IX

Je revins de Marlotte entièrement guérie et pétrie de bonnes

résolutions. L’activité dévorante de Thérèse avait fait honte à ma

paresse: je devais m’occuper coûte que coûte, secouer l’inertie morale

et intellectuelle où je m’enlizais l’année précédente--surtout éviter

ces vagues rêveries qui énervent l’âme et émoussent la volonté. «Rêver,

maintenant... à quoi bon? Ma vie ne changera guère; je n’ai plus

grand’chose à attendre--ni à craindre...» Je le croyais! Et dans cette

assurance candide, je m’efforçais, après le naufrage de mes espérances

maternelles, d’établir le bilan des joies qui me restaient. «Philippe...

papa... Dieu merci, il est encore assez jeune, mon cher papa: et

d’ailleurs son grand-père, auquel il ressemble, paraît-il, trait pour

trait, a vécu quatre-vingt-douze ans... La pauvre tante Lydie?... J’ai

bien peur de ne pas pouvoir la conserver aussi longtemps. Mais François

est pour nous comme un frère... Et l’amitié de Thérèse, de son mari, de

ses enfants...» Mon cœur un peu sauvage n’en demandait pas plus. «Petit

lapin!...» m’appelait papa quand, tout enfant, je jouais à me dorloter

sur ses genoux, la tête enfouie sous sa veste et risquant un œil de

temps à autre pour me replonger bien vite dans ma cachette... Du petit

lapin de jadis, j’avais gardé le goût de me terrer dans les coins

étroits, de me blottir dans les tendresses profondes et durables.

«L’amour de Philippe--sans parler des autres affections qui

m’entourent--n’est-ce pas un de ces nids où rien de mauvais ne peut

m’atteindre?...» A force de me chapitrer ainsi, je me sentais devenir la

femme la plus raisonnable de la terre--une vraie perfection. Et puis, il

fallait bien prouver à François que je n’étais pas malheureuse...

Ce fut lui, naturellement, que je consultai dès que je voulus «chercher

de l’ouvrage». Il repoussa comme extravagante et inutile mon idée

d’apprendre le hollandais--j’y avais déjà renoncé _in petto_. Tante

Lydie m’offrit de traduire des romans anglais. Nous dînions chez elle ce

soir-là, peu de jours après la rentrée, et j’avais été heureusement

surprise de lui trouver la mine moins défaite, les yeux plus brillants:

la présence de son fils, et surtout l’assurance qu’il était près d’elle

pour longtemps, avaient opéré ce miracle.

«Les romans, c’est trop amusant, tante. Il me faut quelque chose de

difficile, qui me prenne beaucoup de temps...

--Elle est effrayante! déclara Philippe. Hier, elle avait entrepris de

m’aider à vérifier ma balance du mois... Seulement elle comptait tout de

travers... Une petite femme qui se vante d’avoir adoré l’algèbre!...»

Je haussai les épaules.

«L’algèbre, oui... les formules abstraites. Mais j’ai les chiffres en

horreur...

--Comme c’est drôle! dit mon mari. Moi je n’ai compris la théorie que du

jour où je l’ai mise en pratique... et même, les chiffres ne me diraient

rien du tout s’ils ne représentaient pas des valeurs marchandes...»

Tandis qu’il parlait, mes yeux, errant à travers le salon, venaient de

rencontrer un petit dessin à la sanguine--un profil de femme au nez fin,

au menton gras, payé cent sous par Mme Chardin chez un brocanteur naïf.

Dans un coin du papier, caché sous d’imperceptibles moisissures,

l’encadreur avait découvert le monogramme d’Antoine Watteau... «Quand

vous voudrez, Madame, disait-il souvent, nous avons acquéreur à cinq

mille francs...» Je songeai: «Deux lettres tracées sur une feuille

jaunie... et le nez retroussé, le menton à fossette sont devenus, eux

aussi, des «valeurs marchandes»... Faut-il donc toujours en arriver là?»

Justement, tante Lydie, comme pour répondre à ma pensée, appuyait de

commentaires bienveillants les dernières paroles de Philippe et je

l’entendais porter aux nues les industriels, les hommes forts et

actifs--jusqu’à traiter «d’inutile mandarin» son fils qui ne semblait

guère s’en émouvoir. Un peu déçue, un peu troublée, je l’écoutai quelque

temps discourir sur ce mode inaccoutumé, puis d’un ton plaintif je

m’écriai:

«Tout cela est bel et bon, mais vous ne m’avez toujours pas indiqué ce

que je pourrais faire cet hiver...»

François se pencha vers moi.

«Vous êtes prête à tout? demanda-t-il gaîment.

--A tout.

--Aucun travail ne vous rebutera?

--Aucun...»

Tante Lydie s’agita dans sa bergère: on eût dit que ce badinage

l’impatientait. Mais François poursuivait d’un ton solennel:

«Vous accepterez mes conseils aveuglément?

--Aveuglément!...» répétai-je. Et je levai vers lui, tout en riant, des

yeux où devait se lire une confiance absolue... Deux petits coups secs

résonnèrent sur la table: c’était tante Lydie qui fermait brusquement

son étui à lunettes.

«Tu es absurde! dit-elle à son fils. Laisse donc Geneviève choisir

elle-même ce qui lui convient... D’ailleurs je ne vois pas pourquoi elle

ne finirait pas par s’intéresser aux comptes de son mari...»

François rougit,--fâché sans doute, à trente-six ans, que sa mère le

rembarrât comme un gamin. Pourtant il se tut, pendant que Philippe

disait bonnement:

«Mais, ma tante, je ne tiens pas du tout à la faire travailler, moi!...

Je ne demande qu’une chose, c’est qu’elle s’amuse... que ce soit en

jouant du piano, en tricotant des bas ou en traduisant de l’anglais, du

russe, du chinois... tout ce qu’elle voudra...»

L’incident fut clos. Nous commencions à connaître ce que Philippe

appelait «les lubies de ma tante». Seulement, dans l’antichambre où

François nous reconduisait, je lui dis en confidence:

«Vous penserez à moi, n’est-ce pas?...»

