XII

«Philippe, je t’en prie, donne-moi quelque chose à faire... je voudrais

travailler pour toi.

--Encore ta marotte, ma chérie...»

Il s’approchait, souriant, pour me dire au revoir, son chapeau sur la

tête, sa serviette sous le bras. Vraiment, il engraissait beaucoup

depuis quelques mois: sans doute le travail de bureau l’alourdissait, et

il venait de passer à Lille des vacances trop sédentaires.

«Ce n’est pas une marotte, dis-je. Il pleut, je suis enrhumée, je ne

sortirai pas aujourd’hui... j’ai peur de m’ennuyer.»

Malgré moi, ma voix prenait des intonations plaintives. Philippe me

regarda, soudain plus sérieux.

«T’ennuyer?... Oh! le vilain mot! Voilà longtemps que je ne l’avais

entendu... L’année dernière, tu ne t’ennuyais pas...»

Quelle remarque malencontreuse! Je feignis de bouder, pour qu’il ne me

vît pas rougir. Et lui, par pure complaisance, finit par extraire de ses

tiroirs toute une correspondance échangée avec un grand magasin de

Londres.

«Le bonhomme ne savait pas bien le français, et j’ai préféré lui écrire

dans sa langue; mais je voudrais verser les traductions au dossier... Tu

peux me faire cela, si tu veux... ce sera toujours du temps de gagné...»

Restée seule, je me mis à l’ouvrage; mais dès les premières phrases je

butai contre des termes inconnus et barbares, m’embrouillant dans les

«bills», et dans les «notes», dans les «pounds» qu’il fallait réduire en

kilogrammes et dans les livres sterling qu’il fallait convertir en

francs...

«_By your favour_... par votre honorée du...»

C’était très ennuyeux. Je levai la tête, et tristement, à travers la

pluie qui fouettait les vitres, je regardai l’horizon morne du

Luxembourg désert et trempé... Ma pensée dévia, s’égara dans les

sentiers défendus. Depuis notre retour, François restait invisible.

«L’autre jour, chez sa mère, en partant... Perrine avait entr’ouvert la

porte de son bureau: j’ai cru le voir... mais je n’en suis pas sûre...

Autrefois, il venait toujours prendre le thé dans le salon avec nous...

Voyons, où en étais-je?» D’une main languissante, je saisis mon

dictionnaire; je constatai qu’«expiration» voulait bien dire «échéance»,

et qu’il s’agissait d’un «billet à ordre», à moins que ce ne fût un

«effet à endosser»... «Il me semble que c’est la même chose,

d’ailleurs... Quel casse-tête!... Ah! j’oubliais la date de la lettre:

_16 th. August_... Aujourd’hui nous sommes au?... 8 décembre. Déjà!...

Dans trois semaines, c’est le jour de l’an... Je me demande si nous

dînerons chez tante Lydie comme les autres années, ou si elle prendra

prétexte de sa santé pour ne pas nous recevoir...» Je me rappelai le 1er

janvier précédent. François m’avait donné des fleurs. «En me les

offrant, il m’a regardée...» Un moment, je crus revoir, derrière le

lorgnon, le sourire amical des yeux bruns... «Quel supplice, d’avoir

pensé à cela, et de ne plus pouvoir m’empêcher d’y penser... quand,

peut-être, toutes ces chimères n’existent que dans mon imagination...»

C’était la crise de sagesse et de raison qui commençait. Chaque jour

j’essayais ainsi de me prouver que je me trompais, que François avait

toujours eu pour moi des attentions fraternelles et rien d’autre--rien

d’autre... Puis mon esprit recommençait à s’agiter dans le même cercle

étroit, comme l’écureuil affolé qui voit tourner devant lui,

indéfiniment, les barreaux de la cage sans issue. Mon travail n’avançait

pas vite. Quand Philippe, le soir, me demanda ses lettres, il s’étonna

de voir que j’en avais traduit cinq à peine, sur les vingt que contenait

le paquet.

«Ce n’est pourtant pas bien compliqué: il ne s’agit que d’argent à

donner ou à recevoir...

--Justement, dis-je: l’argent, les questions d’argent, les termes

d’argent... je n’y comprends rien... Et puis tout ce jargon

commercial... c’est si ennuyeux!...»

