VIII

Papa vint remplacer tante Lydie, et son arrivée consola Philippe, que la

défection de François avait rendu un peu morose. Tous deux entreprirent

de consacrer leurs loisirs à explorer la forêt: Philippe _voulait_

marcher beaucoup parce qu’il se trouvait trop gros, et papa _pouvait_

marcher indéfiniment parce qu’il restait très maigre. Ils partaient

ensemble dès l’aurore, me laissant faire la grasse matinée et compléter

ma cure de repos.

J’étais assise comme les autres jours sous un grand catalpa--j’aime ces

larges feuilles entre lesquelles filtre toujours un peu de soleil--et

j’achevais de déchiffrer quatre pages de Thérèse Debray, dont la

philosophie coutumière semblait pour une fois en déroute: une coqueluche

malencontreuse les avait retenus à Paris jusqu’à cette époque tardive;

maintenant les enfants allaient mieux, mais le médecin leur défendait la

mer--d’où résiliation d’une location déjà conclue au Tréport, vacances

compromises, été désorganisé de fond en comble... Tout de suite l’idée

me vint de les recueillir, de les héberger pour un grand mois. «Voilà de

quoi remplir nos six chambres... et de quoi me guérir, j’espère, des

vilaines pensées qui m’ont traversé l’esprit... Maintenant je suis plus

raisonnable: il faut savoir s’habituer au bonheur des autres...»

Le bonheur des autres... Je levai la tête: autour de moi tout était

paix, silence et confort; un vent délicieux soufflait de la forêt,

l’ombre du catalpa tremblait en taches légères, vertes sur l’herbe

verte, lilas sur le sol rose--je pensai à Thérèse et à son mari

rôtissant dans leur petit cinquième, avec leurs enfants à peine guéris;

j’eus honte de les avoir enviés, cette fois encore, presque

inconsciemment. «Et pourtant, ce bien-être qui m’entoure, n’est-ce pas

très peu de chose?... Dès qu’ils seront ici, ils en jouiront comme moi,

plus que moi: je peux leur donner ce que j’ai, mais ce qu’ils ont est à

eux, bien à eux--rien qu’à eux...»

Tandis que je rêvais ainsi, la lettre de Thérèse entre les doigts, la

grille du jardin grinça sur ses gonds--elle grinçait toujours malgré les

flots d’huile dont l’abreuvait Théodore, le parfait valet de chambre aux

favoris d’amiral. Je m’étais retournée languissamment; mais à la vue du

nouvel arrivant, je fus debout d’un bond et je courus à sa rencontre.

«François! Quelle bonne surprise! Comme c’est gentil d’être venu!...

Philippe va être bien content...

--Et vous, demanda-t-il, êtes-vous contente?

--Vous le voyez bien», fis-je en serrant joyeusement les deux grandes

mains qui se tendaient vers moi--étonnée moi-même de sentir ma

mélancolie s’évaporer comme un brouillard au soleil.

Lui cependant, tout en me suivant vers la maison, s’excusait d’arriver

ainsi à l’improviste.

«J’aurais dû vous prévenir, mais c’est hier soir seulement que je me

suis décidé... Je me reprochais presque de m’éloigner, ne fût-ce qu’une

demi-journée, tant ma mère semble heureuse de m’avoir... Elle a

terriblement changé, ma pauvre maman», ajouta-t-il d’un air triste.

Il s’était assis près de moi, sous le catalpa, et fourrageait le sable

du bout de sa canne, distrait en apparence et plus nerveux qu’à

l’ordinaire. Sans doute il attendait quelque démenti réconfortant,

quelque appréciation optimiste au sujet de sa mère. Mais j’ai toujours

été inhabile à exprimer ce que je ne pense pas. Un petit silence passa

entre nous. Alors, levant la tête, il me dit:

«Vous aussi... Philippe m’a écrit... j’ai su que vous aviez failli

mourir...»

Sa voix hésita, trembla un peu: peut-être venait-il de

comprendre--j’avais prodigieusement rougi--tout ce que cette allusion,

pourtant discrète, à mes misères passées, éveillait en moi d’ombrageuses

pudeurs féminines. J’essayai de plaisanter pour cacher mon embarras.

