Janvier finissait avec une semaine de très grands froids qui avaient
glacé les lacs du Bois, y attirant aussitôt une foule allègre de
patineurs. Et, à travers la vitre relevée de son coupé, la marquise de
Maulde s’amusa une minute à considérer leurs silhouettes fuyantes
d’ombres noires sur la plaine blanche, alors qu’elle arrivait avec
Josette au Cercle des patineurs où il lui avait convenu de voir la jeune
fille figurer cette après-midi-là...
Une âpre bise d’hiver soufflait à travers les branches poudrées de
givre, sous le pâle soleil qui les irisait; et, bien vite, la marquise,
descendue de voiture, se rapprocha des braseros qui flambaient
joyeusement avec de grandes lueurs fauves, autour desquels le cercle
était nombreux.
Josette, elle, tout de suite entourée, se faisait attacher ses patins,
insensible à la morsure du froid qui rosait son visage, avivait l’éclair
de ses larges prunelles veloutées. Avec une animation souriante, elle
causait, répondant aux propos des patineuses, ses amies, immobilisées
une minute près d’elle, aux saluts des hommes qui venaient solliciter la
grâce de patiner un moment avec elle. Toute, elle semblait au plaisir,
très vif pour elle, de glisser sur cette plaine blanche.
Et pourtant une déception venait de détruire tout son plaisir... Celui
que, en son cœur, elle s’attendait à retrouver n’était pas là. Quand
elle était arrivée, son regard, tout de suite, avait couru sur la
phalange masculine des patineurs dans laquelle, à l’avance, elle eût
juré qu’elle apercevrait la haute silhouette qu’elle aurait distinguée
entre mille; comme dans la foule même, elle eût senti sur elle le regard
d’une impérieuse douceur qui attirait vers lui tout son cœur si
jalousement gardé,--qu’il avait conquis pourtant!...
Elle le savait bien, maintenant. Elle comprenait le pourquoi de ce
rayonnement de soleil qu’elle avait dans l’âme quand elle le
rencontrait... Et elle l’avait bien souvent rencontré pendant les deux
derniers mois; comme si quelque secrète volonté s’appliquait sans cesse
à les rapprocher. Elle sentait bien qu’elle n’eût plus rien souhaité
s’il lui avait demandé sa vie, qu’elle lui eût donnée avec une foi
infinie.
Mais la lui demanderait-il jamais? Ghislaine qui, seule, connaissait le
secret que nul ne devait soupçonner même, Ghislaine ne semblait pas
croire qu’elle rêvât l’impossible. Elle lui avait dit:
--Aie confiance en moi et attends!...
Et parce que la jeune femme avait parlé, enveloppée par la maternelle
protection qui la mettait divinement en paix, elle attendait, heureuse,
que, pour elle, sonnât enfin l’heure exquise entre toutes...
Car elle savait bien aussi qu’avec nulle autre, Marc de Bresles n’était
ce qu’il se montrait avec elle. Son intuition de femme ne la trompait
pas. Avec une allégresse mystérieuse, après chacune de leurs rencontres,
elle sentait leurs deux pensées, leurs deux âmes, leurs deux vies plus
proches...
Aujourd’hui, il n’était pas là! Pourquoi... Pourtant, à l’Opéra, devant
lui, Mme de Maulde avait, la veille même, parlé de cette séance au
Cercle des patineurs... Sa raison lui murmurait que bien des motifs
avaient pu le retenir, mais aucune réflexion ne pouvait apaiser son
regret qu’il fût absent...
Elle en eut conscience et un petit sourire de pitié pour elle-même
glissa sur ses lèvres:
--Et c’est moi la fière Josette qui en suis venue là! Heureusement,
personne ne le sait...
Non, personne n’en eût eu l’idée cette après-midi-là, tant elle semblait
s’amuser des courbes savantes qu’elle accomplissait, conduite par un
habile patineur que sa souplesse ravissait et qui, s’il l’avait osé, eût
protesté quand elle l’arrêta tout à coup, se croyant appelée par Mme de
Maulde... Mais c’était une autre voix que celle de la marquise qui avait
prononcé son nom...
Elle tourna la tête et une joie lui fit bondir le cœur. Marc était là
qui la regardait, venait à elle, lui tendait la main et, tout en la
saluant, demandait avec une prière dans les yeux:--N’est-ce pas mon tour
maintenant?
Elle eut un sourire qui faisait d’elle, soudain, l’éternel et charmeur
sphinx féminin.
--Votre tour?... Mais êtes-vous bien sûr de ne pas l’avoir laissé
passer?... Il est très tard, vous savez.
--Oh! oui, je sais!...
Plus bas, de son accent de sincérité absolue, il avait dit cela; et, en
elle, pénétra tout à coup la certitude très chère qu’il avait autant
qu’elle-même désiré la minute qui les réunirait. Alors, elle lui
abandonna ses deux mains, et, d’un élan large et puissant qui
ressemblait à un envolement, il l’entraîna sur l’étendue blanche, moirée
de reflets bleus. Sans volonté, dans la douceur de la minute présente,
elle se laissait conduire, grisée délicieusement par la conscience qu’il
était là pour elle seule, par le bleu pur de ce ciel d’hiver, par la
lumière blonde du pâle soleil, par le souffle de l’air vif qui lui
fouettait le visage, jetant sur la peau une clarté plus rose.
Parce qu’elle lui répondait seulement en petites phrases courtes, il se
pencha un peu vers elle, cherchant son regard,--comme un altéré aspire à
la source vive. Il l’aperçut toute fine dans sa veste de fourrure,
fraîche autant que les roses de Nice qui, près du col, en étoilaient le
duvet sombre, une expression de rêve sur son jeune visage. Et, jaloux de
la songerie qui la lui enlevait, il demanda avec une douceur
dominatrice:
--A quoi pensez-vous, si grave?
