VI

Que dire de mes premières années de femme? Elles ne sont que le

prolongement de ma vie de jeune fille--d’enfant paisible, contente de

peu, jouissant de tout. Dans cette existence calme, presque vide, ouatée

par Philippe d’une tendresse plus aveugle que celle de papa, aussi

soumise et moins grondeuse que celle de Julie, quelques images très

nettes jalonnent le chemin de mes souvenirs...

Un de nos déjeuners en tête à tête, dans notre belle salle à manger de

la rue de Médicis. Les meubles neufs--buffet monumental, table carrée,

crédence vaguement Henri II--sentent bon l’encaustique et le miel; la

verrerie de fin cristal brille d’un éclat discret, et dans la panse

ventrue d’une carafe, je vois se refléter le carré minuscule de la

fenêtre ouverte et les arbres du Luxembourg. Philippe boit son café

lentement, à petits coups, comme un gros chat blond un peu gourmand; moi

je croque des amandes fraîches, «moins blanches que mes dents», prétend

galamment mon mari. Les coques vertes et veloutées s’amassent dans mon

assiette; je les taillade distraitement du bout de mon couteau d’argent,

et Philippe me demande à quoi je pense, «d’un air si sérieux».

«C’est que je ne me rappelle plus... je n’ai pas l’habitude d’aller

seule en omnibus, tu sais... Pour la rue de Sèze, c’est bien

Panthéon-Courcelles?...»

Philippe se met à rire.

«Tu veux prendre un omnibus? Eh bien, et la voiture?»

La voiture!... J’oublie toujours que nous sommes riches. Quand je me

suis mariée, papa venait d’être nommé chef de bureau, aux appointements

de huit mille francs: un Pactole! Jusqu’alors nous avions vécu fort à

l’aise avec six mille. Aussi je suis un peu effarée de voir Philippe me

remettre, chaque mois, la moitié de ce que je dépensais en un an. Que

faire de tous ces beaux billets bleus? Ils m’intimident presque. Et la

femme de chambre, en joli petit tablier brodé, qui s’obstine à vouloir

me coiffer et m’habiller! Et la cuisinière, qui a des moustaches, et qui

me propose parfois des plats dont j’ignore même le nom! Et son mari, le

grand Théodore, bête comme une oie, mais si décoratif avec ses favoris

de magistrat ou d’amiral! Je ne me sens pas plus grosse qu’une souris

devant eux. D’ailleurs j’ai constaté que, grâce à ce personnel imposant,

les billets de cent francs ne duraient pas beaucoup plus longtemps que

jadis les pièces de cent sous. Et comme j’ai à cœur de bien gérer nos

revenus, j’ai protesté contre l’adjonction d’un cheval et d’un cocher.

Nous avons seulement un coupé au mois--coupé dont les coussins moelleux

me paraissent, je dois l’avouer, infiniment plus agréables que les

noyaux de pêche de Panthéon-Courcelles. On ignorait encore, à cette

époque lointaine, les raffinements de l’automobilisme. La voiture! Où

avais-je la tête? Je me lève de table avec un empressement enfantin.

«C’est vrai, elle doit être ici à une heure. J’ai juste le temps de

m’habiller si je veux arriver chez Georges Petit avant la foule...»

Philippe ne dit rien, et plie sa serviette d’un air mélancolique. Un

petit remords me prend de l’abandonner si vite. Les jours précédents,

nous flânions sur le balcon après le déjeuner: les cigarettes fumées

près de moi n’ont pas, paraît-il, le même goût que les autres.

«Pourquoi ne viens-tu pas? C’est une collection superbe; il y a des

Fragonards exquis...

--Oh! dit Philippe, si j’y allais, ça ne serait pas pour les Fragonards,

ça serait pour être avec toi... Mais tu verras mieux les tableaux sans

moi... Et puis, j’ai rendez-vous à deux heures et demie avec ce

fabricant de Vimoutiers...»

