.
«Je reviendrai, ce soir... demain...
--Quand tu voudras...» murmura François.
Nous étions dans l’escalier--lui, sur le seuil, nous regardait
descendre... Puis la serrure se referma doucement. En bas, le ciel était
pur, l’air vif--nous nous hâtions pour trouver papa encore au logis.
«C’était plus qu’une tante, dit gravement Philippe; presque une mère...
depuis bientôt vingt ans que j’ai perdu la mienne... Et pour toi aussi,
elle a été très bonne... Je croyais... j’avais pensé que tu voudrais la
voir encore une fois. Si j’avais su...»
Il n’acheva pas. Je l’écoutais à peine. Au fond de mon cœur endolori,
j’entendais le bruit de cette porte qui venait de se fermer entre moi et
François--cette porte derrière laquelle il restait seul--toujours
seul...