systèmes qu'on appelle les «colonnes vertébrales» des continents, il en
est un grand nombre qui sont composés de roches très ressemblantes aux
laves actuelles et d'une constitution chimique analogue. Comme ces
laves, porphyres, trapps et métaphyres sont sortis de terre par de
larges fissures et se sont étalés sur le sol, pareils à une matière
visqueuse qui se figerait bientôt au contact de l'air, la plupart des
roches granitiques semblent s'être formées de la même manière; elles
sont cristallines comme les laves, et leurs cristaux ont pour éléments
les mêmes corps simples, le silicium et l'aluminium. N'est-il pas
raisonnable de penser que ces granits ont été, eux aussi, une masse
pâteuse, et que des crevasses du sol ont donné passage à leurs coulées
brûlantes? Toutefois, ce n'est là qu'une hypothèse en discussion et non
une vérité démontrée. De même que les laves qui jaillissent du sol
soulèvent parfois des lambeaux de terrains avec leurs forêts ou leurs
gazons, de même on pense que l'éruption des granits ou autres roches
semblables a été la cause la plus fréquente du soulèvement des assises
de formations diverses qui constituent la partie la plus considérable
des montagnes. Des strates de calcaire, de sable, d'argile, que les eaux
de la mer ou d'un lac avaient jadis déposées en couches parallèles sur
le fond de leur lit, et qui étaient devenues la pellicule extérieure de
la terre, auraient été ainsi ployées et redressées par la masse qui
s'élevait des profondeurs et qui cherchait une issue. Ici le flot
montant du granit aurait brisé les assises supérieures en îles et en
îlots qui, tout disloqués, fendillés, chiffonnés en plissements
bizarres, sont épars maintenant dans les dépressions et sur les saillies
de la roche soulevante; ailleurs, le granit ne se serait ouvert dans le
sol qu'une seule crevasse de sortie en reployant de côté et d'autre les
assises extérieures, suivant les angles d'inclinaison les plus divers;
ailleurs encore, le granit, sans même se faire jour, n'en aurait pas
moins bossué les couches supérieures. Celles-ci, sous la pression qui
les a fait se ployer, auraient cessé d'être plaines pour devenir
collines et montagnes. Ainsi, même les hauteurs formées de strates
paisiblement déposées au fond des eaux auraient pu se dresser en cimes,
de la même manière que les protubérances de laves; un puits creusé à
travers les couches superposées atteindrait le noyau de porphyre ou de
granit.
En admettant que la plupart des montagnes ont fait leur apparition à la
manière des laves, la cause qui a fait jaillir du sol toutes ces
matières en fusion reste encore à reconnaître par la pensée. D'ordinaire
on suppose qu'elles en ont été exprimées, pour ainsi dire, par la
contraction de l'enveloppe extérieure du globe, qui se refroidit
lentement en rayonnant de la chaleur dans les espaces. Jadis, notre
planète était une goutte brûlante de métal. En roulant dans les cieux
froids, elle s'est figée peu à peu. Mais la pellicule seule est-elle
solidifiée, ainsi qu'on aime à le répéter, ou bien la goutte entière
est-elle devenue dure jusque dans son noyau? On ne le sait pas encore,
car rien ne prouve que les laves de nos volcans sortent d'un immense
réservoir remplissant tout l'intérieur du globe. Nous savons seulement
que ces laves s'élancent parfois des crevasses du sol et coulent à la
surface; de même les granits, les porphyres et autres roches semblables
auraient coulé hors des fentes de l'écorce terrestre, comme la sève
s'échappe de la blessure d'une plante. La marée de pierres fondues
serait montée de l'intérieur, sous la pression de l'enveloppe
planétaire, graduellement resserrée par l'effet de son propre
refroidissement.
CHAPITRE V
LES FOSSILES
Quelle que soit l'origine première de la montagne, son histoire nous est
du moins connue depuis une époque de beaucoup antérieure aux annales de
notre humanité. A peine cent cinquante générations d'hommes se sont
succédé depuis que se sont accomplis les premiers actes de nos ancêtres
dont il soit resté des témoignages; avant cette époque, l'existence de
notre race ne nous est plus révélée que par des monuments incertains.
