II

Un soir de juillet, mon avenir se décida. J’étais assise à la fenêtre de

notre petit salon, haut perché dans une bicoque de la rue de

Chanaleilles; devant moi je regardais le ciel rose, où des étoiles

bleuâtres s’allumaient une à une; derrière moi j’entendais la voix de

notre vieil ami, le docteur Garnier, qui chapitrait mon père.

«Je t’assure, disait-il, que tu ne te retrouveras tout à fait d’aplomb

qu’après un mois de séjour à la mer--et pas à Trouville, tu m’entends,

ni même en Bretagne, mais dans le Midi, le plus loin possible, à

Saint-Jean-de-Luz ou à Biarritz...

--Biarritz! Peste, comme tu y vas! Mais c’est une plage de

millionnaires!» s’écria papa.

Quatre mois auparavant, par un aigre vent de mars, il avait pris froid

en revenant du ministère sur l’impériale d’un omnibus; de bronchite en

grippe, de grippe en point pleurétique, il avait traîné tout le

printemps, faisant de courtes apparitions à son bureau et retombant

malade presque aussitôt. Maintenant il allait mieux, mais je

m’inquiétais de le voir rester plus maigre que de coutume, et c’était

moi qui, ce soir, avais invité le docteur Garnier à rompre notre

tête-à-tête familial. Dix-huit ans, un brevet supérieur tout frais

cueilli--ce sont des titres sérieux aux privilèges d’une maîtresse de

maison. Papa lui-même, me sachant raisonnable, m’avait remis les cordons

de la bourse, et je connaissais mieux que personne les ressources de

notre budget de vacances. C’est pourquoi je me crus autorisée à

intervenir dans le débat.

«Soyez tranquille, docteur, dis-je d’un ton péremptoire; nous irons sur

la côte basque, puisqu’il le faut. On ne dépense jamais plus d’argent

qu’on n’en a, et je me charge de trouver à nous loger partout, même à

Biarritz...»

Tous deux rirent de mon assurance--et par le fait j’ignorais totalement

ce que coûteraient le voyage et le séjour dans ces parages lointains.

Mais j’étais à l’âge heureux où l’on se persuade que vouloir c’est

pouvoir. Dès le lendemain, je me mis à consulter les indicateurs, à

compulser les guides et les cartes; il y eut des lettres échangées, de

longs conciliabules avec Julie, des calculs très ardus où mon algèbre ne

me servait à rien--je n’ai jamais su faire une addition sans compter sur

mes doigts. Ces préliminaires durèrent quinze jours, au bout desquels

j’exhibai triomphalement ce que j’appelais «mon dossier».

«Nous irons à Guéthary, papa: c’est un petit trou entre Biarritz et

Saint-Jean-de-Luz--juste l’endroit rêvé... Voici les lettres de la

maîtresse d’hôtel qui s’engage à nous prendre pour 6 francs par jour,

tout compris--et je suis sûre que c’est très propre chez elle: vois

comme elle a une jolie écriture... et pas une faute d’orthographe!...

Voilà le prix des billets d’aller et retour, valables soixante jours;

c’est plus qu’il n’en faut... voilà le total de ce que nous dépenserons

là-bas: tu vois qu’il nous reste encore cent quarante francs d’aléa, en

comptant les trois cents francs d’économie que nous avons faits cet

hiver et que j’ajoute à ton traitement... et voilà l’itinéraire du

voyage: nous pouvons visiter Angoulême et Bordeaux...»

Tout était prévu, jusqu’à l’entretien et à la nourriture de Julie qui

devait rester seule à Paris. Papa mit son lorgnon, lut les lettres,

vérifia les chiffres.

«C’est parfait, dit-il. Et se tournant vers le docteur Garnier, dont

j’avais encore une fois requis la présence:

«Qu’en penses-tu, toi?»

Notre ami eut un bon sourire goguenard:

«Je pense que Geneviève est un financier en jupons, doublé d’un

graphologue étonnant qui sait juger de la propreté d’un hôtel d’après

l’écriture de sa propriétaire... Je pense surtout que tu as encore une

assez fichue mine, que ton pouls n’est pas fameux, ton appétit non plus,

et que plus tôt vous partirez vers ce paradis, mieux cela vaudra...»

