C'est dans le voisinage immédiat du sommet principal de notr

HISTOIRE

D'UNE MONTAGNE

PAR

ÉLISÉE RECLUS

[J H]

BIBLIOTHÈQUE

D'ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION

J. HETZEL ET Cie, 18, RUE JACOB

PARIS

Tous droits de traduction et de reproduction réservés.

CHAPITRE I

L'ASILE

J'étais triste, abattu, las de la vie. La destinée avait été dure pour

moi, elle avait enlevé des êtres qui m'étaient chers, ruiné mes projets,

mis à néant mes espérances. Des hommes que j'appelais mes amis s'étaient

retournés contre moi en me voyant assailli par le malheur; l'humanité

tout entière, avec ses intérêts en lutte et ses passions déchaînées,

m'avait paru hideuse. Je voulais à tout prix m'échapper, soit pour

mourir, soit pour retrouver, dans la solitude, ma force et le calme de

mon esprit.

Sans trop savoir où me conduisaient mes pas, j'étais sorti de la ville

bruyante, et je me dirigeais vers les grandes montagnes dont je voyais

le profil denteler le bout de l'horizon.

Je marchais devant moi, suivant les chemins de traverse et m'arrêtant le

soir devant les auberges écartées. Le son d'une voix humaine, le bruit

d'un pas, me faisaient frissonner; mais, quand je cheminais solitaire,

j'écoutais avec un plaisir mélancolique le chant des oiseaux, le murmure

de la rivière et les mille rumeurs échappées des grands bois.

Enfin, marchant toujours au hasard par route ou par sentier, j'arrivai à

l'entrée du premier défilé de la montagne. La large plaine rayée de

sillons s'arrêtait brusquement au pied des rochers et des pentes

ombragées de châtaigniers. Les hautes cimes bleues aperçues de loin

avaient disparu derrière des sommets moins hauts, mais plus rapprochés.

A côté de moi la rivière, qui plus bas s'étalait en une vaste nappe, se

plissant sur les cailloux, coulait inclinée et rapide entre des roches

lisses et revêtues de mousses noirâtres. Au-dessus de chaque rive, un

coteau, premier contrefort des monts, dressait ses escarpements et

portait sur sa tête les ruines d'une grosse tour, qui jadis fut la

gardienne de la vallée. Je me sentais enfermé entre les deux murailles;

j'avais quitté la région des grandes villes, des fumées et du bruit;

derrière moi étaient restés ennemis et faux amis.

Pour la première fois depuis bien longtemps, j'éprouvai un mouvement de

joie réelle. Mon pas devint plus allègre, mon regard plus assuré. Je

m'arrêtai pour aspirer avec volupté l'air pur descendu de la montagne.

Dans ce pays, plus de grandes routes couvertes de cailloux, de poussière

ou de boue; maintenant j'ai quitté les basses plaines, je suis dans la

montagne non encore asservie! Un sentier, tracé par les pas des chèvres

et des bergers, se détache du cheminot plus large qui suit le fond de la

vallée et monte obliquement sur le flanc des hauteurs. C'est la route

que je prends pour être bien sûr d'être enfin seul.

M'élevant à chaque pas, je vois se rapetisser les hommes qui passent sur

le sentier du fond. Les hameaux, les villages, me sont à demi cachés par

leurs propres fumées, brouillard d'un gris bleuâtre qui rampe lentement

sur les hauteurs et se déchire en route aux lisières de la forêt.

Vers le soir, après avoir contourné plusieurs escarpements de rochers,

dépassé de nombreux ravins, franchi, en sautant de pierre en pierre,

bien des ruisselets tapageurs, j'atteignis la base d'un promontoire

dominant au loin rochers, bois et pâturages. A la cime apparaissait une

cabane enfumée, et des brebis paissaient à l'entour sur les pentes.

Pareil à un ruban déroulé dans le velours du gazon, ce sentier jaunâtre

montait vers la cabane et semblait s'y arrêter. Plus loin, je

n'apercevais que de grands ravins pierreux, éboulis, cascades, neiges et

glaciers. Là était la dernière habitation de l'homme. C'était la masure

qui, pendant de longs mois, devait me servir d'asile.

Un chien puis un berger m'y accueillirent en amis.

Libre désormais, je laissai ma vie se renouveler lentement au gré de la

nature. Tantôt j'allais errer au milieu d'un chaos de pierres écroulées

d'une crête rocheuse; tantôt je cheminais au hasard dans une forêt de

sapins; d'autres fois, je gagnais les crêtes supérieures pour aller

m'asseoir sur une cime dominant l'espace; souvent, aussi, je m'enfonçais

dans un ravin profond et noir où je pouvais me croire comme enfoui dans

les abîmes de la terre. Peu à peu, sous l'influence du temps et de la

nature, les fantômes lugubres qui hantaient ma mémoire relâchèrent leur

étreinte. Je ne me promenais plus seulement pour échapper à mes

souvenirs, mais aussi pour me laisser pénétrer par les impressions du

milieu et pour en jouir comme à l'insu de moi-même.

Si, dès mes premiers pas dans la montagne, j'avais éprouvé un sentiment

de joie, c'est que j'étais entré dans la solitude et que des rochers,

des forêts, tout un monde nouveau se dressait entre moi et le passé;

mais, un beau jour, je compris qu'une nouvelle passion s'était glissée

dans mon âme. J'aimais la montagne pour elle-même. J'aimais sa face

calme et superbe éclairée par le soleil quand nous étions déjà dans

l'ombre; j'aimais ses fortes épaules chargées de glaces aux reflets

d'azur, ses flancs où les pâturages alternent avec les forêts et les

éboulis; ses racines puissantes s'étalant au loin comme celles d'un

arbre immense, et toutes séparées par des vallons avec leurs rivelets,

leurs cascades, leurs lacs et leurs prairies; j'aimais tout de la

montagne, jusqu'à la mousse jaune ou verte qui croît sur le rocher,

jusqu'à la pierre qui brille au milieu du gazon.