«Oh! c’est de l’histoire ancienne!... Vous voyez bien que je ne suis pas

morte du tout...»

Il me regardait, étrangement sérieux.

«Oui, je le vois... mais vous n’êtes plus tout à fait la même... Vous

n’avez plus vos yeux d’enfant...»

C’était vrai: mon âme d’autrefois, mon âme puérile m’avait quittée, et

mes yeux, à mon insu, reflétaient l’âme nouvelle, un peu inquiète,

contre laquelle je me débattais depuis des mois... Comment François

pouvait-il découvrir cela si vite?

«Oh! tenez, poursuivit-il avec une véhémence soudaine, il y a des

moments où je me dis que je mène une vie absurde... A quoi sert de

partir toujours?... pour vérifier des textes, pour courir les pagodes en

comparant d’éternels Bouddhas qui se ressemblent tous... si on risque,

au retour, de trouver sa mère malade, méconnaissable... et d’autres...»

Il s’arrêta brusquement. Je l’écoutais, touchée qu’il pût associer en

pensée le souci visible que lui causait la santé de tante Lydie avec les

dangers déjà lointains courus par ma petite personne, déçue aussi de ce

ton pessimiste auquel il ne m’avait pas habituée. Allais-je donc perdre

l’ami gaîment taquin, le conseiller au goût délicat sur qui j’avais

compté pour m’aider à passer des heures moins désœuvrées, un hiver moins

morose? Ce regret d’égoïsme naïf, à peine conscient, François sembla le

deviner, car l’ombre de son ancien sourire vint éclairer son regard

indécis de myope, derrière le lorgnon qu’il ne quittait jamais.

«Quel sauvage je suis devenu, ma pauvre Geneviève! Il ne faut pas m’en

vouloir, voyez-vous: c’est l’effet de l’âge... Et Philippe?... Il va

bien, j’espère?...»

Je me mis à rire.

«Trop bien... au moins à son avis... Il prétend qu’il engraisse...

D’ailleurs, vous allez pouvoir en juger par vous-même...»

Harassés et joyeux, mes deux promeneurs surgissaient justement au détour

de la petite allée qui, du jardin, menait tout droit dans la forêt.

«Ah! s’écria Philippe, du plus loin qu’il nous aperçut, le voilà, enfin,

ce grand vagabond!»

Et comme toujours, avant toute chose, il m’embrassa--un vrai baiser de

mari sonore et tendre. Puis se tournant vers son cousin, les bras

ouverts:

«A ton tour, maintenant: tu ne l’esquiveras pas, mon vieux, l’accolade

fraternelle!...»

Fut-ce le reflet de la verdure environnante, ou le contraste de la bonne

figure épanouie qui s’approchait de la sienne? François me parut soudain

très pâle. Pourtant il répondit affectueusement à l’étreinte de

Philippe, et serra la main de papa qu’il avait souvent rencontré chez

nous. Pendant le déjeuner, il reprit toute sa gaîté et subit avec

entrain l’assaut habituel de questions plus ou moins saugrenues sur le

Japon, d’où il venait. Les femmes ressemblaient-elles aux mousmés des

estampes? Voyait-on vraiment le Fuji-Yama de partout? Mangeait-on

toujours des nids d’hirondelles, et du riz avec des petites

baguettes?... Oui, tout était vrai, et bien d’autres choses encore...

«Seulement, avoua-t-il, j’aurais dû comprendre, au retour, que la

traversée de la mer Rouge en juillet était une pure folie... Tout s’est

bien passé, heureusement; il n’y avait pas de dames à bord, ce qui

permettait les infractions les plus invraisemblables à la «tenue

correcte» de rigueur: j’ai dormi deux nuits sur le pont dans une

baignoire--pleine... Quant au capitaine, il commandait la manœuvre en

manches de chemise, avec un panama et un voile vert...

--Quel tableau!» m’écriai-je en riant de bon cœur. On avait servi le

café sur la terrasse, et je me tenais debout devant François, un sucrier

à la main. Il y plongea deux doigts distraits, tandis que son regard se

fixait sur moi, attentif, presque attendri...

«Je savais bien qu’ils reviendraient... dit-il enfin.