Trois jours après nous étions en route pour Guéthary.

Que c’est bon d’être jeune! Je n’avais vu la mer qu’à Dieppe, je ne

m’étais jamais avancée dans le Midi plus loin que Fontainebleau. Mon

père, à cinquante-trois ans, n’était pas beaucoup plus blasé que moi.

Notre voyage fut un enchantement. Les remparts d’Angoulême, la noble

façade romane de l’église Saint-Pierre, toute blanche dans le soleil du

matin, la vallée de la Charente, avec la courbe molle du fleuve coupée

çà et là par des rideaux de peupliers--puis Bordeaux, les bateaux du

port aux mâts enchevêtrés, le grand pont sur l’eau rougeâtre de la

Garonne--enfin Guéthary, la gare surplombant presque la plage, l’Océan,

tout de suite, vous accueillant par sa lumière, par le bruit de ses

vagues, par sa bonne odeur d’iode et de sel... Deux heures à peine après

notre arrivée, je regardais papa installé sur le sable, la tête à

l’ombre d’une petite estacade, les jambes voluptueusement étalées. Il me

semblait le voir engraisser!

Une semaine de repos complet, de chaleur et de grand air suffit à mon

malade pour retrouver l’appétit et le sommeil. Nous passions nos

journées entières sur la plage, encore déserte à cette époque; le ciel

de juillet s’étendait sans un nuage et, au-dessus des galets, une petite

buée transparente dansait en tremblotant dans l’air surchauffé. Mais

nous n’en avions cure: «Je me sens devenir lézard», murmurait papa en

rampant sur le dos et sur les coudes pour suivre le soleil à mesure que

l’ombre le gagnait. Quant à moi, j’avais renoncé à l’abri d’ombrelles

illusoires, et je laissais consciencieusement les taches de rousseur

éclore sur mes joues et jusque sur mes mains, tandis que mes yeux

s’emplissaient du bleu de la mer, et mon âme d’une allégresse inconnue.

Tout le jour nous restions ainsi, seuls maîtres du ciel, de l’eau et de

la terre jusqu’à l’heure où, du bord de l’horizon, une petite voile

blanche, puis deux, puis dix, puis une vingtaine, apparaissaient, se

dirigeant toutes vers nous. L’une après l’autre, nous les regardions

approcher, grossir peu à peu, comme de grands oiseaux aux ailes

étendues. A vingt mètres du bord, d’un seul coup, les ailes tombaient,

la voile se repliait, et dans la barque devenue soudain lourde et noire,

on voyait s’agiter des hommes halant sur de grandes perches. Alors, du

haut de la falaise, dévalant vers le petit port silencieux, c’était la

nuée des gamins, des femmes, des tout petits, le grouillement des

silhouettes agiles, le grincement du cabestan, les cris rythmés scandant

l’effort des hommes qui, par six, par dix, d’une épaulée superbe,

hissaient leurs barques le long des dalles en pente. Des groupes se

formaient; d’un bateau à l’autre on comparait, on échangeait sa pêche.

Puis lentement, d’un pas cadencé, tous remontaient vers le village,

chargés de paniers où les poissons luisaient en éclairs d’argent.

Quelques femmes portaient les corbeilles sur leur tête, le torse cambré

en arrière comme des canéphores antiques. En moins d’une heure tout

était redevenu vide et muet. Et papa, se tournant vers moi, disait:

«Voilà qu’il est temps d’aller dîner.»

Un matin, comme nous descendions gaîment, sous le feuillage ténu des

tamaris, le raidillon qui mène à la mer, l’aspect insolite d’un superbe

parapluie-tente adossé contre l’estacade--tel un gros champignon rouge

poussé en une nuit dans le sable jaune--nous arrêta dans notre élan.

«On nous a pris notre coin!»

Ce fut mon premier cri. Papa, moins égoïste ou plus philosophe, haussa

les épaules.

«Bah! la plage est à tout le monde.»

Malgré moi, j’étais déçue: je voyais déjà notre solitude envahie.