L'histoire de la montagne inanimée est écrite, au contraire, en
caractères visibles depuis des millions de siècles.
Le grand fait, celui qui frappait déjà nos aïeux dès l'enfance de la
civilisation, et qu'ils ont diversement raconté dans leurs légendes, est
que les roches distribuées en assises régulières, en couches placées les
unes au-dessus des autres comme les pièces d'un édifice, ont été
déposées par les eaux. Qu'on se promène au bord d'une rivière; que même,
par un jour de pluie, on regarde la rigole temporaire qui se forme dans
les dépressions du sol, et l'on verra le courant s'emparer des graviers,
des grains de sable, des poussières et de tous les débris épars, pour
les distribuer avec ordre sur le fond et sur les rivages de son lit; les
fragments les plus lourds se déposeront en couches à l'endroit où l'eau
perd la rapidité de son impulsion première, les molécules plus légères
iront plus loin s'étaler en strates à la surface unie; enfin les argiles
ténues, dont le poids dépasse à peine celui de l'eau, se tasseront en
nappes partout où s'arrête le mouvement torrentiel de l'eau. Sur les
plages et dans les bassins des lacs et des mers, les assises de débris
successivement déposées sont encore bien plus régulières, car les eaux
n'y ont pas la marche impétueuse des ondes fluviales, et tout ce que
reçoit leur surface se tamise à travers la profondeur de leurs eaux en
restant, sans que rien vienne troubler l'action égale des vagues et des
courants.
C'est ainsi que, dans la grande nature, se fait la division du travail.
Sur les côtes rocheuses de l'Océan, assaillies par les flots du large,
on ne voit que galets et cailloux entassés. Ailleurs, s'étendent à perte
de vue des plages de sable fin, sur lesquelles le flot de marée se
déroule en volutes d'écume. Les sondeurs qui étudient le fond de la mer
nous disent que, sur de vastes espaces, grands comme des provinces, les
débris que rapportent leurs instruments se composent toujours d'une vase
uniforme, plus ou moins mélangée d'argile ou de sable, suivant les
divers parages. Ils ont aussi constaté qu'en d'autres parties de la mer
la roche qui se forme au fond du lit marin est de la craie pure.
Coquillages, spicules d'éponges, animalcules de toute sorte, organismes
inférieurs, siliceux ou calcaires, tombent incessamment en pluie des
eaux de la surface, et se mêlent aux êtres innombrables qui
s'accumulent, vivent et meurent sur le fond, en multitudes assez grandes
pour constituer des assises aussi épaisses que celles de nos montagnes;
et d'ailleurs, celles-ci ne sont-elles pas formées de débris du même
genre? Dans un avenir inconnu, lorsque les abîmes actuels de l'Océan
s'étaleront en plaines ou se redresseront en sommets à la lumière du
soleil, nos descendants verront des terrains géologiques semblables à
ceux que nous contemplons aujourd'hui, et qui peut-être auront disparu,
menuisés en fragments par les eaux fluviales.
Pendant la série des âges, les assises de formations maritimes et
lacustres, dont la plus grande partie de notre montagne est composée,
sont arrivées à occuper à une grande hauteur au-dessus de la mer leur
position penchante et contournée en plissements bizarres. Qu'elles aient
été soulevées par une pression venue d'en bas, ou bien que l'Océan se
soit abaissé par suite du refroidissement et de la contraction de la
terre ou par toute autre cause, et que, de cette manière, il ait laissé
des couches de grès et de calcaire sur les anciens bas-fonds devenus
continents, ces assises sont là maintenant, et nous pouvons à notre aise
étudier les débris que nombre d'entre elles ont rapportés du monde
sous-marin.
Ces débris, ce sont les fossiles, restes de plantes et d'animaux
conservés dans la roche. Il est vrai, les molécules qui constituaient le
squelette animal ou végétal de ces corps ont disparu, aussi bien que le
tissu des chairs et les gouttes de sang ou de sève; mais le tout a été
remplacé par des grains de pierre qui ont gardé la forme et jusqu'à la
couleur de l'être détruit. Dans l'épaisseur de ces pierres, ce sont les
coquillages des mollusques et les disques, les boules, les épines, les
cylindres, les baguettes siliceuses et calcaires des foraminifères et
des diatomées qui se rencontrent en plus étonnantes multitudes; mais il
s'y trouve aussi des formes qui remplacent exactement les chairs molles
de ces êtres organisés; on voit des squelettes de poissons avec leurs
nageoires et leurs écailles; on reconnaît des élytres d'insectes, des
branchilles et des feuilles; on distingue jusqu'à des traces de pas, et,
sur la roche dure qui fut jadis le sable incertain des plages, on
retrouve l'empreinte des gouttes de pluie et l'entre-croisement des
sillons tracés par les vaguelettes du bord.
