IV

Le mardi suivant, quand j’arrivai rue Barbet-de-Jouy, je trouvai Mme

Chardin toute prête à sortir, coiffée d’une de ces capotes en dentelle

noire, mi-chapeau, mi-fanchon, qui semblaient faites pour elle seule et

qui encadraient si bien la soie pâle de ses cheveux. Elle tenait à la

main une lettre, nouvellement reçue sans doute, car malgré sa réserve

ordinaire, elle prit à peine le temps de me dire bonjour et s’écria, en

levant vers moi un visage radieux:

«Enfin! Écoutez ce que m’écrit mon fils, le 5 janvier: «Sauf

empêchement, j’espère pouvoir quitter Angkor dans trois semaines et

m’embarquer au commencement de février...» Le commencement de février...

nous y sommes! En ce cas, il arriverait ici vers le 15 mars...

--Seulement? comme c’est long!» fis-je sans penser à mal. Je songeais

simplement à la durée du voyage. Mme Chardin me regarda un moment, avec

un drôle de petit sourire, puis mettant la précieuse lettre dans sa

poche:

«Partons pour la Sorbonne, dit-elle gaîment; je relirai la prose de mon

fils en cachette, avant qu’on éteigne le gaz et qu’on commence les

projections...»

Mais nous avions dû nous mettre en retard, car nous trouvâmes le

professeur en chaire et la salle déjà plongée dans l’obscurité. Au lieu

de descendre jusqu’à ma place habituelle, là où quelques lampes, posées

sur une table, permettaient aux élèves de prendre des notes, je me

glissai sans bruit entre les gradins supérieurs, après avoir tant bien

que mal installé Mme Chardin. Trébuchant et tâtonnant, je cherchais à me

caser moi-même, quand il me sembla voir une des ombres que je frôlais se

lever, me saluer d’un geste timide, puis disparaître et s’aplatir contre

le mur le plus proche, laissant disponible un coin de banc très dur sur

lequel je m’assis prestement, non sans surprise: dans cette silhouette

polie, un peu massive, j’avais cru reconnaître Philippe Noizelles.

On a beau être la moins extravagante des jeunes filles, à dix-huit ans

il est permis d’avoir de l’imagination. La mienne se mit à trotter, au

grand dommage de mes facultés esthétiques. Ni la voix exquise du

professeur, ni l’intérêt du sujet--Botticelli et les _quattrocentistes_

italiens--ni la vue des projections, un peu confuses peut-être--c’était

à cette époque un procédé tout nouveau et encore dans l’enfance--mais

nombreuses et variées, ni rien enfin de ce qui me captivait d’habitude

ne parvenait cette fois à fixer mon attention. «Qu’est-ce que ce jeune

homme peut bien venir faire ici? je le croyais à Lille... Tiens! le

_Printemps_ qui apparaît la tête en bas!... C’est vrai qu’il habite

Paris ordinairement, mais il ne doit pas beaucoup fréquenter la

Sorbonne... Ah! c’est trop fort! On parle d’une _Vierge à la grenade_,

et c’est un renard de Pisanello qui est au tableau. Après tout,

peut-être que je me suis trompée, et que ce n’est pas lui... Comme elle

est jolie, cette Vénus debout sur sa coquille!... Si, ce doit être lui:

j’ai reconnu sa barbe...» Pour la première fois, le cours me parut long;

je m’apercevais que j’étais très mal assise, et à deux reprises je

bâillai discrètement. Enfin la lumière reparut, et soudain, saisie d’une

étrange appréhension, au lieu de regarder à gauche pour dissiper mes

doutes, je bondis--autant qu’on peut bondir entre deux rangs de vieilles

dames et des gradins de bois--vers la droite et vers Mme Chardin que

j’apercevais de loin, un peu en détresse parmi les remous de la sortie.

Nous venions d’atteindre les premières marches de l’escalier, et nous

commencions à descendre, quand, derrière nous, j’entendis quelques «hum!

hum!» discrets, suivis de ces paroles prononcées d’une voix persuasive:

«Tu devrais accepter mon bras, ma tante: je t’assure que ce serait

beaucoup plus commode...»

Comme tout cela me paraît loin--loin et proche! La vieille cour

universitaire--pas celle d’aujourd’hui, celle d’autrefois, toute noire

et revêche--dorée par un froid soleil de février, sous le ciel d’un bleu

aigre; les bons yeux gris qui me regardaient si gentiment, si tendrement

déjà, avec une nuance d’humilité, le visage mécontent de Mme Chardin

tourné vers son neveu--et moi-même, coiffée d’un de ces hideux chapeaux

tromblons, affublée d’une de ces grotesques _tournures_ à la mode de

1886--jolie, sans doute, malgré tout, mais surprise et un peu

troublée...

