XI

Ma première visite fut pour tante Lydie: il me tardait de la revoir et

de vérifier ses dires, car l’expérience m’avait appris à ne pas la

croire sur parole quand elle prétendait aller mieux. Cependant, dès la

porte d’entrée, Perrine m’accueillit par un large sourire de bon augure.

«Madame est sortie! annonça-t-elle presque triomphalement. Monsieur

François l’a emmenée en voiture, après le déjeuner... même qu’il était

déjà parti ce matin, tout seul. Il paraît qu’il est en train de passer

quelque chose comme un examen...»

Sa thèse! François passait sa thèse sans nous avoir prévenus. Et moi qui

m’étais promis d’y assister!... Ma première idée fut de redescendre bien

vite, de retrouver mon coupé ou tout au moins un fiacre quelconque, et

de courir à bride abattue vers la Sorbonne. Mais arriverais-je à temps?

Justement Perrine me montrait la grande horloge de l’antichambre.

«Ils doivent rentrer entre cinq et six heures, madame... Si vous voulez

les attendre, je pense qu’ils ne tarderont pas.»

Elle m’introduisit dans le salon et disparut en m’adressant un petit

sourire amical. Restée seule, je me sentis étrangement déçue, presque

blessée. Pourquoi François ne m’avait-il pas conviée à cette soutenance?

Pourquoi me privait-il du plaisir de l’entendre disserter sur des

matières connues, dans des termes devenus familiers à mon oreille? Il ne

pouvait pas ignorer mon retour, car ma dernière lettre à sa mère

mentionnait exactement--cela, j’en étais sûre--la date de notre arrivée.

Me sachant revenue depuis deux jours, il aurait eu largement le temps de

m’avertir, s’il l’avait voulu...

Je regardai autour de moi. Un dernier rayon de soleil rouge glissait

entre les rideaux de tulle, mettant une touche de fard à la joue du

Watteau, avivant l’or éteint des cadres et les cuivres ciselés de la

console. Sur le petit bureau en bois de rose, l’étui à lunettes de tante

Lydie reposait à travers les pages d’une revue grande ouverte; les

coussins de la bergère gardaient l’empreinte de son corps menu... Un

apaisement me vint à la vue de ces choses tranquilles, toujours les

mêmes, qui semblaient me souhaiter la bienvenue de si bon cœur; je

commençai à excuser François, à comprendre qu’il eût préféré passer ce

dernier examen sans auditoire et, pour ainsi dire, incognito. Non qu’il

fût timide; mais je le savais nerveux à l’excès, méfiant de lui,

paralysé par la moindre critique. Me croyait-il donc bien sévère?

Cette idée me fit sourire. Pelotonnée dans un petit fauteuil bas--la

bergère m’inspirait une sorte de respect involontaire--je ne songeais

plus qu’à jouir de l’harmonie ambiante, qu’à respirer l’atmosphère

calmante et douce du cher vieux salon que j’aimais tant. Tous ces

objets, auxquels depuis huit ans je m’étais habituée à mêler un peu de

mon âme, ne m’avaient jamais paru plus vivants qu’aujourd’hui, tandis

que sans ennui, presque sans pensée, je regardais vaguement l’aiguille

dorée de la pendule cheminer sur le cadran d’émail enguirlandé de roses

peintes.

Le cliquetis d’un trousseau de clefs m’arracha subitement à cette sorte

de torpeur délicieuse. «Les voilà...», pensai-je. Et je souriais, toute

ma mauvaise humeur décidément envolée, à l’idée que Perrine, un peu

sourde, ne les avait pas entendus rentrer et ne viendrait pas les

avertir de ma présence. J’attendis un moment, l’oreille aux aguets,

étonnée de ne percevoir aucun bruit de voix, rien qu’un large pas que je

connaissais bien. Une grande demi-minute s’écoula--le temps moral

d’accrocher un chapeau, d’enlever un pardessus--puis la porte s’ouvrit

et François entra, seul, en habit et cravate blanche. Cette tenue,

officielle et obligatoire, qui remplace la robe et le bonnet carré du

temps jadis, aurait suffi à m’apprendre d’où il venait. Malgré sa

myopie, il m’aperçut tout de suite et me reconnut dans la pénombre

envahissante.

«Comment, dit-il, c’est vous?...»