D’abord il me regarda sans répondre, comme s’il ne comprenait pas bien.

Puis il eut un sourire singulier.

«A vous? Oh! oui, je vous promets d’y penser... et de vous trouver ce

que vous cherchez...»

Le mercredi suivant, il apportait un livre qu’il me tendit

triomphalement--un petit livre relié en toile grise, grand comme la

main, épais comme le doigt, avec des tranches rouges et un titre

anglais.

«Oh! fis-je, il n’est pas gros...»

Mais quand je l’eus ouvert, ma moue dédaigneuse se changea en grimace:

trois cents pages de papier pelure, imprimées en caractères minuscules.

Philippe se penchait sur mon épaule.

«Sapristi! quel grimoire!... A ta place, j’aimerais mieux un «copie de

lettres...»

François vit mon effarement et me rassura.

«C’est un ouvrage de vulgarisation, très clair, très facile... une

histoire succincte, mais complète, de l’art bouddhique, avec la liste de

tous les monuments connus... Mon éditeur m’avait demandé de le traduire,

mais je n’ai pas le temps... Le manuscrit doit être livré en mai; j’ai

calculé que cela ne représente pas plus de deux pages par jour... ce

n’est pas un travail démesuré pour vous, puisque vous lisez couramment

l’anglais...»

Indécise, je feuilletais le petit volume; il me semblait plus joli,

moins rébarbatif.

«Il y a des mots hindous!... mais le texte a l’air facile, en effet...

Et puis, vous m’aiderez bien un peu? demandai-je timidement.

--Oh! tant que vous voudrez», fit-il avec élan. Puis soudain, d’un ton

tranquille: «Mais, je suis sûr que vous n’aurez pas du tout besoin de

moi.»

Le sort en était jeté. Dès le lendemain, je me mis à l’ouvrage. Jamais

hiver ne me parut plus court. Mes matinées se passaient à lire les pages

que je devais traduire, à élucider les passages obscurs. Le soir, je

rédigeais, d’une grosse écriture bien nette. J’avais transporté mon

bureau dans le cabinet de Philippe, qu’une maladie grave de son associé

obligeait aussi à un surcroît de besogne, et nous travaillions sagement

tous les deux, sortant peu, refusant trois invitations sur quatre. De

temps à autre, il m’arrivait de le consulter, car il savait bien

l’anglais,--il le parlait même beaucoup mieux que moi. Mais les termes

d’art et d’architecture ne lui étaient pas familiers, et il me faisait

faire des contre sens. Je dus renoncer à utiliser ses lumières.

Tantôt chez nous, tantôt rue Barbet-de-Jouy, je soumettais mon travail à

François qui le relisait, le révisait et me donnait toutes les

explications désirées, le plus simplement et le plus clairement du

monde, en illustrant ses démonstrations de force gravures et

photographies. Peu à peu j’étais devenue très experte en la matière, et

les mots de «topes» et de «lâts», les noms de «Parambanan» et de

«Tyandi-Sevou» sortaient de mes lèvres avec une facilité qui faisait la

joie de Philippe--ces vocables inconnus lui paraissant des plus

comiques.

«Écoute, ma tante... non, mais écoute un peu... si on ne dirait pas un

vieux professeur de sanscrit!...»

Et il riait--sans trouver beaucoup d’écho. Tante Lydie s’était de

nouveau assombrie, et sa santé laissait encore à désirer. Malgré tout,

nous passions de bons moments; les jours fuyaient avec une rapidité

vertigineuse.

Un après-midi que je m’étais attardée à ma table de travail, cherchant à

rattraper ma soirée perdue la veille au théâtre, Thérèse vint me

surprendre, escortée de ses deux enfants qu’elle ne quittait jamais.

Hélène marchait seule maintenant; en la voyant rouler vers moi comme une

toupie, toute ronde, les bras écartés, chancelant encore sur ses grosses

jambes, je pensai: «Le mien aurait presque son âge...» Mais ce ne fut

qu’un éclair douloureux: je n’avais plus le temps de m’absorber dans des

regrets sans fin.

«Qu’est-ce que vous devenez donc? s’enquit Thérèse. Voilà des siècles

qu’on ne vous a vue...»

C’était vrai; je négligeais un peu mes amis depuis quelque temps.

Humblement, je m’excusai: nous avions mené, tout l’hiver, une vraie vie

de sauvages; mon mari avait des affaires et des rapports par-dessus la

tête.

«Et moi aussi, voyez, je travaille...»

Non sans orgueil, je montrais les feuillets amoncelés devant moi, le

dictionnaire anglais grand ouvert. Thérèse manifesta d’abord une

curiosité sympathique: elle me croyait occupée à traduire quelque

ouvrage de droit commercial ou industriel. Quand elle eut compris qu’il

ne s’agissait ni de la culture du chanvre en Angleterre, ni de la

question des «trusts», elle sembla se désintéresser de mes efforts. En

vain j’essayai de lui faire admirer mon manuscrit aux trois quarts

achevé, et les belles petites notes alignées au bas des pages, à l’encre

rouge: elle regardait, elle m’écoutait parler; mais sur sa figure aux

traits mobiles, je lisais une indifférence voulue, excessive--une

«indifférence passionnée» si l’on peut ainsi dire.

Jacques furetait partout, suivi de sa petite sœur qui ne le quittait pas

d’une semelle et qu’il morigénait de la belle façon.

«Laisse ça, Nénette... veux-tu bien laisser ça, petite vilaine...»

Nénette se mit à crier: toute branlante, tendue dans un effort comique,

elle essayait d’agripper sur la console un bibelot que Jacques venait de

saisir prestement «pour qu’elle ne le casse pas», disait-il.

«Dieu! que ces enfants sont insupportables!...»

Thérèse se leva et prit des mains de son fils l’objet en litige--une

statuette d’ivoire finement travaillée, sorte d’ange bouddhique, les

ailes au dos et foulant aux pieds un serpent.