De même, le berger mon compagnon, qui m'avait presque déplu, comme

représentant de cette humanité que je fuyais, m'était devenu

graduellement nécessaire; je sentais naître pour lui la confiance et

l'amitié. Je ne me bornais plus à le remercier de la nourriture qu'il

m'apportait et des soins qu'il me rendait, mais je l'étudiais, je

tâchais d'apprendre ce qu'il pouvait m'enseigner. Bien léger était le

bagage de son instruction; mais, quand l'amour de la nature se fut

emparé de moi, c'est lui qui me fit connaître la montagne où paissaient

ses troupeaux, à la base de laquelle il était né. Il me dit le nom des

plantes, me montra les roches où se trouvaient les cristaux et les

pierres rares, m'accompagna sur les corniches vertigineuses des gouffres

pour m'indiquer le chemin à prendre dans les passages difficiles. Du

haut des cimes il me désignait les vallées, me traçait le cours des

torrents; puis, de retour à notre cabane enfumée, il me racontait

l'histoire du pays et les légendes locales.

En échange, je lui expliquais aussi bien des choses qu'il ne comprenait

pas et que même il n'avait jamais désiré comprendre. Mais son

intelligence s'ouvrait peu à peu, elle devenait avide. Je prenais

plaisir à lui répéter le peu que je savais en voyant son œil s'éclairer

et sa bouche sourire. La physionomie se réveillait sur ce visage naguère

épais et grossier; d'être insouciant qu'il avait été jusqu'alors, il se

changeait en homme réfléchissant sur soi-même et sur les objets qui

l'entouraient.

Et, tout en instruisant mon compagnon, je m'instruisais moi-même, car,

en essayant d'expliquer au berger les phénomènes de la nature,

j'arrivais à les comprendre mieux, et j'étais mon propre élève.

Ainsi sollicité par le double intérêt que me donnaient l'amour de la

nature et la sympathie pour mon semblable, j'essayai de connaître la vie

présente et l'histoire passée de la montagne sur laquelle nous vivions

comme des pucerons sur l'épiderme d'un éléphant. J'étudiai la masse

énorme dans les roches dont elle est bâtie, dans les accidents du sol

qui, suivant les points de vue, les heures et les saisons, lui donnent

une si grande variété d'aspects, ou gracieux ou terribles; je l'étudiai

dans ses neiges, ses glaces et les météores qui l'assaillent, dans les

plantes et les animaux qui en habitent la surface. Je tentai de

comprendre aussi ce que la montagne avait été dans la poésie et dans

l'histoire des nations, le rôle qu'elle avait eu dans les mouvements des

peuples et dans les progrès de l'humanité tout entière.

Ce que j'appris, je le dois à la collaboration de mon berger, et aussi,

puisqu'il faut tout dire, à la collaboration de l'insecte rampant, à

celle du papillon et de l'oiseau chanteur.

Si je n'avais passé de longues heures, couché sur l'herbe, à regarder ou

à entendre ces petits êtres, mes frères, peut-être aurais-je moins

compris combien est vivante aussi la grande terre qui porte sur son sein

tous ces infiniment petits et les entraîne avec nous dans l'insondable

espace.

CHAPITRE II

LES SOMMETS ET LES VALLÉES

Vue de la plaine, la montagne est de forme bien simple: c'est un petit

cône dentelé s'élevant, parmi d'autres saillies d'inégale hauteur, sur

une muraille bleue, rayée de blanc et de rose, qui borne tout un côté de

l'horizon. Il me semblait voir de loin une scie monstrueuse aux dents

bizarrement taillées; une de ces dents est la montagne où se sont égarés

mes pas.

Cependant le petit cône que je distinguais des campagnes inférieures,

simple grain de sable sur le grain de sable qui est la terre, m'apparaît

maintenant comme un monde. De la cabane, j'aperçois bien, à quelques

centaines de mètres au-dessus de ma tête, une crête de rochers qui me

semble être la cime; mais, que je le gravisse, et voici qu'un autre

sommet se dresse par delà les neiges. Que je gagne un deuxième

escarpement, et la montagne paraît encore changer de forme à mes yeux.

De chaque pointe, de chaque ravin, de chaque versant, le paysage se

montre sous un nouveau relief, avec un autre profil. A lui seul le mont

est tout un groupe de montagnes; de même, au milieu de la mer, chaque

lame est hérissée de vaguelettes innombrables. Pour saisir dans son

ensemble l'architecture de la montagne, il faut l'étudier, la parcourir

dans tous les sens, en gravir chaque saillie, pénétrer dans la moindre

gorge. Comme toute chose, c'est un infini pour celui qui veut la

connaître en son entier.

La cime sur laquelle j'aimais le mieux à m'asseoir, ce n'est point la

hauteur souveraine où l'on s'installe comme un roi sur un trône pour

contempler à ses pieds les royaumes étendus. Je me sentais plus heureux

sur le sommet secondaire dont mon regard pouvait à la fois descendre sur

des pentes plus basses, puis remonter, d'arête en arête, vers les parois

supérieures et à la pointe baignée dans le ciel bleu. Là, sans avoir à

réprimer ce mouvement d'orgueil que j'aurais ressenti malgré moi sur le

point culminant de la montagne, je savourais le plaisir de satisfaire

complètement mes regards à la vue de ce que neiges, rochers, forêts et

pâturages m'offraient de beau. Je planais à mi-hauteur, entre les deux

zones de la terre et du ciel, et je me sentais libre sans être isolé.

Nulle part un plus doux sentiment de paix ne pénétrait mon cœur.