--Qui cela? demandai-je innocemment.

--Vos yeux... vos yeux de petite fille... Tâchez de les garder le plus

longtemps possible: qu’est-ce que nous deviendrons, nous autres, qui

sommes déjà vieux, quand vous vous aviserez de ne plus être jeune?...»

Tout en parlant, il portait sa tasse à ses lèvres, et je ne pus voir

s’il avait souri, ou s’il parlait sérieusement. Philippe s’était

rapproché, un porte-cigares ouvert à la main.

«Tu restes aussi pour le dîner, n’est-ce pas?...»

François déclara que c’était impossible: sa mère l’attendait à sept

heures. Et comme papa suggérait l’idée d’une dépêche:

«Une dépêche?... Sans qu’elle soit prévenue?... Mais nous risquerions de

la rendre tout à fait malade...»

Il demeurait irréductible. La journée s’acheva paisiblement--trop chaude

pour qu’on songeât à sortir du jardin. Nous devisions, nonchalamment

étendus dans de grands fauteuils de jonc, et je ne pouvais m’empêcher de

remarquer que les propos étaient tout autres qu’à l’ordinaire. Papa, fin

lettré, nourri de solides humanités dans un vieux collège de Saint-Malo,

prisait infiniment la culture intellectuelle. Il consacrait ses loisirs

à lire un peu de tout, et pouvait sur bien des points donner la réplique

à François--au grand ébahissement de Philippe qui découvrait chez son

beau-père une érudition jusqu’alors insoupçonnée.

«Comment, s’écria-t-il, vous connaissez ça aussi?...»

Ça, c’était une traduction récente de _Sacountâlâ_, à propos de laquelle

papa, peu documenté d’ailleurs, demandait quelques éclaircissements.

«C’est renversant! répétait Philippe. Que mon vieux savant de cousin

s’occupe de littérature hindoue... rien de plus naturel. Mais vous, un

bureaucrate, un financier!... Vous ne m’aviez jamais dit que vous vous

intéressiez à ces choses-là...»

Papa se mit à rire.

«Mon bon Philippe, vous ne me l’avez jamais demandé...»

Un peu honteuse, je l’avoue, des étonnements sans fin où se plongeait

mon mari, je regardai François à la dérobée, guettant sur son visage

quelque sourire involontaire qui m’eût blessée au point le plus sensible

de mon amour-propre conjugal. Mais non: il restait impassible--habitué

peut-être à de pareilles boutades--et même, quand il parla, je crus

m’apercevoir qu’il s’efforçait d’amener la conversation sur un terrain

plus concret... Cinq minutes après, les dieux de l’Olympe bouddhique

avaient déserté l’ombrage du catalpa et Philippe racontait comment il

venait d’obtenir, non sans peine, un permis du Ministre de la Guerre

pour visiter, à Fontainebleau, le Polygone de tir et l’École

d’application...

Vers cinq heures, quelques gros nuages, tempérant un peu l’ardeur du

soleil, nous permirent de reconduire François à la gare. Il marchait

près de moi, la tête basse, de nouveau sérieux et presque triste. Je ne

pus m’empêcher de lui montrer que je compatissais à son angoisse

secrète.

«Vous êtes inquiet, n’est-ce pas?... Inquiet à cause de ma tante?...»

Tout de suite il parla, comme malgré lui.

«Oui, depuis mon retour... j’ai eu un tel coup en la revoyant, si vous

saviez!... un tel remords de l’avoir laissée... Est-ce que vous la

trouvez aussi... Est-ce que vous croyez?...»

Il n’osait formuler sa pensée. De vagues paroles m’échappèrent, qui

devaient sonner bien faux, car je le vis secouer la tête.

«Non, vous n’êtes pas sincère... Mais je ne veux plus voyager, au moins

de longtemps... Cet hiver je resterai près d’elle: j’ai assez de

documents maintenant pour rédiger ma thèse...

--Alors nous reprendrons nos mercredis? fis-je, soudain joyeuse.»

Il hésita un moment.

«Pas tous... à cause de ma mère, vous comprenez... Elle sortira de moins

en moins... Pourtant j’irai chez vous quelquefois, quand vous voudrez

bien de moi... J’aime à voir des gens heureux...»