«Regardez, dis-je, comme c’est curieux, cette influence chrétienne...»

François, quelques jours auparavant, m’avait fait comprendre les causes

d’une similitude au premier abord inexplicable... Mais déjà Thérèse

reprenait son expression absente.

«Oh! vous savez, moi, l’art hindou... je n’y connais rien...»

Un peu dépitée, je parlai d’autre chose. Et tout de suite elle redevint

affectueuse et gaie. Quand elle partit, après une heure de causerie

amicale, agrémentée de quelques gronderies, caresses--et autres

préoccupations maternelles,--j’avais presque oublié le début de sa

visite.

Pourtant, dès que, restée seule, je voulus me remettre au travail, je me

sentis gênée, vaguement malheureuse, comme si Thérèse eût laissé après

elle une odeur de blâme. La petite idole d’ivoire me regardait de ses

yeux fixes. Je fermai mon cahier et, le menton sur mes mains, je me

plongeai dans des réflexions moroses. «Thérèse est absurde... elle

voudrait que tous les ménages fussent pareils au sien... Parce qu’elle

travaille avec son mari, pour son mari, aux mêmes choses que son mari,

elle ne conçoit pas qu’une autre femme puisse comprendre la vie

différemment... C’est comme tante Lydie, qui me conseille maintenant de

lire les articles économiques de la _Revue des Deux-Mondes_... Philippe

n’en demande pas tant, lui... ce bon Philippe! Il est content, je ne

m’ennuie plus... nous nous occupons chacun de notre côté... Pourquoi

donc les autres veulent-ils nous empêcher de vivre à notre guise?...»

J’eus un geste d’impatience, et, rouvrant livre et dictionnaire, je

repris où je l’avais laissée la description du temple d’Ellorah...

Avant la date fixée, ma traduction était finie, parachevée, prête pour

l’impression. Je la remis à François le dernier mercredi d’avril, après

notre dîner de famille. Nous étions tous réunis, y compris papa et tante

Lydie elle-même qu’un ascenseur nouvellement installé avait hissé

jusqu’à notre cinquième. Quoiqu’elle eût semblé, au début, plutôt

hostile à ma grande entreprise, elle me félicita gentiment de l’avoir

menée à bien. Papa, qui me savait paresseuse et qui s’était montré

sceptique, ne cachait pas son étonnement. Quant à Philippe, il

m’admirait, comme toujours, sans réserve.

«Elle a lestement enlevé ça, hein?... Et quelle persévérance! Je l’ai

vue, moi, je l’ai vue à l’ouvrage...» répétait-il avec fierté.

François tournait et retournait les bienheureuses pages; peut-être

avait-il compris combien il m’en coûtait de les voir partir, emportant

avec elles tout ce monde enchanté de la science et du rêve où j’avais

vécu plusieurs mois... Il sourit--quelle bonté dans ce sourire!

N’était-ce pas ainsi que Mlle Verdy me regardait jadis, au moment où

dans ses yeux, sur ses lèvres, je lisais d’avance--je sentais venir la

phrase tant attendue: «C’est bien, vous êtes une bonne fille...»?

Cette phrase, François ne la prononça pas; mais je m’imaginai qu’il la

pensait. Et devinant le regret que je n’avais pourtant pas exprimé:

«Ce n’est pas fini, dit-il; nous aurons encore la correction des

épreuves...»

Une seconde période commença, période ravissante où je connus la joie de

voir imprimées en toutes lettres ces lignes sorties, sinon de mon

cerveau, du moins de mes doigts, où je m’initiai au mystère des signes

cabalistiques qu’on trace dans les marges, sur un papier qui boit, avec

une plume qui crache. François relisait après moi tous les placards, sûr

d’y trouver encore des fautes qu’il me signalait ensuite malicieusement.

«Les femmes n’ont pas «l’œil typographique», assurait-il. Et je me

piquais au jeu, tout heureuse quand je ne lui avais laissé à glaner que

quelques virgules omises ou quelques accents mal placés. Entre temps il

se rendait lui-même chez l’éditeur, car j’avais bien spécifié qu’on ne

prononcerait pas mon nom et qu’il dirigerait seul la publication,

rédigée par «un de ses élèves». Cette nouvelle phase de notre

collaboration donna lieu à quelques palabres dans le vieux salon Louis

XVI, sous les yeux résignés de tante Lydie qui considérait évidemment

tout cela comme un jeu puéril et sans utilité.

«Et ta thèse?» demanda-t-elle un jour, de ce ton demi-moqueur,

demi-fâché qu’elle prenait maintenant assez souvent.

«Ma thèse? mais elle avance, maman... et plus que tu ne crois. Tu sais,

si je mettais bout à bout toutes les heures que j’ai perdues depuis dix

ans, en Cochinchine et ailleurs, rien qu’à dormir après mon déjeuner...

j’arriverais à un joli total--de quoi corriger vingt volumes d’épreuves

in-folio... A Paris, on met les bouchées doubles... on dévore le

travail...

--Oui, murmura tante Lydie, mais la vie vous dévore, aussi...»

L’âpreté de son accent me frappa; je la regardai--dévorée, en effet,

semblait-il, par cette vie qu’elle sentait fuir trop vite... Un moment,

je crus avoir pénétré le fond de son âme; malade, plus atteinte qu’elle

ne voulait l’avouer, elle nourrissait une idée fixe, presque morbide: la

thèse, le doctorat, le séjour à Paris stable, définitif--la paix pour

les années qui lui restaient. Tout ce qui détournait son fils de ce but

ardemment désiré lui paraissait, à elle, négligeable--presque nuisible.

De là--du moins je le pensai--cette irritation latente qu’elle laissait

parfois paraître, dès que ma pauvre traduction revenait sur le tapis.