Les fossiles, fort rares dans certaines roches de formation marine, très
nombreux au contraire en d'autres assises, et constituant la masse
presque entière des marbres et des craies, nous servent à reconnaître
l'âge relatif des assises qui se sont déposées pendant la série des
temps. En effet, toutes les couches fossillifères n'ont pas été
renversées et bizarrement entremêlées par les failles et par les
éboulis, la plupart d'entre elles ont même gardé leur superposition
régulière, de sorte que l'on peut observer et recueillir les fossiles
dans l'ordre de leur apparition. Là où les assises, encore dans leur
état normal, ont la position qu'elles avaient jadis, après avoir été
déposées par les eaux marines ou lacustres, le coquillage que l'on
découvre dans la couche supérieure est certainement plus moderne que
celui des couches situées au-dessous. Des centaines, des milliers
d'années, représentées par les innombrables molécules intermédiaires du
grès ou de la craie, ont séparé les deux existences.
Si les mêmes espèces de plantes et d'animaux avaient toujours vécu sur
la terre depuis le jour où ces organismes vivants firent leur première
apparition sur l'écorce refroidie de la planète, on ne pourrait juger de
l'âge relatif des deux couches terrestres séparées l'une de l'autre.
Mais des êtres différents n'ont cessé de se succéder pendant les âges et
par conséquent dans les assises superposées. Certaines formes, qui se
montrent en très grande abondance au sein des roches stratifiées les
plus anciennes, deviennent peu à peu plus rares dans les roches
d'origine moins éloignée, puis finissent par disparaître tout à fait.
Les nouvelles espèces qui succèdent aux premières ont aussi, comme
chaque être en particulier, leur période de renaissance, de propagation,
de dépérissement et de mort; on pourrait comparer chaque espèce de
fossile animal ou végétal à un arbre gigantesque, dont les racines
plongent dans les terrains inférieurs d'antique formation, et dont le
tronc se ramifie et se perd dans les couches hautes d'origine plus
récente.
Les géologues, qui, dans les divers pays du monde, passent leur temps à
examiner les roches et à les étudier molécule à molécule, afin d'y
découvrir les vestiges d'êtres jadis vivants, ont pu, grâce à l'ordre de
succession des fossiles de toute espèce, reconnaître aux restes enfermés
l'âge relatif des diverses assises de la terre qu'ont déposées les eaux.
Dès que les observations comparées ont été assez nombreuses, il devint
même souvent facile, à la vue d'un seul fossile, de dire à quelle époque
des âges terrestres appartient la roche où il s'est rencontré. Une
pierre quelconque de grès, de schiste ou de calcaire, offre une
empreinte bien nette de coquille ou de plante; cela suffit parfois. Le
naturaliste, sans crainte de se tromper, déclare que la pierre dans
laquelle est marquée cette empreinte appartient à telle ou telle série
de roches et doit être classée à telle ou telle époque dans l'histoire
de la planète.
Ces fossiles révélateurs, qui, sous forme d'êtres vivants, s'agitaient,
il y a des millions d'années, dans la vase des abîmes océaniques, se
retrouvent maintenant à toutes les hauteurs, dans les assises des
montagnes. On en voit sur la plupart des cimes pyrénéennes, ils
constituent des Alpes entières; on les reconnaît sur le Caucase et sur
les Cordillères. L'homme les verrait également sur les sommets de
l'Himalaya, s'il pouvait s'élever à ces hauteurs. Ce n'est pas tout: ces
nappes fossilifères, qui dépassent aujourd'hui la zone moyenne des
nuages, atteignaient autrefois des altitudes beaucoup plus
considérables. En maints endroits, sur un versant des montagnes, on
constate que des assises de roches sont plus ou moins souvent
interrompues. Çà et là, peut-être, le géologue retrouve dans les vallons
quelques lambeaux de ces terrains; mais les couches continues ne
reprennent que bien loin de là, sur le versant opposé de la montagne.