La même scène se renouvela souvent: au Louvre, où le professeur nous

avait envoyées étudier les primitifs italiens; au Trocadéro, où j’étais

allée, sous la conduite de ma vieille amie, dessiner quelques moulages;

au Salon des Pastellistes, à l’Exposition des œuvres de Manet--partout,

en un mot, nous étions sûres de voir surgir Philippe, à moins qu’il ne

fût là d’avance, campé devant un tableau qu’il ne regardait pas et l’œil

rivé sur la porte d’entrée. Par quelles ruses de sauvage le cher garçon

parvenait-il ainsi à découvrir nos traces? Certes, ce n’était pas sa

tante qui lui donnait rendez-vous. En vain Philippe essayait de

l’attendrir par ses attitudes recueillies, en vain il mettait une

application touchante à étudier la Vierge de Cimabue--«un peu raide»,

avouait-il--ou à envisager sans frémir les plus effarantes esquisses de

Manet--Mme Chardin n’était pas dupe de ces engouements subits: à chaque

rencontre, je voyais son front se rembrunir et ses yeux devenir plus

noirs. Quant à moi...

Quant à moi, je ne pouvais plus me dissimuler la cause des incartades de

Philippe et, si peu coquette que je fusse, j’acceptais sans trop

d’étonnement les hommages de mon timide admirateur. Jamais nos modernes

ingénues ne pourraient s’imaginer à quel point j’étais naïve. Élevée

comme une petite sauvage, aussi isolée du monde en plein Paris qu’une

nonne au fond d’un couvent de province--voilà qu’à peine sortie de ma

vie d’enfant, d’écolière ignorante, je rencontrais l’amour tel qu’il

apparaît dans les romans anglais. Ainsi Dickens et Rhoda Broughton

possédaient le secret de la vie? A vrai dire, j’en avais parfois douté,

mais maintenant il fallait bien le croire. Une seule entrevue, quelques

paroles échangées, un peu de musique--et tout de suite la grande

passion. Pendant tout un mois, je nageai en plein conte bleu, sans trop

savoir moi-même ce que je pensais, mais heureuse de me savoir aimée. Pas

une fois l’idée ne m’effleura que Philippe, selon toute apparence, était

riche, et que ma dot se réduisait à zéro. Deux seuls nuages

obscurcissaient mon ciel: le mécontentement visible de Mme Chardin et

l’ignorance totale de mon pauvre papa. Retenue par une sorte de pudeur

plus forte que ma franchise habituelle, je n’osais pas lui raconter mes

«aventures»; mais je me souviens qu’un soir, bourrelée de remords en

songeant à l’abîme de dissimulation où je me sentais enfoncer, je me mis

à pleurer toute seule dans mon lit. Ah! oui, j’étais déplorablement

«XIXe siècle»--et je ne le regrette pas.

Subitement, le 1er mars, les choses prirent une face nouvelle.

L’Exposition des Aquarellistes ouvrait ce jour-là et j’avais passé ma

matinée à essayer de ressusciter, par d’innocents artifices, mon chapeau

d’hiver à l’agonie. J’en fus pour mes frais: Philippe ne parut pas. Le

surlendemain, au Musée du Luxembourg où nous visitions quelques

acquisitions récentes, je le cherchai des yeux sans plus de succès. Sans

doute sa tante lui avait fait comprendre qu’il la mettait dans un cruel

embarras. Mais alors il allait sûrement se décider à parler. J’attendis

d’abord avec confiance. Mme Chardin semblait tranquillisée, satisfaite,

et ne songeait qu’à m’initier à l’art d’Extrême-Orient, dont elle

m’avait jusqu’alors peu parlé. Nous feuilletions des albums, nous

pénétrions dans des collections particulières: je ne voyais plus que

Bouddhas, Sivas et fleurs de lotus. Entre temps je me sentais

épiée--discrètement, affectueusement, mais enfin épiée--et je veillais à

ce que rien ne vînt trahir le sentiment de déception que commençaient à

me causer le silence prolongé, la disparition totale de Philippe.

Était-il possible que mon gentil roman finît ainsi dès les premières

pages? Un incident fortuit vint me donner la clef de l’énigme--du moins

je le crus.