Mais c'est aussi une bien grande joie d'atteindre une haute cime

dominant un horizon de pics, de vallées et de plaines! Avec quelle

volupté, avec quel ravissement des sens on contemple dans un tableau

d'ensemble l'énorme édifice dont on occupe le faîte! En bas, sur les

pentes inférieures, on ne voyait qu'une partie de la montagne, au plus

un seul versant; mais, du sommet, on aperçoit toutes les croupes fuyant,

de ressaut en ressaut et de contrefort en contrefort, jusqu'aux collines

et aux promontoires de la base. On regarde d'égal à égaux les monts

environnants; comme eux on a la tête dans l'air pur et dans la lumière;

on s'élève en plein ciel, pareil à l'aigle que son vol soutient

au-dessus de la lourde planète. A ses pieds, bien au-dessous de la cime,

on aperçoit ce que la multitude d'en bas appelle déjà le ciel: ce sont

les nues qui voyagent lentement au flanc des monts, se déchirent aux

angles saillants des roches et aux lisières des forêts, laissent çà et

là dans les ravins quelques lambeaux de brouillards, puis, volant

au-dessus des plaines, y projettent leurs grandes ombres aux formes

changeantes.

Du haut du superbe observatoire, on ne voit point cheminer les fleuves

comme les nuages d'où ils sont sortis, mais leur mouvement se révèle par

l'éclat brasillant de l'eau qui se montre de distance en distance, soit

au sortir des glaciers brisés, soit dans les petits lacs et les cascades

de la vallée, ou dans les méandres tranquilles des campagnes

inférieures. A la vue des cirques, des ravins, des vallons, des gorges,

on assiste, comme si tout d'un coup on était devenu immortel, au grand

travail géologique des eaux creusant, évidant leurs lits dans toutes les

directions autour du massif primitif de la montagne. On les voit, pour

ainsi dire, sculpter incessamment la masse énorme pour en emporter les

débris, en niveler la plaine, en combler une baie de la mer. Je la

distingue aussi, cette baie, du haut du sommet gravi; là s'étend ce

grand abîme bleu de l'Océan, d'où la montagne est sortie, où tôt ou tard

elle rentrera!

Quant à l'homme, il est invisible; mais on le devine. Comme des nids à

demi cachés dans le branchage, j'aperçois des cabanes, des hameaux, des

villages épars dans les vallons et sur le penchant des monts verdoyants.

Là-bas, sous la fumée, sous une couche d'air vicié par d'innombrables

respirations, quelque chose de blanchâtre indique une grande cité. Les

maisons, les palais, les hautes tours, les coupoles, se fondent en une

même couleur rouilleuse et sale, contrastant avec les teintes plus

franches des campagnes environnantes: on dirait une sorte de moisissure.

On songe alors avec tristesse à tout ce qui se fait de perfide et de

mauvais dans cette fourmilière, à tous les vices qui fermentent sous

cette pustule presque invisible; mais, vu de la cime, l'immense panorama

des campagnes est beau dans son ensemble, avec les villes, les villages

et les maisons isolées qui paillettent çà et là l'étendue. Sous la

lumière qui les baigne, les taches se fondent avec ce qui les entoure en

un tout harmonieux; l'air déroule sur la plaine entière son manteau de

pâle azur.

Grande est la différence entre la vraie forme de notre montagne si

pittoresque, si riche en aspects variés, et celle que je lui donnais

dans mon enfance à la vue des cartes que me faisait étudier le maître

d'école. Je me figurais alors une masse isolée d'une régularité

parfaite, aux pentes égales sur tout le pourtour, au sommet doucement

arrondi, à la base gracieusement infléchie et se perdant insensiblement

dans les campagnes de la plaine. De montagnes semblables, il n'en est

point sur la terre. Même les volcans, qui surgissent isolément, loin de

tout massif, et qui grandissent peu à peu en épanchant latéralement sur

leurs talus des cendres et des laves, n'ont point cette régularité

géométrique. La poussée des matières intérieures se produit tantôt dans

la cheminée centrale, tantôt par quelque crevasse des flancs; de petits

volcans secondaires naissent çà et là sur les pentes du mont principal

et en bossellent la surface. Le vent lui-même travaille à lui donner la

forme irrégulière, en faisant retomber où il lui plaît les nuages de

cendres vomis pendant les éruptions.

Mais pourrait-on comparer notre montagne, vieux témoin des âges

d'autrefois, à un volcan, mont né d'hier à peine et n'ayant pas encore

subi les assauts du temps? Depuis le jour où le point de la terre où

nous sommes prit sa première rugosité, destinée à se transformer

graduellement en montagne, la nature, qui est le mouvement, la

transformation incessante, a travaillé sans relâche à modifier l'aspect

de cette protubérance: ici elle a exhaussé la masse; ailleurs elle l'a

déprimée; elle l'a hérissée de pointes, parsemée de coupoles et de

dômes; elle en a ployé, plissé, raviné, labouré, sculpté à l'infini la

surface mouvante, et maintenant encore, sous nos yeux, le travail se

continue.

A l'esprit qui contemple la montagne pendant la durée des âges, elle

apparaît aussi flottante, aussi incertaine que l'onde de la mer chassée

par la tempête: c'est un flot, une vapeur; quand elle aura disparu, ce

ne sera plus qu'un rêve.

Toutefois, dans ce décor changeant ou toujours varié produit par

l'action continuelle des forces de la nature, la montagne ne cesse

d'offrir une sorte de rythme superbe à celui qui la parcourt pour en

connaître la structure. Que la partie culminante soit un large plateau,

une masse arrondie, une paroi verticale, une arête ou une pyramide

isolée ou bien un faisceau d'aiguilles distinctes, l'ensemble du mont

présente un aspect général qui s'harmonise avec celui du sommet. Du

centre du massif jusqu'à la base du mont se succèdent, de chaque côté,

d'autres cimes ou groupes de cimes secondaires; parfois même, au pied du

dernier contrefort qu'entourent les alluvions de la plaine ou les eaux

de la mer, on voit encore une miniature du mont jaillir en colline du

milieu des campagnes ou en écueil du sein des eaux. Le profil de toutes

ces saillies, qui se succèdent en s'abaissant peu à peu ou brusquement,

présente une série de courbes des plus gracieuses. Cette ligne sinueuse,

qui réunit les sommets de la grande cime à la plaine, est la véritable

pente. C'est le chemin que prendrait un géant chaussé de bottes

magiques.