Ce dernier mot me frappa: toujours le bonheur des autres! François,

moins égoïste que moi, paraissait résigné à s’en contenter. De nouveau

ma pensée se reporta vers les Debray.

«Des gens heureux? Je vous en montrerai la semaine prochaine, si vous

revenez ici... En attendant, vous n’avez qu’à vous retourner pour

regarder Philippe...»

Le bon rire de mon mari résonnait à quelques pas derrière nous. Mais

François ne se retourna pas; il fixa sur moi ses yeux devenus très

graves.

«Philippe... et _vous_, je pense?...» insista-t-il.

Je me sentis rougir. Qu’allait-il croire? Comment avais-je pu lui

laisser supposer un instant que je n’étais pas heureuse?... Et tandis

que j’hésitais à répondre, j’eus l’impression subite que mon silence

même semblait parler pour moi, et qu’il était déjà trop tard pour le

détromper...

Nous arrivions au seuil de la gare. Le signal retentit; sur nos talons,

papa et Philippe se hâtaient avec de grands gestes.

«Voilà le train, cria Philippe tout essoufflé; dépêchons-nous: nous

n’avons que le temps de traverser...»

Et comme nous courions presque, butant contre les rails, il ajouta pour

la vingtième fois:

«Alors, décidément, tu ne veux pas rester?...»

François eut un petit haussement d’épaules impatienté. Au détour de la

voie, un flocon de fumée blanche apparaissait déjà. Ce fut la bousculade

inévitable--et inutile--des départs; la chasse au wagon vide, la

portière brusquement refermée--et la minute bête où l’on se regarde, de

haut en bas et de bas en haut, sans trop savoir que se dire. Je

souriais--François aussi, je crois; mais son regard scrutateur

continuait à m’interroger...

«Au moins, lançai-je quand le train s’ébranla, promettez-nous de revenir

bientôt.»

Sa réponse se perdit dans le bruit strident du sifflet...

Toute la soirée un scrupule me hanta, près de la table où «mes deux

hommes» poursuivaient leur éternelle partie. Avec remords, je regardais

les traits calmes de Philippe et sa main courte déplaçant les pièces sur

l’échiquier; avec contrition, je me répétais qu’il était le modèle des

gendres, le plus tendre des maris--et moi la plus sotte et la plus

ingrate des femmes. La question de François, le ton dont il l’avait

faite--et, de ma part, ce mutisme absurde, quand il aurait fallu

répondre très vite, répondre en riant, comme pour rejeter bien loin

toute idée de mélancolie... Quel sentiment bizarre m’avait ainsi fermé

la bouche? Embarras, surprise--ou seulement impuissance de feindre?...

Sans bruit je m’étais levée, et debout, adossée à l’embrasure de la

porte, je regardais la nuit chaude et silencieuse, le ciel où quelques

étoiles brillaient entre de gros nuages mous frangés d’argent. Une odeur

lourde montait des héliotropes; sur la lisière de la forêt, la note

plaintive d’un crapaud tintait, argentine et monotone comme un glas

lointain... Je me sentis mécontente de moi, le cœur serré d’un étrange

malaise dont l’étreinte abolissait jusqu’au souvenir de la bonne journée

que je venais de passer...

Cette impression pénible se dissipa les jours suivants. Thérèse avait

accepté notre invitation avec reconnaissance; les préparatifs de son

arrivée et l’installation de sa smalah m’occupèrent tout le reste de la

semaine. Vers le milieu d’août, la maison jusqu’alors si calme se mit à

bourdonner comme une ruche.

«Voilà notre Thébaïde transformée en pouponnière», disait papa, ravi

d’ailleurs de cette métamorphose. Moi-même, par raison d’abord et bien

vite par tendresse, j’étais devenue l’esclave des enfants: la grosse

Hélène ne voulait plus s’endormir que sur mes genoux. Philippe, lui,

s’amusait franchement, sans arrière-pensée, jouant avec Jacques, mettant

au service de Thérèse sa complaisance infatigable, professant, enfin,

une admiration naïve pour M. Debray qu’il semblait croire inaccessible

aux préoccupations des simples mortels et qu’il obligeait chaque

jour, entre la poire et le fromage, à de petites conférences

chimico-biologiques. Le pauvre homme, aussi modeste que savant, semblait

parfois gêné d’être toujours mis sur la sellette; néanmoins il se

prêtait de bonne grâce aux désirs de son hôte.

