incessantes, de cette série continue de phénomènes qui se produisent
dans la montagne, du rôle qu'elle remplit dans la vie générale de la
terre et dans l'histoire de l'humanité, on comprend les premiers poètes,
qui, à la base du Pamir ou du Bolor, racontèrent les mythes d'où sont
dérivés tous les autres. Ils nous disent que la montagne est une
créatrice. C'est elle qui verse dans les plaines les eaux fertilisantes
et leur envoie le limon nourricier; elle qui, avec l'aide du soleil,
fait naître les plantes, les animaux et les hommes; elle qui fleurit le
désert et le parsème de cités heureuses. Suivant une ancienne légende
hellénique, celui qui fit surgir les monts et modela la terre fut Éros,
le dieu toujours jeune, le premier-né du chaos, la nature qui se
renouvelle sans cesse, le dieu de l'éternel amour.
CHAPITRE VII
LES ÉBOULIS
Non seulement la montagne se transforme incessamment en plaine par les
érosions que lui font subir les pluies, les gelées, les neiges
glissantes, les avalanches, mais encore des fragments considérables s'en
déchirent violemment pour s'écrouler tout à coup. Pareille catastrophe
est fréquente dans les parties du mont où les strates, redressées ou
surplombantes, sont largement séparées les unes des autres par des
matières de nature différente que l'eau peut déblayer ou dissoudre. Que
ces substances intermédiaires viennent à disparaître, et les assises,
dépourvues d'appui, doivent tôt ou tard s'écrouler dans la vallée. A
côté des grands escarpements, ces débris tombés forment une butte, un
monticule ou même une montagne secondaire.
Une cime, d'ailleurs élevée, que j'aimais à gravir à cause de son
isolement et de la fière beauté de ses arêtes, m'avait toujours paru,
comme le grand sommet lui-même, être une roche indépendante, tenant par
ses assises profondes à la terre sous-jacente; ce n'était pourtant qu'un
pan détaché de la montagne voisine. Je le reconnus un jour à la position
des couches et à l'aspect des plans de brisure encore visibles sur les
deux parois correspondantes. La masse écroulée qui portait des hameaux
et des champs, des bois et des pâturages, n'avait eu, après la rupture,
qu'à pivoter sur sa base et à se renverser sur elle-même. Une de ses
faces s'était enfoncée dans le sol, tandis que de l'autre côté elle
s'était partiellement déracinée. Dans sa chute, elle avait fermé l'issue
de toute une vallée, et le torrent qui, jadis, coulait paisiblement dans
le fond, avait dû se transformer en lac, pour combler le cirque dans
lequel il était enfermé et d'où il redescend aujourd'hui par une
succession de rapides et de cascades. Sans doute ces changements se
firent avant que le pays fût habité, car la tradition de l'événement ne
s'est point conservée. C'est le géologue qui raconte au paysan
l'histoire de sa propre montagne.
Quant aux écroulements de moindre importance, à ces chutes de rochers
qui, sans changer sensiblement l'aspect de la contrée, n'en ruinent pas
moins les pâtures, n'en écrasent pas moins les villages avec leurs
habitants, les montagnards n'ont pas besoin qu'on vienne les leur
décrire; ils ont été malheureusement trop souvent les témoins de ces
événements terribles. D'ordinaire, ils en sont avertis quelque temps à
l'avance. La poussée intérieure de la montagne en travail fait vibrer
incessamment la pierre du haut en bas des parois. De petits fragments, à
demi descellés, se détachent d'abord et roulent en bondissant le long
des pentes. Des masses plus lourdes, entraînées à leur tour, suivent les
pierrailles en dessinant comme elles de puissantes courbes dans
l'espace. Puis viennent des pans de roche entiers; tout ce qui doit
crouler rompt les attaches qui le retenaient à l'ossature intérieure de
la montagne, et d'un coup la grêle effroyable de quartiers de roches
s'abat sur la plaine ébranlée. Le fracas est indicible; on dirait un
conflit entre cent ouragans. Même en plein jour, les débris de roches,
mêlés à la poussière, à la terre végétale, aux fragments de plantes,
obscurcissent complètement le ciel; parfois de sinistres éclairs,
provenant des rochers qui s'entre-choquent, jaillissent de ces ténèbres.