Il est très occupé, mon bon Philippe. Depuis notre mariage, il prend

tout à fait au sérieux son métier de filateur, et le temps n’est plus

des longues escapades à Nice!... L’usine lui appartient, mais il en a

confié la direction à son associé, un ingénieur de quarante ans, habile

et probe, qui conduit à merveille la machinerie et le personnel;

pourtant il va lui-même chaque semaine passer vingt-quatre heures à

Lille. A Paris, il a ses bureaux--raison sociale Noizelles et Mauroy--où

il reçoit les commandes et traite en personne avec les autres

industriels. Je sais combien ses fonctions l’absorbent et surtout--oh!

surtout combien les expositions l’ennuient. Fallait-il qu’il fût

amoureux de moi, l’autre hiver, pour se mettre au régime des œuvres

d’art à haute dose! Ce souvenir m’attendrit un moment; je l’embrasse,

et, d’un ton indécis:

«Si tu veux, je resterai un peu... j’ai bien le temps, après tout...»

Ses yeux me sourient avec reconnaissance.

«Mais non; va, ma chérie, va t’amuser... Et passe donc prendre tante

Lydie: je suis sûr qu’elle sera enchantée de t’accompagner...»

Décidément, ma vie n’est pas changée. Philippe a sa filature comme papa

avait son ministère. Le fonctionnement de l’usine ne m’intéresse pas

beaucoup plus que celui de la Dette Inscrite; mais je suis forcée de

reconnaître que la toile a sur l’administration des Finances des

avantages pécuniaires indéniables. Pendant ce temps, je cours les musées

et les conférences avec ma vieille amie, devenue la meilleure des

tantes--qu’ai-je à demander de plus? Je ne demande rien, et je me trouve

aussi heureuse qu’avant mon mariage...

Chez tante Lydie, un jour d’hiver. Il pleut à torrents; aucune visite

n’est à craindre. Perrine vient d’apporter le thé, accompagné d’un

superbe kugelhopf que je lorgne avec complaisance, car j’ai une vraie

faim de petite fille.

«Allez avertir monsieur François que le goûter est servi...»

C’est à Perrine que ce discours s’adresse; mais la vieille bonne, un peu

dure d’oreille, est sortie sans rien entendre et Mme Chardin fait mine

de se lever. Je la préviens bien vite.

«Ne vous dérangez pas, tante...»

Un coup discret à une porte fermée, une voix d’homme qui me dit:

«Entrez...» et me voilà dans le bureau de François. J’aime beaucoup

cette petite pièce claire, haute de plafond, ces murs qui disparaissent

derrière les livres, cette table dont le désordre esthétique me

plaît--involontairement, je songe aux papiers de Philippe, toujours si

bien rangés, au superbe et horrible encrier de bronze «Renaissance» que

les ouvriers de l’usine lui ont offert à l’occasion de notre mariage et

dans lequel il ne trempe sa plume qu’avec respect...

«Le thé vous attend, François...»

A ma voix, il s’est retourné très vite.

«Tiens, dit-il, vous étiez là? Justement, j’ai quelque chose à vous

montrer... Une belle image!...» ajoute-il avec un sourire taquin. Un peu

plus, il m’appellerait «gosse», moi aussi. Pourtant j’ai tout près de

vingt ans!

L’image, c’est une aquarelle persane du XVIe siècle--une petite

princesse aux chairs d’ambre, vêtue d’or et de cobalt, debout dans un

jardin de rêve où courent des gazelles. François la caresse du regard:

un ami la lui a prêtée pour la comparer à des miniatures hindoues.

«J’aurais dû la rendre hier, mais je pensais bien un peu vous voir

aujourd’hui, et je savais qu’elle vous plairait.»

Il parle d’un ton assuré. Et la petite princesse me plaît, en effet. Je

m’attarde à la regarder, tandis que François m’en détaille les

perfections avec une délicatesse infinie. Soudain, par la porte restée

ouverte, tante Lydie apparaît, blanche et menue.

«Eh bien! et ce thé?... Vous voulez donc le laisser refroidir?...»

Elle semble mécontente, un peu fâchée; parfois, elle a ainsi de ces

sautes d’humeur que nous attribuons à sa mauvaise santé. Docilement,

nous la suivons dans le salon où les tasses fument, pleines d’un liquide

exquis et tellement bouillant que François se brûle la langue à la

première gorgée.

