ROMANS PUBLIÉS DANS CETTE COLLECTION

Brochés: 3 fr. 50.--Cartonnés: 5 fr.

Un Peu, Beaucoup, Passionnément (Couronné par

l’Académie Française) par Mme Lescot.

Fêlure d’Ame par Mme Lescot.

Les Vaines promesses par Mme Lescot.

Au Lys d’Argent par Fr. Deschamps.

Ordre du Roi par G. de Beauregard.

Insaisissable Amour par Marion Crawford.

Le Baiser sur la Terrasse par Marion Crawford.

Le Beau Fernand (Couronné par l’Acad. Franç.) par Mme de Bovet.

Les Retours du Cœur par J.-H. Rosny, de l’Académie des Goncourt.

Mademoiselle Mignon par J.-S. Winter.

Une Reine des Fromages et de la Crème par Mme de Longgarde.

Jouets du Destin par Mme de Longgarde.

Une Réputation sans tache par Mme de Longgarde.

Le Supplice d’une Mère par Arthur Dourliac.

Liette par Arthur Dourliac.

Bibelot par May Armand Blanc.

La Maison des Roses par May Armand Blanc.

Aimer c’est vaincre par Mme P. Caro.

Muets Aveux (Couronné par l’Acad. Franç.) par Jacques Morel.

Kernevez (Couronné par l’Acad. Franç.) par Mlle Pape-Carpantier.

L’Oiseleur par Mlle Béatrice Harraden.

L’Eau dormante par Mlle Blanche Legrand.

L’Amour fait peur par Mlle Blanche Legrand.

Micheline par Augustin Filon.

L’Affaire Leavenworth par A.-K. Green.

Femme de Lettres par Mary Floran.

Le Roman d’un Loyaliste par Miss Jewett.

La Bienfaitrice par Mlle Louise Zeyss.

L’Orgueilleuse Beauté par Mme Albérich-Chabrol.

L’Offensive (Cour. par l’Acad. Franç.) par Mme Albérich-Chabrol.

Part à Deux par Mme Albérich-Chabrol.

Les Medlicotts par Curtis Yorke.

Le Mirage par Paul Béral.

De Peur d’Aimer par Mme Albérich-Chabrol.

Le Choix de Ginette par Mlle C. Trouessart.

Au Plus Digne par Mme Albérich-Chabrol.

L’Enfant Millionnaire par Katharina Green.

La Tabatière du Cardinal par Henry Harland.

Coupable par W. Le Queux.

Ma Grande par Paul Margueritte.

Haine de Femme par Marion Crawford.

Le Sequin d’Or par Anne Osmont.

Criminelle par Amour par Mlle L. Zeyss.

Le Voueur par M. Ch. Géniaux.

Le Trèfle Rouge par Norbert Sevestre.

Nicole à Marie par Gaston Bergeret.

Mirage de Bonheur par Camille Pert.

L’Inutile Route par M. La Bruyère.

Le Patrimoine Perdu par Anthony Hope.

Le Destin d’Hélène par Jean Relecq.

Les Demoiselles du Noël Fleuri par Blanche Legrand.

Maison Hantée par Maryan.

[Illustration]

_Feuilles Mortes_

Juin 1907.

Aujourd’hui j’ai quarante ans--l’âge où une femme ne reste jeune qu’à

condition de le vouloir passionnément. Moi je ne veux rien. Je me laisse

aller au fil des jours, m’efforçant de ne pas trop penser et de vivre

tranquillement ma vie présente. Sans doute ma réputation d’indifférence

aux vanités féminines doit être bien établie, car tout à l’heure, en

visite, une jeune mariée de vingt-deux ans, un peu bébête, s’est écriée

sans penser à mal: «On dit que vous avez été si jolie!»