Après la tempête, quand la montagne ne secoue plus dans la plaine ses
roches disjointes, quand l'atmosphère s'est éclaircie de nouveau, les
habitants des campagnes épargnées se rapprochent et viennent contempler
le désastre. Chalets et jardins, enclos et pâturages ont disparu sous le
hideux chaos de pierres; des amis, des parents y dorment aussi de leur
grand sommeil. Des montagnards m'ont raconté que, dans leur vallée, un
village, deux fois détruit par des avalanches de pierres, a été rebâti
une troisième fois sur le même emplacement. Les habitants auraient bien
voulu s'enfuir et faire choix pour leur demeure de quelque vallée bien
large, mais nulle communauté voisine ne voulut les accueillir et leur
céder des terres; ils ont dû rester sous la menace des roches
suspendues. Chaque soir, quelques coups de cloche leur rappellent les
terreurs du passé et les avertissent du sort qui les atteindra peut-être
pendant la nuit.
Nombre de roches tombées, que l'on aperçoit au milieu des champs, ont
une terrible légende; mais on en montre aussi quelques-unes qui ont
manqué leur proie. Un de ces blocs énormes surplombant et dont la base
était de toutes parts enracinée dans le sol se dresse à côté du chemin.
En admirant ses proportions superbes, sa masse puissante, la finesse de
son grain, je ne pouvais me défendre d'une sorte d'effroi. Un petit
sentier, se détachant de la route, allait droit vers le pied d'une
formidable pierre. Près de là, quelques débris de vaisselle et de
charbon étaient entassés à la base; une barrière de jardin s'arrêtait
brusquement au rocher, et des plates-bandes de légumes, à demi envahies
par les mauvaises herbes, entouraient tout un côté de l'énorme masse.
Qui avait choisi cet endroit bizarre pour y établir son jardin et pour
l'abandonner ensuite? Je compris peu à peu. Le sentier, l'amas de
charbon, le jardin, appartenaient naguère à une maisonnette maintenant
écrasée sous la roche. Pendant la nuit de l'écroulement, un homme, je
l'ai su plus tard, dormait seul dans cette maison. Réveillé en sursaut,
il entendit le fracas de la pierre descendant de pointe en pointe sur le
flanc de la montagne, et, dans sa frayeur, il s'élança par la fenêtre
pour aller chercher un abri derrière la berge du torrent. A peine
avait-il bondi hors de sa demeure que l'énorme projectile s'abattait sur
la cabane et l'enfonçait sous elle à quelques mètres dans le sol. Depuis
son heureuse escapade, le brave homme a rebâti sa hutte; il l'a blottie
avec confiance à la base d'une autre roche tombée de la formidable
paroi.
Dans mainte vallée de la montagne, ce sont des écroulements de pierres
appelés clapiers, lapiaz ou chaos, qui forment les défilés, où torrents
et sentiers se frayent difficilement leur passage. Rien de plus curieux
que le désordre de ces masses entremêlées en un labyrinthe sans fin.
Là-haut, sur le flanc du mont, on distingue encore, à la couleur et à la
forme des roches, l'endroit où s'est produit l'effondrement; mais on se
demande avec stupeur comment un espace d'aussi faibles dimensions
apparentes a pu vomir dans la vallée un tel déluge de pierres. Au milieu
de ces blocs formidables et bizarres, le voyageur se croirait dans un
monde à part, où rien ne rappelle la planète connue, à la surface unie
ou doucement mouvementée. Des roches, semblables à des monuments
fantastiques, se dressent çà et là; ce sont des tours, des obélisques,
des porches crénelés, des fûts de colonnes, des tombeaux renversés ou
debout. Des ponts d'un seul bloc cachent le torrent; on voit les eaux
s'engouffrer, disparaître sous l'énorme arcade, et l'on cesse même d'en
entendre la voix. Parmi ces monstrueux édifices se montrent des formes
gigantesques, comme celles des animaux fossiles dont on retrouve
quelquefois les ossements disloqués dans les couches terrestres.
