Si je me suis attardée à ces souvenirs, c’est qu’ils marquent pour moi
un des tournants de la route inconnue que nous suivons tous en aveugles:
de distance en distance, seulement, il nous est permis de nous
retourner; alors les étapes parcourues nous apparaissent d’un seul coup,
en pleine lumière--comme si le jour naissait derrière nous à mesure que
nous marchons vers la nuit.
Sans le savoir, j’atteignais une ces étapes. Jusqu’alors, ma vie avait
oscillé entre deux pôles: d’un côté, papa et Julie--le «chez nous»
paisible et doux de mon enfance; de l’autre, Mlle Verdy--l’enthousiasme,
la lutte, la gloire finale de l’«examen supérieur»! Maintenant je le
tenais, ce fameux brevet; il sommeillait au fond de mon tiroir et il
m’avait apporté plus de déceptions que de joies. Mon existence me
semblait sans but: naïvement, je croyais n’avoir plus rien à
apprendre--car ceci se passait en des temps très anciens où les
princesses de science n’étaient encore que des Belles au bois dormant,
où l’on voyait très peu de doctoresses et pas du tout d’avocates. Autour
de moi, personne pour me conseiller; nous étions presque sans famille.
Papa, originaire de Bretagne, possédait aux environs de Nantes quelques
vagues cousins que nous voyions tous les cinq ans, et je ne me
connaissais, pour ma part, d’autres ascendants que deux tantes de ma
mère, excellentes vieilles filles, dévotes et momifiées, dont la société
m’ennuyait beaucoup.
C’est dans cette heure de solitude intellectuelle que Mme Chardin
apparut à mon horizon. Et mon âme avide de tendresse et d’admiration se
donna tout de suite à elle.
Dès notre retour de Guéthary dans le grand Paris chaud et désert des
jours d’août, j’avais pris l’habitude de lui écrire souvent. Elle-même
ne devait revenir qu’au mois d’octobre et se trouvait un peu isolée
là-bas; elle me répondit longuement--des lettres exquises, pleines de
jeunesse et d’entrain, en dépit de ses soixante ans, de son cœur
détraqué et de sa cheville encore invalide. «Je suis retournée hier à la
plage--disait-elle--toute branlante et boitillante, au bras de ma
vieille Perrine. En revoyant la dalle, cause stupide de ma chute, mon
premier mouvement, je l’avoue, a été plein de rancune. Et puis j’ai
pensé à vous, ma petite Geneviève; je me suis dit que, sans cette
vilaine pierre, nous aurions très probablement passé l’une à côté de
l’autre sans nous parler jamais. Alors j’ai failli m’écrier: «Cette
dalle est le plus beau jour de ma vie!»
J’avais souri, heureuse au fond de son affectueux badinage. Bien plus
tard, je compris tout ce que ces mots contenaient d’espoirs secrets,
demeurés inavoués, qui devaient m’être révélés dans un grand jour
d’angoisse...
Octobre arriva, et je revis Mme Chardin, guérie enfin pour tout de bon.
Par un hasard singulier--Paris réserve de ces surprises--elle demeurait
rue Barbet-de-Jouy, à cent mètres de notre maison, si près que je fus
autorisée à me rendre seule chez elle. Julie grogna un peu. Elle avait
des idées très arrêtées, cette chère Julie, sur la respectabilité des
jeunes filles. La première fois que, prête à sortir sans escorte, je
m’approchai d’une glace pour mettre mon chapeau, j’aperçus derrière moi
le reflet d’une bonne figure inquiète dont l’expression grondeuse me fit
rire. Bien vite je me retournai pour l’embrasser.
«Tu as l’air d’une poule qui a couvé un canard!... Sérieusement, est-ce
que tu crois qu’on va m’enlever entre la boutique du fruitier et celle
de l’herboriste?...»
Sans se dérider, Julie secoua la tête.
«Pardi! je sais bien qu’il ne vous arrivera rien... au moins
aujourd’hui--depuis mes quinze ans, elle refusait obstinément de me
tutoyer--Mais c’est égal, ça ne se fait pas!...»