Philippe prit un air piqué.

«Alors, ma petite, il faut renoncer à mettre le nez dans mes affaires...

Que diable! tu sais bien que je vends du fil, moi, et que je ne suis bon

qu’à gagner de l’argent... Tout le monde ne peut pas s’occuper de

sanscrit et de «brahmafouchtra»...

Il s’arrêta, haussa les épaules et, attirant à lui l’encrier monumental,

il y trempa sa plume d’un geste bourru. J’étais stupéfaite de cette

mauvaise humeur, si rare chez lui--plus stupéfaite encore du

rapprochement inattendu qu’il venait d’établir entre mon manque évident

d’aptitudes commerciales et les études de son cousin. Soupçonnait-il

donc que, dans mon esprit, «ceci» pût nuire à «cela»?

Troublée, anxieuse, je m’installai à ma place habituelle et j’ouvris le

tome IV de _Monte-Cristo_: une vraie lecture de convalescente, d’autant

plus anodine pour moi que je savais quasiment par cœur tous les romans

d’Alexandre Dumas. Le silence tomba sur nous. C’était un fait assez

ordinaire. Pourtant, ce soir-là, Philippe manifestait une sorte de

malaise; de temps à autre, il me regardait à la dérobée. A la fin il me

demanda:

«Pourquoi ne dis-tu rien?

--Mais, fis-je d’un ton distrait, tu vois bien que je lis...»

Il y eut une petite pause. Puis, de nouveau:

«Tu ne fais plus jamais de musique, quand nous sommes seuls... Ça ne me

gêne pas, tu sais... Et même si tu voulais jouer du Wagner...»

D’où lui venait, tout à coup, cette intuition que sa présence à lui

n’était pas compatible avec le plaisir que j’aurais pu éprouver à jouer

du Wagner? Je l’assurai que j’en jouais souvent dans la journée--ce qui

n’était plus très exact: je me méfiais de ce grand bouleverseur

d’âmes--mais que, le soir, je préférais me reposer. Alors il se remit à

ses paperasses, tandis que je reprenais courageusement l’histoire

merveilleuse d’Edmond Dantès.

«Et je saurai pourquoi le comte de Monte-Cristo parle devant nous des

enfants qu’on déterre dans son jardin...»

Comme j’achevais de lire ces paroles horrifiques, j’entendis de nouveau

la voix de mon mari.

«C’est singulier, tout de même, que nous voyions si peu François... Sauf

ces deux petites visites qu’il m’a faites... Il n’est pas venu ici une

seule fois, n’est-ce pas?»

Évidemment, et presque à l’insu de Philippe, l’enchaînement logique de

ses pensées l’avait ramené de mon mutisme actuel à nos soirées animées

de jadis--au temps où je déchiffrais _Siegfried_ sous la direction de

François... Je sentis que je devenais de toutes les couleurs.

«Non, dis-je enfin d’une voix aussi ferme que je pus. Il doit être très

occupé avec ce nouveau cours. Et puis, tu sais bien qu’il ne quitte plus

beaucoup sa mère, maintenant...

--Ah! oui, c’est vrai, murmura Philippe. Cette pauvre tante!...»

Chose étrange, son visage, tout à l’heure un peu morose, s’était

éclairci subitement.

«T’ai-je répété ce que les médecins avaient dit? «Elle peut vivre encore

dix ans, ou disparaître tout d’un coup...» Comme c’est triste!»

acheva-t-il en soupirant--sans que je pusse savoir si c’était de chagrin

en songeant à sa tante, ou de soulagement à l’idée que l’absence de

François s’expliquait en effet d’une façon toute naturelle. Puis il

termina tranquillement sa besogne sans plus s’interrompre.

Cette fois j’essayai en vain de poursuivre ma lecture et de m’intéresser

aux angoisses de la belle Mercédès ou aux tribulations de la vertueuse

Valentine. Dans toutes les paroles de Philippe, j’avais senti percer une

obscure jalousie. Par quel sortilège cette inquiétude naissait-elle en

lui au moment même où François semblait vouloir disparaître de notre

vie? Sans doute, la transition avait été trop rapide, l’équilibre trop

brusquement rompu entre le passé et le présent; Philippe en ressentait

une crainte vague, la peur instinctive d’un danger que sa raison

n’envisageait pas encore... Comme l’«idée» gagnait, de proche en proche!