Il semblait à peine surpris de me trouver là.

«Je suis bien fâché que vous ayez attendu... Ma mère sera de retour dans

un moment... elle a voulu à toute force me déposer ici et se faire

conduire par la voiture chez je ne sais quel fournisseur... probablement

pour me prouver qu’elle peut revenir seule et monter l’escalier sans

moi... Toujours terrible, vous savez... D’ailleurs Bagnoles paraît lui

avoir fait du bien, momentanément... Et vous?... Avez-vous passé de

bonnes vacances?...»

Tout en parlant par petites phrases brèves, il s’était rapproché de la

cheminée, comme pour chercher des allumettes; puis sans achever son

mouvement, il revint vers moi et s’assit entre mon fauteuil et la

fenêtre. J’avais de bons yeux: malgré la demi-obscurité, je fus frappée

de sa pâleur. Pourtant il souriait.

«Vous regardez mon habit. N’est-ce pas que je suis ridicule?

--Mais non, dis-je; vous êtes superbe: vous avez l’air d’un marié...»

Il eut un petit rire sans gaîté.

«Ah! oui, ce sont mes noces, à moi... mes noces avec cette vieille

fiancée revêche qu’on appelle la Sorbonne... Car je suis docteur depuis

une heure... Vous le soupçonniez bien un peu?»

Une bouffée de rancune me remonta au cœur.

«Oui, je l’ai deviné tout à l’heure, à travers les explications confuses

de Perrine... Et je vous en veux de ne pas m’avoir avertie plus tôt:

j’aurais été si heureuse d’assister à votre thèse!...

--Vraiment?...» murmura-t-il, comme étonné.

C’en était trop; je protestai.

«Voyons, François, ne vous moquez pas de moi... Avouez plutôt que vous

m’avez oubliée...»

Cette idée, soudain, me parut absurde; à lui aussi, sans doute, car il

secoua doucement la tête.

«Non je ne vous ai pas oubliée...

--Alors, vous ne saviez pas que nous étions revenus?»

Lentement, par degrés, le crépuscule montait autour de nous.

«Mais si, je le savais... Et si je ne vous ai pas prévenue, c’est

justement parce que j’étais sûr que vous voudriez venir... Ce n’est pas

très aimable, ce que je vous dis là; j’aurais dû inventer un prétexte

quelconque... Mais je ne pourrais pas vous mentir... Vous ne m’en voulez

pas, dites?... Je suis stupide, quand je dois me «produire» en public;

la moindre émotion, le moindre... enfin, j’ai besoin de tout mon

sang-froid...»

Je ne le voyais plus qu’en silhouette sur le gris pâle de la fenêtre;

ses propos étaient décousus, sa franchise presque blessante, et

pourtant, à mesure qu’il parlait, je sentais mon ressentiment se fondre

en une sorte de crainte vague, incompréhensible, mêlée d’un remords

confus, plus inexplicable encore.

«Oh! fis-je en essayant de rire, est-ce que, vraiment, vous avez eu peur

de moi?...»

Il ne répondit pas... Maintenant, la nuit était tout à fait venue. Je me

tus aussi, ne sachant plus que dire. Il me semblait que notre silence

était plein de choses inconnues, presque dangereuses.

A ce moment, la sonnette de la porte d’entrée tinta deux fois secouée

par une main impatiente. Le feu brûlait dans l’âtre--soudain je me

rappelai la première apparition de Philippe, puis, un autre soir, la

lettre apportée par Perrine, l’enveloppe maculée de signes, venue de si

loin, le mouvement brusque de tante Lydie, et les fragments de papier

brûlé s’envolant parmi les cendres et les étincelles...

Toutes ces images, évoquées à la fois, s’évanouirent avec les dernières

vibrations du bruit grêle qui traversait l’ombre environnante. François

s’était levé brusquement, comme un coupable.

«Voilà maman...» dit-il à demi-voix. Avant que la vieille bonne eût

achevé _pede lento_ le voyage de la cuisine à l’antichambre, il avait eu

le temps d’allumer deux lampes, et quand sa mère entra, il se tenait

debout devant la cheminée, à trois pas de moi, correct, presque

cérémonieux dans ses vêtements de soirée.

Les yeux noirs de tante Lydie nous enveloppèrent d’un regard rapide.

