III

Si je me suis attardée à ces souvenirs, c’est qu’ils marquent pour moi

un des tournants de la route inconnue que nous suivons tous en aveugles:

de distance en distance, seulement, il nous est permis de nous

retourner; alors les étapes parcourues nous apparaissent d’un seul coup,

en pleine lumière--comme si le jour naissait derrière nous à mesure que

nous marchons vers la nuit.

Sans le savoir, j’atteignais une ces étapes. Jusqu’alors, ma vie avait

oscillé entre deux pôles: d’un côté, papa et Julie--le «chez nous»

paisible et doux de mon enfance; de l’autre, Mlle Verdy--l’enthousiasme,

la lutte, la gloire finale de l’«examen supérieur»! Maintenant je le

tenais, ce fameux brevet; il sommeillait au fond de mon tiroir et il

m’avait apporté plus de déceptions que de joies. Mon existence me

semblait sans but: naïvement, je croyais n’avoir plus rien à

apprendre--car ceci se passait en des temps très anciens où les

princesses de science n’étaient encore que des Belles au bois dormant,

où l’on voyait très peu de doctoresses et pas du tout d’avocates. Autour

de moi, personne pour me conseiller; nous étions presque sans famille.

Papa, originaire de Bretagne, possédait aux environs de Nantes quelques

vagues cousins que nous voyions tous les cinq ans, et je ne me

connaissais, pour ma part, d’autres ascendants que deux tantes de ma

mère, excellentes vieilles filles, dévotes et momifiées, dont la société

m’ennuyait beaucoup.

C’est dans cette heure de solitude intellectuelle que Mme Chardin

apparut à mon horizon. Et mon âme avide de tendresse et d’admiration se

donna tout de suite à elle.

Dès notre retour de Guéthary dans le grand Paris chaud et désert des

jours d’août, j’avais pris l’habitude de lui écrire souvent. Elle-même

ne devait revenir qu’au mois d’octobre et se trouvait un peu isolée

là-bas; elle me répondit longuement--des lettres exquises, pleines de

jeunesse et d’entrain, en dépit de ses soixante ans, de son cœur

détraqué et de sa cheville encore invalide. «Je suis retournée hier à la

plage--disait-elle--toute branlante et boitillante, au bras de ma

vieille Perrine. En revoyant la dalle, cause stupide de ma chute, mon

premier mouvement, je l’avoue, a été plein de rancune. Et puis j’ai

pensé à vous, ma petite Geneviève; je me suis dit que, sans cette

vilaine pierre, nous aurions très probablement passé l’une à côté de

l’autre sans nous parler jamais. Alors j’ai failli m’écrier: «Cette

dalle est le plus beau jour de ma vie!»

J’avais souri, heureuse au fond de son affectueux badinage. Bien plus

tard, je compris tout ce que ces mots contenaient d’espoirs secrets,

demeurés inavoués, qui devaient m’être révélés dans un grand jour

d’angoisse...

Octobre arriva, et je revis Mme Chardin, guérie enfin pour tout de bon.

Par un hasard singulier--Paris réserve de ces surprises--elle demeurait

rue Barbet-de-Jouy, à cent mètres de notre maison, si près que je fus

autorisée à me rendre seule chez elle. Julie grogna un peu. Elle avait

des idées très arrêtées, cette chère Julie, sur la respectabilité des

jeunes filles. La première fois que, prête à sortir sans escorte, je

m’approchai d’une glace pour mettre mon chapeau, j’aperçus derrière moi

le reflet d’une bonne figure inquiète dont l’expression grondeuse me fit

rire. Bien vite je me retournai pour l’embrasser.

«Tu as l’air d’une poule qui a couvé un canard!... Sérieusement, est-ce

que tu crois qu’on va m’enlever entre la boutique du fruitier et celle

de l’herboriste?...»

Sans se dérider, Julie secoua la tête.

«Pardi! je sais bien qu’il ne vous arrivera rien... au moins

aujourd’hui--depuis mes quinze ans, elle refusait obstinément de me

tutoyer--Mais c’est égal, ça ne se fait pas!...»