Que de choses _ne se faisaient pas_ dans ce temps-là! Heureusement, Mme
Chardin, toute libérale qu’elle fût, connaissait mieux encore que Julie
le code des convenances mondaines. Avec un tact infini, sans s’imposer à
nous, sans chercher à m’accaparer, elle me proposa pour l’hiver tout un
plan dont l’ensemble m’enchanta et qui reçut la pleine approbation de
papa, trop heureux de ne pas me laisser seule et désœuvrée pendant ses
longues journées d’absence.
Chaque mardi, j’allais la prendre rue Barbet-de-Jouy, et elle me
conduisait à la Sorbonne, où venait de s’ouvrir une série de cours sur
l’Histoire de l’Art; chaque samedi, nous visitions ensemble les musées
et les expositions. Et comme, une fois par mois, papa s’accordait
l’innocente distraction d’un Dîner Breton où il retrouvait de vieux
camarades, il fut convenu que, ces jours-là, je dînerais avec Mme
Chardin. J’esquivais ainsi certaines soirées passées entre la tante
Olympe et la tante Cornélie, soirées dont le bézigue à trois faisait
tous les frais--à moins qu’on ne m’employât à tailler des étoffes très
laides, ou à dévider d’éternels écheveaux de cette laine grise et morne
réservée aux «œuvres de bienfaisance».
Chez Mme Chardin, rien de pareil. Je ne sais comment elle s’y prenait
pour faire le bien, et sans les indiscrétions de Perrine, devenue très
vite l’amie intime de Julie, nous aurions pu la croire uniquement
absorbée par des préoccupations artistiques et intellectuelles. Avec une
fortune médiocre et une santé chétive, elle avait su créer, en elle et
autour d’elle, cette harmonie raffinée qui est mieux que du luxe. Quand
je la regardais, assise près de sa fenêtre dans une bergère Louis XVI
aux tons fanés, sous le jour pâle que filtraient les grands rideaux de
tulle blanc, j’avais l’impression qu’elle faisait partie d’un tout très
délicat, que sa personne menue, corps, âme et le reste, n’était pas
seulement là, au fond du vieux fauteuil, mais éparse dans l’atmosphère
ambiante--et qu’on en respirait le parfum, subtil comme celui d’une rose
sèche. Le soir, à la lumière de la lampe, elle prenait une apparence
plus concrète; pourtant, quoique sa voix fût vive et gaie, ses gestes
restaient discrets, plutôt rares. Doucement, de ses doigts maigres, elle
tournait les pages de quelque livre d’art--car elle avait tenu sa
promesse, et une bonne part de notre temps se passait à «regarder des
images».
En peu de semaines, grâce aux cours de la Sorbonne et à nos stations
dans les musées, j’avais appris à voir--chose plus difficile qu’on ne le
pense généralement. Mme Chardin n’en demandait pas davantage: elle ne
haïssait rien tant que le snobisme et les admirations toutes faites. Ma
sincérité l’amusait. Quand je lui avouai que je ne comprenais pas bien
la _Joconde_, et que la _Bethsabée_ de Rembrandt m’impressionnait
surtout par la longueur de son torse et la laideur de ses jambes, elle
se mit à rire.
«Mon Dieu, c’est une opinion comme une autre, et je suis sûre au moins
que vous ne l’avez pas trouvée dans Taine... Mais pour cette fois, c’est
vous qui avez tort, ma pauvre Geneviève; vous confondez le _beau_ avec
le _joli_, et si vous les examiniez d’un peu plus près, ces deux femmes
laides...»
Un coup de sonnette l’interrompit. Nous étions assises toutes les deux
devant un beau feu de bois--elle au coin de la cheminée, dans sa
bergère, moi sur un tabouret bas, rôtissant à la flamme claire mes mains
et mon visage--et nous devisions en attendant le dîner que Perrine
tardait un peu à nous servir. Au bruit violent du timbre, j’avais
sursauté, prête à me lever. Mme Chardin me mit la main sur l’épaule.
«Restez donc tranquille, petite sauvage; personne ne doit venir nous
déranger ce soir... On apporte le journal, sans doute... j’entends une
voix d’homme... Comment, c’est toi, Philippe!...