Pourtant, la semaine écoulée, je dus avouer que la propriétaire du

parapluie n’était pas gênante. Tout le jour, elle restait blottie sous

son abri, et comme elle habitait sur la falaise, de l’autre côté du

port, nous ne la voyions jamais que de loin--et de dos, silhouette noire

et menue suivant toujours un chemin opposé au nôtre.

«Je crois vraiment qu’elle nous évite», disait papa. Et il riait, à demi

vexé. Si peu sociable que l’on soit, on n’aime pas à jouer le rôle

d’intrus. Le hasard, d’ailleurs, nous réservait une revanche, tout en

forgeant le premier anneau de ce qu’Hoffmann eût appelé «la chaîne de ma

destinée».

Ce jour-là, nous étions allés chercher la mer chez elle, tout au bout

des rochers: nous avions pataugé dans les mares grouillantes d’une vie

obscure et vague où, parmi d’étranges fleurs qui remuent, on voit filer

comme des flèches les crevettes au corps diaphane. Puis nous nous étions

avisés qu’il allait être midi, que nous avions grand’faim et que la

marée montait. Très vite, grisés par l’air et le soleil, les lèvres

salées, les cheveux collés aux tempes, nous revenions, en trébuchant sur

les algues visqueuses où le pied n’a pas de prise, en nous écorchant les

mains aux petits coquillages secs et durs qui hérissent le roc--mais

enfin nous revenions et, pour couper au plus court, nous prenions le

chemin du port, quand papa me poussa le coude. Doucement, à pas lents,

un pliant sous le bras, un livre à la main, «notre ennemie» montait

devant nous.

C’était une bien petite ennemie--ni jeune, ni redoutable. Tandis que

nous la dépassions, tout en saluant d’un geste poli, j’avais eu le temps

de voir une figure maigre, deux beaux yeux bruns, des bandeaux blancs...

Déjà nous l’avions devancée de dix pas et nous grimpions lestement la

côte. Soudain un bruit sec, un cri étouffé nous firent tourner la tête:

entre son pliant, qui roulait loin d’elle, et son livre qu’elle n’avait

pas lâché, la vieille petite dame gisait, étalée sur la pierre grise et

dure.

D’un bond, je fus près d’elle, et comme papa courait pour me rejoindre:

«Prenez garde, monsieur, dit-elle d’une voix faible, ces dalles sont

très glissantes... Je crois que je me suis cassé la cheville»,

ajouta-t-elle en essayant de sourire. Et elle s’évanouit.

* * * * *

Que serait-il advenu de moi si je ne m’étais pas trouvée là pour relever

Mme Chardin, quand elle tomba sur le port de Guéthary?... C’est le

secret des dieux, écrit dans le livre des vies qui ne seront jamais

vécues. Pour le moment, ni papa ni moi ne songions guère à l’avenir.

Les premières minutes d’effarement passées, et la blessée remontée chez

elle, le médecin, qu’on avait envoyé chercher à Saint-Jean-de-Luz,

reconnut qu’il n’y avait pas de fracture, mais une simple entorse.

L’année précédente, notre bonne Julie s’étant foulé le poignet, j’étais

devenue, sous la direction du docteur Garnier une masseuse assez

experte. Je crus donc pouvoir offrir mes services à Mme Chardin qui les

accepta simplement, sans phrases: elle se trouvait seule, avec une

cuisinière trop vieille pour être d’une aide efficace... Et comme, un

peu gênée malgré tout par cette intimité subite, je lui tendais la main

pour prendre congé, elle m’attira vers elle et m’embrassa. Le pacte

était conclu--nous n’avions plus d’«ennemie».

Dès lors, notre vie de tous les jours fut modifiée. Papa, optimiste

incorrigible, ne songeait même pas à regretter nos longues flâneries sur

la plage.

«Qui sait? nous allions peut-être commencer à nous ennuyer!... Il ne

faut pas être trop sauvages, vois-tu, fillette, et je ne suis pas fâché

que tu aies l’occasion de sortir un peu de notre petite coquille...»