Que de choses _ne se faisaient pas_ dans ce temps-là! Heureusement, Mme

Chardin, toute libérale qu’elle fût, connaissait mieux encore que Julie

le code des convenances mondaines. Avec un tact infini, sans s’imposer à

nous, sans chercher à m’accaparer, elle me proposa pour l’hiver tout un

plan dont l’ensemble m’enchanta et qui reçut la pleine approbation de

papa, trop heureux de ne pas me laisser seule et désœuvrée pendant ses

longues journées d’absence.

Chaque mardi, j’allais la prendre rue Barbet-de-Jouy, et elle me

conduisait à la Sorbonne, où venait de s’ouvrir une série de cours sur

l’Histoire de l’Art; chaque samedi, nous visitions ensemble les musées

et les expositions. Et comme, une fois par mois, papa s’accordait

l’innocente distraction d’un Dîner Breton où il retrouvait de vieux

camarades, il fut convenu que, ces jours-là, je dînerais avec Mme

Chardin. J’esquivais ainsi certaines soirées passées entre la tante

Olympe et la tante Cornélie, soirées dont le bézigue à trois faisait

tous les frais--à moins qu’on ne m’employât à tailler des étoffes très

laides, ou à dévider d’éternels écheveaux de cette laine grise et morne

réservée aux «œuvres de bienfaisance».

Chez Mme Chardin, rien de pareil. Je ne sais comment elle s’y prenait

pour faire le bien, et sans les indiscrétions de Perrine, devenue très

vite l’amie intime de Julie, nous aurions pu la croire uniquement

absorbée par des préoccupations artistiques et intellectuelles. Avec une

fortune médiocre et une santé chétive, elle avait su créer, en elle et

autour d’elle, cette harmonie raffinée qui est mieux que du luxe. Quand

je la regardais, assise près de sa fenêtre dans une bergère Louis XVI

aux tons fanés, sous le jour pâle que filtraient les grands rideaux de

tulle blanc, j’avais l’impression qu’elle faisait partie d’un tout très

délicat, que sa personne menue, corps, âme et le reste, n’était pas

seulement là, au fond du vieux fauteuil, mais éparse dans l’atmosphère

ambiante--et qu’on en respirait le parfum, subtil comme celui d’une rose

sèche. Le soir, à la lumière de la lampe, elle prenait une apparence

plus concrète; pourtant, quoique sa voix fût vive et gaie, ses gestes

restaient discrets, plutôt rares. Doucement, de ses doigts maigres, elle

tournait les pages de quelque livre d’art--car elle avait tenu sa

promesse, et une bonne part de notre temps se passait à «regarder des

images».

En peu de semaines, grâce aux cours de la Sorbonne et à nos stations

dans les musées, j’avais appris à voir--chose plus difficile qu’on ne le

pense généralement. Mme Chardin n’en demandait pas davantage: elle ne

haïssait rien tant que le snobisme et les admirations toutes faites. Ma

sincérité l’amusait. Quand je lui avouai que je ne comprenais pas bien

la _Joconde_, et que la _Bethsabée_ de Rembrandt m’impressionnait

surtout par la longueur de son torse et la laideur de ses jambes, elle

se mit à rire.

«Mon Dieu, c’est une opinion comme une autre, et je suis sûre au moins

que vous ne l’avez pas trouvée dans Taine... Mais pour cette fois, c’est

vous qui avez tort, ma pauvre Geneviève; vous confondez le _beau_ avec

le _joli_, et si vous les examiniez d’un peu plus près, ces deux femmes

laides...»

Un coup de sonnette l’interrompit. Nous étions assises toutes les deux

devant un beau feu de bois--elle au coin de la cheminée, dans sa

bergère, moi sur un tabouret bas, rôtissant à la flamme claire mes mains

et mon visage--et nous devisions en attendant le dîner que Perrine

tardait un peu à nous servir. Au bruit violent du timbre, j’avais

sursauté, prête à me lever. Mme Chardin me mit la main sur l’épaule.

«Restez donc tranquille, petite sauvage; personne ne doit venir nous

déranger ce soir... On apporte le journal, sans doute... j’entends une

voix d’homme... Comment, c’est toi, Philippe!...