Papa, retenu à la maison par un gros rhume--il se méfiait des rhumes

depuis sa bronchite de l’année précédente--m’avait priée un matin

d’aller demander à Mme Chardin quelques _Revues des Deux-Mondes_. En

montant l’escalier, je rencontrai Perrine qui revenait du marché et qui

m’introduisit sans penser à mal. Dès l’antichambre, un bruit de voix me

frappa; une canne et un pardessus pendaient au porte-manteau: Mme

Chardin n’était pas seule. Et comme j’hésitais à entrer, je l’entendis

qui disait:

«Mais non, ce n’est pas sérieux... Tu es trop jeune... il faut attendre

encore... Vous êtes deux enfants...»

Sans écouter davantage je frappai assez fort et presque en même temps

j’ouvris la porte du salon. Philippe était là, debout devant sa tante

qui rougit très fort à ma vue. Lui était devenu pâle et tournait vers

moi des yeux suppliants. Je balbutiai: «Oh! pardon... Papa m’a

envoyée... c’est pour les revues que vous lui aviez promises...» Mme

Chardin ne perdait jamais la tête. Elle se leva, m’emmena dans sa

chambre, m’ouvrit la bibliothèque en riant de mes excuses et de ma

confusion... Cinq minutes après, je me retrouvais sur le trottoir de la

rue Barbet-de-Jouy avec quatre brochures saumon sous le bras, cajolée,

embrassée--mais bel et bien mise à la porte. Malgré tout je me sentais

heureuse. J’avais entrevu Philippe, je savais qu’il pensait toujours à

moi. Pauvre garçon, comme il m’avait regardée! A cette idée mon cœur

s’emplit d’une sorte de pitié tendre--une envie de rire et de pleurer

tout à la fois. Sans doute c’était cela l’amour. Je songeai: «Que dire à

papa?... Rien encore... Mme Chardin ne peut plus guère tarder à

parler... Elle nous trouve trop jeunes. C’est le dernier argument des

parents: après ils cèdent toujours...» Derrière un mur doré par la

lumière du matin, sur un arbre que je ne voyais pas, dans l’air encore

aigrelet où flottait un peu de printemps, un merle siffla gaîment.

Évidemment il se moquait de moi et de mon assurance enfantine. Pourtant

les événements devaient me donner raison.

La semaine suivante, Mme Chardin, au lieu de la dépêche d’arrivée

qu’elle attendait, reçut de son fils, devant moi, une lettre qui parut

la bouleverser. Il s’était bien embarqué en février, mais il s’arrêtait

à Java, où les Hollandais faisaient des fouilles merveilleuses, et son

retour se trouvait retardé de trois mois. «Trois mois!...» répétait Mme

Chardin, sans essayer de cacher son immense désappointement. A dix

reprises, je la vis relire cette malheureuse lettre. Parfois les larmes

lui venaient aux yeux et elle haussait les épaules avec une sorte

d’irritation passionnée. Son humeur parut s’altérer, traverser une crise

mystérieuse. Un soir, Perrine fit irruption, une paire de gants à la

main, dans la salle à manger où nous achevions un repas mélancolique.

«Madame, c’est encore à M. Philippe! Il les a oubliés ce matin, et il

n’a pas repris son parapluie qu’il avait laissé hier...»

Il venait donc tous les jours!... Je regardai Mme Chardin: elle semblait

excédée, infiniment triste et lasse. Avec la mine d’une coupable, elle

murmura quelques mots vagues et renvoya du geste Perrine déconfite. Que

signifiaient cette mauvaise volonté, cette répugnance évidente? Pourquoi

nous faire porter, à Philippe et à moi, la peine de son chagrin

maternel? Toute la soirée je boudai, révoltée à mon tour et presque

muette; ma vieille amie se plongeait dans une rêverie soucieuse. Elle me

laissa partir le cœur gros, sans un mot d’encouragement... Et voilà que

le lendemain matin, on apportait à Papa un mot d’elle, écrit évidemment

au saut du lit: «Cher Monsieur, pourrais-je vous prier de venir me voir

dimanche, à dix heures et demie, pour un entretien sérieux? Je m’excuse

de ne pas monter moi-même chez vous, mais je crains un peu vos étages.

«Si Geneviève veut venir vous rejoindre vers midi, j’espère que nous

aurons le plaisir de déjeuner ensemble.»

Papa sembla surpris d’abord, puis après une seconde de réflexion: «Elle

veut sans doute me consulter pour cette inscription de rente au

Grand-Livre dont elle me parlait l’autre jour», dit-il tranquillement.

Mais moi j’avais compris...

De nouveau ma vie m’apparaît dans le recul du passé... Le dimanche

matin, onze heures. Papa est parti sans défiance; je me coiffe devant ma

glace, la fenêtre ouverte, car mes seuls voisins sont les moineaux qui

jacassent éperdument et mon ami le merle qui chante à plein gosier. Le

soleil inonde ma chambre et je brosse des rayons d’or dans mes cheveux,

tout en me regardant comme si je me voyais pour la première fois. Ainsi

c’est moi--c’est cette petite personne-là qu’on demande en mariage?...