La montagne qui m'abrita longtemps est belle et sereine entre toutes par

le calme régulier de ses traits. Des plus hauts pâturages, on aperçoit

la grande cime, dressée comme une pyramide aux gradins inégaux; des

plaques de neige, qui en remplissent les anfractuosités, lui donnent une

teinte sombre et presque noire par le contraste de leur blancheur; mais

le vert des gazons qui recouvre au loin toutes les cimes secondaires

apparaît d'autant plus doux au regard, et les yeux, en redescendant de

la masse énorme à l'aspect formidable, se reposent avec volupté sur les

molles ondulations des pâtis; elles sont si gracieuses de contours, si

veloutées d'aspect, que l'on songe involontairement à la joie qu'aurait

un géant à les caresser de la main. Plus bas, des pentes brusques, des

saillies de rochers et des contreforts revêtus de forêts me cachent en

grande partie les flancs de la montagne; mais l'ensemble me paraît

d'autant plus haut et plus sublime que mon regard en embrasse seulement

une partie, comme une statue dont le piédestal me resterait caché; elle

resplendit au milieu du ciel, dans la région des nues, dans la pure

lumière.

A la beauté des cimes et des saillies de toute espèce correspond celle

des creux, plissements, vallons ou défilés. Entre le sommet de notre

montagne et la pointe la plus voisine, la crête s'abaisse fortement et

laisse un passage assez facile entre les deux versants opposés. C'est à

cette dépression de l'arête que commence le premier sillon de la vallée

serpentine ouverte entre les deux monts. A ce sillon s'en ajoutent

d'autres, puis d'autres encore, qui rayent la surface des rochers et

s'unissent en ravins convergeant eux-mêmes vers un cirque d'où, par une

série de défilés et de bassins étagés, les neiges s'écoulent et les eaux

descendent dans la vallée.

Là, sur un sol à peine incliné, se montrent déjà les prairies, les

bouquets d'arbres domestiques, les groupes de maisons. De toutes parts

des vallons, les uns gracieux, les autres sévères d'aspect, s'inclinent

vers la vallée principale. Au delà d'un détour éloigné, le val disparaît

au regard; mais, si l'on cesse d'en voir le fond, on en devine du moins

la forme générale et les contours par les lignes plus ou moins

parallèles que dessinent les profils des contreforts. Dans son ensemble,

la vallée, avec ses innombrables ramifications pénétrant de toutes parts

dans l'épaisseur de la montagne, peut se comparer aux arbres dont les

milliers de rameaux sont divisés et subdivisés en ramilles délicates.

C'est par la forme de la vallée et de tout son réseau de vallons qu'on

peut le mieux se rendre compte du véritable relief des montagnes qu'elle

sépare.

Des sommets d'où la vue plane le plus librement sur l'espace, ne voit-on

pas d'ailleurs un grand nombre de cimes que l'on compare les unes avec

les autres et qui se font comprendre mutuellement? Par-dessus le profil

sinueux des hauteurs qui se dressent de l'autre côté de la vallée, on

distingue dans le lointain un autre profil de monts déjà bleuâtres;

puis, encore au delà, une troisième ou même une quatrième série de monts

d'azur. Ces lignes de monts, qui vont se rattacher à la grande crête des

sommets principaux, sont vaguement parallèles malgré leurs dentelures,

et tantôt se rapprochent, tantôt s'éloignent en apparence, suivant le

jeu des nuages et la marche du soleil.

Deux fois par jour se déroule incessamment l'immense tableau des monts,

quand les rayons obliques des matins et des soirs laissent dans l'ombre

les plans successifs tournés vers la nuit et baignent de lumière ceux

qui regardent le jour. Des cimes occidentales les plus éloignées à

celles que l'on distingue à peine à l'occident, c'est une gamme

harmonieuse de toutes les couleurs et de toutes les nuances qui peuvent

se produire sous l'éclat du soleil et la transparence de l'air. Parmi

ces montagnes, il en est qu'un souffle pourrait effacer, tant elles sont

légères de tons, tant leurs traits sont délicatement tracés sur le fond

du ciel!

Qu'une petite vapeur s'élève, qu'une brume imperceptible se forme à

l'horizon, ou seulement que le soleil, en s'inclinant, laisse gagner

l'ombre, et ces montagnes si belles, ces neiges, ces glaciers, ces

pyramides, s'évanouissent par degrés ou même en un clin d'œil. On les

contemplait dans leur splendeur, et voici qu'elles ont disparu du ciel;

elles ne sont plus qu'un rêve, un souvenir incertain.

CHAPITRE III

LA ROCHE ET LE CRISTAL

La roche dure des montagnes, aussi bien que celle qui s'étend au-dessous

des plaines, est recouverte presque partout d'une couche plus ou moins

profonde de terre végétale et de plantes diverses. Ici ce sont des

forêts; ailleurs, des broussailles, des bruyères, des myrtes, des

ajoncs; ailleurs encore, et sur la plus grande étendue, ce sont les

gazons courts des pâturages. Même là où la roche semble nue et jaillit

en aiguilles ou se dresse en parois, la pierre est revêtue de lichens

blancs, rouges ou jaunes, qui donnent souvent une même apparence aux

rochers les plus différents par l'origine. Ce n'est guère que dans les

régions froides de la cime, au pied des glaciers et sur le bord des

neiges, que la pierre se montre sous une enveloppe de végétation qui la

déguise. Grès, calcaires, granits, sembleraient au voyageur inattentif

être une seule et même formation.

Cependant la diversité des roches est grande; le minéralogiste qui

parcourt les monts, le marteau à la main, peut recueillir des centaines

et des milliers de pierres différentes par l'aspect et la structure

intime. Les unes sont d'un grain égal dans toute leur masse, les autres

sont composées de parties diverses et contrastent par la forme, la

couleur et l'éclat. Il en est de mouchetées, de diaprées et de rubanées;

de transparentes, de translucides et d'opaques. On en voit qui sont

hérissées de cristaux à faces régulières; on en voit aussi qui sont

ornées d'arborisations semblables à des bouquets de tamaris ou à des

feuilles de fougère. Tous les métaux se retrouvent dans la pierre, soit

à l'état pur, soit mélangés les uns avec les autres; tantôt ils se

montrent en cristaux ou en nodules, tantôt ce ne sont que de simples

irisations fugitives, pareilles aux reflets éclatants de la bulle de

savon. Puis ce sont les innombrables fossiles, animaux ou végétaux, que

renferme la roche et dont elle garde l'empreinte. Autant de fragments

épars, autant de témoins différents des êtres qui ont vécu pendant

l'incalculable série des siècles écoulés.