Mentalement, je comptais tous ceux qu’elle avait déjà touchés: tante

Lydie, d’abord, la première et depuis bien longtemps; puis François,

moins prompt peut-être que sa mère à voir clair en lui-même; Thérèse,

aussi, dont le blâme discret aurait dû m’avertir plus tôt--moi, enfin,

aveugle à plaisir pendant tant de jours, trop clairvoyante maintenant

pour mon repos. Et Philippe, à son tour... «Il ne doit pas souffrir,

pensai-je, ce serait très injuste...» Je regardai son dos puissant, sa

nuque blonde et frisée, l’ombre de sa main large qui courait sur le

papier; mon cœur se serra d’une pitié, d’une tristesse infinies. Que

faire, s’il m’interrogeait? Je savais, j’ai toujours su me taire, garder

au fond de moi mes tourments et mes rêves. Mais j’étais incapable de

ruse ou de mensonge, et si Philippe avait plongé ses yeux dans les miens

en me disant: «Voilà ce que je pense, et toi, le penses-tu?...» Je

sentais avec terreur que je lui aurais répondu: «Oui...»

Il ne me le dit pas, ni ce jour-là, ni les autres jours. Le monstre

devait, pour cette fois, l’avoir effleuré d’une griffe légère, car rien

ne put me faire supposer qu’il eût gardé un doute quelconque au sujet de

son cousin. Même, un soir qu’il rentrait plus tard que de coutume, il ne

me cacha pas qu’il avait profité d’une course dans le faubourg

Saint-Germain pour monter chez sa tante.

«Justement François était là; il m’a encore répété tout bas, dans

l’antichambre, combien rarement il osait quitter sa mère... C’est vrai

qu’elle n’a pas bonne mine... Pourtant il reste convenu que nous dînons

avec eux le 1er janvier...»

Dans moins de quinze jours je reverrais François. Philippe parlait tout

naturellement. Je reçus un petit choc--puis je fus étonnée de me

découvrir moins d’appréhension que de joie. L’interdit était levé,

j’allais sortir de ce long cauchemar--et qui sait? Peut-être qu’un seul

regard suffirait pour dissiper l’odieux malentendu, pour me rendre

l’ami, dans lequel mon imagination s’obstinait à voir autre chose qu’un

ami... Tout valait mieux, en somme, que le doute maladif où je me

débattais depuis des mois.

Bientôt je crus n’avoir que trop de raisons d’être rassurée.

C’était exactement le 31 décembre, un dimanche. Mauroy était venu de

Lille à Paris pour les inventaires de fin d’année, et Philippe, leur

travail achevé, l’avait ramené déjeuner à la maison. Mon antipathie

persistait toujours; néanmoins je m’efforçai de faire bonne mine à notre

hôte et même de flatter ses instincts de Flamand fin gourmet et gros

mangeur. Le repas fut à la fois délicat et abondant, et Mauroy--sauf

quelques menues pierres jetées à travers les plates-bandes de mon

«socialisme»--se montra presque aimable. Je voyais arriver sans trop

d’impatience le moment de passer au salon où le café nous attendait.

Comme nous nous levions de table, Mauroy se mit à parler d’une première

sensationnelle--les _Revenants_ d’Ibsen--à laquelle il avait assisté la

veille.

«Et même... au fait, c’est une bonne histoire, Noizelles!... Je vais

vous raconter ça...»

Je le savais cancanier comme une vieille femme, le joli Monsieur Mauroy,

et je m’apprêtai à écouter sa «bonne histoire» d’une oreille distraite,

tout en lui offrant, avec sa tasse de café, un petit verre de cognac

choisi par lui, non sans quelque attendrissement.

«Je la connais, madame, votre fine champagne... c’est une pure

merveille...»

Il élevait, d’un geste élégant, la liqueur dorée à la hauteur de son

œil, attendant visiblement la disparition de l’immuable Théodore, qui

achevait de grouper avec art les carafons de cristal. La porte enfin

refermée sur le dos majestueux de notre valet de chambre, Mauroy se

rapprocha de Philippe.