Il me semble que je rêve, tandis que je rassemble machinalement les

mèches blondes qui fuient entre mes doigts et retombent en masses

lourdes jusqu’à ma taille...

Une heure. J’ai trouvé papa très ému, très surpris--très heureux; Mme

Chardin sérieuse et triste--pourquoi, mon Dieu, pourquoi?--mais calme.

Elle m’a mis les deux mains sur les épaules et a plongé ses yeux au fond

des miens: «Philippe est le meilleur garçon de la terre: je crois qu’il

vous rendra heureuse. Et vous, ma chérie, êtes-vous sûre, bien sûre de

l’aimer?» On dirait qu’elle veut en douter. Le «oui» s’étrangle dans ma

gorge, mais mon regard a dû répondre pour moi. Comment ne l’aimerais-je

pas? Il m’aime, et je ne connais que lui?...

Et maintenant _il_ est là--mon fiancé est là. Non, pas encore mon

fiancé: il a demandé à me parler seul à seule. «Après, vous

déciderez...». Nous sommes assis l’un en face de l’autre dans le salon

d’où papa et Mme Chardin se sont éclipsés discrètement. Je n’ose pas le

regarder; j’entends à peine ses premiers mots: «Avant tout, il faut que

je vous dise... J’ai peur de ne pas être digne de vous...» Mes yeux se

lèvent effarés; quelle confession terrible va-t-il me faire? La vue de

ce bon visage tendre et timide me rassure; un peu d’assurance me

revient, à mesure qu’il se trouble davantage. «La première fois que je

vous ai vue, ici... vous vous rappelez peut-être que je revenais de

Nice?... Eh bien, je n’y étais pas parti... seul...» Cette fois j’ai

compris, et je rougis, je rougis, un peu choquée, à demi surprise, et

touchée de l’angoisse que reflète le regard gris posé sur le mien.

«J’avais des amis, des fous... J’ai voulu faire comme eux... par

gloriole, pour me prouver que j’étais un homme... Et puis, là-bas, je me

suis vite aperçu qu’on se moquait de moi... je suis parti furieux, vexé,

mais si vous saviez... si vous saviez comme j’avais peu de chagrin!...

Et tout de suite, je vous ai vue... Maintenant, cela me paraît si loin,

si bête, cette... mauvaise chose... maintenant que je sais ce que c’est

que...» Il voudrait dire: «que d’aimer»; mais sa voix tremble et se

brise. «Pourrez-vous me pardonner, dites?... C’est ma seule folie... et

je ne vous connaissais pas!...» Comme il est bon! Comme il est honnête!

Comme il a l’air malheureux! Un grand élan m’entraîne vers lui--un élan

de cette pitié tendre que j’éprouve toujours à sa vue. De jalousie, je

ne sens pas l’ombre, rien que le désir de le rassurer, de le consoler.

Et sans répondre, je lui souris, je lui tends la main, qu’il prend comme

un fou, en pleurant presque de joie...

V

Si j’écrivais un roman, je mettrais peut-être ici: «Deuxième partie»...

Et j’aurais tort. La vie ne se divise pas ainsi en morceaux bien nets

assemblés bout à bout: c’est une trame bizarre, tissée par une main

fantaisiste qui s’amuse à enchevêtrer les fils sans qu’on puisse voir où

l’un finit, où l’autre commence. Parfois cependant un nœud se forme,

laissant après lui une trace longtemps visible--secousse violente et

imprévue, crise d’âme qui ébranle l’être moral et le change de fond en

comble. Mon mariage ne fut pas une de ces crises; pendant bien des jours

encore je devais rester celle que papa appelait «sa petite fille», celle

que Julie annonçait pompeusement: «Mademoiselle Geneviève et son

mari»... Sans doute j’étais trop jeune pour devenir autre chose qu’une

_femme-enfant_, et Philippe, presque enfant lui-même, ne pouvait guère

m’apprendre à vivre, aveuglé qu’il était par une admiration, une

tendresse naïves.

Nos premières semaines de tête à tête eurent pour cadre Florence,

Fiesole--toute la douceur d’un mois de mai toscan, toute la splendeur

d’un art encore à peine deviné. J’en fus comme éblouie. Du Palais Pitti

au Musée des Offices, du Bargello à Sainte-Marie Nouvelle, Philippe me

suivait, docile et bon, heureux de me voir heureuse et toujours--oh!

toujours de mon avis.