--Mais oui, ma tante...»
Le robuste garçon, très blond et très barbu, qui entrait en coup de
vent, s’arrêta soudain à ma vue. D’un bond, j’avais quitté mon tabouret
et je me tenais debout, prodigieusement gauche et gênée--du moins je le
pensais. Quant à Mme Chardin, elle contemplait le nouveau venu avec
stupéfaction.
«Qu’est-ce que cela signifie?... Je te croyais à Nice pour tout l’hiver.
Avant-hier encore, tu m’écrivais...
--Oui, avant-hier... Mais depuis... j’ai changé d’avis; je suis revenu
subitement... Des affaires, tu comprends...»
C’était la voix bredouillante d’un petit petit garçon pris en faute. Un
coup d’œil du côté de Philippe--puisque Philippe il y avait--me le
montra tout rouge, d’une rougeur de blond qui avait envahi jusqu’à la
racine de ses cheveux courts et frisés. Mme Chardin sourit,
imperceptiblement, et je vis une lueur de malice passer dans ses yeux
que je connaissais déjà si bien. Tout de suite, elle avait repris son
aisance habituelle.
«En ce cas, tu vas dîner avec nous. Tu venais pour cela, je pense...
--Mais oui, ma tante...»
Encore! Décidément Philippe n’était pas éloquent. Plus il semblait
timide et empêtré, plus je me sentais redevenir brave. Quand Mme Chardin
songea enfin à nous présenter l’un à l’autre: «Mon neveu Philippe
Noizelles... Ma petite amie, Geneviève Rodier...» je saluai sans le
moindre embarras. D’ailleurs, au même moment, Perrine ouvrait la porte
de la salle à manger, ce qui mit fin à toutes les cérémonies.
«Pas plus que les Muses, pas moins que les Grâces», a dit, je crois,
Brillat-Savarin en évaluant le chiffre de convives propre à donner au
repas la perfection voulue. Nous étions bien un nombre sacré, ce
soir-là, à la table de Mme Chardin, mais il me sembla d’abord que la
troisième Grâce, sous la forme de Philippe Noizelles, n’ajoutait rien au
charme de notre tête-à-tête habituel. Non qu’il fût laid ou
antipathique. Vu en pleine lumière, avec son teint frais, ses traits
réguliers, ses yeux gris clairs et honnêtes, il plaisait par un grand
air de jeunesse et de bonté. Jeune, il l’était beaucoup plus que je ne
l’avais cru--vingt-deux ou vingt-trois ans à peine--et bon de la tête
aux pieds--bon par le son de sa voix, par la douceur de son regard, bon
jusque dans sa façon de vous verser à boire et de vous passer la
corbeille à pain. Seulement la timidité le paralysait, et pendant près
d’un quart d’heure, le dîner fut plutôt morne.
Peu à peu, cependant, grâce aux efforts de Mme Chardin, la conversation
prit un tour assez animé--moins «intellectuel» peut-être que de coutume.
Philippe, évidemment, possédait une culture plus scientifique que
littéraire; tout frais émoulu de l’École centrale, il sortit de son
mutisme dès que sa tante l’eut amené sur un terrain familier, et il se
mit à décrire avec feu un nouveau moteur qu’on venait d’aménager dans
son usine--une grande filature près de Lille dont la mort de ses parents
l’avait fait propriétaire, mais qu’il ne dirigeait pas seul, à cause de
son jeune âge.
«Si tu voyais quelle jolie machine! Pas trop grosse, pas encombrante, et
douce, et silencieuse!... Un vrai bijou!...»
Son enthousiasme m’amusait. Maintenant je le trouvais gentil et pas sot,
malgré son air candide. Il mangeait de grand appétit, riait d’un rire
d’enfant et se dégelait à vue d’œil. Seul, le nom de Nice avait gardé le
pouvoir de le faire devenir écarlate, et la moindre allusion à son
séjour dans le Midi lui causait un malaise évident--pour quelle raison?
A vrai dire, cela m’intriguait un peu...