Que sont devenus les fragments intermédiaires? Ils existaient jadis,
car, même en les brisant, la masse granitique, montant de l'intérieur,
n'a pu que les fendiller; mais les assises lézardées n'en restaient pas
moins sur le sommet glissant.
CHAPITRE VI
LA DESTRUCTION DES CIMES
Et pourtant ces masses énormes, monts empilés sur des monts, ont passé
comme des nuages que le vent balaye du ciel; les assises de trois,
quatre ou cinq kilomètres d'épaisseur, que la coupe géologique des
roches nous révèle avoir existé jadis, ont disparu pour entrer dans le
circuit d'une création nouvelle. Il est vrai, la montagne nous paraît
encore formidable, et nous en contemplons avec une admiration mêlée
d'effroi les pics superbes pénétrant au-dessus des nuées dans l'air
glacé de l'espace. Si hautes sont ces pyramides neigeuses qu'elles nous
cachent une moitié du ciel; d'en bas, ses précipices, qu'essaye
vainement de mesurer notre regard, nous donnent le vertige. Néanmoins,
tout cela n'est plus qu'une ruine, un simple débris.
Autrefois, les couches d'ardoises, de calcaires, de grès, qui s'appuient
à la base de la montagne et se redressent çà et là en sommets
secondaires, se rejoignaient, par-dessus la cime granitique, en couches
uniformes; elles ajoutaient leur énorme épaisseur à l'élévation déjà si
grande du pic suprême. La hauteur de la montagne était doublée, la
pointe atteignait alors cette région où l'atmosphère est si rare que
l'aile même de l'aigle n'a plus la force de s'y soutenir. Ce n'est plus
le regard, c'est l'imagination qui s'effraye à la pensée de ce que la
montagne était alors, et de ce que les neiges, les glaces, les pluies et
les tempêtes lui ont enlevé pendant la série des âges. Quelle histoire
infinie, quelles vicissitudes sans nombre dans la succession des
plantes, des animaux et des hommes, depuis que les monts ont ainsi
changé de forme et perdu la moitié de leur hauteur!
Ce prodigieux travail de déblai n'a, d'ailleurs, pu s'accomplir sans
qu'il en reste, en maints endroits, des traces irrécusables. Les débris
qui ont glissé du haut des cimes avec les neiges, que la glace a poussés
devant elle, que les eaux ont triturés, menuisés, entraînés en cailloux,
en graviers et en sables, ne sont pas tous retournés à la mer, d'où ils
étaient sortis à une période antérieure; d'énormes amas se voient encore
dans l'espace qui sépare les pentes hardies de la montagne et les terres
basses riveraines de l'Océan. Dans cette zone intermédiaire, où les
collines se déroulent en longues ondulations, comme les vagues de la
mer, le sol est en entier composé de pierres roulées et de gravois
entassés. Tout cela, ce sont les restes de la montagne, que les eaux ont
réduite en menus fragments, transportée en détail et déversée en énormes
alluvions à l'issue des grandes vallées. Les torrents descendus des
hauteurs fouillent à leur aise dans ces plateaux de débris, et en font
ébouler les talus dans le sillon qu'ils se sont creusé. Sur les pentes
du fossé profond où serpentent les eaux, on reconnaît, dans un désordre
apparent, les diverses roches qui ont servi de matériaux au grand
édifice de la montagne: voici les blocs de granit et les fragments de
porphyre; voilà des schistes aux arêtes aiguës à demi enfouis dans le
sable; ailleurs sont des morceaux de quartz, des grès, des cailloux
calcaires, des rognons de minerai, des cristaux émoussés. On y trouve
aussi des fossiles d'époques différentes, et, dans les espaces où les
eaux ont tournoyé longtemps, se sont arrêtés d'innombrables squelettes
d'animaux flottés. C'est là qu'on a découvert, par milliers, les
ossements des hipparions, des aurochs, des élans, des rhinocéros, des
mastodontes, des mammouths et autres grands mammifères qui parcouraient
autrefois nos campagnes et qui maintenant ont disparu, cédant à l'homme
l'empire du monde. Les torrents qui apportèrent tous ces débris les
emportent pièce à pièce en les réduisant en poussière. Squelettes et
fossiles, argiles et sables, blocs de schiste, de grès et de porphyre,
tout s'effondre peu à peu, tout prend le chemin de la mer; l'immense
travail de dénudation qui s'est accompli pour la grande montagne
recommence en petit pour les amas de décombres; ravinés par les eaux,
ils s'abaissent graduellement en hauteur, ils se fragmentent en collines
distinctes. Néanmoins, même amoindri comme il l'est par le travail des
siècles, tout croulant et ruiné, le plateau de débris qui s'étend à la
base de la montagne suffirait pour ajouter quelques milliers de mètres à
la grande cime, s'il reprenait sa position première dans les assises de
la roche. «C'est en léchant les monts, dit une antique prière des
Indous, que la vache céleste, c'est-à-dire la pluie des cieux, a formé
les campagnes.»