«Tu vois que ce n’était pas la peine de tant nous presser, maman,»

dit-il en versant dans son thé, pour le rendre buvable, la moitié du pot

à crème. Je ris, puis nous nous taisons tous les trois... Le feu pétille

et flambe, mêlant une lueur rouge au crépuscule bleuâtre; dehors, on

entend le bruit de la pluie qui frappe violemment les vitres. Il fait

bon, j’ai chaud jusqu’à l’âme, et le kugelhopf de Perrine est

délicieux...

Un autre souvenir, deux ans plus tard. Philippe est très sociable; il

aime à me voir en robe de velours noir, avec les diamants qu’il m’a

donnés, entourée de femmes moins jolies que moi--c’est lui qui le dit.

Au cours d’une de ces soirées, j’ai rencontré une ancienne compagne

d’études, perdue de vue depuis quelques années. Thérèse Leblanc--_alias_

Mme Debray--a épousé un chimiste, préparateur à la Sorbonne, et possède

un petit garçon de dix-huit mois. J’ai promis d’aller la voir, car elle

est mon aînée, et au jour dit, je me rends rue des Écoles.

Thérèse habite un petit cinquième clair et gentil, tout pareil à celui

où j’ai passé ma jeunesse, sauf qu’on y voit moins d’arbres et que le

chant des merles y est remplacé désavantageusement par la corne des

tramways. Elle m’accueille un doigt sur la bouche:

«Bébé dort; vous pouvez venir le regarder...»

Et tout de suite je suis admise à contempler l’ange--un ange de fortes

dimensions, joufflu, frisé, rouge comme une pomme, et dont les gros

poings fermés gardent dans le sommeil un air batailleur.

«C’est dommage que vous ne voyiez pas ses yeux, chuchote Thérèse; mais

au moins nous pourrons causer tranquillement. Il est quelquefois un peu

fatigant...»

Fatigant! Je le crois sans peine: Thérèse, jeune fille, passait pour

maigre; maintenant elle est réduite à sa plus simple expression--vêtue

par surcroît d’une pauvre petite robe de rien du tout. Déjà l’autre soir

elle m’avait paru mal habillée; aujourd’hui, près d’elle, j’ai honte de

mes fourrures, et le froufrou de ma jupe doublée de soie me semble

presque insolent. Thérèse, heureusement, n’en a cure: elle est toute à

la joie de me montrer son appartement, qu’elle trouve le plus beau du

monde, son salon, qui sert aussi de bureau, et--merveille des

merveilles--le «laboratoire d’Eugène», aménagé à deux pas de la chambre

à coucher.

«N’ayez pas peur, dit-elle en souriant, nous n’avons pas d’explosifs:

Eugène ne s’occupe que de chimie organique et biologique...»

Eugène, c’est M. Debray. Invisible et présent, il règne comme un dieu

dans le cœur, dans la pensée et dans les discours de sa femme. Les

syllabes inharmonieuses de son nom prennent un son caressant en passant

par cette bouche aux lèvres sérieuses; les termes de chimie les plus

ardus font briller comme des étoiles ces yeux bruns dévorants. Thérèse,

d’ailleurs, est dans son élément. A quatorze ans, elle nous émerveillait

par ses aptitudes scientifiques et rien dans les travaux de son mari ne

lui demeure étranger. C’est elle qui lui sert de préparateur; elle

connaît par leurs noms tous les instruments cornus et biscornus dont il

se sert. Sur un coin de table, j’aperçois des feuillets couverts de

formules qu’elle a écrites sous sa dictée. J’en demeure ébahie, presque

effrayée.

«Vous ne devez pas avoir le temps de penser à autre chose!...»

Elle rit.

«Oh! mais si... Et bébé?... Et la maison, qu’il faut bien surveiller?...

Et mon piano?... Eugène veut que je ne me rouille pas trop; lui aussi

est musicien. Quand il est fatigué d’analyses et de synthèses, il prend

son violon et nous jouons une sonate de Beethoven...»