«Inutile de parler devant les domestiques, n’est-ce pas?... Oh!

d’ailleurs, n’allez pas vous imaginer des scandales... Un petit «potin»,

tout au plus... Vous rappelez-vous Lartigues?

--Non, dit Philippe, il n’est pas de mon temps...

--C’est vrai, vous êtes un gamin... Moi, je l’ai eu comme camarade... Un

toqué, noceur comme pas un... Il a fait une grosse fortune en

Cochinchine, dans les chemins de fer, et maintenant il ne fait plus

grand’chose, je crois, que s’amuser... Des prétentions artistiques et

littéraires avec cela... Bref, hier soir, j’étais bien tranquillement

dans ma stalle, à me raser--car c’est crevant, vous savez, ce

chef-d’œuvre--quand j’aperçois, dans une belle loge, Lartigues, en

compagnie de deux dames et d’un monsieur... Les dames, oh!...»

Mauroy eut un geste discret. Je m’étais assise et j’écoutais, poliment,

tout en me demandant quel intérêt pouvaient avoir pour nous les bonnes

fortunes de M. Lartigues.

«Le décolletage, le maquillage, les diamants... toute la lyre, mon

cher... Mais ce qui m’intriguait c’était l’autre monsieur, qui se tenait

au fond de la loge... J’aurais juré que je l’avais rencontré tout autre

part que dans le monde où l’on s’amuse--un grand, maigre, brun, avec un

lorgnon...»

Philippe écarquillait les yeux à cette description. Je le vis ouvrir la

bouche, puis la refermer sans rien dire: il avait eu la même idée que

moi, une idée absurde, invraisemblable... Mauroy se mit à rire.

«Tiens, vous avez l’air médusé, maintenant, mon bon Noizelles... Allons,

je ne veux pas vous faire languir trop longtemps... Pendant l’entr’acte,

je me suis heurté dans le couloir à Lartigues et à son ami, lequel ami

on m’a présenté dans les règles, et qui n’est autre que votre cousin, M.

Chardin... J’ai bien compris qu’il me reconnaissait tout de

suite--Lartigues, d’ailleurs, s’est chargé de mettre les points sur les

i en nommant «Noizelles et Mauroy»--et que ma vue lui était

désagréable... sans pouvoir discerner si cette impression fâcheuse

tenait à ma personne ou aux circonstances... particulières dans

lesquelles il se trouvait... On n’aime pas toujours, n’est-ce pas, à

tenir sa famille au courant de ses petites frasques...»

Dieu! que je détestais cet homme, et son rire affecté, et la

satisfaction visible qu’il éprouvait à distiller la médisance!...

Philippe, cependant, sur la mine effarée de qui je lisais de la surprise

et de l’incrédulité, mêlées à une sorte de joie timide--Philippe riait

aussi, d’un rire un peu gêné.

«Voyons, voyons, Mauroy, qu’est-ce que vous nous racontez là?... Mon

cousin François est un savant, presque un sage... Et puis, enfin, il

n’est pas assez riche pour mener la grande vie...»

Mauroy leva les deux mains.

«Que voulez-vous? Je dis ce que j’ai vu... Ce que je peux vous affirmer,

c’est que votre «sage» est resté toute la soirée dans la loge de ces

dames, dont l’une s’affichait franchement avec Lartigues, mais dont

l’autre--la plus jolie, ma foi!--lui coulait de fort doux regards... Ils

sont partis ensemble, pour souper en partie carrée, probablement... Tous

les mêmes, ces amis du peuple!... Car ce qui m’amuse dans l’aventure,

c’est le contraste entre ces divertissements plutôt... légers, et les

idées humanitaires--les vôtres, madame... dont M. Chardin paraissait

féru, la première fois que je l’ai rencontré dans ce salon... Oh! je

m’en souviens... je m’en souviens parfaitement...»

J’avais pâli, de colère et de honte; je restais les yeux fixés sur cette

bouche fine, sur cette moustache fanfaronne d’où tombaient des mots de

sarcasme et de rancune. Sans doute ma figure devait être étrange, car je

rencontrai tout à coup le regard de Philippe fixé sur moi avec une

expression inquiète, presque irritée. Et d’une voix sèche que je ne lui

connaissais pas, il coupa sans façon la parole à son associé.