Mais ce ne fut qu’un éclair. Je m’étais levée à mon tour pour courir à

sa rencontre: je m’extasiais sur sa bonne mine--moins bonne, à vrai

dire, que je ne m’y attendais; je la félicitais du succès de son

fils--prise d’un besoin fiévreux de parler beaucoup et d’y voir très

clair. Elle, cependant, sans enlever son chapeau, s’était assise dans la

bergère, et, les mains tendues vers la flamme par un mouvement familier,

elle m’écoutait, serrant un peu les lèvres, luttant visiblement contre

le désir de faire chorus à mes congratulations. L’orgueil maternel finit

par l’emporter.

«Oui, laissa-t-elle échapper, il paraît que son livre est remarquable...

Ces messieurs le lui ont répété sur tous les tons. Je n’aurais jamais

cru qu’on pût recevoir un candidat avec des paroles aussi flatteuses...»

François l’interrompit.

«Un candidat?... Mais, ma pauvre maman, une thèse n’est pas un bachot...

Et tout ce qui s’est passé aujourd’hui est une pure formalité... Songe

donc que parmi «ces messieurs», comme tu dis, je comptais au moins deux

anciens camarades... un peu plus âgés que moi, c’est vrai... Docteur à

trente-sept ans: non, vraiment, il n’y a pas de quoi crier à l’enfant

prodige...»

Il riait, du même rire désabusé que tout à l’heure. Sa mère hocha la

tête et parla d’autre chose. Je lui donnai des nouvelles de Philippe, de

sa santé, toujours excellente; de ses affaires, sur lesquelles j’avais

des notions plus vagues. Une ou deux fois, je fis allusion à la

succession Mauroy, et je regardai François, craignant que ce nom

n’éveillât en lui quelque souvenir: pour rien au monde, je n’aurais

voulu être amenée à raconter l’histoire des Wavrin. Mais il ne semblait

même pas nous entendre; il restait silencieux, adossé à la cheminée, les

yeux fixés sur les dessins du tapis ou rivés à son lorgnon qu’il avait

enlevé et dont il essuyait les verres avec soin.

Six heures et demie sonnèrent. Je m’avisai tout à coup que tante Lydie

était toujours en chapeau et François toujours en habit, ce qui donnait

à notre réunion quelque chose de froid et de guindé. Et pour la première

fois, parmi ces vieux meubles amis, autour de ce foyer où si souvent je

les avais surpris tous deux dans l’intimité de la robe de chambre et du

veston, j’eus l’impression très nette que je n’étais pas «chez moi».

«Oh! fis-je, il est tard; il faut que je m’en aille... Philippe doit

m’attendre...»

Philippe ne rentrait jamais avant sept heures. Mais dans ma détresse

soudaine, j’avais besoin de m’affirmer que quelqu’un, là-bas, désirait

mon retour...

«Et puis, j’ai peur de vous gêner. Vous devez être fatigués tous les

deux... François doit avoir hâte de se mettre en pantoufles...»

J’attendais une dénégation polie qui ne vint pas. Tante Lydie protesta

mollement. Peut-être, après tout, était-elle vraiment lasse. Pourtant

elle prit la peine de me reconduire jusqu’à l’antichambre, et quand je

me penchai pour l’embrasser, son baiser me parut très tendre. Mais

François serra distraitement la main que je lui tendais. Son regard

fuyait le mien avec obstination.

«Amitiés à Philippe...» me lança-t-il, juste au moment où la porte

allait se refermer.

Il était temps: depuis le commencement de ma visite, il n’avait pas

encore prononcé le nom de son cousin.

Je marchais à travers les rues paisibles; par-dessus la nuit bleuâtre,

le ciel restait clair, avec de grands reflets roses où se noyait la

lumière pâle des réverbères, indécis et clignotants comme d’humbles

chandelles. Jeune fille, j’avais adoré cette heure fugitive du

crépuscule parisien, quand j’y sentais flotter toutes les joies du jour

écoulé, mêlées d’obscures promesses pour le lendemain. Mais aujourd’hui

mon cœur était plein de pensées troubles. Après ces mois d’été sans fin,

tissés d’ennui et de mélancolie, j’avais couru d’instinct, naïvement, à

l’endroit où j’espérais trouver le plus de réconfort. Et voilà que je me

heurtais à l’inconnu. Ce n’était plus seulement la nervosité de tante

Lydie, cette humeur capricieuse de malade à laquelle j’avais fini par

m’habituer: François aussi semblait vouloir se dérober, devenir lointain

et inaccessible. «Comme il a changé, depuis que je le connais!...» Je me

rappelais ses façons amicales, ses taquineries fraternelles, son

entrain, surtout, et cette gaîté naturelle qui contrastait si drôlement

avec son air tranquille. «Tout cela s’est éteint... Sans doute il est

moins jeune et la santé de sa mère le préoccupe beaucoup... Mais l’hiver

dernier, nous passions encore de bien bons moments, tous ensemble...