«On dit...» Ce mot m’a fait rêver. Restée seule après le départ de ma

petite oie blanche, je me suis approchée de la glace, et, sans

amertume--mais aussi, je l’avoue, sans aucun plaisir--j’ai cherché à

retrouver dans mes traits fanés le visage rayonnant de jadis, dans mes

bandeaux au ton de vermeil éteint, d’argent qui se dédore, les cheveux

blonds si brillants et si doux. Ma peau s’est plissée de mille rides

imperceptibles, mes dents ont perdu leur éclat, mon teint, d’un rose

délicat, a tourné au jaune pâle--je ressemble à un de ces pastels mal

encadrés dont le soleil et la poussière ont mangé la couleur et terni le

velouté: quelque chose s’est fêlé dans la paroi trop mince qui me

protégeait de la vie, dans le verre transparent et fragile de mon

bonheur. Et je songe à la petite Geneviève aux yeux bleus, aux joues

rondes, dont le regard curieux interrogeait l’avenir avec tant de

confiance.

Dois-je le raconter, cet avenir d’alors, devenu mon passé? Parfois je me

dis qu’il vaudrait mieux oublier. Alors je ferme mon âme aux souvenirs,

j’écarte loyalement les regrets stériles. Mais à ce jeu, mon cœur se

vide: joies, tendresses, douleurs d’autrefois--chaque jour je les sens

qui se dessèchent un peu plus, qui se détachent de moi comme des

feuilles mortes menacées par le vent de l’oubli. Est-ce donc si mal de

les ramasser une à une, à mesure qu’elles tombent, pour pouvoir, quand

je serai très vieille, en respirer encore l’odeur mélancolique--pour

être sûre que _cela_, du moins, me restera toujours?

I

Mon enfance est très loin, très vague; je me rappelle les gens et les

choses, mais rien d’intime, de personnel--pas de ces terreurs nerveuses,

de ces chagrins violents qui laissent des traces profondes. Une petite

vie tout unie, calme comme la figure de Julie, que je retrouve mêlée à

tous les menus événements de mon existence--une figure sans âge, avec un

bon regard dans un masque couturé par la petite vérole. Telle elle

m’apparaît aujourd’hui, à soixante-sept ans, telle--ou à peu près--elle

devait être à vingt-sept ou vingt-huit lorsque, papa étant resté

veuf--ma mère venait de mourir en me mettant au monde après dix années

de mariage--personne ne s’étonna de voir Julie demeurer près d’un homme

encore jeune et s’installer dans ses fonctions de bonne à tout faire,

auxquelles elle adjoignit en mon honneur celles de nourrice sèche.

Je me souviens d’un lapin blanc en verre filé dont les yeux rouges me

ravissaient d’admiration et qu’on me donnait pour jouer, le matin, dans

mon lit,--d’une promenade au Luxembourg pendant laquelle une petite

fille qui courait avec moi sur la terrasse s’arrêta tout à coup et me

demanda: «Pourquoi tu n’as pas de maman?» La question m’humilia, sans

m’attrister, et je répondis fièrement: «J’en ai une, seulement elle est

en portrait et papa met des fleurs devant.» Ce fut tout. Jamais je

n’avais pensé qu’une maman en chair et en os pût être indispensable à

l’existence.

Quoi encore? Mon entrée à la pension de Mme Laurent, une veuve qui

habitait notre maison. Je venais d’avoir six ans; les boutons de mon

tablier noir s’accrochaient dans mes boucles, par derrière, et me

tiraient les cheveux toutes les fois que je baissais la tête--j’avais

très peur et un peu envie de pleurer, Mme Laurent me prit la main et me

conduisit à ma place en disant: «Asseyez-vous là, ma petite Geneviève.»

Au son de sa voix, mon cœur se fondit d’admiration et de respect. J’ai

su depuis qu’elle était vulgaire et boulotte, qu’elle louchait

affreusement, qu’elle possédait tout juste son brevet simple et que son

prétendu veuvage cachait une triste histoire de jeunesse. Mais pendant

longtemps, elle incarna pour moi ce qu’il y a de plus beau, de plus

savant et de meilleur.