J’en ressentis quelques remords--au point de n’éprouver qu’un plaisir

incomplet, le jour où François m’apporta le premier exemplaire de notre

volume enfin paru. Un bien joli petit exemplaire, pourtant, plus

pimpant, moins austère que l’original britannique, et sur lequel

brillaient en lettres d’or les noms de François Chardin--l’éditeur

l’avait exigé--et de _Georges Naville_--mes deux initiales à moi,

accostées de syllabes quelconques. Philippe se mit à rire: ce nouvel

avatar de sa femme l’amusait prodigieusement. Je riais aussi;

j’examinais les tranches, le dos, le plat, le titre--je me déclarais

ravie...

«Vous n’avez pas l’air aussi heureuse que je l’aurais cru», dit

simplement François.

Rien ne lui échappait! Quelque chose dans le son de sa voix me fit

craindre de l’avoir peiné. Confusément, j’essayai de lui expliquer mes

scrupules--son temps gâché, sa thèse retardée par ma faute, la

désapprobation visible de sa mère--toutes ces idées qui, depuis quelques

semaines, me tourbillonnaient dans la tête, et qui venaient aujourd’hui,

comme un essaim de vilains oiseaux noirs, se poser sur ma joie

présente... Philippe m’écoutait avec stupeur.

«Quelle drôle d’imagination tu as!... tu ne penses qu’à te tourmenter...

Je suis sûr que ces bêtises ne lui ont pas fait perdre une heure de

travail... n’est-ce pas, mon vieux? Et quant à ma tante, tu sais combien

elle est devenue nerveuse...»

Il employait souvent ce terme vague qui résume tout un ordre de

sensations et de phénomènes inconnus aux natures placides. François

soupira:

«Oh! si j’étais sûr qu’elle fût seulement nerveuse!... Mais Philippe a

raison, Geneviève; vous pouvez mettre votre conscience en repos: ma

thèse est finie depuis hier...

--Finie! m’écriai-je. Oh! que je suis contente!... Alors je ne regrette

plus rien...»

Plus rien. Toute la soirée je me sentis joyeuse. Les fenêtres, grandes

ouvertes sur le ciel mauve de juin où tremblaient de petites étoiles

bleues, laissaient pénétrer, avec la lueur indécise du crépuscule d’été,

l’odeur indéfinissable du Luxembourg et de la rue--mélange d’acacias en

fleurs, de mousse de bière, de poussière chaude et de gazon fraîchement

arrosé. Nous causions--ou plutôt je parlais presque seule, un peu

excitée, bavarde contre mon habitude. Philippe fumait un gros cigare;

François roulait des cigarettes d’un tabac blond qui sentait le caramel,

et les laissait s’éteindre l’une après l’autre, distrait sans doute par

quelque pensée étrangère à nous, car il ne disait pas grand’chose. Un

peu avant onze heures, il se leva pour partir. Nous étions restés dans

l’obscurité pour mieux goûter la douceur de la nuit. Les lampes

allumées, je le vis debout près de la table, maniant le petit livre que

j’y avais posé soigneusement. Il se tourna vers moi.

«Si vous vouliez... si cela vous était égal, j’aimerais emporter cet

exemplaire là... Je vous en ferai envoyer d’autres par le libraire... Et

puis, avouez que j’ai bien mérité une petite dédicace de votre main...

Tous les auteurs le font, vous savez», ajouta-t-il en souriant--d’un

sourire presque timide.

Il ne m’avait pas habituée à de telles cérémonies.

«Oh! dis-je, moi, je veux bien... quoique je ne sois pas un auteur «pour

de bon...»

Et tout d’un trait, j’écrivis sur la feuille de garde:

«A mon cher maître et ami, son élève reconnaissant.

«G. N.»

«Bravo! Parfait! approuva Philippe qui pouffait de rire derrière moi.

Comme cela, personne ne pourra soupçonner que le traducteur n’est pas un

petit jeune homme...»

François lut de tout près, sans lorgnon, les mots que je venais de

tracer; son regard, quand il le forçait ainsi, semblait toujours un peu

étrange... Puis, après s’être assuré que l’encre était bien sèche, il

referma doucement le volume, le glissa dans la poche de sa jaquette,

prit congé de nous et s’en alla... Alors seulement, je m’aperçus qu’il

avait oublié de me dire merci.

X

L’été qui suivit s’organisa d’une façon à la fois imprévue et monotone.

L’associé de Philippe, malade depuis près d’un an, avait fini par

mourir, laissant des enfants mineurs, une veuve inhabile aux affaires et

un frère, ingénieur capable et expérimenté, mais dont l’intronisation

comme codirecteur offrait quelque difficulté, à cause de son caractère

entier, peu sympathique au personnel. Philippe, sans cesse appelé à

l’usine pour discuter ces questions délicates, dut abandonner

momentanément la partie commerciale et administrative qu’il s’était

réservée. Il confia ses bureaux de Paris à un vieil employé blanchi

sous le harnais et m’emmena passer les mois de vacances à

Saint-Maurice-Lille--dans cette grande maison où son père était né--tout

contrit, le pauvre garçon, de m’offrir une si triste campagne et une

atmosphère si enfumée.

«Tu sais, me proposa-t-il quelques jours avant notre départ, si tu

préfères aller en Bretagne avec les Debray, tu es libre...»

Je souris, touchée de son abnégation, et, refoulant de mon mieux le gros

soupir qui me montait aux lèvres:

«Comment peux-tu croire, dis-je, que je voudrais te quitter pendant si

longtemps? Puisque je n’ai pas de cure d’air à faire cette année,

profitons-en pour ne pas nous séparer...»

Ses bons yeux, où j’avais vu passer l’effroi candide de me voir accepter

son offre, s’éclairèrent d’une gratitude infinie.

«Alors, c’est bien vrai? Tu aimes mieux venir? Que tu es gentille, ma

chérie!... Moi, vois-tu, j’ai toujours peur que tu ne t’ennuies... Mais

je peux bien te l’avouer, maintenant: je ne sais pas ce que je serais

devenu tout ce temps-là sans toi...»

Je bouclai donc mes malles pour Saint-Maurice, sinon avec beaucoup de

joie, du moins avec le ferme propos d’être raisonnable et de ne pas

entraver, par de vaines récriminations, les affaires de mon mari.