«J’aime mieux le _David_ de Verrocchio que celui de Donatello: et toi?

--Moi aussi...

--Ces petits anges de Fra Angelico, est-ce que tu ne les trouves pas

délicieux?

--Adorables, ma chérie...»

Je ne me lassais pas de le prendre à témoin, sans jamais recueillir

autre chose qu’un écho de mes propres enthousiasmes. Un matin, après une

longue station au Palais Riccardi, l’écho me répondit d’une voix bizarre

et je fus effarée de voir Philippe tout pâle, les yeux rouges, la bouche

contractée...

«Qu’est-ce que tu as?... Es-tu malade?...»

Il secoua la tête et voulut rire; mais il ne put que bâiller--bâiller

sans contrainte, cette fois, de tout son cœur et de toutes ses dents

blanches. Alors un remords me saisit:

«Tu as faim!... Quelle heure est-il donc? Une heure moins cinq! C’est

inouï... Pourquoi ne disais-tu rien?

--Oh! fit-il, avec son bon sourire d’adoration, j’y ai bien pensé,

depuis midi un quart... Mais _tu_ t’amusais tant!...»

Le même soir, nous avions pour voisin de table d’hôte un ingénieur

milanais--un petit homme maigre et noir comme une taupe, avec des

moustaches de chat et des yeux d’écureuil. Philippe eut vite fait de

reconnaître en lui un confrère, et la conversation, banale d’abord, prit

bientôt un tour technique tout à fait spécial. L’Italien, gentil, mais

bavard et un peu crampon, nous avait suivis après le dîner jusque dans

le salon. Silencieuse, absorbée en apparence dans la contemplation d’un

_Magazine_ vieux de trois ans, je guettais du coin de l’œil mon

Philippe, et j’observais son geste animé, son regard brillant--plus rien

de l’expression tendre et résignée que je lui voyais si souvent au cours

de nos promenades artistiques. Vers dix heures, son interlocuteur prit

enfin congé, et il revint s’asseoir près de moi, encore tout plein de

son sujet.

«C’est un garçon très intelligent, figure-toi... Voilà dix-huit mois

qu’il dirige ici une fabrique de taffetas, tu sais, cette petite soie

fine qu’on appelle du _florence_... Il m’a donné des détails très

curieux sur les machines... Et je lui parlais de nos filatures du

Nord...»

Mes yeux s’ouvraient tout grands, un peu papillotants, sans doute;

j’étouffai un bâillement derrière ma main. A cette vue, Philippe

s’arrêta court.

«Oh! tu as sommeil, ma pauvre chérie... Et moi qui suis là, à te

raser...

--Bah! lui dis-je, nous sommes quittes... Rappelle-toi, ce matin, devant

les fresques de Benozzo...»

Je riais, mais un peu de tristesse me venait à nous sentir si différents

l’un de l’autre...

La veille de notre départ, je voulus monter au Belvédère du Jardin

Boboli, pour dire adieu à Florence. Il faisait encore grand jour, mais

le soleil baissait sur l’horizon: devant nous, les hauteurs de Fiesole

et de Vallombrosa s’empourpraient de teintes roses et violettes; à nos

pieds, l’Arno déroulait ses eaux boueuses moirées d’or et plus loin le

Dôme, aux murs blancs et noirs, semblait un gigantesque joujou en

dominos à demi écrasé par l’énorme coupole, à demi caché par l’ombre

svelte du Campanile. Une cloche sonna, puis une autre, puis une

troisième--et soudain de toute la ville s’éleva la voix des carillons,

les uns lourds et graves, aux vibrations lentes, les autres argentins,

pressés, joyeux, se répondant, se mêlant, s’entre-croisant en accords

exquis, en dissonances plus exquises encore, qui montaient jusqu’à nous

par bouffées, avec l’odeur des orangers et la saveur du vent venu des

montagnes. Presque émue, l’âme pleine de choses confuses et tendres, je

me tournai vers Philippe.

«Ah! fis-je à demi-voix, tu entends?...»

Il avait tiré sa montre et la remettait à l’heure avec soin.

«Oui, j’entends... Les cloches sonnent à sept heures: je retardais de

huit minutes...»

Pauvre Philippe!... Je vois encore sa main un peu courte, aux doigts

agiles de mécanicien, maniant délicatement le petit remontoir d’or,

tandis qu’au-dessous de nous, les sons retombaient en s’éteignant, un à

un, comme des oiseaux qui se posent...