C’était si gentil, ce travail en commun! Il restait si affectueux, si

complaisant... Tandis que ce soir...» Ce soir--je cherchais en vain à me

le dissimuler--François s’était montré très désagréable. Quelle

réception bizarre, après trois mois! Ce sourire contraint, ces

mouvements indécis et nerveux--et cette voix qui parlait dans l’ombre...

«Je ne pourrais pas vous mentir... j’ai besoin de tout mon

sang-froid...» Moi, j’avais eu peur, un moment, peur de quoi?

Soudain un soupçon me traversa l’esprit--un soupçon terrifiant que je

repoussai de toutes mes forces. Le cœur battant, les joues en feu, je me

mis à marcher très vite, comme pour piétiner cette chose mauvaise et

coupable. «C’est fou, c’est indigne... pour lui, pour moi, pour

Philippe... Tous ces romans que j’ai lus pendant l’été m’ont détraqué la

cervelle... François était éreinté, surmené; je le gênais, peut-être...

et il me l’a un peu trop laissé voir... Voilà bien de quoi me monter

l’imagination!...» J’allais droit devant moi; je scandais mes pensées

d’un pas bref, avec la sensation d’écraser des nichées de petits

serpents... Entre la place Saint-Sulpice et la rue de Tournon, j’avais

achevé l’hécatombe, et quand j’arrivai devant ma porte, je me sentais la

conscience plus tranquille.

Philippe venait de rentrer; il me suivit dans ma chambre et resta

derrière moi pendant que j’enlevais mon chapeau.

«Eh bien, tu as vu ma tante? Comment va-t-elle?

--Mais pas mal du tout, il me semble... Et tu sais: François a passé sa

thèse aujourd’hui...

--Ah! bah!... quel cachottier!... Enfin, les voilà tranquilles,

maintenant. Cette fameuse suppléance au Collège de France, est-ce qu’il

va s’en occuper?

--Je ne sais pas», dis-je, les bras levés, luttant contre une épingle

récalcitrante qui s’entortillait dans ma voilette. Philippe vint à mon

aide et profita de l’occasion pour m’embrasser, comme d’habitude. Cette

fois je rougis. S’il avait pu deviner ce que je pensais tout à l’heure!

«Nous les féliciterons mercredi, fit-il. Car je suppose que tu leur as

demandé de venir dîner mercredi avec ton père?»

Je dus avouer que j’avais complètement oublié de les inviter.

«Ah çà! de quoi donc avez-vous parlé alors?...»

J’ouvrais un tiroir pour y ranger mes gants.

«Oh! nous n’avons pas dit grand’chose, en effet... Ils sont rentrés tard

et je ne suis pas restée bien longtemps... Mais tu as raison, et je vais

écrire tout de suite à tante Lydie. J’enverrai aussi un mot aux Debray,

quoique ce soit un peu court...»

Le lendemain soir, à la même heure, comme j’achevais de lire une réponse

affirmative de Thérèse, Philippe me rapporta la nouvelle que sa tante

viendrait, mais seule.

«François est entré dans mon bureau cet après-midi, pour me voir un

moment et pour me prier de l’excuser près de toi. Il a je ne sais quel

repas de corps mercredi...»

L’excuse était valable. Mais j’avais compté sur cette soirée d’intimité

pour retrouver notre François de jadis--de toujours--et dissiper

définitivement les fantômes de mon imagination. Lui absent, je restais

dans le doute--un doute énervant et malsain.

Mon dîner eut lieu. Tante Lydie, choyée, dorlotée, parut ravie de

connaître les Debray, qu’elle n’avait pas encore rencontrés. Je la

regardais sourire, ses beaux yeux fatigués toujours pleins d’une flamme

intérieure, tandis que le savant lui parlait de son fils.