En revenant à pas lents, le long du boulevard Saint-Michel, je me dis

que je viens de toucher de la main le bonheur sur terre, le bonheur pur,

dégagé de toute idée d’ambition ou de lucre: Thérèse est fière de son

mari, mais elle sait qu’il sera toujours pauvre et elle ne rêve pas

encore à l’Académie des Sciences. Et lui--je l’ai entrevu l’autre soir:

laid, un peu lourd, des yeux d’enfant ou de savant qui s’éclairent

joliment en rencontrant ceux de sa femme. Ils vivent l’un pour l’autre,

ils pensent l’un avec l’autre; leurs cerveaux ne font qu’un comme leurs

cœurs. Quelles douces soirées ils doivent passer, seuls tous les

deux!... Un malaise vague me vient en y songeant. Vais-je regretter de

ne pas avoir épousé M. Debray? Non certes: j’ai toujours détesté la

chimie. Thérèse est la femme qu’il fallait à cet homme--la seule entre

dix mille. Ils ont eu la chance de se rencontrer. Voilà tout.

Voilà tout... Mon bon Philippe! Comme il est tendre pour moi! Comme il

s’ingénie à me faire plaisir! Hier encore il m’a menée aux Français,

entendre Hamlet--lui qui ne peut pas souffrir Shakespeare. Avant-hier,

nous dînions chez papa--il a joué aux échecs toute la soirée. Dimanche,

c’était chez tante Lydie; nous avons classé des photographies de Java et

d’Angkor--il ne devait pas s’amuser beaucoup. Mercredi, François est

venu, comme tous les mercredis, et il m’a fait déchiffrer du Wagner

jusqu’à minuit--Philippe s’endormait sur son journal... Et ce soir? Ce

soir nous ne sortons pas; Philippe a des comptes à vérifier et des

lettres à écrire. Si je l’aidais? Si j’essayais, comme Thérèse, de me

mêler aux occupations journalières de mon mari? Cette idée me sourit un

instant; mais je me rappelle vite une ou deux tentatives du même genre

dont le seul souvenir suffit à me donner la migraine. Que faire? J’ai

l’esprit trop abstrait, sans doute, et Philippe est concret jusqu’aux

moelles. L’autre jour, à table, il devenait presque éloquent en me

narrant son dernier voyage à Lille: les affaires marchent bien, l’usine

a plus de commandes qu’elle ne peut en fournir, les gros marchands de

toiles de Roubaix assiègent nos portes... Tout cela devrait m’intéresser

bien plus que les origines de l’art khmer...

Que vient faire ici l’art khmer, et pourquoi le souvenir du ménage

Debray s’associe-t-il dans mes rêves à celui de ces têtes colossales,

sculptées en plein roc, qui sourient si mystérieusement sur les murs

d’Angkor? François me les a montrées cet été, à l’Exposition,

reproduites en béton et en ciment; il en riait un peu: «C’est bête,

disait-il, ce temple de carton, dans un champ de foire... Et pourtant,

avec beaucoup d’imagination, vous arriverez peut-être à vous figurer ce

qu’est ma vie, là-bas, au milieu de ces choses...» Il voyage toujours,

François. L’hiver suivant, il doit aller au Japon: depuis quatre ans que

je suis mariée, je ne l’ai jamais vu rester plus de huit ou dix mois de

suite à Paris. Sa mère paraît déçue. «Cette maudite thèse,»

soupire-t-elle, «quand donc cessera-t-il d’y travailler!» La thèse

passée, ce serait, peut-être, une suppléance au Collège de France...

Tante Lydie se cramponne à cet espoir avec ténacité. Elle a vieilli, ces

derniers temps, et je la crois malade; mais elle ne se plaint

jamais--surtout quand François est là. Pendant les absences de son fils

elle devient casanière, presque sauvage; les musées la fatiguent, les

expositions l’effraient. C’est à peine si elle consent, de loin en loin,

à venir dîner chez nous, seule avec papa, comme autrefois...