Thérèse et moi, nous passions nos après-midi sous le catalpa; souvent je

la regardais, plus fraîche et moins maigre que de coutume dans sa blouse

de batiste blanche, occupée à coudre quelque objet de layette ou à

repriser les jerseys de son fils, dont les fonds de culotte se

volatilisaient aussi rapidement que si on les avait fait passer par

l’alambic paternel. Tout en glissant son aiguille à travers les mailles

de laine gros bleu, elle parlait;--nous causions de notre passé

d’écolières, de Mlle Verdy, morte subitement l’année qui suivit mon

mariage, et dont le souvenir lui était aussi cher qu’à moi.

«Vous rappelez-vous comme elle blaguait gentiment nos petites vanités,

littéraires ou autres?... «Geneviève est à peu près sûre d’entrer à

l’Académie française; quant à vous, ma pauvre Thérèse, je crois qu’il

faut vous contenter de l’Académie des Sciences...»

Ces folies déjà lointaines amenaient sur nos lèvres un sourire attendri.

«Ce n’était pas déjà si mal prophétiser, dis-je, au moins pour vous: M.

Debray se chargera de vous représenter à l’Institut... Moi, par exemple,

j’ai menti à ma vocation, et si je devais compter sur Philippe pour me

conduire à la gloire...»

Je m’arrêtai, un peu honteuse; mais Thérèse était trop fine pour relever

de pareils propos. Elle s’était prise d’une amitié très vive pour

Philippe, et lui-même, timide avec la plupart des femmes, trouvait en

elle des manières toutes simples et une affectueuse camaraderie qui le

ravissaient.

Donc Thérèse affecta de ne pas entendre ma phrase malencontreuse. Sans

faire semblant de rien, absorbée en apparence par son ravaudage

maternel, elle trouva moyen de donner un petit coup de barre à la

conversation, et je m’aperçus tout à coup que nous étions plongées dans

les considérations les plus édifiantes sur la bonté, la douceur, la

patience et autres vertus évangéliques.

«La bonté, voyez-vous, ma petite Geneviève, c’est le premier élément de

bonheur dans un ménage... sans elle, quoi qu’on en pense, la vie

conjugale devient odieuse...»

Qui donc plus que moi savait apprécier le caractère idéal de mon mari?

Légèrement agacée par cette mercuriale indirecte, j’essayai de devenir

taquine.

«Pauvre Thérèse! On dirait que vous êtes la victime d’un tyran

domestique... Il est donc bien méchant, M. Debray?...»

Une expression indéfinissable passa dans les yeux noirs de Thérèse.

«Oh! dit-elle, lui...»

Ce ne furent que deux mots. Mais ces mots contenaient un poème

d’admiration, de confiance aveugle, de soumission volontaire. La sage

petite personne, l’amie aux prudents conseils s’évanouissait pour

laisser paraître l’amoureuse ingénue qui résume dans un seul être toutes

les perfections de l’univers.

«Mon Dieu, pensai-je, qu’on est heureux de pouvoir aimer comme cela...»

Sans le vouloir, Thérèse venait de me faire sentir le néant des pâles

joies que, tout à l’heure, elle s’appliquait à me vanter si fort...

François renouvela sa visite dans le courant du mois. Il nous trouva

tous réunis, et je ne remarquai plus en lui ces allures pessimistes et

découragées qui m’avaient frappée la première fois. Sa mère, nous

dit-il, allait beaucoup mieux,--ce qui suffisait à expliquer qu’il eût

repris sa gaîté naturelle. D’emblée il conquit les bonnes grâces de

Jacques en l’initiant à la fabrication de certaines «cocottes»

japonaises, au bec pointu et aux ailes mobiles, que le gamin, plus

adroit qu’un singe, eut vite fait d’aligner par douzaines sous les yeux

écarquillés de sa petite sœur. A table, on oublia de parler chimie;

François, à propos d’un voyage en Allemagne, ayant prononcé le nom de

Bayreuth, M. Debray bondit: cet homme paisible se révélait tout à coup

wagnérien farouche. Soudain--c’était encore le temps des luttes

héroïques--un vent de folie sembla souffler autour de la table: Thérèse

et son mari, François et moi, nous nous rejetions comme des balles les

noms scandinaves aux syllabes sonores, nous ergotions sur les symboles

du _Ring_, nous fredonnions des bribes de motifs--papa, profane, mais

sympathique, riait de tout son cœur; Philippe nous écoutait bouche bée.