Sans être ni minéralogiste ni géologue de profession, le voyageur qui

sait regarder voit parfaitement quelle est la merveilleuse diversité de

toutes ces roches qui constituent la masse de la montagne. Tel est le

contraste entre différentes parties du grand édifice que déjà, de loin,

on peut reconnaître souvent à quelle formation elles appartiennent.

D'une cime isolée dominant un espace étendu, on distingue avec facilité

l'arête ou le dôme de granit, la pyramide d'ardoise et la paroi de la

roche calcaire.

C'est dans le voisinage immédiat du sommet principal de notre montagne

que la roche granitique se révèle le mieux. Là, une crête de roches

noires sépare deux champs de neige déployant de chaque côté leur

blancheur étincelante; on dirait un diadème de jais sur un voile de

mousseline. C'est par cette crête qu'il est le plus facile de gagner le

point culminant du mont, car on évite ainsi les crevasses cachées sous

la surface unie des neiges; là, le pied peut se poser fermement sur le

sol, tandis qu'à la force des bras on se hisse facilement, de degré en

degré, dans les parties escarpées. C'est par là que je faisais presque

toujours mon ascension, lorsque, m'éloignant du troupeau et de mon

compagnon le berger, j'allais passer quelques heures sur le grand pic.

Vue à distance, à travers les vapeurs bleuâtres de l'atmosphère, l'arête

de granit paraît assez uniforme; les montagnards, pratiques et presque

grossiers dans leurs comparaisons, lui donnent le nom de peigne; on

dirait, en effet, une rangée de dents aiguës disposées régulièrement.

Mais au milieu des rochers eux-mêmes on se trouve dans une sorte de

chaos: aiguilles, pierres branlantes, amoncellements de blocs, assises

superposées, tours qui surplombent, murs s'appuyant les uns sur les

autres et laissant entre eux d'étroits passages, telle est cette arête

qui forme l'angle du mont. Même sur ces hauteurs, la roche est presque

partout recouverte, comme par une espèce d'enduit, par la végétation des

lichens; mais, en maint endroit, elle a été mise à nu par la friction de

la glace, par l'humidité de la neige, l'action des gelées, des pluies,

des vents, des rayons du soleil; d'autres rocs, brisés par la foudre,

sont restés aimantés par le choc du feu céleste.

Au milieu de ces ruines, il est facile d'observer ce qui fut encore tout

récemment l'intérieur même de la roche; j'en vois les cristaux dans tout

leur éclat, le quartz blanc, le feldspath à la couleur d'un rose pâle,

le mica qui semble une paillette d'argent. En d'autres parties de la

montagne, le granit mis à nu présente un autre aspect: dans une roche,

il est blanc comme le marbre et parsemé de petits points noirs;

ailleurs, il est bleuâtre et sombre. Presque partout il est d'une grande

dureté, et les pierres qu'on pourrait y tailler serviraient à construire

des monuments durables; mais ailleurs il est tellement friable, les

cristaux divers en sont si faiblement agrégés, qu'on peut les écraser

entre ses doigts. Un ruisseau, qui prend sa source au pied d'un

promontoire de ce grain peu cohérent, s'étale dans le ravin sur un lit

de sable le plus fin tout brillanté de mica; on croirait voir l'or et

l'argent briller à travers l'eau frémissante; plus d'un rustre venu de

la plaine s'y est trompé et s'est avidement précipité sur ces trésors

qu'entraîne négligemment le ruisselet moqueur.

L'incessante action de la neige et de l'eau nous permet d'observer une

autre espèce de roche qui entre aussi pour une grande part dans la masse

de l'immense édifice. Non loin des arêtes et des dômes de granit, qui

sont les parties les plus élevées de la montagne et semblent en être le

noyau, pour ainsi dire, se montre une cime secondaire dont l'aspect est

d'une frappante régularité; on dirait une pyramide à quatre pans posée

sur l'énorme piédestal que lui forment les plateaux et les pentes. C'est

un sommet composé de roches ardoisées, que le temps rabote incessamment

par tous ses météores, le vent, les rayons solaires, les neiges, le

brouillard et les pluies. Les feuillets brisés de l'ardoise se

fissurent, se brisent et descendent en masses glissantes le long des

talus. Parfois le pas léger d'une brebis suffit pour mettre en mouvement

des myriades de pierres sur tout un flanc de montagne.

Tout autre que la roche ardoisée est la roche calcaire qui constitue

quelques-uns des promontoires avancés. Quand cette roche se brise, ce

n'est pas, comme l'ardoise, en d'innombrables petits fragments, mais en

grandes masses. Telle fracture a séparé, de la base au sommet, tout un

rocher de trois cents mètres de hauteur; de côté et d'autre, on voit

monter jusqu'au ciel les deux parois verticales; au fond du gouffre, la

lumière pénètre à peine, et l'eau qui le remplit, descendue des hauteurs

neigeuses, ne réfléchit la clarté d'en haut que par les bouillonnements

de ses rapides et les rejaillissements de ses cascades. Nulle part, même

en des montagnes dix fois plus élevées, la nature ne paraît plus

grandiose. De loin, la partie calcaire du mont reprend ses proportions

réelles, et l'on voit qu'elle est dominée par des masses rocheuses

beaucoup plus hautes; mais elle étonne toujours par la puissante beauté

de ses assises et de ses tours; on dirait des temples babyloniens.

Fort pittoresques aussi, bien que d'une faible importance relative, sont

les rochers de grès ou de conglomérats composés de fragments cimentés.