--Mais oui, ma tante...»

Le robuste garçon, très blond et très barbu, qui entrait en coup de

vent, s’arrêta soudain à ma vue. D’un bond, j’avais quitté mon tabouret

et je me tenais debout, prodigieusement gauche et gênée--du moins je le

pensais. Quant à Mme Chardin, elle contemplait le nouveau venu avec

stupéfaction.

«Qu’est-ce que cela signifie?... Je te croyais à Nice pour tout l’hiver.

Avant-hier encore, tu m’écrivais...

--Oui, avant-hier... Mais depuis... j’ai changé d’avis; je suis revenu

subitement... Des affaires, tu comprends...»

C’était la voix bredouillante d’un petit petit garçon pris en faute. Un

coup d’œil du côté de Philippe--puisque Philippe il y avait--me le

montra tout rouge, d’une rougeur de blond qui avait envahi jusqu’à la

racine de ses cheveux courts et frisés. Mme Chardin sourit,

imperceptiblement, et je vis une lueur de malice passer dans ses yeux

que je connaissais déjà si bien. Tout de suite, elle avait repris son

aisance habituelle.

«En ce cas, tu vas dîner avec nous. Tu venais pour cela, je pense...

--Mais oui, ma tante...»

Encore! Décidément Philippe n’était pas éloquent. Plus il semblait

timide et empêtré, plus je me sentais redevenir brave. Quand Mme Chardin

songea enfin à nous présenter l’un à l’autre: «Mon neveu Philippe

Noizelles... Ma petite amie, Geneviève Rodier...» je saluai sans le

moindre embarras. D’ailleurs, au même moment, Perrine ouvrait la porte

de la salle à manger, ce qui mit fin à toutes les cérémonies.

«Pas plus que les Muses, pas moins que les Grâces», a dit, je crois,

Brillat-Savarin en évaluant le chiffre de convives propre à donner au

repas la perfection voulue. Nous étions bien un nombre sacré, ce

soir-là, à la table de Mme Chardin, mais il me sembla d’abord que la

troisième Grâce, sous la forme de Philippe Noizelles, n’ajoutait rien au

charme de notre tête-à-tête habituel. Non qu’il fût laid ou

antipathique. Vu en pleine lumière, avec son teint frais, ses traits

réguliers, ses yeux gris clairs et honnêtes, il plaisait par un grand

air de jeunesse et de bonté. Jeune, il l’était beaucoup plus que je ne

l’avais cru--vingt-deux ou vingt-trois ans à peine--et bon de la tête

aux pieds--bon par le son de sa voix, par la douceur de son regard, bon

jusque dans sa façon de vous verser à boire et de vous passer la

corbeille à pain. Seulement la timidité le paralysait, et pendant près

d’un quart d’heure, le dîner fut plutôt morne.

Peu à peu, cependant, grâce aux efforts de Mme Chardin, la conversation

prit un tour assez animé--moins «intellectuel» peut-être que de coutume.

Philippe, évidemment, possédait une culture plus scientifique que

littéraire; tout frais émoulu de l’École centrale, il sortit de son

mutisme dès que sa tante l’eut amené sur un terrain familier, et il se

mit à décrire avec feu un nouveau moteur qu’on venait d’aménager dans

son usine--une grande filature près de Lille dont la mort de ses parents

l’avait fait propriétaire, mais qu’il ne dirigeait pas seul, à cause de

son jeune âge.

«Si tu voyais quelle jolie machine! Pas trop grosse, pas encombrante, et

douce, et silencieuse!... Un vrai bijou!...»

Son enthousiasme m’amusait. Maintenant je le trouvais gentil et pas sot,

malgré son air candide. Il mangeait de grand appétit, riait d’un rire

d’enfant et se dégelait à vue d’œil. Seul, le nom de Nice avait gardé le

pouvoir de le faire devenir écarlate, et la moindre allusion à son

séjour dans le Midi lui causait un malaise évident--pour quelle raison?

A vrai dire, cela m’intriguait un peu...