Nous devions revenir sans nous presser, en passant par les lacs. A

Lugano, Philippe trouva une lettre de sa tante--de tante Lydie: que ce

nom de vieux pastel lui allait bien! Nous parlions souvent d’elle, et

mon mari me disait les soins maternels dont elle l’avait entouré pendant

les années où, orphelin de sa mère--la propre sœur de Mme Chardin--un

peu négligé par son père, dont la vie de gros industriel lillois

absorbait sans doute les facultés affectives, il s’était trouvé, pauvre

petit garçon riche, jeté entre les quatre murs d’un grand lycée

parisien.

«Je passais tous mes dimanches chez elle, et tu ne peux pas te figurer

ce qu’elle a été pour moi--elle et François, d’ailleurs... ils sont

aussi bons l’un que l’autre... Le voilà qui revient, François; il doit

arriver ces jours-ci... Et dis donc, c’est lui qui va être surpris!...

Depuis deux mois qu’il était toujours en route, et que sa mère et lui ne

correspondaient que par dépêches, il a dû apprendre mon mariage en

arrivant... En voilà une nouvelle! Lui qui m’appelait toujours «le

gosse»... Il a sept ans de plus que moi, tu sais, et il est joliment

plus fort en toutes choses... Mais c’est égal, maintenant, je ne

changerais pas avec lui!...»

Sa main serrait tendrement mon bras, ses yeux gris me souriaient, pleins

d’amour et de confiance. Je le sentis très bon, fier de moi,

passionnément dévoué. Et je pensai: «Comme il m’aime!» Moi aussi, je

l’aimais bien...

Ce fut le lendemain de notre retour que je fis la connaissance de mon

cousin François.

Ma première soirée, soirée d’émotions heureuses et de réminiscences

enfantines, avait été consacrée à papa; tante Lydie, toujours discrète,

s’était réservé la seconde. J’éprouvai un singulier plaisir à revoir la

maison de la rue Barbet-de-Jouy; avais-je donc, à mon insu, laissé un

peu de moi-même derrière ces murs, encore étrangers l’année précédente?

Quand Perrine nous ouvrit la porte, je faillis lui sauter au cou, et

j’entrai impétueusement dans le salon, toute à la joie de retrouver ma

vieille amie. D’abord je ne vis qu’elle--sa figure blanche, aux cheveux

blancs, qui me souriait du fond de la bergère--et ce fut seulement après

l’avoir embrassée que je songeai à relever la tête. Un grand garçon,

debout près de la cheminée, fixait sur nous des yeux tranquilles.

«Bonjour, gosse», dit-il à Philippe qui s’avançait vers lui, les mains

tendues. Et bien vite, avec un geste d’excuse:

«Oh! pardon, c’est une mauvaise habitude; mais je vous promets que je ne

le ferai plus, madame... ma cousine... Geneviève, n’est-ce pas?

Appelez-moi François aussi, voulez-vous? Autant commencer tout de suite,

puisqu’il faudra bien finir par là...»

Sa voix était agréable. Il me parut maigre et long, dominant Philippe

d’une demi-tête, avec un regard brun de myope, un lorgnon, une bouche

large aux belles dents, le nez assez court, la barbe grêle--laid en

somme, et très différent de sa mère. Pourtant il me plut, et je me

sentis soulagée d’un grand poids. J’avais toujours vaguement redouté ce

cousin phénomène que je me figurais très savant, très supérieur, un peu

dédaigneux, peut-être. Et voilà qu’il me semblait l’avoir toujours

connu. Il nous complimenta gentiment, sans témoigner un étonnement de

mauvais goût: après tout, j’avais dix-neuf ans, mon mari en avait

vingt-trois, et six semaines de vie commune nous donnaient l’illusion de

passer pour un vieux ménage. François le comprit sans doute et sembla

nous prendre extraordinairement au sérieux, ce qui augmenta le

ravissement de Philippe.

Plus d’une fois, pendant le dîner, il m’arriva d’appeler mon nouveau

cousin «monsieur». Quant à «tante Lydie», cela venait tout seul. Mme

Chardin semblait avoir repris tout son entrain, elle n’avait d’yeux et

d’oreilles que pour son fils qui, lui, bavardait de tout son cœur, sans

contrainte et sans art, non pas comme un «brillant causeur» tout bourré

d’anecdotes et de récits de voyage, mais comme un brave garçon, heureux

de se retrouver à la table de famille. Il avait avec Philippe des façons

de grand frère taquin à travers lesquelles on sentait percer une réelle

tendresse.

«Eh bien, mon vieux, je te retrouve ingénieur, marié, chef d’usine, un

vrai patriarche! Les affaires vont bien, à Lille?»