Le soir, dans mon salon--un salon «raté», que Philippe a fait meubler à

grands frais par des tapissiers en renom. Les ouvriers ont accroché

beaucoup de rideaux, cloué beaucoup de tapis, drapé beaucoup de

tentures: nous en avons pour notre argent, mais l’ensemble est

déplorable, et les quelques jolis bibelots, les deux ou trois meubles

anciens que j’ai essayé de brocanter se noient dans un océan de

banalité. Papa, toujours le même, maigre et sec, droit comme un jeune

homme--il n’a pas soixante ans, d’ailleurs, et grisonne à peine--est

attablé à l’échiquier avec son gendre qu’il adore--et qu’il bat à plate

couture, ce dont Philippe, en qualité de mathématicien, se montre assez

humilié. Assise en face de moi, tante Lydie tend frileusement ses mains

à la flamme; je vois ses yeux creux et cernés, avec une petite

bouffissure à peine visible au-dessus de la pommette, j’entends sa

respiration légère, un peu courte. Comme elle a changé! Son regard, où

je lisais jadis tant de sympathie tendre, se voile maintenant et

s’attriste quand il rencontre le mien. Pourquoi?... Mon cœur se serre à

l’idée de quelque chose d’inconnu, d’impalpable, qui semble se glisser

entre nous deux...

«Déchiffrons-nous les _Éolides_, tante, ou le _Chasseur Maudit?_...»

Ni l’un ni l’autre; elle se sent fatiguée, sans entrain; moi-même, je

n’ai nulle envie de jouer ou de chanter; mon piano s’assourdit, ma voix

se perd et s’étouffe dans toutes ces draperies. Ah! nos murs de la rue

de Chanaleilles, trop nus, peut-être, mais pleins de résonances

joyeuses! Et les boiseries blanches de la rue Barbet-de-Jouy, le plafond

très haut vers lequel les sons s’élèvent, parmi les soies semées de

fleurettes et les pastels aux tons éteints! Ce soir, plus que jamais, en

voyant ma vieille amie exilée de sa bergère, pelotonnée dans un lourd

fauteuil, je comprends que nos vies ont divergé, que, par quelque

étrange maléfice, notre nouvelle parenté, au lieu de me rapprocher

d’elle, nous a rendues un peu plus étrangères l’une à l’autre. Et j’en

souffre, tandis que nous échangeons des propos distraits...

«A la Reine!» s’écrie Philippe. Papa manœuvre un pion, se frotte les

mains, et, triomphalement:

«Échec et mat, mon garçon!... Ah çà! que diable vous enseignait-on à

l’École Centrale?...»

La partie est finie; papa s’en va, emmenant Mme Chardin qu’il reconduit

en voiture. Maintenant nous sommes seuls, Philippe et moi. Il se plante

au milieu du salon, regarde autour de lui d’un air content.

«On est bien, chez soi... N’est-ce pas, ma chérie?»

Un baiser me dispense de lui répondre... Car justement je songeais avec

terreur: «Est-ce que je m’ennuierais chez moi... chez nous?...»

Hélas! oui, je m’ennuie... Quelque chose manque à notre vie, et nous le

savons bien, quoique nous n’en parlions jamais... Cinq ans de ménage:

j’ai vingt-quatre ans; je ne suis plus «trop jeune pour une maman»,

comme disait notre vieux docteur au moment de mon mariage. C’est aussi,

sans doute, l’avis du destin mystérieux qui préside aux existences

humaines: vers la fin de cette cinquième année, un espoir s’éveille en

moi, vague d’abord, puis plus précis. Philippe rayonne; papa

s’assombrit: il pense à sa pauvre petite femme et craint le même sort

pour moi. Julie sent renaître son âme de vieille nourrice sèche.

«C’est moi qui viendrai le soigner, n’est-ce pas, mademoiselle

Geneviève?...»

_Mademoiselle!_ Je ris comme une folle à ce lapsus malencontreux. Mais

Julie ne s’émeut pas: elle est comme le sage, qui ne s’étonne de rien.

Elle m’avoue qu’elle attend un garçon; moi aussi. Je le vois déjà en

culotte, comme mon ami Jacques Debray, le fils de Thérèse; j’espère

qu’il sera très remuant, très beau, très blond, et je me promets tout

bas de ne pas en faire un ingénieur...