«Et François, ma tante? Il va bien? Si je ne te demandais pas de ses

nouvelles, c’est que j’ai reçu tout dernièrement une lettre de lui... Il

me parlait de son prochain retour. A-t-il fixé une date?»

Mme Chardin soupira.

«Pas encore... Pourtant il espère avoir fini son travail en janvier, ce

qui lui permettrait de revenir en mars... Mais je n’ose pas trop y

compter. C’est si loin, ce pays d’Angkor! Tout au fond de la

Cochinchine, sur la frontière du Cambodge!...

--Ce bon François! dit Philippe, je serai joliment content de le

revoir!»

Et se tournant vers moi:

«Vous ne le connaissez pas, mademoiselle, mon cousin François? C’est la

gloire de la famille, vous savez!... Quant à moi, personnellement, je

lui dois une fameuse chandelle... Sans lui, je ne sais pas si j’aurais

passé mon bachot... Pour les sciences, je ne dis pas; mais le latin!...

Tu te rappelles, ma tante, les versions qu’il me faisait piocher le

dimanche?...»

Mme Chardin sourit, sans répondre. Et soudain, l’idée me vint que,

jusqu’alors, elle s’était montrée singulièrement réservée au sujet de

son fils. Elle en parlait rarement, et nulle part, chez elle, je n’avais

vu en évidence rien qui ressemblât à un portrait ou à une photographie.

Discrétion d’âme et finesse de goût, horreur instinctive des sentiments

étalés et des vilains cadres en peluche--c’est ainsi, du moins, qu’en y

pensant pour la première fois, j’interprétai l’abstention volontaire de

ma vieille amie, sans comprendre qu’il y avait encore dans son silence

autre chose de plus complexe et de plus délicat...

Dans le salon, près de la table, je feuilletais un _Rembrandt_, tandis

que Philippe Noizelles buvait son café, adossé à la cheminée, en causant

avec sa tante. Il y eut un petit silence: Mme Chardin venait d’ouvrir

son journal. Alors, sur mes cheveux, sur mon front baissé, je sentis

peser un regard, timide d’abord et lointain, puis peu à peu plus proche

et plus hardi. Et tout à coup:

«Est-ce indiscret de demander à voir, mademoiselle?»

Il se tenait devant moi, de l’autre côté de la table; c’étaient ses yeux

qui cherchaient les miens--deux yeux si bons que je ne pus m’empêcher de

leur sourire. Il se pencha pour regarder la planche que

j’étudiais--justement la _Bethsabée_--et l’examina un moment d’un air

perplexe.

«Je crois que je connais ça... Ah! oui, Rembrandt... Elle est plutôt

laide, cette bonne femme... Oh! je dois avoir tort, ajouta-t-il bien

vite; je n’entends pas grand’chose à la peinture...

--Alors pourquoi en parles-tu? dit gaîment Mme Chardin qui se

rapprochait de nous, le _Temps_ à la main. Tu ferais mieux de fumer une

cigarette; nous t’y autorisons toutes les deux.»

Philippe secoua la tête.

«Oui... mais moi je sais que l’odeur du tabac te fait mal... Aussi,

maintenant, quand je viens chez toi, je n’apporte plus de cigarettes...

Et comme il n’y en a pas ici, je suis sûr de ne pas succomber à la

tentation...»

Avec quelle bonhomie le brave garçon avouait son petit sacrifice! Mme

Chardin en fut touchée; mais elle semblait surtout préoccupée de

«distraire» son neveu: on voyait qu’elle n’avait pas encore perdu

l’habitude de le traiter comme un enfant. Elle me proposa de chanter

«pour remplacer la cigarette», disait-elle.

Et tout de suite le bon Philippe prit feu à cette idée.

«Je vous en prie, mademoiselle... J’aime tant la musique! Les mélodies

de Gounod, surtout...»

J’aurais préféré du Schumann... Mais Mme Chardin avait déjà ouvert un

cahier et attaquait une ritournelle, au hasard. Docilement je commençai:

Ah! si vous saviez comme on pleure...

Je chantais mal, sans entrain. Philippe Noizelles était assis derrière

moi et je ne pouvais pas le voir; seulement, de temps à autre, je

l’entendais pousser de petits soupirs.