Il n’avait jamais soupçonné chez le savant cette frénésie musicale, et

quand Thérèse, en confidence, lui eût avoué «qu’Eugène jouait très

joliment du violon»:

«Mais alors, s’écria-t-il, pourquoi n’avez-vous pas apporté votre

instrument?... Moi aussi, j’aime beaucoup la musique... Vous auriez

accompagné Geneviève, et elle nous aurait chanté l’_Ave Maria_ de

Gounod, ou bien ce joli morceau, vous savez... l’enfant malade qui meurt

en disant: «Bonne nuit...» La sérénade de Borga, Bréda...

--Braga», dit François. Il y eut un silence. Et subitement, du salon où

les enfants restaient consignés sous la garde d’une bonne, la voix de

Jacques s’éleva, aiguë et plaintive:

«Maman! oh! maman!... Hélène qui mange mes cocottes!...»

Tout le reste du jour, jusqu’au départ de François qui, cette fois, nous

avait réservé sa soirée, notre petit cénacle fut très gai. M. Debray,

décidément mis en confiance, continuait à bavarder sur toutes sortes de

sujets étrangers à son laboratoire; Thérèse, par contre, me parut moins

expansive que de coutume: elle souriait, mais parlait peu, et semblait

observer notre cousin avec un mélange bizarre de sympathie et de

méfiance. Ou bien elle s’adressait à Philippe, toujours rayonnant de

contentement paisible.

Un moment, François se trouva seul avec moi. Désignant du geste Thérèse

et son mari qui, repris par leur commune passion scientifique, se

penchaient tous deux pour examiner la même feuille de chêne où luisait

la trace mince d’un limaçon:

«Ce sont eux, demanda-t-il, les heureux que vous vouliez me faire

connaître?...»

Je vis qu’il se souvenait de mes paroles maladroites, et, brûlant de

réparer ma faute, je le regardai bien en face.

«Oui, ce sont eux,--mais c’est moi aussi... c’est vous, j’espère; c’est

nous tous... Vous n’en avez jamais douté, n’est-ce pas?...»

Combien j’étais sincère, en ce moment où une sorte de griserie joyeuse

me montait du cœur aux lèvres! Il le comprit, sans doute, car ses yeux

s’adoucirent, presque paternels.

«Non, fit-il, je n’en doutais pas... Mais je suis content de vous

l’entendre dire.»

Quand il partit, à neuf heures passées, une brume légère détrempait

l’herbe et les routes; papa et Philippe l’escortèrent seuls jusqu’à son

train, munis d’une lanterne et de deux parapluies. Dans le chemin qui

longeait la maison, je vis s’éloigner la petite lumière vacillante,

j’écoutai décroître le bruit de leurs voix, puis je refermai la

persienne que j’avais poussée pour les suivre de l’oreille et du regard.

Thérèse, assise près de la table, feuilletait une revue; le piano, resté

ouvert avec la partition de _Siegfried_ sur le pupitre, me parut

étrangement triste, le salon étrangement vide. Silencieuse, je me mis à

ranger la musique éparse çà et là...

«Il est presque toujours absent, n’est-ce pas, monsieur Chardin?...»

Je me retournai vers Thérèse, sans bien comprendre pourquoi elle me

posait cette question-là plutôt qu’une autre.

«Oui, jusqu’à présent, il a beaucoup voyagé, mais la santé de sa mère

nous inquiète un peu, et je doute qu’il reparte cet hiver...

--Ah!» fit Thérèse. Et froidement--à contre-cœur, semblait-il--elle

ajouta:

«C’est un charmant garçon.»

Feuilles mortes · 第 10 / 21 题