[Illustration]

Qu’est-il arrivé? Un accident bête, le choc brusque d’une voiture--de ce

fameux coupé de louage que j’aimais tant... Je me retrouve dans mon lit,

après des jours de souffrances aiguës, et plusieurs semaines pendant

lesquelles ma vie n’a tenu qu’à un fil. Maintenant je vais mieux; mais

je sais qu’il faut renoncer pour cette fois à mon rêve de maternité, et

je me sens triste à mourir. Des visages amis m’entourent; Julie promène

par la chambre sa bonne figure impassible et grêlée; derrière ce front

placide, je devine un regret inexprimé, et pour cela, j’aime ma vieille

bonne un peu plus qu’avant. Papa et Philippe ne pensent qu’à moi; ils

ont passé par d’affreuses angoisses, et ils sont si heureux de me voir

guérie qu’ils n’en demandent pas davantage. Tante Lydie arrive, tout

oppressée, mais tendre comme autrefois, et aussi le docteur Garnier,

rose et frais, avec sa belle tête de lion aimable sur son corps puissant

de Breton.

«Pauvre gamine»! fait-il en me caressant la joue. Il est venu pour

rencontrer le grand spécialiste qui m’a soignée.

La visite est longue, l’examen minutieux; les deux médecins sont d’avis

que tout va pour le mieux et que je pourrai me lever dans quelques

jours. Malgré ces paroles rassurantes, je leur trouve un air apitoyé qui

n’est pas naturel. Philippe les a reconduits et cause longuement avec

eux.

«Qu’est-ce qu’ils disent, Julie? Va écouter ce qu’ils disent, je t’en

prie...»

L’honnête Julie garde un silence désapprobateur et me borde

soigneusement dans mon lit où je m’agite beaucoup trop. Enfin, voilà

Philippe! Il est un peu pâle, mais ses yeux me sourient sans effort.

Tout de suite, je l’interroge, anxieuse.

«Pourquoi avez-vous tant parlé dans l’antichambre? Est-ce que les

médecins sont inquiets, dis?... Est-ce qu’ils me trouvent plus malade?»

Un étonnement sincère se peint dans le bon regard ému.

«Plus malade? Quelle idée!... Mais tu es guérie, bien guérie. Garnier

m’a encore répété que tu te lèverais jeudi... Ils ne doivent plus

revenir, ainsi!...

--Alors pourquoi me plaignent-ils? Je vois bien qu’ils me plaignent...

Est-ce que... ils pensent peut-être que je ne pourrai plus avoir de

bébé?...»

Philippe baisse la tête et chiffonne entre ses doigts le coin du drap

brodé.

«Pas d’ici quelque temps... assez longtemps, même... Dans quatre ans,

cinq ans... on ne sait pas...»

Un grand froid me passe sur le cœur.

«Quatre ou cinq ans?... Oh! ils ont dit «jamais», n’est-ce pas? Je suis

sûre qu’ils ont dit «jamais...»

Pas de réponse. Je vois Julie hocher la tête. Comme il sait mal mentir,

mon mari! Sans rien dire, il m’attire vers lui, pose ma tête contre son

épaule, et sur mes yeux qui se remplissent de larmes, je sens ses lèvres

s’appuyer doucement, tendrement.

«Ne te désole pas, ma chérie... Il faut espérer quand même; les médecins

ne sont pas infaillibles... Et puis, enfin, nous pouvons être heureux

sans cela... Voilà des années que nous sommes bien heureux...»

Heureux? Je ne sais plus. Il me semble tout à coup que ma vie est

absurde, vaine, sans but, que je n’aime rien ni personne, que ces

années, dont le pauvre Philippe parle avec tant de ferveur, ont glissé

sur moi sans presque laisser de trace... Cet enfant qui n’est pas

venu--qui ne viendra pas--je comprends maintenant que je le désirais

avec passion, que lui seul aurait pu combler tout le vide de mon cœur...

Et je pleure, sous les baisers de Philippe, comme si quelque chose

venait de se briser en moi.

Feuilles mortes · 第 8 / 21 题