Vous entreriez peut-être même

Tout simplement...

Mon auditeur demeurait plus muet qu’une carpe. Un peu surprise de ce

silence inusité, je me tournai vers lui et je restai confondue.

Immobile, le regard fixe et--Dieu me pardonne!--les larmes aux yeux, il

semblait pétrifié par l’extase.

«Mademoiselle... oh! mademoiselle!... Vous avez une voix délicieuse...

Comme c’est joli, cette musique!... Voulez-vous être très bonne, et m’en

chanter encore?...»

Comment résister à cette explosion de ferveur naïve? Après tout, moi

aussi, j’avais aimé ces mélodies, devenues banales par leur grâce même.

Philippe «retardait» seulement de quelques années. D’ailleurs il y avait

dans ses moindres paroles une simplicité, une sincérité absolue qui

lui donnaient beaucoup de charme. Et puis--pourquoi ne pas

l’avouer?--j’étais flattée d’une telle admiration. Un peu hésitante, je

consultai Mme Chardin du regard.

«Continuons,» dit-elle d’un ton résigné.

Et je continuai. Le recueil entier y passa: _Medjé_, la _Chanson du

Printemps_, l’_Envoi de fleurs_--tout un flot d’harmonie éperdue que

Philippe recevait cette fois en pleine figure car il était venu

s’asseoir en face de moi. Je gardais les yeux rivés sur ma musique,

gênée par son regard candide et ravi--émue peut-être par l’hommage

inattendu de cet enthousiasme juvénile qui ne s’adressait plus seulement

à Gounod...

Dix heures sonnaient, et je chantais encore, quand papa entra dans le

salon de notre amie. Il venait me prendre, comme toujours, en sortant de

son Dîner Breton et, au premier abord, il parut surpris de trouver là un

jeune homme inconnu; mais Mme Chardin, avec son tact ordinaire, eut vite

fait de lui expliquer, sans en avoir l’air, que la présence de son neveu

était toute fortuite.

«Ce grand garçon est venu me demander à dîner, au moment où je le

croyais à l’autre bout de la France... N’est-ce pas, Philippe?»

Elle semblait fatiguée, un peu nerveuse et, contre son habitude,

n’insista pas pour nous retenir après qu’on eut pris le thé.

«Je crains que cette séance de musique n’ait été trop longue pour vous,

lui dis-je en l’embrassant. Si vous voulez vous reposer demain, nous

n’irons pas au Louvre... Et même, mardi, nous pourrions manquer la

Sorbonne...

--Manquer la Sorbonne! A quoi pensez-vous, petite paresseuse!...»

Nous étions dans l’antichambre, et Philippe Noizelles enfilait son

pardessus--une belle pelisse doublée de fourrure qui lui donnait

l’aspect d’un jeune boyard très blond.

«Vous suivez des cours à la Sorbonne, Mademoiselle?»

Il demandait cela au hasard--pour le plaisir de parler sans doute. Et

moi, machinalement aussi, je lui dis le nom du professeur, tandis que

nous prenions congé de Mme Chardin.

«A bientôt, ma tante; je pars demain pour Lille, mais je n’y resterai

qu’un jour ou deux...»

Sur le seuil de la porte cochère, discrètement, il nous salua, papa et

moi, et s’éloigna dans la nuit d’hiver, d’un pas ferme et leste.

«Un solide gaillard!» fit papa, non sans une secrète admiration d’homme

maigre. Puis, après un moment de réflexion: «D’où diable sort-il, ce

neveu-là?»

Je me mis à rire.

«Mais, du pays des neveux, je pense... Oh! il est bien gentil, je

t’assure; seulement, c’est dommage qu’il n’aime pas assez la peinture,

et qu’il aime trop la musique de Gounod...»

Et soudain, je me sentis rougir, effleurée d’un remords: en songeant au

bon regard confiant qui, tout à l’heure, se fixait sur moi, je venais de

comprendre que, peut-être, l’ombre d’une moquerie, de ma part, était

déjà une sorte de trahison.

Feuilles mortes · 第 6 / 21 题