«A propos, Mauroy, nous n’avons pas réglé cette question des ouvriers,

vous savez... Venez donc dans mon bureau: nous serons mieux pour

causer...»

Combien de temps dura leur conférence? Je ne pourrais pas le dire.

J’étais restée assise à la même place, tirant machinalement l’aiguille,

m’appliquant même à ma broderie--un amour de tablier destiné à parer les

trois ans et la frimousse de ma grosse amie Hélène. Je suivais les fils,

je comptais les points. «Alors, c’est à cela qu’aboutissent mes doutes,

mes scrupules, mes angoisses?... Tout ce roman de passion discrète et

d’exil volontaire se termine par une histoire d’actrice et de

cabaret?... Et ce bon fils, qui n’ose pas venir passer une heure chez

nous de peur de quitter sa mère malade, et qu’on rencontre au théâtre,

avec des viveurs... lui, François...» Je le vis tel que je le

connaissais,--sa figure mince, sa grande bouche et ses yeux moqueurs,

penchés vers une femme peinte, aux cheveux teints, lui parlant, lui

souriant... Une sorte de spasme me souleva le cœur--spasme de dégoût,

sans doute. «C’est grotesque, grotesque et révoltant...» Brusquement je

me rappelai le jour de mes fiançailles, les aveux de Philippe, son émoi

en me contant ce qu’il appelait «sa seule folie»... Combien j’avais vite

pardonné, combien j’avais peu souffert!... Et maintenant... «Ah!

maintenant, par exemple, je n’ai rien à pardonner, et me voilà bien

tranquille... Philippe aussi, je suppose... Et Thérèse, si elle

savait!... Pourquoi donc avions-nous tous imaginé cette chose

absurde?... Les braves gens sont vraiment trop romanesques, et la vie

est trop laide, aussi... J’étais folle, cent fois folle... Quand je

pense qu’hier, que ce matin encore, j’essayais d’oublier des mots, des

regards...» Une rougeur profonde me montait lentement aux joues, au

front. J’enfouis dans mes deux mains ma figure brûlante, j’aurais voulu

me cacher à tout le monde et à moi-même. Et un regret indéfinissable me

venait, non seulement du passé pur de toute pensée mauvaise, mais de ces

heures toutes proches où je m’étais crue si malheureuse. Il me semblait

que j’aurais mieux aimé revoir François, l’esprit encore plein de

remords et d’inquiétude, que de le revoir après ce que je savais

maintenant... «Demain, quand je lui parlerai, quand il me répondra, ce

ne sera plus lui... Les autres hommes peuvent avoir des goûts bas, des

passions grossières, mais lui...» Quel temple lui avais-je donc élevé en

moi-même pour éprouver cette sensation d’écroulement subit? «Je sais

bien que c’est mieux ainsi, pour moi, pour nous... beaucoup mieux... Et

pourtant...»

Je tressaillis. Des voix parlaient derrière la porte: Philippe et Mauroy

rentraient dans le salon.

«Excusez-moi, madame, si je brusque mon départ... Je dois être à Lille

ce soir, pour passer la journée de demain en famille...»

Cet être odieux avait une femme et des enfants, qu’il aimait, dit-on.

Avec une sorte de répugnance, je lui serrai la main. Et tandis qu’il

s’éloignait, je l’entendais répéter, d’une voix froide et mesurée que

démentait la rudesse de ses paroles:

«Soyez tranquille: ces mauvais drôles seront tenus à l’œil, et à la

moindre réclamation... bonsoir! De la poigne, mon cher, toujours de la

poigne: il n’y a que ça...»

Maintenant Philippe était revenu près de moi. Il rôdait çà et là,

s’asseyait, tisonnait le feu, puis recommençait à marcher, les mains

dans ses poches, l’air préoccupé. Je songeais: «Il faudrait lui parler,

faire allusion à cette... chose...» Mais aucun son ne sortait de mes

lèvres, et je continuais à pencher la tête sur ma broderie. Près de la

fenêtre où j’étais assise, il s’arrêta, rajusta le pli d’un rideau, puis

tambourina sur la vitre et déclara:

«Je crois qu’il neigera demain.

--Oui, fis-je; le temps s’est refroidi, et les nuages sont très noirs.»