Pourtant j’allais me trouver bien seule dans ce pays inhospitalier: les

Debray, tous deux anémiés et surmenés, s’octroyaient trois mois de mer à

l’extrême pointe du Finistère--un prix décerné fort à propos par

l’Académie des Sciences leur permettait cette folie--et tante Lydie, que

son fils avait enfin décidée à consulter, partait pour les eaux de

Bagnoles. «Mauvaise circulation...» diagnostiquaient les médecins.

François, de toute la saison, ne pouvait songer à quitter sa mère. Papa,

lui, me demeurait fidèle; mais l’administration barbare lui accordait

tout juste trente jours. Le reste du temps, je devrais me résigner à

vivre sur mon propre fonds intellectuel. Philippe serait très occupé--et

d’ailleurs...

Sans vouloir achever ma pensée, je réunis une bonne provision de

livres--parmi lesquels deux ou trois ouvrages sur l’art hindou--et de

musique--beaucoup de Wagner, hélas! et pas trace de Gounod. La veille de

mon départ, j’achetai _Parsifal_, que je connaissais peu, mais dont

François parlait toujours avec recueillement, et je le glissai à la hâte

dans une valise restée ouverte, entre mes corsages de batiste et les

gilets blancs de Philippe.

«C’est un peu gros, pensai-je, et un peu dur... Bah! la batiste se

repasse très bien, et le piqué aussi...»

Tel fut le viatique dont je me munis pour affronter la fumée des usines,

la monotonie des champs de betteraves et la société des habitants de

Lille.

Malgré tant de précautions, l’été me parut long. Et, chose étrange, je

n’ai gardé de ces quelques mois que des souvenirs imprécis. Alors que de

l’hiver précédent, si studieux et si calme pourtant, je me rappelle

encore, après quatorze ans, les moindres détails--jusqu’à la robe que je

portais le jour où je commençai ma traduction, jusqu’à la couleur

jaunâtre des épreuves imprimées, à leur bonne odeur de papier humide et

d’encre fraîche--mon séjour à Saint-Maurice n’a laissé dans ma mémoire

que des images vagues, grises comme le ciel toujours voilé, malgré les

splendeurs de juillet et le soleil d’août. Je ne sais si je m’ennuyais;

en tous cas, je n’éprouvais aucun besoin de distraction, et l’annonce

d’une visite, la perspective d’une relation nouvelle provoquaient

toujours de ma part un petit mouvement de recul, une attitude défensive

qui déconcertaient Philippe.

«Nous appelons ça «l’épaule rennaise», disait papa en riant. Il

reconnaissait bien, lui, le vieux sang de nos ancêtres bretons, et le

geste instinctif du sauvage qui se met en garde contre l’ennemi.

Non, je ne m’ennuyais pas. Mais, sans même m’en rendre compte, je vivais

une existence irréelle et comme transitoire. Ma pensée, malgré moi,

vagabondait toujours en deçà ou au delà du présent; cette maison--la

mienne, après tout--me semblait étrangère; ce grand jardin triste

prenait l’aspect d’un décor de rêve. Philippe, seul vivant et affairé au

milieu de la mélancolie ambiante, m’apparaissait encore plus différent

de moi qu’aux premiers jours de notre mariage. «Sans doute, me

disais-je, dans ce temps-là, nous étions bien jeunes... deux enfants:

tante Lydie n’avait pas tort... En sept ans, on évolue, on se

transforme... Mais pourquoi la vie commune, au lieu de nous façonner

deux âmes pareilles, nous éloigne-t-elle chaque jour l’un de l’autre?...

Ou bien est-ce moi qui m’éloigne de lui--moi seule qui change, tandis

qu’il reste le même?...»

J’avais de nouveau perdu cette sérénité, cette quiétude d’esprit,

reconquise à grand’peine quelques mois auparavant et que j’attribuais à

la toute-puissance du travail. Pour la retrouver, j’essayai de reprendre

mes livres, et je commençai la lecture d’une étude sur les poèmes

védiques. Mais dans mon ardeur inconsidérée, j’avais choisi une édition

trop savante, bourrée de considérations sur l’histoire et la

linguistique qui me rebutèrent très vite.

«Ce sera pour l’hiver prochain,» pensai-je--comptant bien demander à

François de me guider dans ce labyrinthe. En attendant, j’en étais

réduite à me nourrir de romans, triste pâture, plus énervante que saine.

Restait _Parsifal_: je m’y plongeai éperdument. Dix fois, vingt fois, je

revis la partition, découvrant à chaque page, dans ce pâle reflet qu’est

une réduction «piano et chant», des beautés dont la révélation

m’enchantait et que je devais garder pour moi seule. Parfois,

j’étouffais un peu de toute cette admiration rentrée, et je me disais

qu’il eût été bon d’avoir autour de moi, tournant mes pages et mêlant

leur voix à la mienne, des fervents tels que les Debray, François ou sa

mère. Mais tous étaient loin. Papa, je le sentais bien, m’écoutait avec

plus de complaisance paternelle que de sens esthétique. Quant à

Philippe, dont l’attrait pour la musique était aussi réel que son

incapacité absolue à la comprendre, je redoutais par-dessus tout ses

jugements et ses réflexions. Aussi, dès que je voyais poindre à

l’horizon son visage réjoui, vermeil sous le chapeau de paille, ou que

j’entendais résonner dans le vestibule son pas solide d’homme bien

portant, je fermais rapidement mon piano et Wagner disparaissait dans

les profondeurs du casier. Que les femmes qui n’ont jamais entretenu de

commerce secret avec quelque demi-dieu, à l’insu d’un mari profane, me

jettent la première pierre!

Heures lentes, songes sans but... Cette saison ne me fut pas bonne. Un

seul épisode est resté gravé profondément dans mon esprit--un incident

qui faillit achever de me démoraliser.