Partout où la pente du sol favorise l'action de l'eau, celle-ci délaye

le ciment et se creuse une rigole, une fente étroite qui, peu à peu,

finit par scier la roche en deux. D'autres courants d'eau ont également

creusé dans le voisinage des fissures secondaires, d'autant plus

profondes que la masse liquide entraînée est plus abondante; la roche

ainsi découpée finit par ressembler à un dédale d'obélisques, de tours,

de forteresses. On voit de ces fragments de montagnes dont l'aspect

rappelle maintenant celui de villes désertes, avec leurs rues humides et

sinueuses, leurs murailles crénelées, leurs donjons, leurs tourelles

surplombantes, leurs statues bizarres. Je me souviens encore de

l'impression d'étonnement, voisine de l'effroi, que je ressentis en

approchant de l'issue d'une gorge envahie déjà par les ombres du soir.

J'apercevais de loin la noire fissure, mais, à côté de l'entrée, sur la

pointe du mont, je remarquais aussi des formes étranges qui me

semblaient des géants alignés. C'étaient de hautes colonnes d'argile

portant chacune à leur cime une grosse pierre ronde qui, de loin,

figurait une tête. Les pluies avaient peu à peu dissous, emporté tout le

sol environnant; mais les lourdes pierres avaient été respectées, et,

par leur poids, continuaient à donner de la consistance aux gigantesques

piliers d'argile qui les soutenaient.

Chaque promontoire, chaque rocher de la montagne a donc son aspect

particulier, suivant la matière qui le compose et la force avec laquelle

il résiste aux éléments de dégradation. Ainsi naît une infinie variété

de formes qui s'accroît encore par le contraste qu'offrent à l'extérieur

de la roche les neiges, les gazons, les forêts et les cultures. Au

pittoresque des lignes et des plans s'ajoutent les changements

continuels de décor de la surface. Et pourtant, combien peu nombreux

sont les éléments qui constituent la montagne et qui, par leurs

mélanges, lui donnent cette variété si prodigieuse d'aspects!

Les chimistes qui, dans leurs laboratoires, analysent les rochers, nous

apprennent quelle est la composition de ces divers cristaux. Ils nous

disent que le quartz est de la silice, c'est-à-dire du silicium oxydé,

un métal qui, pur, serait semblable à de l'argent, et qui, par son

mélange avec l'oxygène de l'air, est devenu roche blanchâtre. Ils nous

disent aussi que feldspath, mica, augrite, hornblende et autres

cristaux, qui se trouvent en si grande variété dans les rocs de la

montagne, sont des composés où l'on retrouve, avec le silicium, d'autres

métaux, l'aluminium, le potassium, unis en diverses proportions et

suivant certaines lois d'affinité chimique avec les gaz de l'atmosphère.

La montagne entière, les montagnes voisines et lointaines, les plaines

de leurs bases et la terre dans son ensemble, tout cela n'est que métal

à l'état impur; si les éléments fondus et mélangés de la masse du globe

reprenaient soudain leur pureté, la planète aurait, pour les habitants

de Mars ou Vénus braquant sur nous leurs télescopes, l'aspect d'une

boule d'argent roulant dans le ciel noir.

Le savant qui recherche les éléments de la pierre trouve que toutes les

roches massives, composées de cristaux ou de pâte cristalline, sont,

comme le granit, des métaux oxydés: tels sont le porphyre, la serpentine

et les roches ignées sorties de terre pendant les explosions

volcaniques, trachyte, basalte, obsidienne, pierre ponce: tout cela,

c'est du silicium, de l'aluminium, du potassium, du sodium, du calcium.

Quant aux roches disposées en feuillets ou en strates, placées en

couches les unes au-dessus des autres, comment ne seraient-elles pas

aussi des métaux, puisqu'elles proviennent en grande partie de la

désagrégation et de la redistribution des roches massives? Pierres

brisées en fragments, puis cimentées de nouveau, sables agglutinés en

roche après avoir été triturés et pulvérisés, argiles devenues compactes

après avoir été délayées par les eaux, ardoises qui ne sont autre chose

que des argiles durcies, tout cela n'est que débris des roches

antérieures et, comme elles, se compose de métaux. Seuls, les calcaires,

qui constituent une partie si considérable de l'enveloppe terrestre, ne

proviennent pas directement de la destruction de roches plus anciennes;

ils sont formés de débris qui ont passé par les organismes des animaux

marins; ils ont été mangés et digérés, mais ils n'en sont pas moins

métalliques; ils ont pour base le calcium combiné avec le soufre, le

carbone, le phosphore. Ainsi, grâce aux mélanges, aux combinaisons

variées et changeantes, la masse polie, uniforme, impénétrable, du

métal, a pris des formes hardies et pittoresques, s'est creusée en

bassins pour les lacs et les fleuves, s'est revêtue de terre végétale, a

fini par entrer jusque dans la sève des plantes et dans le sang des

animaux.

Le métal pur se révèle encore, çà et là, parmi les pierres de la

montagne. Au milieu des éboulis et sur le bord des fontaines, on voit

souvent des masses ferrugineuses; des cristaux de fer, de cuivre, de

plomb, combinés avec d'autres éléments, se trouvent aussi dans les

débris épars; parfois, dans le sable du ruisseau, brille une parcelle

d'or. Mais, dans la roche dure, ni le minerai précieux, ni le cristal,

ne sont distribués au hasard; ils sont disposés en veines ramifiées qui

se développent surtout entre les assises de formations différentes. Ces

filons de métal, semblables au fil magique du labyrinthe, ont conduit

les mineurs, et après eux les géologues, dans l'épaisseur, l'histoire de

la montagne.

Autrefois, nous disent les contes merveilleux, il était facile d'aller

recueillir toutes ces richesses dans l'intérieur du mont; il suffisait

d'avoir un peu de chance ou la faveur des dieux. En faisant un faux pas,

on essayait de se retenir à un arbuste. La frêle tige cédait, entraînant

avec elle une grosse pierre qui cachait une grotte jusqu'alors inconnue.