Nouveau silence, accompagné du même petit tapotement des doigts contre

le carreau. Tous mes nerfs vibraient à la fois. Pourtant je ne dis rien,

et ce fut Philippe qui parla.

«C’est drôle, hein, cette histoire?»

Gauchement, sans se retourner, il essayait de me voir.

«Quelle histoire?» demandai-je. Dans le désarroi de mes pensées, je ne

trouvais qu’un immense désir de me taire--de me taire et d’oublier.

Cette fois, Philippe fit un demi-tour vers moi.

«Tu sais bien ce que je veux dire: l’histoire que Mauroy nous a

racontée... Au premier moment, j’en étais confondu... Est-ce que tu

aurais cru ça de François?...»

J’esquissai un geste évasif. Philippe, continuait, très vite:

«Je m’explique, maintenant, cette disparition totale que je ne

comprenais pas bien... Oui, oui, c’est évident... Quoique, vraiment, je

m’étonne qu’il aille chercher ses distractions dans ce monde-là...

N’est-ce pas?...»

Pourquoi toutes ces questions?

«Chacun prend son plaisir où il le trouve, dis-je, et François n’a de

comptes à rendre à personne...»

Mon indifférence sonnait faux, ma voix aussi. Philippe s’en aperçut,

sans doute, car je le sentis soudain plus nerveux.

«Personne?... Eh bien, et sa mère?... C’est vrai qu’à son âge on ne peut

plus le traiter comme un petit garçon... Et c’est tout de même moins

fâcheux que s’il était devenu amoureux... d’une femme mariée, par

exemple...»

Il prononça ces derniers mots entre ses dents, en tiraillant

machinalement le gland d’une embrasse--un de ces glands hideux, en soie,

avec des petits fils d’or, dont le tapissier avait parsemé notre

malheureux salon. Puis tout de suite, comme effrayé de ce qu’il venait

d’articuler:

«Tu devrais tâcher, fit-il sans la moindre transition, d’être un peu

plus aimable avec Mauroy...»

J’étais excédée, à bout de forces.

«Aimable! m’écriai-je... Polie, oui; j’espère l’être toujours et je

crois que je l’ai été aujourd’hui... Mais ne me demande pas d’être

aimable... c’est plus fort que moi: je l’ai en horreur!...»

J’avais posé mon ouvrage sur mes genoux et je parlais avec passion, la

tête levée, cette fois, regardant Philippe bien en face.

Il changea de couleur.

«Oui, tu me l’as déjà dit... et ce n’est guère gentil pour moi,

puisqu’il est mon associé et mon ami... Mais tu pourrais au moins ne pas

te singulariser... ne pas choisir le moment où il raconte... des

choses... pour le dévisager, fixement, avec une figure... Si tu t’étais

vue!... Et tu crois que c’est poli, cela, dis?... Tu crois que c’est

poli?...»

Pauvre Philippe! Il venait de se trahir... Ce qui le hantait, depuis le

début de cet entretien incohérent, c’était le souvenir du regard de

détresse surpris dans mes yeux pendant le récit de Mauroy. De nouveau je

détournai la tête, j’enfilai mon aiguille d’une main tremblante, avec

l’effroi qu’il n’en dit davantage... Mais il était le moins brutal des

hommes. Et j’avais l’impression qu’il ne voulait pas, qu’il n’osait pas

savoir... Lentement, comme irrésolu, il quitta la fenêtre, fit encore

deux ou trois tours. Puis, d’une voix mal assurée:

«Allons, je m’en vais... Ce n’est pas un dimanche pareil aux autres,

aujourd’hui: il faut que tous les comptes soient finis ce soir pour

l’échéance... Au revoir», ajouta-t-il en se rapprochant un peu.

«Au revoir», murmurai-je.

Sans le regarder, je lui tendais le front. Je sentis qu’il y posait un

baiser moins tendre que de coutume. Il sortit, j’entendis la porte se

refermer--et je restai seule, les yeux troubles et le cœur serré. Ce

misérable commérage, en nous meurtrissant l’un et l’autre, nous

laissait--moi bien plus malheureuse, et Philippe tout à fait jaloux.

Feuilles mortes · 第 13 / 21 题