Je gardais, dans une jolie petite bourse, trois cents francs payés par

l’éditeur de l’_Art Bouddhique_. François me les avait apportés en

riant, et mon premier mouvement avait été de les refuser; puis je

m’étais ravisée, curieuse tout à coup de palper cet argent

«gagné»,--pensant aussi qu’il serait beaucoup mieux placé dans la poche

de quelque besogneux que dans la caisse d’un grand libraire parisien. En

arrivant à Saint-Maurice, je songeai tout de suite au meilleur moyen

d’employer mon trésor.

«Donne-le à notre orphelinat», dit Philippe.

Ce mot me déplut; il me rappelait les affreuses petites brassières

grisâtres que je confectionnais jadis sous la direction de mes

grand’tantes Olympe et Cornélie,--toutes deux, les pauvres femmes, s’en

étaient allées depuis, dans un monde meilleur, tricoter pour les

chérubins nécessiteux.--Et puis je savais que l’orphelinat de l’usine,

luxueusement installé et pourvu d’un nombre incalculable de dames

patronesses, fonctionnait à merveille et n’avait nullement besoin de mon

insignifiante obole. Ce qu’il me fallait, c’étaient des pauvres

authentiques, inconnus de la charité officielle,--des pauvres à moi

toute seule, comme mon argent. Je ne le cachai pas à Philippe.

«Et Dieu sait que les misères ne doivent pas manquer ici», ajoutai-je en

songeant à la ville triste, au climat ingrat, au labeur incessant de la

fourmilière humaine qui grouillait par les rues.

M. Louis Mauroy, le nouvel associé, dînait chez nous ce soir-là,--un

beau garçon à la moustache blonde, à la raie impeccable, portant haut sa

tête correcte et dédaigneuse. Je le connaissais déjà, ayant eu

l’occasion de le recevoir à Paris; une fois entre autres il s’était

rencontré avec François, et j’avais pu assister à la plus belle éclosion

d’antipathie spontanée entre ces deux hommes--notamment au cours d’une

longue discussion sur les réformes sociales dont notre cousin était

sorti vaincu en apparence, mais plein de mépris pour les arguments

antédiluviens de son adversaire.

«Jamais je n’ai rencontré de cœur aussi sec, ni d’esprit aussi étroit»,

m’avait-il confié, encore tout hérissé d’indignation généreuse. Je

pensais exactement de même, sans trop oser l’avouer toutefois, car je

savais Philippe féru d’admiration pour ce camarade plus ancien et plus

brillant que lui.

Quand M. Mauroy m’entendit parler des misères de Lille, un sourire

sceptique effleura sa jolie moustache.

«Si j’osais vous donner un conseil, madame,--cette formule polie, qu’il

savait allier avec l’accent le plus impertinent du monde, avait le don

de m’exaspérer,--je dirais comme Noizelles: tenez-vous-en à

l’orphelinat... La caisse est surveillée par des personnalités de toute

confiance, les enquêtes sont faites avec soin: au moins on est sûr de ne

pas perdre son argent... Tandis que si vous vous lancez dans la charité

particulière, ces gaillards-là auront vite fait d’abuser de votre

bonté...»

«Bonté», prononcé par lui, prenait des intonations presque insultantes

et devenait si évidemment synonyme de «bêtise» que je n’hésitai plus:

dès le lendemain, grâce au zèle de ma vieille Julie, venue en

villégiature chez nous avec papa et qui valait à elle seule tout un

bureau de bienfaisance, je me mis à la recherche d’une famille

pauvre,--ne fût-ce que pour prouver à M. Mauroy que je me souciais peu

de ses «conseils».

Après quelques déboires--ces braves gens, il faut bien l’avouer,

n’étaient pas tous des saints--je finis par mettre la main sur une de

ces détresses noires auxquelles on ne croit pas, tant qu’on ne les a pas

touchées du doigt: six enfants, échelonnés de sept ans à quinze

jours--la mère anémiée, presque mourante de fatigues et de privations;

le père gagnant deux francs par jour à boucher des bouteilles dans une

fabrique d’apéritifs--«d’impératifs», disait la femme, pauvre créature

héroïque, qui parvenait encore à maintenir dans son taudis quelque chose

de la propreté flamande.

Mes trois cents francs tombèrent dans cet océan de misère comme une

petite pierre dans un grand lac; je les dépensai joyeusement, heureuse

de les avoir gagnés moi-même, sûre que François m’aurait approuvée

d’employer ainsi «notre argent». A ma troisième visite, je rencontrai

Wavrin, le mari--sorte de colosse hirsute et bonasse dont le regard bleu

pâle reflétait un étonnement perpétuel. Il me salua gauchement--j’étais

beaucoup plus intimidée que lui--et tandis que je balbutiais quelques

bonnes paroles, avec le sentiment de mon impuissance et la honte de me

sentir trop riche, je voyais ses grosses mains tortiller sa casquette

d’un geste machinal. Je compris bien vite qu’il était venu exprès pour

me parler. Ce fut long, diffus; mais, sa femme aidant, il finit par

s’expliquer. Pendant vingt ans, depuis sa quatorzième année, il avait

travaillé à la filature--Noizelles, Mauroy et Cie--d’abord comme

apprenti, puis comme ouvrier étireur à six francs par jour.

«Ben, ça marchait tout de même, on n’était pas trop malheureux...

jusqu’à la mort de M. Jean Mauroy, un ben brave homme!... Mais M. Louis,

c’est pas du bon monde... Il m’a renvoyé, rapport à la politique...»

A travers ses explications confuses, je devinai qu’il avait subi

l’influence d’un camarade, un Parisien malin et beau parleur.

«Leblond, qu’il s’appelait, grommela la femme; un farceur... je te l’ai

toujours dit...»

L’homme rit doucement, d’un rire naïf.

«Farceur, je ne sais pas... Mais il causait... oh! ce qu’il causait

bien!... Quand il nous payait la chope au _Coq Hardi_, qu’il nous lisait

les journaux de Paris, et qu’il commençait à dire sur les patrons, sur

les salaires, et que nous étions tous des poires... ben ça... c’était

épatant... Moi, je ne comprenais pas toujours... je ne suis pas très

vif, vous savez... Faut croire qu’il parlait trop... Y avait pas huit

jours que M. Louis était directeur qu’il l’a fait venir... Leblond, M.