«Et François, ma tante? Il va bien? Si je ne te demandais pas de ses
nouvelles, c’est que j’ai reçu tout dernièrement une lettre de lui... Il
me parlait de son prochain retour. A-t-il fixé une date?»
Mme Chardin soupira.
«Pas encore... Pourtant il espère avoir fini son travail en janvier, ce
qui lui permettrait de revenir en mars... Mais je n’ose pas trop y
compter. C’est si loin, ce pays d’Angkor! Tout au fond de la
Cochinchine, sur la frontière du Cambodge!...
--Ce bon François! dit Philippe, je serai joliment content de le
revoir!»
Et se tournant vers moi:
«Vous ne le connaissez pas, mademoiselle, mon cousin François? C’est la
gloire de la famille, vous savez!... Quant à moi, personnellement, je
lui dois une fameuse chandelle... Sans lui, je ne sais pas si j’aurais
passé mon bachot... Pour les sciences, je ne dis pas; mais le latin!...
Tu te rappelles, ma tante, les versions qu’il me faisait piocher le
dimanche?...»
Mme Chardin sourit, sans répondre. Et soudain, l’idée me vint que,
jusqu’alors, elle s’était montrée singulièrement réservée au sujet de
son fils. Elle en parlait rarement, et nulle part, chez elle, je n’avais
vu en évidence rien qui ressemblât à un portrait ou à une photographie.
Discrétion d’âme et finesse de goût, horreur instinctive des sentiments
étalés et des vilains cadres en peluche--c’est ainsi, du moins, qu’en y
pensant pour la première fois, j’interprétai l’abstention volontaire de
ma vieille amie, sans comprendre qu’il y avait encore dans son silence
autre chose de plus complexe et de plus délicat...
Dans le salon, près de la table, je feuilletais un _Rembrandt_, tandis
que Philippe Noizelles buvait son café, adossé à la cheminée, en causant
avec sa tante. Il y eut un petit silence: Mme Chardin venait d’ouvrir
son journal. Alors, sur mes cheveux, sur mon front baissé, je sentis
peser un regard, timide d’abord et lointain, puis peu à peu plus proche
et plus hardi. Et tout à coup:
«Est-ce indiscret de demander à voir, mademoiselle?»
Il se tenait devant moi, de l’autre côté de la table; c’étaient ses yeux
qui cherchaient les miens--deux yeux si bons que je ne pus m’empêcher de
leur sourire. Il se pencha pour regarder la planche que
j’étudiais--justement la _Bethsabée_--et l’examina un moment d’un air
perplexe.
«Je crois que je connais ça... Ah! oui, Rembrandt... Elle est plutôt
laide, cette bonne femme... Oh! je dois avoir tort, ajouta-t-il bien
vite; je n’entends pas grand’chose à la peinture...
--Alors pourquoi en parles-tu? dit gaîment Mme Chardin qui se
rapprochait de nous, le _Temps_ à la main. Tu ferais mieux de fumer une
cigarette; nous t’y autorisons toutes les deux.»
Philippe secoua la tête.
«Oui... mais moi je sais que l’odeur du tabac te fait mal... Aussi,
maintenant, quand je viens chez toi, je n’apporte plus de cigarettes...
Et comme il n’y en a pas ici, je suis sûr de ne pas succomber à la
tentation...»
Avec quelle bonhomie le brave garçon avouait son petit sacrifice! Mme
Chardin en fut touchée; mais elle semblait surtout préoccupée de
«distraire» son neveu: on voyait qu’elle n’avait pas encore perdu
l’habitude de le traiter comme un enfant. Elle me proposa de chanter
«pour remplacer la cigarette», disait-elle.
Et tout de suite le bon Philippe prit feu à cette idée.
«Je vous en prie, mademoiselle... J’aime tant la musique! Les mélodies
de Gounod, surtout...»
J’aurais préféré du Schumann... Mais Mme Chardin avait déjà ouvert un
cahier et attaquait une ritournelle, au hasard. Docilement je commençai:
Ah! si vous saviez comme on pleure...