Les années se passent; je me vois, un soir d’hiver, assise dans notre

salle à manger, apprenant l’_Histoire ecclésiastique_ de l’abbé

Gautier--un vilain livre cartonné, veiné de rose et de jaunâtre. «Qui

était Tertullien?» La question est imprimée en italique. Et je répète

tout haut avec ardeur: «Tertullien était un prêtre de Carthage qui passa

à Rome durant les persécutions de l’empereur Sévère et y défendit les

chrétiens avec une éloquence et une érudition rares... Tertullien était

un prêtre... etc.» Près de moi, Julie tricote, silencieuse et placide,

mais je devine qu’elle m’admire--sans comprendre évidemment «qui était

Tertullien.» Devant le poêle allumé, des châtaignes bouillottent

doucement dans un pot de terre brune; par la porte entr’ouverte arrive

une bonne odeur de bouillon, et Julie quitte de temps en temps son

tricot pour aller surveiller les œufs au lait qui «prennent» sur le

couvercle de la marmite--combinaison économique qui a l’avantage d’user

le moins de charbon possible et l’inconvénient de communiquer à la crème

une légère saveur de viande bouillie. Comme je ne connais pas d’autre

mode de cuisson, je m’imagine que c’est là le goût particulier des œufs

au lait, et je ne les aime pas beaucoup. En revanche, j’adore les

châtaignes, et je les couve de l’œil tout en passant de Tertullien à

Origène. Mais voilà le bruit de la clef dans la serrure: c’est papa qui

rentre. Bien vite je saute à bas de ma chaise et je cours dans

l’antichambre en criant: «Papa, je sais très bien mon _Histoire

ecclésiastique_, et il y a des marrons bouillis!...»

Maintenant j’ai douze ans, et papa commence à s’inquiéter de «mes

études.» La méthode de la pauvre Mme Laurent lui semble incohérente et

décousue: je suis très ferrée sur les Pères de l’Église, mais j’ignore

les premiers éléments de la littérature française; je connais par leurs

noms--et quels noms!--toutes les figures de rhétorique, mais je n’ai que

de vagues notions d’histoire naturelle. Mon admiration pour le phénix

des maîtresses faiblit un peu; quelques coups de sonde, naïvement jetés,

m’ont révélé dans ses connaissances des lacunes graves--notamment le

jour où elle n’a pas pu m’expliquer le sens du mot «ubiquité». «Il faut

trouver autre chose...» dit Papa. Cette petite phrase a des résultats

prodigieux. Adieu les bouquins surannés de l’abbé Gautier, adieu les

tabliers noirs, les pupitres peints en acajou, les notes de conduite,

d’«ordre et tenue». Je ne suis plus une écolière; je travaille seule à

la maison, dans de jolis livres aux couleurs gaies, en mettant mes

coudes sur la table tant que je veux, et, deux fois par semaine, Julie

me conduit au cours de Mlle Verdy...

Chère Mlle Verdy! Même encore aujourd’hui, après vingt-huit ans, je n’ai

qu’à fermer les yeux pour évoquer sa haute silhouette, son port de tête

un peu altier, sa figure aux traits trop grands, son sourire moqueur et

bon--la bouche de Voltaire avec des yeux d’une douceur infinie, des yeux

pétillants de malice et brillants de tendresse, des yeux myopes qui

savaient voir tout au fond des âmes. Comme elle les connaissait, nos

âmes d’enfants, comme elle s’entendait à les manier sans heurt et sans

bruit! Pas de grandes phrases, jamais un mot de morale: une petite tape

sur l’épaule, un baiser bien chaud et bien maternel--parfois une façon

gentille et drôle de «blaguer» les plus sottes--et voilà les vanités à

bas, les paresses secouées, les cœurs, surtout, conquis, subjugués.

Jusqu’alors, je n’avais été qu’une enfant douce, un peu sauvage,

outrageusement gâtée par Julie, adorée par mon père qui gémissait de me

voir trop peu--ses fonctions de sous-chef à l’administration des

Finances le tenaient absent neuf heures par jour--sans grande direction

morale, poussant droit malgré tout comme une petite plante saine. Avec

Mlle Verdy je connus «l’idéal». Oui, en vérité, de douze à dix-huit ans,

j’ai remué plus de pensées généreuses, j’ai fait plus de pas sur le

chemin de la perfection que dans tout le reste de mon existence. Et si,

par la suite, ce beau feu s’est ralenti, s’il m’est arrivé de sourire en

pensant à mes enthousiasmes d’alors, du moins j’ai gardé de ces années

le «coup de pouce» indélébile, l’empreinte qui ne s’efface jamais.