On parla quelque temps de la filature, _notre_ filature: combien cela me

semblait étrange! François insistait sur les questions d’ordre général,

le taux des salaires, le nombre et l’état d’esprit des ouvriers: pour la

première fois, en l’écoutant, j’avais l’impression que toutes ces choses

pouvaient se discuter en termes clairs, accessibles aux simples mortels.

«Oh! mais, dit tout à coup Philippe, nous allons ennuyer Geneviève, si

nous continuons à parler machines...»

Je protestai vivement.

«D’abord vous ne parlez pas machines... Et puis vous n’êtes pas ennuyeux

du tout... Quand je me rappelle ton ingénieur de Florence, avec tous ses

mots techniques!...»

Le nom de Florence, d’ailleurs, avait suffi pour faire dévier la

conversation. François se mit à évoquer son premier voyage en Italie.

«J’avais quinze ans... Tu te souviens, maman?... Le belvédère du Jardin

Boboli, la ville en bas, le soleil couchant derrière Fiesole... et les

cloches, surtout!... Il me semble que je n’en ai plus jamais ni nulle

part entendu de pareilles...»

Mes cloches de Florence! J’allais crier: «Moi aussi, je les connais; moi

aussi je les aime...» Un sentiment inconnu,--une sorte de pudeur

subite--m’arrêta dans mon élan. Pourquoi? Je n’aurais pas pu le dire.

Philippe, cependant, friand d’émotions exotiques, essayait d’arracher à

son cousin quelque histoire de pirates, quelque savoureux récit de

chasse. Peine perdue: François n’avait pas le moindre trait d’héroïsme à

son actif.

«Mais les tigres? insista Philippe; tu as pourtant dû voir des tigres,

là-bas, dans la brousse...»

François sourit drôlement.

«Des tigres? Je n’en ai connu qu’un... très intimement, par exemple...

Je l’ai même nourri de mon lait, ou tout au moins de lait de chèvre,

pendant près de six semaines... Il avait deux mois; mon boy l’avait

ramassé, à moitié mort, après une battue des indigènes. Un amour de

bête!... Malheureusement, j’ai dû le renvoyer très vite à sa jungle

natale: il me dévorait toutes mes pantoufles, sans trop s’inquiéter si

mes pieds étaient dedans... Tu vois que j’ai couru des dangers

terribles.

--Oh! dit Philippe, déçu, tu n’es pas sérieux!

--Mais si, je t’assure... Tu ne me trouveras que trop sérieux, tout à

l’heure, quand je vous montrerai mes photographies... Si tu crois que tu

vas échapper à la petite conférence!»

Et comme nous sortions de table, il courut chercher ses précieuses

planches. C’étaient les soubassements d’un grand temple de Java, le

Bôrô-Boudour, déblayés l’année précédente par un ingénieur hollandais,

et qu’il fallait enfouir de nouveau, sous peine de compromettre la

solidité de l’édifice.

«Une occasion unique, expliqua François, j’avais juste le temps d’aller

les voir avant l’enterrement définitif. C’est la cause de mon retard--ce

retard qui t’a tant navrée, ma pauvre maman! Viens les regarder tout de

même, ces vilains bonshommes, pour me prouver que tu ne leur en veux

pas...»

Il avait installé son carton sur une petite banquette, et entraînait,

d’un geste câlin, tante Lydie qui résistait un peu, comme si vraiment

elle eût gardé rancune aux innocentes figures de pierre. Elle finit

pourtant par s’asseoir et par se pencher, à demi curieuse, à demi

hostile, sur les photographies que François, accroupi par terre à la

turque et ses longues jambes repliées sous lui, nous tendait l’une après

l’autre.

«C’est l’histoire du Bouddha Çakya-Sinha... Ne faites pas attention à

ces noms sauvages, ma cousine, regardez seulement ces sculptures qui

datent du VIIIe au Xe siècle... à peu près l’époque de Charlemagne. Vous

voyez que les Hindous de Java ne travaillaient pas mal, dans ces temps

reculés...»

Philippe restait debout derrière nous et ne disait plus grand’chose.

«Pauvre ami, pensai-je; voilà les exhibitions artistiques qui

recommencent... il va bien s’ennuyer...»

Tout doucement, en cachette, je glissai ma main dans la sienne, pour lui

adoucir les amertumes de la mythologie bouddhique, et je sentis qu’il la

pressait avec reconnaissance. Nous faisions cercle autour de la cheminée

où brûlait un joli petit feu de bois--le thermomètre fantasque ayant

choisi cette première semaine de juin pour descendre subitement de dix

degrés. N’était-ce pas devant un feu semblable que je me chauffais,

l’hiver précédent, quand le coup de sonnette de Philippe était venu

changer toute mon existence?...