Je chantais mal, sans entrain. Philippe Noizelles était assis derrière
moi et je ne pouvais pas le voir; seulement, de temps à autre, je
l’entendais pousser de petits soupirs.
Vous entreriez peut-être même
Tout simplement...
Mon auditeur demeurait plus muet qu’une carpe. Un peu surprise de ce
silence inusité, je me tournai vers lui et je restai confondue.
Immobile, le regard fixe et--Dieu me pardonne!--les larmes aux yeux, il
semblait pétrifié par l’extase.
«Mademoiselle... oh! mademoiselle!... Vous avez une voix délicieuse...
Comme c’est joli, cette musique!... Voulez-vous être très bonne, et m’en
chanter encore?...»
Comment résister à cette explosion de ferveur naïve? Après tout, moi
aussi, j’avais aimé ces mélodies, devenues banales par leur grâce même.
Philippe «retardait» seulement de quelques années. D’ailleurs il y avait
dans ses moindres paroles une simplicité, une sincérité absolue qui
lui donnaient beaucoup de charme. Et puis--pourquoi ne pas
l’avouer?--j’étais flattée d’une telle admiration. Un peu hésitante, je
consultai Mme Chardin du regard.
«Continuons,» dit-elle d’un ton résigné.
Et je continuai. Le recueil entier y passa: _Medjé_, la _Chanson du
Printemps_, l’_Envoi de fleurs_--tout un flot d’harmonie éperdue que
Philippe recevait cette fois en pleine figure car il était venu
s’asseoir en face de moi. Je gardais les yeux rivés sur ma musique,
gênée par son regard candide et ravi--émue peut-être par l’hommage
inattendu de cet enthousiasme juvénile qui ne s’adressait plus seulement
à Gounod...
Dix heures sonnaient, et je chantais encore, quand papa entra dans le
salon de notre amie. Il venait me prendre, comme toujours, en sortant de
son Dîner Breton et, au premier abord, il parut surpris de trouver là un
jeune homme inconnu; mais Mme Chardin, avec son tact ordinaire, eut vite
fait de lui expliquer, sans en avoir l’air, que la présence de son neveu
était toute fortuite.
«Ce grand garçon est venu me demander à dîner, au moment où je le
croyais à l’autre bout de la France... N’est-ce pas, Philippe?»
Elle semblait fatiguée, un peu nerveuse et, contre son habitude,
n’insista pas pour nous retenir après qu’on eut pris le thé.
«Je crains que cette séance de musique n’ait été trop longue pour vous,
lui dis-je en l’embrassant. Si vous voulez vous reposer demain, nous
n’irons pas au Louvre... Et même, mardi, nous pourrions manquer la
Sorbonne...
--Manquer la Sorbonne! A quoi pensez-vous, petite paresseuse!...»
Nous étions dans l’antichambre, et Philippe Noizelles enfilait son
pardessus--une belle pelisse doublée de fourrure qui lui donnait
l’aspect d’un jeune boyard très blond.
«Vous suivez des cours à la Sorbonne, Mademoiselle?»
Il demandait cela au hasard--pour le plaisir de parler sans doute. Et
moi, machinalement aussi, je lui dis le nom du professeur, tandis que
nous prenions congé de Mme Chardin.
«A bientôt, ma tante; je pars demain pour Lille, mais je n’y resterai
qu’un jour ou deux...»
Sur le seuil de la porte cochère, discrètement, il nous salua, papa et
moi, et s’éloigna dans la nuit d’hiver, d’un pas ferme et leste.
«Un solide gaillard!» fit papa, non sans une secrète admiration d’homme
maigre. Puis, après un moment de réflexion: «D’où diable sort-il, ce
neveu-là?»
Je me mis à rire.
«Mais, du pays des neveux, je pense... Oh! il est bien gentil, je
t’assure; seulement, c’est dommage qu’il n’aime pas assez la peinture,
et qu’il aime trop la musique de Gounod...»
Et soudain, je me sentis rougir, effleurée d’un remords: en songeant au
bon regard confiant qui, tout à l’heure, se fixait sur moi, je venais de
comprendre que, peut-être, l’ombre d’une moquerie, de ma part, était
déjà une sorte de trahison.