Le berger s'introduisait hardiment dans l'ouverture, non sans prononcer

quelque formule magique ou sans toucher quelque amulette, puis, après

avoir marché longtemps dans la noire avenue, il se trouvait tout à coup

sous une voûte de cristal et de diamant; des statues d'or et d'argent,

ornées à profusion de rubis, de topazes, de saphirs, se dressaient tout

autour de la salle: il suffisait de se baisser pour ramasser des

trésors. De nos jours, ce n'est plus sans travail, par de simples

incantations, que l'homme parvient à conquérir l'or et les autres métaux

qui dorment dans les roches. Les précieux fragments sont rares, impurs,

mélangés de terre, et la plupart ne prennent leur éclat et leur valeur

qu'après avoir été affinés dans la fournaise.

CHAPITRE IV

L'ORIGINE DE LA MONTAGNE

Ainsi, jusque dans sa plus petite molécule, la montagne énorme offre une

combinaison d'éléments divers qui se sont mélangés en proportions

changeantes; chaque cristal, chaque minerai, chaque grain de sable ou

parcelle de calcaire, a son histoire infinie, comme les astres

eux-mêmes. Le moindre fragment de roche a sa genèse comme l'univers;

mais, tout en s'entr'aidant par la science les uns des autres,

l'astrologue, le géologue, le physicien, le chimiste, en sont encore à

se demander avec anxiété s'ils ont bien compris cette pierre et le

mystère de son origine.

Et l'origine de la montagne elle-même, est-il certain qu'ils l'aient

dévoilée? A la vue de toutes ces roches, grès, calcaires, ardoises et

granits, pouvons-nous raconter comment la masse prodigieuse s'est

accumulée et dressée vers le ciel? En la contemplant dans sa beauté

superbe, pouvons-nous faire un retour sur nous-mêmes, faibles nains qui

regardons, et dire à la montagne, avec l'orgueil conscient de

l'intelligence satisfaite: «La plus petite de tes pierres peut nous

écraser, mais nous te comprenons; nous savons quelles ont été ta

naissance et ton histoire»?

Comme nous, et plus que nous, les enfants se questionnent à la vue de la

nature et de ses phénomènes; mais, presque toujours, dans leur confiance

naïve, ils se contentent de la réponse vague et mensongère d'un père ou

d'un aîné qui ne sait pas, d'un professeur qui prétend ne rien ignorer.

S'ils n'obtenaient pas cette réplique, ils chercheraient, chercheraient

toujours, jusqu'à ce qu'ils se fussent donné une explication quelconque,

car l'enfant ne sait pas rester dans le doute; plein du sentiment de son

existence, entrant en vainqueur dans la vie, il faut qu'il puisse parler

en maître de toutes choses. Rien ne doit lui rester inconnu.

De même les peuples, à peine sortis de leur barbarie première, avaient

pour tout ce qui les frappait une affirmation définitive. La première

explication, celle qui répondait le mieux à l'intelligence et aux mœurs

de ce groupe humain, était trouvée bonne. Transmise de bouche en bouche,

la légende a fini par devenir parole divine, et les castes d'interprètes

ont surgi pour lui donner l'appui de leur autorité morale et de leurs

cérémonies. C'est ainsi que, dans l'héritage mythique de presque toutes

les nations, nous trouvons des récits qui nous racontent la naissance

des montagnes ainsi que celle des fleuves, de la terre, de l'Océan, des

plantes, des animaux et de l'homme lui-même.

L'explication la plus simple est celle qui nous montre les dieux ou les

génies jetant les montagnes du haut du ciel et les laissant tomber au

hasard; ou bien encore les dressant et les maçonnant avec soin, comme

des colonnes destinées à porter la voûte des cieux. Ainsi furent

construits le Liban et l'Hermon; ainsi fut enraciné aux bornes du monde

le mont Atlas aux robustes épaules. D'ailleurs, une fois créées, les

montagnes changeaient souvent de place, et des dieux s'en servaient pour

se les lancer d'un coup de fronde. Les Titans, qui n'étaient point

dieux, bouleversèrent tous les monts de la Thessalie, pour en dresser

des remparts autour de l'Olympe; le gigantesque Athos lui-même n'était

pas trop pesant pour leurs bras, et, du fond de la Thrace, ils le

portèrent jusqu'au milieu de la mer, à l'endroit où il s'élève

aujourd'hui. Une géante du Nord avait rempli son tablier de collines et

les semait de distance en distance pour reconnaître son chemin. Vichnou,

voyant un jour une jeune fille dormant sous les rayons trop ardents du

soleil, s'empara d'une montagne et la tint en équilibre sur le bout de

son doigt pour abriter la belle dormeuse. Telle a été, nous dit la

légende, l'origine des ombrelles.

Dieux et géants n'avaient pas même toujours besoin de saisir les monts

pour les déplacer; ceux-ci obéissaient à un simple signe. Les pierres

accouraient au son de la lyre d'Orphée, les montagnes se dressaient pour

entendre Apollon: c'est ainsi que naquit l'Hélicon, séjour des muses. Le

prophète Mahomet arriva deux mille ans trop tard: s'il fût venu dans un

âge de foi plus naïve, il ne serait point allé à la montagne, c'est elle

qui se serait dirigée vers lui.

A côté de cette explication de la naissance des montagnes par la volonté

des dieux, la mythologie de peuples nombreux en fournit une autre moins

grossière. D'après cette idée, les rochers et les monts seraient des

organes vivants poussés naturellement sur le grand corps de la terre,

comme poussent les étamines dans la corolle de la fleur. Tandis que,

d'un côté, le sol s'abaissait pour recevoir les eaux de la mer, de

l'autre il se redressait vers le soleil pour en recevoir la lumière

vivifiante. C'est ainsi que les plantes élèvent leur tige et font

tourner leurs pétales vers l'astre qui les regarde et leur donne

l'éclat. Mais les légendes antiques ont perdu leurs croyants et ne sont

plus pour l'humanité que des souvenirs poétiques; elles sont allées

rejoindre les rêves, et l'esprit des chercheurs, enfin dégagé de ces

illusions, est devenu plus avide à la poursuite de la vérité. Aussi les

hommes de nos jours, de même que ceux des temps anciens, ont-ils à se

répéter encore, en contemplant les cimes dorées par la lumière: «Comment

donc ont-elles pu se dresser dans le ciel?»