Louis, vous comprenez... et qu’il lui a flanqué son compte... L’autre a

voulu se fâcher; il a causé aux camarades, mais les camarades ne

voulaient plus rien savoir... Alors, moi, j’ai dit: «T’as raison, et le

patron n’est pas chic...» Le lendemain... ben, vlà!... c’était mon

tour.»

Je le regardais, étonnée qu’il n’eût pas plus de rancune et qu’il contât

sa mésaventure d’un ton si placide.

«A-t-on renvoyé d’autres ouvriers? demandai-je.

--Non, Leblond et moi, seulement... Les autres avaient peur, je vous

dis... Moi, si j’avais su, bien sûr, j’aurais rien dit non plus...

Leblond s’est tiré des pieds: il avait des amis... et puis il est

garçon... maintenant il est en Belgique, à Courtrai, avec une bonne

place... Mais moi, j’ai la femme et les fieux: pas moyen de déménager

tout ça... On n’a pas rigolé les premiers temps... Pas le sou à la

maison... et dans les filatures, personne n’a voulu de moi quand on a su

que j’étais renvoyé de chez Noizelles et Mauroy... A la fin, j’ai trouvé

les «impératifs»... Mais quarante sous par jour pour huit, ça n’est pas

gras, avec une femme malade... Et alors, Madame, si c’était un effet de

votre bonté de parler à M. Noizelles, pour qu’on me reprenne... Je suis

un bon ouvrier, vous savez, ben rangé, pas noceur... Et tant qu’à la

politique... ben... pourvu qu’ils ne crèvent pas de faim, ici, je

penserai tout ce qu’on voudra...»

Il me regardait, de ses yeux de chien résigné, sans haine, un peu

bête... D’un grand élan, je promis mon appui, me fiant au bon cœur de

Philippe, à mon influence sur lui: je les laissai pleins d’espoir. Tout

le long du vilain chemin poudreux qui, des faubourgs de Lille, me

ramenait à Saint-Maurice, je marchais, contente, un peu exaltée. Pour la

première fois, j’allais essayer mon pouvoir de femme, mettre à l’épreuve

ce grand amour que je sentais sans cesse autour de moi. Non que j’eusse

l’intention d’user d’adresse ou de coquetterie: je voulais seulement

plaider de toute mon âme la cause de Wavrin. Le juge n’était pas

terrible; et puis, j’avais le bon droit de mon côté.

«Et Mauroy?... Bah! je m’en moque. Entre son associé et sa femme,

Philippe n’hésitera pas... Hier encore, j’entendais dire qu’on manquait

d’ouvriers...» Plus j’y songeais, moins la réussite me semblait

douteuse... Et je me réjouissais à l’idée que nous serions unis,

Philippe et moi, dans un même sentiment de pitié...

Le soir, après le repas, je présentai ma requête. Nous avions royalement

dîné--malgré moi je me rappelais la soupe au pain noir et les deux raves

que j’avais vues ce jour-là sur la table des Wavrin. Philippe allumait

un excellent cigare et marchait à pas lents près de moi sous les

marronniers du jardin. Papa, ses vacances écoulées, nous avait quittés

la veille, et nous nous retrouvions en tête à tête pour un grand mois.

«Tu sais, dis-je, j’ai trouvé le placement de mes trois cents francs...

Et j’ai bien autre chose à te demander...»

Il me regarda en souriant.

«Quel ton solennel! Est-ce que je t’ai jamais rien refusé?

--Oh! ce n’est pas d’argent qu’il s’agit...»

Je commençai mon récit, le plus nettement que je pus,--émue malgré tout

de la responsabilité subite que je sentais peser sur moi. Philippe

m’écoutait en silence, sa bonne figure soudain rembrunie; du coin de

l’œil, dans le crépuscule humide qui s’épaississait autour de nous, je

le voyais mâchonner son cigare d’un air préoccupé.

«C’est une affaire, murmura-t-il enfin; une vraie affaire... J’en

parlerai à Mauroy... je doute qu’il consente, d’ailleurs...

--Qu’il consente! m’écriai-je impétueusement. Tu ne peux donc pas

décider cela tout seul?»

Il parut surpris, presque choqué.

«Mais non, pas du tout... C’est lui qui a la haute main sur le

personnel, comme son frère... moi je ne m’en suis jamais occupé... Et

puis, voyons, tu veux que je réintègre sans le consulter un ouvrier

qu’il a renvoyé pour des raisons graves? Ce serait un procédé

inqualifiable...»

La raison parlait par sa bouche--elle parlait même d’un ton inusité.

Jusqu’alors j’étais restée absolument étrangère à toute une partie de sa

vie; je n’avais connu que le mari très bon, l’amoureux très faible... Et

voilà que subitement je me heurtais à M. Philippe Noizelles, de la

maison Noizelles et Mauroy... Un petit frisson me passa entre les deux

épaules: était-ce le brouillard qui tombait des arbres trop drus, trop

verts, ou le découragement qui s’abattait sur moi comme un manteau de

glace? Tous les arguments irrésistibles que j’avais préparés

s’envolèrent de ma mémoire; j’essayai pourtant de décrire le misérable

intérieur des Wavrin, les enfants chétifs, la femme exténuée... Philippe

m’arrêta: évidemment il ne voulait pas se laisser attendrir.

«Nous en reparlerons demain, dit-il, quand j’aurai vu Mauroy...»

Le lendemain, au lieu de me tenir, comme de coutume, à la porte du

jardin, je l’attendis dans le salon, énervée, inquiète. Et dès qu’il

parut sur le seuil, je compris que je ne serais pas la plus forte, et

que le patron l’emporterait, cette fois, sur le mari.

«C’est impossible, tout à fait impossible... Mauroy connaît très bien

ton protégé--trop bien!... Il a refusé catégoriquement de le

reprendre... J’en suis désolé pour toi, ma chérie...»