«Sa thèse a fait sensation à la Sorbonne, Madame, et les échos en sont

parvenus jusqu’à nos repaires de scientifiques. Est-ce que nous n’aurons

pas le plaisir de le voir ce soir?»

Déjà Thérèse, d’un coup d’œil, avait parcouru le salon. Je devinai

qu’elle s’étonnait de ne pas voir François et, malgré moi, un peu de

chaleur me monta au visage. Oh! cette maudite pensée!

On expliqua l’absence du nouveau docteur, et le temps se passa le mieux

du monde. Papa, suivant une coutume déjà ancienne, courtisa sa vieille

amie--honni soit qui mal y pense!--M. Debray avoua qu’il avait apporté

son violon--et même deux sonates de Bach. Ce fut une débauche de musique

sévère que Philippe supporta, non sans stoïcisme. Un peu avant dix

heures, tante Lydie m’appela d’un signe.

«Je vais m’en aller: il faut être raisonnable... Mais avant que je

parte, vous seriez gentille de me chanter quelque chose...»

Chanter? Depuis bien des mois--oui, de tout l’hiver précédent--elle ne

m’avait adressé pareille requête. J’ouvris un cahier de Schumann et, au

hasard, en jouant moi-même la partie de piano, je dis deux ou trois

lieds. Au moment où j’achevais la petite mélodie si courte et si

poignante: «O chanson douce et tendre...» l’idée me vint tout à coup

que, si François eût été là, sa mère ne m’aurait pas demandé de

chanter... Mes doigts tremblèrent; j’agrémentai de quelques fausses

notes la phrase délicate qui, longtemps après que la voix s’est tue,

prolonge la mélancolie des paroles. Quand je me retournai, tante Lydie

était debout, prête au départ. Elle semblait émue.

«Cela m’a fait plaisir de vous entendre, ma chérie... Merci de cette

bonne soirée...»

Puis elle prit congé, avec sa grâce habituelle. Comme papa lui offrait

de la reconduire:

«Non, chuchota-t-elle, Perrine est là: mais ne le dites pas!... Je ne

veux pas avoir trop l’air de la vieille dame qui ne peut plus sortir

sans sa bonne...»

Les jours qui suivirent, je fus saisie d’une activité dévorante. Je

réorganisais mon appartement, je furetais chez les marchands de meubles

anciens, à la recherche de quelque occasion merveilleuse; j’avais

entrepris--chose plus merveilleuse encore!--de forcer Thérèse à devenir

coquette. A nous deux, et sans dépasser son budget assez restreint, nous

avions réussi à combiner la plus jolie toilette qu’elle eût jamais

portée, y compris le chapeau, sorti tout entier de mes mains et dont je

n’étais pas peu fière. Elle se laissait guider, mais sans enthousiasme.

«Voyez-vous, ma pauvre Geneviève, je serais bien étonnée si vous

réussissiez à faire de moi une femme élégante... Il y a dans ma personne

un je ne sais quoi qui répugne à l’esthétique féminine... D’ailleurs,

Eugène s’occupe si peu de ces choses-là!...»

[Illustration]

Je riais, je l’embrassais--et je repartais, avide de futilités dont

j’avais honte au fond de moi-même. Et tandis que je m’agitais ainsi dans

le vide, l’idée que j’espérais vaincre continuait à me hanter, malgré

mes efforts pour la chasser. Dès que je montais en voiture, ou que je

m’installais au piano,--le soir, aussi, quand je lisais, assise près du

bureau de mon mari, l’«idée» se glissait en moi, tantôt insinuante et

perfide, tantôt aiguë et lancinante. Des mots, des regards, des

intonations de la mère ou du fils me revenaient en mémoire: «Tel jour,

dans telle circonstance, il a dit...»

«As-tu des nouvelles de ma tante? demandait Philippe. Il faudra passer

chez elle, un de ces jours...»

J’y allais, le cœur plein d’arrière-pensées, l’esprit aux aguets,

cherchant des sous-entendus dans les moindres phrases et jusque dans les

silences de tante Lydie. C’est à peine si j’osais m’informer de

François. J’appris pourtant qu’il était définitivement en possession de

la suppléance rêvée, et qu’il professait au Collège de France un cours

d’Histoire de l’Art bouddhique.