Soudain, comme un écho à mes souvenirs, le timbre fêlé de l’antichambre

résonna. Je tressaillis: cette fois ce n’était pas Philippe; je le

tenais là, près de moi, sa bonne main confiante posée sur la mienne...

Perrine entra, apportant le journal et une lettre pour François que

celui-ci prit machinalement. Mais dès qu’il y eut jeté les yeux:

«Oh! s’écria-t-il, c’est trop fort! Regarde cette lettre-là, maman:

c’est celle que tu m’as écrite à la fin de janvier, la dernière, quand

tu me croyais toujours à Angkor... Elle a couru après moi, à Saïgon, à

Java... Et je crois bien qu’elle a dû faire le tour du monde--en me

tournant le dos... Oui... voilà un timbre de Sydney... Moi je suis

revenu par Malacca et Ceylan...»

Il s’était levé et s’approchait de la lampe pour mieux déchiffrer les

grimoires de la poste.

«Plus de quatre mois!... Et la voilà revenue rue Barbet-de-Jouy... Vous

permettez?» fit-il en se tournant vers moi. Il ajouta gaîment: «C’est

très pressé...» Mais déjà sa mère l’avait arrêté d’un geste.

«Tu ne vas pas la lire maintenant... c’est stupide... Donne-la-moi...»

Elle semblait agitée, inquiète. François retint le petit carré de papier

que les doigts maigres de tante Lydie avaient déjà saisi.

«Pourquoi?... Laisse-moi au moins la regarder... Tu m’as déjà demandé

trois fois depuis mon retour si je l’avais reçue... Elle m’intrigue,

cette lettre... D’ailleurs elle est à moi: c’est mon nom qui est sur

l’adresse...

--Oui, mais c’est moi qui l’ai écrite... Donne, je te dis...»

Avec un petit rire nerveux, elle tira un peu plus fort, parvint à saisir

l’enveloppe, et, prestement, la jeta dans le feu.

«Oh! ma tante!» s’écria Philippe. J’étais demeurée stupide. François fit

un mouvement instinctif vers la cheminée, puis s’arrêta et regarda sa

mère. Dans ses yeux, je vis passer une angoisse subite, la crainte d’une

crise imprévue, d’un accès de démence. Mais non. Tante Lydie avait

repris sa place et, les pincettes à la main, attisait tranquillement la

flamme, tandis que noircis, semés d’étincelles mouvantes, les minces

feuillets se tordaient en crépitant et s’envolaient par bribes

impalpables...

«Qu’est-ce que tu as fait, maman? Qu’est-ce que tu me disais dans cette

lettre?...»

La demande était naïve et presque involontaire. Mme Chardin releva la

tête.

«Des bêtises, fit-elle, redevenue très calme. Tu peux supposer ce que tu

voudras... un crime que j’aurais commis autrefois; un vieux remords dont

j’ai pris mon parti et dont je renonce à te faire part...»

Elle plaisantait. François n’insista pas.

«Revenons au Bôrô-Boudour, dit-il, après un petit silence. Avez-vous

remarqué la douceur de ce type hindou?... Et la finesse de tous ces

détails, les serpents, les moutons, les feuilles d’arbres...»

J’admirai le tact avec lequel il dissimulait sa préoccupation évidente.

Mais malgré ses efforts, un peu de contrainte pesa sur notre soirée.

Seule, tante Lydie semblait parfaitement à l’aise, comme délivrée d’une

obsession ancienne. Ce fut elle qui me proposa de déchiffrer à quatre

mains le quintette de César Franck, alors presque inconnu du public.

François tournait les pages, et je m’aperçus vite qu’il était bon

musicien. Philippe écoutait sans enthousiasme. A onze heures on apporta

le thé, suivant les anciens rites--après quoi nous prîmes congé.

«Au revoir, Geneviève», dit mon cousin.

Je lui tendis la main et je répondis bravement: «Au revoir, François...»

Puis je me mis à rire: cela me semblait tout drôle.

Dans la rue, Philippe resta un moment sans parler.

«Je n’aurais pas cru, murmura-t-il enfin, que ma tante avait des secrets

pour son fils... C’est bizarre, ce qu’elle a fait... Mais tout cela ne

nous regarde pas. Comment le trouves-tu, ton nouveau cousin? Gentil,

hein?... Et savant, et pas poseur... Je suis content qu’il soit revenu;

nous passerons de bonnes soirées, tu verras... Seulement, c’est bien

laid, toutes ces photographies... Et puis, cette machine que vous avez

jouée, c’est très ennuyeux... Pourquoi n’as-tu pas chanté du Gounod?»

Feuilles mortes · 第 7 / 21 题