Il s’avançait, sympathique et consolant: je me dérobai à son baiser.

«Pour moi!... C’est à eux que je pense. Tu n’as donc pas dit combien ils

sont malheureux?...»

Alors, avec un grand geste impuissant:

«Que veux-tu?... C’est très triste, en effet... surtout pour la femme,

pour les enfants... Mais le mari n’est pas intéressant: Mauroy l’a

surveillé... il allait dans les réunions publiques, il recevait des

journaux socialistes... C’est un homme dangereux...»

Dangereux, le pauvre Wavrin! Je revis les yeux de chien, naïfs et

soumis; j’entendis la voix traînante, un peu rauque: «Pourvu qu’ils ne

crèvent pas de faim, ici, je penserai tout ce qu’on voudra...» Mon cœur

se serra de pitié.

«Oh! Philippe, on t’a trompé, je t’assure... Il n’a pas l’air méchant;

il a promis de ne plus s’occuper de politique... Et puis il avoue

lui-même qu’il n’y comprenait rien... C’est ce Leblond qui lui avait

monté la tête... Mais si tu le voyais! Si tu voyais tous ces petits!

Veux-tu que je t’y mène, dis?... Veux-tu parler toi-même à Wavrin?...»

Il se raidit, avec l’entêtement des faibles.

«Non, je ne peux pas... j’aurais l’air de faire une enquête, de blâmer

mon associé... Et pour tout ce qui touche au personnel, je m’en rapporte

absolument à lui... Il a voulu faire un exemple: l’homme se trouve

chargé de famille; c’est fâcheux, mais nous n’y pouvons rien... Que

diable! nous avons bien le droit d’être stricts sur les questions de

discipline!...»

Je n’en croyais pas mes oreilles: quelle autorité ce despote prenait sur

lui!

«Stricts!... Dis donc sans pitié, sans cœur... Ce n’est pas de toi que

je parle: je sais que tu es bon. Mais ton Mauroy, vois-tu, je le

déteste... François le savait bien...»

Philippe, qui parcourait le salon de long en large, élevant la voix pour

se donner du courage, s’arrêta soudain.

«Qu’est-ce que François vient faire là dedans?... Je te répète que j’ai

en Mauroy la plus grande confiance... Et tu pourrais me faire l’amitié

de prendre mon avis, plutôt que celui de François, qui ne l’a vu qu’une

fois...»

Il semblait tout à fait fâché; je sentis ma cause perdue: des larmes me

vinrent aux yeux.

«Ces pauvres gens! fis-je; c’est affreux!... Moi qui leur avais presque

promis...»

Il y eut un petit silence. Philippe, honteux sans doute de son mouvement

d’humeur, s’était rapproché de moi.

«Écoute, tu viens de dire toi-même que je ne suis pas méchant... Toi, ma

petite amie, tu es trop bonne... Je crois que ce Wavrin t’a enjôlée;

mais il faut se méfier de ces citoyens-là...»

C’était encore, toujours Mauroy qui parlait. Pourtant je n’osai plus

protester, tandis qu’il continuait:

«Si la femme et les enfants te tiennent tant au cœur, je te donnerai

tout l’argent que tu voudras... Ce n’est pas moi qui t’empêcherai jamais

de faire la charité!... Seulement ne me parle plus des ouvriers... C’est

une question de principe, tu sais... Les femmes n’entendent rien à

cela... Est-ce que je m’occupe de tes broderies, moi, de ton anglais, de

toutes tes petites affaires?... Embrasse-moi, et ne nous disputons

plus...»

Son regard, redevenu tendre et humble, cherchait le mien avec

insistance. Ainsi, c’était lui-même qui réclamait la «séparation des

pouvoirs»...? Sans rien dire, je l’embrassai, comme il me le demandait.

Mais j’eus l’impression que le fossé creusé entre nous--invisible pour

lui--venait de s’élargir un peu davantage...

L’incident ne tourna pas au tragique. La femme de Wavrin, grâce à un

régime fortifiant, s’était relevée assez vite; deux des enfants, plus

malingres que les autres, furent envoyés par mes soins au sanatorium de

Berck. Quant à «mon ami l’anarchiste»--c’était le beau Mauroy qui,

paraît-il, le surnommait ainsi--il m’annonça la semaine suivante qu’il

retrouvait enfin à se placer comme étireur dans une usine de Roubaix.

«Et merci tout de même, Madame, de ce que vous avez fait pour nous...

C’est pas qu’on en veuille à M. Noizelles: on l’aime ben, par ici...

seulement, n’est-ce pas, à la filature, on sait ben _qui qui_ commande,

maintenant...»

Le rouge me monta aux joues. Et soudain, comme un éclair, cette pensée

me vint, rapide, imprévue: «Si François était chef d’industrie, je suis

sûre qu’il ne se laisserait pas «commander» par un Mauroy...»

Septembre s’avançait. Chaque soir, une brume malsaine envahissait le

jardin, nous retenant au logis. Tante Lydie nous écrivait de Paris: elle

se sentait mieux, après sa saison de Bagnoles, et François achevait

d’imprimer sa thèse. Les Debray, sur la plage de Morgat, vivaient comme

des huîtres béates; Thérèse avait engraissé d’un kilo--en trois

mois!--et prétendait tourner à l’obésité. Jacques était plus noir qu’une

taupe; Hélène devenait si grosse «qu’on ne savait plus de quel côté la

regarder»... Mes lettres, à moi, devaient être extrêmement gaies, car

Thérèse ajoutait: «Je suis bien contente de voir que vous ne vous

ennuyez pas...»

Et le 2 octobre, Philippe revint de l’usine tout joyeux.

«Voilà nos règlements de comptes terminés: tu peux commencer tes

malles... Tu ne seras pas fâchée de revoir Paris, hein?... Moi non plus,

d’ailleurs. Pourtant, l’été a passé plus vite que je ne l’aurais cru.»

Feuilles mortes · 第 11 / 21 题