Mammouths, mastodontes, tortues géantes, crocodiles ailés, tous ces
êtres chimériques grouillent dans l'effrayant chaos. Des milliers de ces
pierres sont entassées dans le défilé, et cependant une seule d'entre
elles est de dimensions suffisantes pour servir de carrière et fournir à
la construction de villages entiers.
Ces clapiers, que je vois avec tant d'étonnement et au milieu desquels
je ne m'aventure qu'avec hésitation, sont pourtant peu de chose, en
comparaison de quelques écroulements de montagnes dont les débris
couvrent des districts d'une grande étendue. Il est des massifs
montagneux dont les cimes se composent de roches compactes et pesantes
reposant elles-mêmes sur des couches friables, faciles à déblayer par
les eaux. Dans ces massifs, les chutes de pierres sont un phénomène
normal, comme les avalanches et la pluie. On regarde toujours vers les
sommets pour voir si l'écroulement se prépare. Dans une région peu
éloignée, qu'on appelle le Pays des Ruines, il est deux montagnes qui,
d'après les récits des habitants, auraient jadis engagé la lutte l'une
contre l'autre. Les deux géants de pierre, devenus vivants, se seraient
armés de leurs propres rochers pour s'entre-ruiner et se démolir. Elles
n'ont point réussi, puisqu'elles sont encore debout; mais on peut
s'imaginer les entassements prodigieux de rochers qui, depuis ce combat,
jonchent au loin les plaines.
Quelquefois l'homme, en dépit de sa faiblesse, a essayé d'imiter la
montagne, et cela pour écraser d'autres hommes comme lui. C'est aux
défilés surtout, aux endroits où la gorge est étroite et dominée par des
escarpements rapides, que se portaient les montagnards pour faire rouler
des blocs sur les têtes de leurs ennemis. Ainsi les Basques, cachés
derrière les broussailles sur les pentes de la montagne d'Altabiscar,
attendaient l'armée française du paladin Roland qui devait pénétrer dans
l'étroit passage de Roncevaux. Lorsque les colonnes des soldats
étrangers, semblables à un long serpent qui glisse dans une lézarde,
eurent rempli le défilé, un cri se fit entendre, et les roches
s'écroulèrent en grêle sur cette foule qui se déroulait en bas. Le
ruisseau de la vallée se gonfla du sang qui, des membres écrasés,
s'écoulait comme le vin d'un pressoir; il roula les corps humains et les
chairs broyées comme il roulait les pierres en temps d'orage. Tous les
guerriers francs périrent, mêlés les uns aux autres en une masse
sanglante. On montre encore au pied d'Altabiscar l'endroit où le paladin
Roland mourut avec ses compagnons; mais les pierres sous lesquelles fut
écrasée son armée ont depuis longtemps disparu sous le tapis de bruyères
et d'ajoncs.
Les résultats de nos petits travaux humains sont peu de chose en
comparaison des écroulements naturels qui se produisent sous l'action
des météores, ou par suite de la poussée intérieure des monts. Même
après de longs siècles, les grandes avalanches de pierres présentent un
aspect tellement bouleversé qu'elles laissent dans l'esprit une
impression d'horreur et d'effroi. Mais quand la nature a fini par
réparer le désastre, les sites les plus gracieux des montagnes sont
précisément ceux où les escarpements se sont secoués pour égrener des
rochers à leur base. Pendant le cours des âges, les eaux ont fait leur
œuvre; elles ont apporté de l'argile, des sables ténus pour
reconstituer leur lit et former aux abords une couche de sol végétal;
les torrents ont peu à peu déblayé leur cours en rongeant ou en
déplaçant les pierres qui les gênaient; l'espèce de pavé monstrueux
formé par les roches plus petites s'est recouvert de gazon et s'est
changé en un pâturage bosselé, hérissé de pointes; les grands rochers
eux-mêmes se sont vêtus de mousse, et çà et là se groupent en monticules
pittoresques; des arbres en bouquets croissent à côté de chaque saillie
rocheuse et parsèment des massifs les plus charmants le paysage déjà si
gracieux. Comme le visage de l'homme, la face de la nature change de
physionomie; à la grimace a succédé le sourire.