Il me semble que c’était hier... Voici la salle de cours, claire et

gaie, les deux fenêtres ouvrant sur un jardin où, l’été, on entendait

glousser des poules; voici la grande table verte et la place où

s’asseyait Mlle Verdy, tandis que nous lisions tout haut nos

devoirs--pauvres devoirs de petites filles, trop souvent semés de

phrases emphatiques et creuses. Nous lisions d’une voix tremblante, en

jetant des regards éperdus vers ce long visage austère, impassible en

apparence; nous lisions--soudain la bouche railleuse se plissait, l’œil

brun s’allumait gaîment, et pan!--d’un coup d’épingle nos belles

périodes boursouflées crevaient, s’étalaient en loques piteuses... A ce

régime, les pédantes guérissaient vite. Mais aussi, pour les timides,

que d’encouragements, que de paroles bienveillantes! Et parfois le mot

ardemment attendu: «C’est bien, vous êtes une bonne fille...» Après

cette louange suprême, rien ne pouvait plus nous émouvoir; nous planions

au-dessus des vanités de ce monde, et si l’Académie en corps était venue

nous offrir ses félicitations, nous l’aurions reçue avec indifférence...

Six années pendant lesquelles j’ai connu le bonheur complet deux fois

par semaine--c’est beaucoup, peut-être, pour une seule vie... L’autre

jour, je passais devant la chère vieille maison d’où Mlle Verdy a

disparu depuis longtemps, hélas! En levant les yeux vers le second

étage, j’ai vu des fenêtres dégarnies, un large écriteau: la tentation

m’a prise de ressusciter le meilleur de ma jeunesse, et j’ai demandé à

visiter l’appartement. Quand je me suis trouvée dans l’escalier large et

nu, que j’ai senti sous mes pieds les marches de pierre inégales, sous

ma main le froid grenu de la rampe en fer forgé, le passé m’a ressaisie

brusquement--j’ai cru me revoir, fillette de quinze ans, escaladant ces

mêmes étages quatre à quatre, mes cheveux dans le dos et ma serviette

sous le bras... Mais, sitôt les portes ouvertes, dès le seuil de

l’antichambre, mes illusions se sont envolées. D’autres gens avaient

vécu là, semant des souvenirs étrangers aux miens, perçant des portes

dans _mes_ murs, cachant _mes_ papiers sous des tentures

«modern-style»--jusqu’au pauvre jardin détruit, remplacé par des

bâtiments vitrés d’où montait un brouhaha de voix et de rires, mêlé à

une odeur de pipe. «Oh! qu’est-ce qu’on a fait des arbres?... et les

poules?...» A ces mots presque involontaires, la concierge qui suivait,

bavarde et empressée, m’a lancé un regard soupçonneux: «Des poules,

Madame? Je n’en ai jamais connu ici; nous n’avons que des apprentis

graveurs, des jeunes gens bien convenables... Voilà déjà trois dames qui

me parlent des poules, et aussi d’un cours de demoiselles où elles

venaient dans le temps... Tout ça ne fait pas louer l’appartement...»

Évidemment, des compagnes inconnues m’avaient précédée dans ce

pèlerinage sentimental et la bonne femme se méfiait de ces chercheuses

de souvenirs. J’ai calmé sa mauvaise humeur par le meilleur des

arguments--en tirant ma bourse--et sans plus s’occuper de moi, elle m’a

laissée errer de pièce en pièce, le cœur serré, essayant de redonner un

peu de vie à toutes ces choses dont l’âme avait changé, quand la mienne

voulait rester fidèle...

Feuilles mortes · 第 4 / 21 题