J’en sortais, et de très bonne grâce. Chaque matin, j’allais passer une

demi-heure près de ma malade. Qu’elle eût bien ou mal dormi, qu’elle

souffrît peu ou beaucoup, je la trouvais toujours souriante, ses cheveux

blancs bien lissés, ses grands yeux pleins de feu et de vie. Jamais je

ne l’entendais se plaindre, même quand, après le massage, je lui faisais

exécuter les mouvements de la cheville, si douloureux aux chairs

meurtries, aux tendons froissés. Je me rappelais, en pareille

occurrence, les cris que la souffrance avait arrachés à Julie, pourtant

plus jeune et plus endurcie. Mme Chardin pâlissait un peu, serrait les

dents--et c’était tout. Même, un jour, elle s’excusa de sa défaillance

passagère au moment de son accident: «C’était si bête de m’évanouir!...

mais j’ai un vieux cœur qui n’est pas très solide...» Elle souffrait, en

effet, par intervalles, de crises d’étouffements, peu graves,

pensait-elle. D’ailleurs, en principe, elle s’occupait le moins possible

de sa santé. Les trente minutes réglementaires à peine écoulées, elle me

renvoyait gaîment.

«Allez pêcher la crevette, mon petit docteur... Et n’oubliez pas de

revenir à cinq heures, pour le thé... Perrine m’a promis un plum-cake et

des galettes salées...»

Docile,--un peu gourmande aussi,--je reparaissais à l’heure dite,

escortée par mon père que Mme Chardin avait invité une fois pour toutes.

Alors, nous passions des moments délicieux.

Encore un souvenir vivant et lointain, un éclair dans la brume... Le

salon clair, tendu d’étoffes anglaises, meublé de jonc et de bois

laqué--car notre nouvelle amie est chez elle; une parente éloignée lui a

légué jadis ce petit Ermitage où elle nous accueille toute frêle et

gaie, étendue sur sa chaise longue, entre le piano et la table à thé.

Nous causons, sans nous lasser. Elle se laisse aller à nous raconter un

peu de sa vie--ses premières années de ménage, si heureuses, dans cette

paisible ville d’Amiens où son mari était professeur; son veuvage

prématuré, son retour à Paris pour l’éducation de son fils--ce grand

fils sur qui elle a reporté toute sa tendresse et tout son orgueil.

Avant trente ans, le voilà presque un savant, diplômé de l’École des

Hautes Études, chargé depuis dix-huit mois d’une mission scientifique à

Angkor, en Indo-Chine. «Il doit revenir au printemps prochain, et pour

longtemps, j’espère...» A cette pensée, quel bon sourire éclaire son

visage fatigué!... Mais déjà elle craint de nous importuner en nous

entretenant d’elle-même. Peu à peu la conversation dévie. Les revues

nouvelles sont à portée de la main; Mme Chardin sait tout, a tout lu,

s’intéresse à tout. La liberté de ses jugements et de ses opinions

effare un peu papa, plutôt timide et conservateur par nature; pour moi,

j’aime cet esprit vigoureux qui me rappelle celui de Mlle Verdy... Voilà

qu’on parle d’art; j’en ai le goût et l’instinct, mais peu de culture

esthétique. «Cela s’acquiert, dit Mme Chardin; il suffit de regarder des

images... vous viendrez en voir chez moi... Et la musique?...» Sans

savoir comment, je me trouve au piano, devant un volume des _Échos de

France_; je chante la vieille mélodie: «Au bord d’une fontaine.»... Le

soleil baisse à l’horizon; par la fenêtre ouverte, je vois la mer moirée

d’or, j’entends le bruit assourdi du flot qui monte. Une sensation de

paix profonde, de bonheur subtil m’envahit jusqu’à l’âme, tandis que

j’achève la chanson mélancolique:

Félicité passée

Qui ne peut revenir,

Tourment de ma pensée,

Que n’ai-je en vous perdant, perdu le souvenir!

A dix-huit ans, ce sont là des mots vides de sens; pourtant, j’y ai mis

tout ce que je ne comprends pas, sans doute, car Mme Chardin dit à voix

basse: «C’est bien... c’est très bien...» Et soudain, entre nous trois,

tombe un silence très doux...

Feuilles mortes · 第 5 / 21 题