CHAPITRE VIII
LES NUAGES
Sur la grandeur du globe, la montagne, toute haute qu'elle apparaît,
n'est qu'une simple rugosité moins forte en proportion que ne le serait
une verrue sur le corps d'un éléphant: c'est un point, un grain de
sable. Et pourtant cette saillie, tellement minime par rapport à la
grande terre, baigne ses flancs et sa crête en des régions aériennes
bien différentes de celles des plaines qui servent de résidence aux
peuples. Le piéton qui, dans l'espace de quelques heures, s'élève de la
base du mont aux rochers de la cime, fait en réalité un voyage plus
grand, plus fécond en contrastes que s'il mettait des années à faire le
tour du monde, à travers les mers et les régions basses des continents.
C'est que l'air pèse en lourde masse sur l'Océan et sur les contrées qui
se trouvent à une faible distance au-dessus du niveau marin, et que,
dans les hauteurs, il se raréfie et devient de plus en plus léger. Sur
la terre, des centaines et même des milliers de monts élèvent leurs
sommets dans une atmosphère dont les molécules sont deux fois plus
écartées que celles de l'air des plaines inférieures. Phénomènes de
lumière, de chaleur, de climat, de végétation, tout est changé là-haut;
l'air, plus rare, laisse passer plus facilement les rayons de chaleur,
qu'ils descendent du soleil ou qu'ils remontent de la terre. Quand
l'astre brille dans un ciel clair, la température s'élève rapidement sur
les pentes supérieures; mais, dès qu'il se cache, les hautes parties de
la montagne se refroidissent aussitôt; par le rayonnement, elles perdent
très vite la chaleur qu'elles avaient reçue. Aussi le froid règne-t-il
presque toujours sur les hauteurs; dans nos montagnes, il fait en
moyenne plus froid d'un degré par chaque espace vertical de deux cents
mètres.
Pour nous, malheureux citadins, qui sommes condamnés à une atmosphère
souillée, qui recevons dans nos poumons un air tout chargé de poisons,
respiré déjà par des multitudes d'autres poitrines, ce qui nous étonne
et nous réjouit le plus, quand nous parcourons les hautes cimes, c'est
la merveilleuse pureté de l'air. Nous respirons avec joie, nous buvons
le souffle qui passe, nous nous en laissons enivrer. C'est pour nous
l'ambroisie dont parlent les mythologies antiques. A nos pieds, loin,
bien loin dans la plaine, s'étend un espace brumeux et sale où le regard
ne peut rien discerner. Là est la grande ville! Et nous pensons avec
dégoût aux années pendant lesquelles il nous a fallu vivre sous cette
nappe de fumée, de poussière et d'haleines impures.
Quel contraste entre cette vue des plaines et l'aspect de la montagne,
lorsque la cime en est dégagée de vapeurs et qu'on peut la contempler de
loin à travers la lourde atmosphère qui pèse sur les terres basses! Le
spectacle est beau, surtout lorsque la pluie a fait tomber sur le sol
les poussières flottantes, que l'air est rajeuni, pour ainsi dire. Le
profil de rochers et de neiges se détache nettement du bleu des cieux;
malgré l'énorme distance, le mont, azuré lui-même comme les profondeurs
aériennes, se peint sur le ciel avec tout son relief d'arêtes et de
promontoires; on distingue les vallons, les ravins, les précipices;
parfois même, à la vue d'un point noir qui se déplace lentement sur les
neiges, on peut, à l'aide d'une lunette d'approche, reconnaître un ami
gravissant la cime. Le soir, après le coucher du soleil, la pyramide se
montre dans sa beauté la plus pure et la plus splendide à la fois. Le
reste de la terre est dans l'ombre, le gris du crépuscule voile les
horizons des plaines; l'entrée des gorges est déjà noircie par la nuit.