Sous nos yeux mêmes se poursuit le travail de dénudation des roches avec
une étonnante activité. Il est des montagnes, composées de matériaux peu
cohérents, que nous voyons se fondre, se dissoudre, pour ainsi dire: des
gorges se creusent dans les flancs du mont, des brèches s'ouvrent au
milieu de la crête; ravinée par les avalanches et par les eaux d'orage,
la grande masse, naguère une et solitaire, se divise peu à peu en deux
cimes distinctes, qui semblent s'éloigner l'une de l'autre à mesure que
le gouffre de séparation est plus profondément fouillé.
Au printemps surtout, alors que le sol a été détrempé par les neiges
fondantes, les éboulis, les tassements, les érosions prennent de telles
proportions, que la montagne entière semble vouloir s'affaisser et
prendre le chemin de la plaine. Un jour de douce et humide chaleur, je
m'étais aventuré dans une gorge de la montagne, pour en revoir encore
une fois les neiges, avant que les eaux printanières les eussent
emportées. Elles obstruaient toujours le fond du ravin, mais en maint
endroit elles étaient méconnaissables, tant elles étaient recouvertes de
débris noirâtres et mélangés de boue. Les roches ardoisées qui
dominaient la gorge semblaient changées en une sorte de bouillie et
s'abîmaient en larges pans; la fange noire qui suintait en ruisseaux des
parois du défilé s'engouffrait avec un sourd clapotement dans la neige à
demi liquide. De toutes parts, je ne voyais que cataractes de neige
souillée et de débris; instinctivement, je me demandais, avec une sorte
d'effroi, si les rochers, se fondant comme la neige elle-même,
n'allaient pas s'unir par-dessus la vallée en une seule masse visqueuse
et s'épancher au loin dans les campagnes. Le torrent, que j'apercevais
çà et là par des puits au fond desquels s'étaient effondrées les couches
supérieures de neiges, paraissait transformé en un fleuve d'encre, tant
ses eaux étaient chargées de débris; c'était une énorme masse de fange
en mouvement. Au lieu du son clair et joyeux que j'étais accoutumé
d'entendre, le torrent rendait un mugissement continu, celui de tous les
décombres entre-choqués roulant au fond du lit. C'est au printemps
surtout, à l'époque annuelle de la rénovation terrestre, que l'on voit
s'accomplir ce prodigieux travail de destruction.
En outre, un immense travail invisible se fait dans la pierre elle-même.
Tous les changements causés par les météores ne sont que des
modifications extérieures; les transformations intimes qui
s'accomplissent dans les molécules de la roche ont, par leurs résultats,
une importance au moins égale. Tandis que la montagne se délite en
dehors et change incessamment d'aspect, elle prend à l'intérieur une
structure nouvelle, et les assises mêmes se modifient dans leur
composition. Pris en son ensemble, le mont est un immense laboratoire
naturel, où toutes les forces physiques et chimiques sont à l'œuvre, se
servant, pour accomplir leur travail, de cet agent souverain que l'homme
n'a pas à sa disposition, le temps.