«Le jeudi matin, expliqua sa mère. Toutes ses soirées du mercredi vont

être prises, maintenant...»

Quelques jours après, Philippe me raconta qu’il avait reçu encore une

visite de son cousin.

«J’ai peur que nous ne puissions pas les voir beaucoup cet hiver...

François a l’air tout désorienté; ce nouvel enseignement l’effraie un

peu... Et puis, c’est désolant: ma tante recommence à l’inquiéter... Les

médecins qu’il a vus à Bagnoles ne lui ont pas caché que, malgré le bon

effet des eaux, elle restait dans un état précaire. Elle a eu, ces

jours-ci, quelques accidents au cœur qui l’ont beaucoup frappée... On

lui défend de sortir le soir, et même de recevoir chez elle...»

J’écoutais, plus attristée que surprise: tout s’organisait comme je

l’avais prévu.

«Moi, vois-tu, continuait Philippe, je crois qu’il s’assomme, à Paris,

ce pauvre François... Il m’a dit qu’après sa thèse, on lui avait offert

la direction d’une nouvelle École qu’on va fonder à Saïgon... Sa mère

n’en a rien su. Il me l’a répété deux ou trois fois: «C’est à cause

d’elle que j’ai refusé... sans elle, je serais parti tout de suite...»

Ah! comme ça vous empoigne un homme, cette vie de voyages et

d’aventures!...»

Il en paraissait pourtant bien las, de cette vie nomade, quand je

l’avais vu à Marlotte, au retour de sa dernière mission. Pourquoi la

regrettait-il, à l’heure présente? Pourquoi choisissait-il Philippe pour

confident--Philippe dont il connaissait la nature expansive et

bavarde?... De nouveau, je rougis: toujours, encore l’«idée». Comment

échapper à cette obsession maladive?

Déjà je me fatiguais de la chasse aux antiquailles, et mon rôle de

modiste en chambre me semblait fastidieux. J’essayai de me remettre à

lire, à travailler l’anglais. Mais je trouvais dans mon buvard les pages

raturées de ma traduction, faite pour François. Quand je levais la tête,

la petite idole, donnée par François, me souriait béatement. Mes livres

ne parlaient que d’art hindou et de poèmes védiques... «Ce n’est pas

possible, pensais-je en bouleversant d’une main impatiente les rayons de

ma bibliothèque; j’ai dû penser à autre chose, m’occuper d’autre chose,

l’hiver dernier.» D’instinct, j’écartais les romans. Enfin je ramenai un

volume d’aspect rassurant: un de ces braves bouquins, modestement vêtus

de carton mastic, que je me rappelais avoir compulsés quand je préparais

mon examen supérieur. «_La Littérature française au XVIIe siècle.

Morceaux choisis..._ Quel bon souvenir! Il y avait des tas de choses

amusantes, là dedans...» Je m’étais rapprochée de la fenêtre, et je

feuilletais rapidement: les poètes, Malherbe, Corneille, Racine,--les

prosateurs, Pascal, la Bruyère, Mlle de Scudéry. «Oh! ces pages si

drôles du _Grand Cyrus_!... Et Mme de Lafayette...» Mes yeux

s’arrêtèrent sur un passage souligné au crayon: sans doute la subtilité,

jadis, m’en avait plu:

«Les femmes jugent d’ordinaire de la passion qu’on a pour elles,

continua-t-il, par le soin qu’on prend de leur plaire et de les

chercher; mais ce n’est pas une chose difficile, pour peu qu’elles

soient aimables: ce qui est difficile, c’est de ne pas s’abandonner au

plaisir de les suivre, c’est de les éviter, par la peur de laisser

paraître au public, et même à elles-mêmes, les sentiments que l’on a

pour elles.»

Et plus bas, marquée d’une croix, cette phrase bien faite pour séduire

une enfant romanesque:

«Les paroles les plus obscures d’un homme qui plaît donnent plus

d’agitation que des déclarations ouvertes d’un homme qui ne plaît pas.»

D’un geste brusque, je refermai le livre. Décidément, le XVIIe siècle

lui-même était plein d’embûches, et ce n’était pas dans la _Princesse de

Clèves_ qu’il fallait chercher un refuge contre l’«idée»...

Feuilles mortes · 第 12 / 21 题