Mais là-haut tout est lumière et joie. Les neiges, que regarde encore le
soleil, en réfléchissent les rayons roses; elles flamboient, et leur
clarté paraît d'autant plus vive que l'ombre monte peu à peu,
envahissant successivement les pentes, les recouvrant comme d'une étoffe
noire. A la fin, la cime est seule assez haute pour apercevoir le soleil
par-dessus la courbure de la terre; elle s'illumine comme d'une
étincelle; on dirait un de ces diamants prodigieux qui, d'après les
légendes indoues, fulguraient au sommet des montagnes divines. Mais
soudain la flamme a disparu, elle s'est évanouie dans l'espace. Qu'on ne
cesse de regarder pourtant: au reflet du soleil succède celui des
vapeurs empourprées de l'horizon. La montagne s'illumine encore une
fois, mais d'un éclat plus doux. La roche dure ne semble plus exister
sous son vêtement de rayons; il ne reste qu'un mirage, une lumière
aérienne; on croirait que le mont superbe s'est détaché de la terre et
flotte dans le ciel pur.
Ainsi, la rareté de l'air des hautes régions contribue à la beauté des
cimes, en empêchant les souillures de la basse atmosphère de gagner les
sommets; mais elle force aussi les vapeurs invisibles qui s'élèvent de
la mer et des plaines à se condenser et à s'attacher en nuages aux
flancs de la montagne. D'ordinaire, l'eau vaporisée suspendue dans les
couches inférieures de l'air ne s'y trouve pas en quantité assez
considérable pour qu'elle se change immédiatement en nuées et retombe en
pluies; l'atmosphère où elle flotte la maintient à l'état de gaz
invisible. Mais que la couche d'air monte dans le ciel, emportant ses
vapeurs, elle se refroidira graduellement, et son eau, condensée en
molécules distinctes, se révèlera bientôt. C'est d'abord une nuelle
presque imperceptible, un flocon blanc dans le ciel bleu; mais à ce
flocon s'en ajoutent d'autres; maintenant, c'est un voile dont les
déchirures laissent çà et là pénétrer le regard dans les profondeurs de
l'espace; à la fin, c'est une masse épaisse se déployant en rouleaux ou
s'entassant en pyramides. Il est de ces nuages qui se dressent sur
l'horizon en forme de véritables montagnes. Leurs crêtes et leurs dômes,
leurs neiges, leurs glaces resplendissantes, leurs ravins ombreux, leurs
précipices, tout le relief se révèle avec une netteté parfaite.
Seulement, les monts de vapeur sont flottants et fugitifs; un courant
d'air les a formés, un autre courant peut les déchirer et les dissoudre.
A peine leur durée est-elle de quelques heures, tandis que celle des
monts de pierre est de millions d'années: mais en réalité la différence
est-elle donc si grande? Relativement à la vie du globe, nuages et
montagnes sont également des phénomènes d'un jour. Minutes et siècles se
confondent, lorsqu'ils se sont engouffrés dans l'abîme des temps.
Les nues aiment surtout à s'amonceler autour des roches qui se dressent
en plein ciel. Les unes sont attirées vers le roc par une électricité
contraire à la leur propre; les autres, pourchassées par le vent dans
l'espace, viennent se heurter sur les pentes des monts, grande barrière
placée en travers de leur marche. D'autres encore, invisibles dans l'air
tiède, ne se révèlent qu'au contact de la pierre froide ou des neiges;
c'est la montagne qui condense les vapeurs et les exprime de l'air, pour
ainsi dire. Que de fois, en contemplant la cime ou quelque promontoire
avancé, j'ai vu les duvets des nuages naissants s'amasser autour de la
pointe glacée! Une fumée s'élève, semblable à celle qui monte d'un
cratère; bientôt chaque piton en est enveloppé, et le mont finit par
s'entourer d'un turban de nuages qu'il a lui-même tissés dans l'air
transparent. Des mains invisibles, semble-t-il, travaillent à la
formation des tempêtes et à la chute des pluies. Quand les habitants des
plaines voient la montagne disparaître sous un amas de nues, ils
comprennent, à la manière dont se coiffe le géant, quel genre de fête il
leur prépare. Quand deux souffles d'air viennent se rencontrer à sa
pointe, l'un brûlant, l'autre froid, la nue formée soudain se dresse
haut en tourbillonnant dans le ciel; la montagne est un volcan, et la
vapeur s'en échappe incessamment avec une sorte de furie pour aller se
replier au loin dans le ciel en une courbe immense.