Même à notre époque, où les savants font profession de n'appuyer leurs

théories que sur l'observation et l'expérience, il en est dont les

fantaisies sur l'origine des monts ressemblent assez aux légendes des

anciens. Un gros livre moderne essaye de nous démontrer que la lumière

du soleil qui baigne notre planète a pris corps et s'est condensée en

plateaux et en montagnes autour de la terre. Un autre affirme que

l'attraction du soleil et de la lune, non contente de soulever deux fois

par jour les flots de la mer, a fait aussi gonfler la terre et redressé

les vagues solides jusque dans la région des neiges. Un autre enfin

raconte comment les comètes, égarées dans les cieux, sont venues heurter

notre globe, en ont troué l'enveloppe comme des pierres brisant un

glaçon, et ont fait jaillir les montagnes en longues rangées et en

massifs.

Heureusement la terre, toujours en travail de création nouvelle, ne

cesse d'agir sous nos yeux et de nous montrer comment elle change peu à

peu les rugosités de sa surface. Elle se détruit, mais elle se

reconstruit de jour en jour, constamment; elle nivelle ses montagnes,

mais pour en édifier d'autres; elle creuse des vallées, mais pour les

combler encore. En parcourant la surface du globe et en observant avec

soin les phénomènes de la nature, on peut donc voir se former des

coteaux et des monts, lentement, il est vrai, et non pas d'une soudaine

poussée, comme le demanderaient des amis du miracle. On les voit naître,

soit directement du sein de la terre, soit indirectement, pour ainsi

dire, par l'érosion des plateaux, de même qu'une statue apparaît peu à

peu dans un bloc de marbre. Lorsqu'une masse insulaire ou continentale,

haute de centaines ou de milliers de mètres, reçoit des pluies en

abondance, ses versants sont graduellement sculptés en ravins, en

vallons, en vallées; la surface uniforme du plateau se découpe en cimes,

en arêtes, en pyramides, se creuse en cirques, en bassins, en

précipices; des systèmes de montagnes apparaissent peu à peu là où le

sol uni se déroulait sur d'énormes étendues. Il est même des régions de

la terre où le plateau, attaqué par des pluies sur un seul côté, ne

s'échancre en montagnes que par ce versant: telle est, en Espagne, cette

terrasse de la Manche qui s'affaisse vers l'Andalousie par les

escarpements de la sierra Morena.

En outre de ces causes extérieures qui changent les plateaux en

montagnes, s'accomplissent aussi dans l'intérieur de la terre de lentes

transformations qui ont pour conséquence d'énormes effondrements. Les

hommes laborieux qui, le marteau à la main, cheminent pendant des années

entières à travers les monts pour en étudier la forme et la structure,

remarquent, dans les nouvelles assises de formation marine qui

constituent la partie non cristalline des monts, de gigantesques failles

ou fissures de séparation qui s'étendent sur des centaines de kilomètres

de longueur. Des masses, ayant des milliers de mètres d'épaisseur, se

sont redressées dans ces chutes ou même ont été complètement renversées,

de sorte que leur ancienne surface est devenue maintenant le plan

inférieur. Les assises, en s'affaissant par chutes successives, ont

dénudé le squelette de roches cristallines qu'elles entouraient comme un

manteau; elles ont révélé le noyau de la montagne comme une draperie

retirée soudain découvre un monument caché.

Mais les écroulements eux-mêmes ont eu moins d'importance que les

plissements dans l'histoire de la terre et dans celle des montagnes qui

en forment les rugosités extérieures. Soumises à de lentes pressions

séculaires, la roche, l'argile, les couches de grès, les veines de

métal, tout se plisse comme le ferait une étoffe, et les plis qui

naissent ainsi forment les monts et les vallées. Semblable à la surface

de l'Océan, celle de la terre s'agite en vagues, mais ces ondulations

sont bien autrement puissantes: ce sont les Andes, c'est l'Himalaya, qui

se redressent ainsi au-dessus du niveau moyen des plaines. Sans cesse

les roches de la terre se trouvent soumises à ces impulsions latérales

qui les ploient et les reploient diversement, et les assises sont dans

une fluctuation continuelle. C'est ainsi que se ride la peau d'un fruit.

Les cimes qui surgissent directement du sol et qui montent graduellement

du niveau de l'Océan vers les hauteurs glacées de l'atmosphère sont les

montagnes de laves et de cendres volcaniques. En maints endroits de la

surface terrestre, on peut les étudier à l'aise, s'élevant, grandissant

à vue d'œil. Bien différents des montagnes ordinaires, les volcans

proprement dits sont percés d'une cheminée centrale par laquelle

s'échappent des vapeurs et les fragments pulvérisés de roches

incendiées; mais, quand ils s'éteignent, la cheminée se ferme, et les

pentes du cône volcanique, dont le profil perd de sa régularité première

sous l'influence des pluies et de la végétation, finissent par

ressembler à celles des autres monts. D'ailleurs, il est des masses

rocheuses qui, en s'élevant du sein de la terre, soit à l'état liquide,

soit à l'état pâteux, sortent tout simplement d'une longue crevasse du

sol et ne sont point lancées par un cratère, comme les scories du Vésuve

et de l'Etna. Les laves qui s'accumulent en sommets et se ramifient en

promontoires ne diffèrent que par leur jeunesse de ces vieilles

montagnes chenues qui hérissent ailleurs la surface de la terre. Les

laves jadis brûlantes se refroidissent peu à peu; elles se délitent

extérieurement et se revêtent de terre végétale; elles reçoivent l'eau

de pluie dans leurs interstices et la rendent en ruisselets et en

rivières; enfin elles se recouvrent à leur base de formations

géologiques nouvelles et s'entourent, comme les autres montagnes,

d'assises de galets, de sable ou d'argile. A la longue, le regard du

savant peut seul reconnaître qu'elles ont jailli du sein de la grande

fournaise, la terre, comme une masse de métal en fusion.

Histoire d'une Montagne · 第 1 / 12 段