D'abord, l'énorme poids de la montagne, égal à des centaines de
milliards de tonnes, pèse d'une telle puissance sur les roches
inférieures, qu'elle donne à plusieurs d'entre elles une apparence bien
différente de celle qu'elles avaient en émergeant des mers. Peu à peu,
sous la formidable pression, les ardoises et les autres formations
schisteuses prennent une disposition feuilletée. Pendant les milliers et
les milliers de siècles qui s'écoulent, les molécules comprimées
s'amincissent en folioles que l'on peut ensuite séparer facilement,
lorsque, après quelque révolution géologique, la roche se trouve de
nouveau ramenée à la surface. L'action de la chaleur terrestre, qui,
jusqu'à une certaine distance du moins, s'accroît avec la profondeur,
contribue aussi à changer la structure des roches. C'est ainsi que les
calcaires ont été transformés en marbres.
Mais non seulement les molécules des rochers se rapprochent ou
s'éloignent et se groupent diversement, suivant les conditions physiques
dans lesquelles elles se trouvent pendant le cours des âges, mais la
composition des pierres change également; c'est un chassé-croisé
continuel, un voyage incessant des corps qui se déplacent,
s'entremêlent, se poursuivent. L'eau qui pénètre par toutes les fissures
dans l'épaisseur de la montagne et celle qui remonte en vapeur des
abîmes profonds servent de véhicule principal à ces éléments qui
s'attirent, puis se repoussent, entraînés dans le grand tourbillon de la
vie géologique. Dans les fentes de la montagne le cristal est chassé par
un autre cristal; le fer, le cuivre, l'argent ou l'or remplacent
l'argile ou la chaux; la roche terne s'irise de la multitude des
substances qui la pénètrent. Par le déplacement du carbone, du soufre,
du phosphore, la chaux devient marne, dolomite, plâtre-gypse cristallin;
par suite de ces nouvelles combinaisons, la roche se gonfle ou se
resserre, et des révolutions s'accomplissent avec lenteur dans le sein
de la montagne. Bientôt la pierre, comprimée dans un espace trop étroit,
soulève, écarte les assises surincombantes, fait crouler d'énormes pans
et, par de lents efforts dont les résultats sont les mêmes que ceux
d'une explosion prodigieuse, donne un nouveau groupement aux roches de
la montagne. Tantôt la pierre se contracte, se fendille, se creuse en
grottes, en galeries, et de grands écroulements s'y produisent,
modifiant ainsi l'aspect et la forme extérieure du mont. A chaque
modification intime dans la composition de la roche correspond un
changement dans le relief. La montagne résume en elle toutes les
révolutions géologiques. Elle a crû pendant des milliers de siècles,
décrû pendant d'autres milliers, et dans ses assises se succèdent sans
fin tous les phénomènes de croissance et de décroissance, de formation
et de destruction, qui s'accomplissent plus en grand pour la grande
Terre. L'histoire de la montagne est celle de la planète elle-même;
c'est une destruction incessante, un renouvellement sans fin.
Chaque roche résume une période géologique. Dans cette montagne au
profil si gracieux, surgissant de la terre avec une si noble attitude,
on croirait voir l'œuvre d'un jour, tant l'ensemble a d'unité, tant les
détails concourent à l'harmonie générale. Et pourtant cette montagne a
été sculptée pendant une myriade de siècles. Ici, quelque vieux granit
raconte les vieux âges où la fibre végétale n'avait pas encore recouvert
la scorie terrestre. Le gneiss, qui lui-même se forma peut-être à
l'époque où plantes et animaux étaient encore à naître, nous dit que,
lorsque l'Océan le déposa sur ses rives, des montagnes avaient été déjà
démolies par les flots. La plaque d'ardoise qui garde l'os d'un animal,
ou seulement une légère empreinte, nous raconte l'histoire des
générations innombrables qui se sont succédé à la surface de la terre
dans l'incessante bataille de la vie; les traces de houille nous parlent
de ces forêts immenses dont chacune en mourant n'a fait qu'une légère
couche de charbon; la falaise calcaire, amas d'animalcules que nous
révèle le microscope, nous fait assister au travail des multitudes
d'organismes qui pullulaient au fond des mers; les débris de toute
espèce nous montrent les eaux de pluie, les neiges, les glaciers, les
torrents, déblayant jadis les monts comme ils le font aujourd'hui, et
changeant d'âge en âge le théâtre de leur activité.