Des nuages détachés s'éparpillent librement dans le ciel, ils se
rejoignent, se cardent ou s'effilent sous le vent, s'étalent ou
s'envolent et montent jusque dans l'atmosphère supérieure, bien
au-dessus des cimes les plus élevées de la terre; la diversité de leurs
formes est beaucoup plus grande que celle des nuages qui ceignent les
sommets de la montagne. Cependant ceux-ci présentent également une
singulière mobilité d'aspect. Tantôt ce sont des nues isolées qui se
déplacent avec les nappes d'air froid; on les voit alors serpenter en
rampant dans les ravins ou cheminer le long des arêtes en s'effrangeant
aux roches aiguës. Tantôt ce sont de gros nuages qui cachent à la fois
toute une pente de la montagne; à travers leur masse épaisse, qui
grossit ou diminue, se déplace ou se déchire, on distingue de temps en
temps la cime bien connue, d'autant plus superbe en apparence qu'elle
semble vivre et se mouvoir entre les vapeurs tournoyantes. D'autres
fois, les nappes aériennes superposées et de températures différentes
sont parfaitement horizontales et distinctes comme des strates
géologiques; les nuages qu'on y voit naître ont une forme analogue: ils
sont disposés en bandes régulières et parallèles, cachant ici des
forêts, là des pâturages, des neiges et des rochers, ou les voilant à
demi comme une écharpe transparente. Parfois encore les cimes, les
pentes supérieures, toute la haute montagne est noyée dans la lourde
masse des nues, semblable à un ciel gris ou noir qui se serait abaissé
vers la terre; la montagne s'éloigne ou se rapproche suivant le jeu des
vapeurs qui diminuent ou s'épaississent. Soudain, tout disparaît de la
base au sommet: le mont s'est en entier perdu dans les brumes; puis
l'orage descend des cimes, il fouette cette mer de lourdes vapeurs, et
l'on voit le géant apparaître de nouveau «noir, triste, dans le vol
éternel des nuées.»
CHAPITRE IX
LE BROUILLARD ET L'ORAGE
On se trouve comme dans un monde nouveau, à la fois redoutable et
fantastique, lorsqu'on parcourt la montagne au milieu du brouillard.
Même en suivant un sentier bien frayé, sur des pentes faciles, on
éprouve un certain effroi à la vue des formes environnantes, dont le
profil incertain semble osciller dans la brume, qui tantôt s'épaissit,
tantôt devient plus claire.
Il faut être déjà l'intime de la nature pour ne pas se sentir inquiet
quand on est le captif du brouillard; le moindre objet prend des
proportions immenses, infinies. Quelque chose de vague et de noir paraît
s'avancer vers nous comme pour nous saisir. Est-ce une branche, un arbre
même? Ce n'est peut-être qu'une touffe d'herbe. Un cercle de cordages
vous barre la route: simple toile d'araignée! Un jour que le brouillard
avait une faible épaisseur et que les rayons du soleil, transmis par les
vapeurs, y faisaient poudroyer la lumière, je m'arrêtai, plein de
stupeur et d'admiration, à la vue d'un arbre gigantesque tordant ses
bras comme un athlète, au sommet d'un promontoire. Jamais je n'avais eu
le bonheur de voir un arbre plus fort et mieux campé pour lutter
héroïquement contre l'orage. Je le contemplai longtemps; mais peu à peu
je le vis qui semblait se rapprocher de moi et qui se rapetissait en
même temps. Quand le soleil vainqueur eut dissipé la brume, le tronc
superbe n'était plus qu'un maigre arbrisseau poussant dans la fissure
d'un bloc voisin.