Mais avant qu’elle lui eût répondu, un traîneau mal dirigé arrivait sur
eux très vite, tellement qu’elle fut frôlée et chancela. Il la retint
d’un geste sûr, avec une exclamation si effrayée qu’elle tressaillit.
Jusqu’à cette minute, elle eût cru que Ghislaine seule était capable de
s’inquiéter ainsi, qu’une ombre même de danger l’effleurât... Elle vit
qu’il avait pâli et son cœur se mit à battre, en sa poitrine, à larges
coups.
--Vous n’avez pas été heurtée? Vous n’êtes pas blessée?
--Oh! non! pas du tout... J’ai seulement été un peu saisie. Et je suis
confuse de vous avoir fait peur pour moi...
Confuse, mais heureuse aussi... heureuse à ce point qu’une seconde, elle
ferma les yeux, effrayée de ce qu’il pouvait y lire... Ainsi conduite
par lui, dont elle sentait autour d’elle l’infinie sollicitude, elle
avait l’impression d’être emportée en plein rêve... Il répétait de la
même manière, doucement souveraine:
--A quoi pensez-vous?
Avant que sa volonté eût arrêté ses paroles, elle murmura lentement:
--Je pense que j’irais ainsi au bout du monde...
--Vous me laisseriez vous emmener partout où je le souhaiterais, même
dans les pays sauvages où j’ai aimé à vivre?...
Sans tourner la tête vers lui, elle répéta avec une sorte de gravité
frémissante:
--Oui, je me laisserais emmener, parce que je pense que si vous le
faisiez, c’est que je vous en aurais donné le droit...
Brusquement, il cessa de patiner, l’arrêtant ainsi, et, avec une ardente
volonté, il chercha le regard qui se dérobait. Il avait la sensation
nette que la minute décisive d’où dépendait son avenir, dont il devinait
l’approche depuis des semaines, cette minute-là était venue; que son
avenir, il ne pouvait plus le concevoir sans que Josette de Moraines en
fût le bonheur même...
Il implora:
--Je vous en supplie, donnez-moi vos yeux pour que j’y lise la vérité...
Savez-vous ce que vous venez de dire?... ce que vous me laissez
espérer?...
Elle ne répondit pas, ses lèvres tremblaient, mais, dans le visage que
l’émotion faisait tout blanc, les yeux parlaient, lumineux d’une clarté
d’aurore...
Immobile comme lui, elle se tenait toute droite, recueillie dans
l’enivrante certitude qu’elle allait entendre les mots dont elle se
souviendrait aussi longtemps qu’un souffle l’animerait, même fût-elle
devenue une vieille, très vieille femme... Comme lui, elle avait oublié
tout ce qui n’était pas eux... Même en son âme à elle, le souvenir chéri
de Ghislaine avait reculé, pâli, effacé par la splendeur du présent...
Il répéta:
--Savez-vous ce que vous me faites espérer? Je vous en supplie,
répondez-moi! Est-ce vraiment...
A son tour, il hésitait. Et ce fut elle qui répéta:
--Est-ce vraiment...
--Est-ce vraiment que vous me permettez de vous aimer?... Auriez-vous
foi en moi pour me confier votre vie, afin que, de toute mon âme, de
toutes mes forces, je m’emploie à la rendre heureuse?...
--Si vous m’aimiez comme je vous aimerais, je serais heureuse à ne plus
rien souhaiter d’autre!
Lentement, avec une sorte de passion grave, sa jeune voix articulait les
mots. En l’âme même de Marc, ils résonnèrent... A peine, pourtant, il
osait y croire...
--Josette, je vous comprends bien, dites?... Répétez-le que vous voulez
bien consentir à devenir ma femme?
Du même accent, elle dit:
--Ce serait pour moi le bonheur que, de toute mon âme, je désire vous
donner...
Cette fois, il ne doutait plus. Étroitement, il enveloppa dans les
siennes les mains frémissantes qui s’abandonnaient... En son cœur
d’homme, chantait la même joie divine qui palpitait éperdument en
elle... Pour aucune femme,--même pour Ghislaine, dont il avait aimé la
grâce et le fier courage,--il n’avait éprouvé aucun sentiment comparable
à celui qui l’amenait vers cette enfant dont la jeunesse l’enivrait...
Jeunesse de l’âme, jeunesse de la pensée, jeunesse de tout l’être dans
la merveilleuse fraîcheur de la vingtième année... A travers le temps,
les soucis, les épreuves qui l’avaient durement trempé, il était venu à
elle, la fiancée d’élection, pour qu’elle lui fût donnée, incarnation
radieuse de son bonheur humain...
Et une telle réalité, entrée ainsi subitement dans sa vie, lui semblait
si belle,--à n’y point oser croire!--que, malgré lui, il pria encore,
sans détacher les yeux du cher petit visage:
--Répétez-moi que vous voulez bien être ma Josette, à moi, mon amour,
mon unique... Vous qui, depuis des semaines, êtes pour moi la tentation
vivante!
Elle murmura:
--Pourquoi?
--Parce que j’avais peur d’être repoussé et de perdre ainsi même le
droit de vous voir... Josette, ma précieuse petite Josette, vous ne
craignez donc ni les années que j’ai plus que vous, ni mon méchant
caractère, dont j’ai bien peur de n’arriver jamais à me corriger tout à
fait?... Vous me pardonnerez d’être jaloux de tout ce qui vous
effleurera même, jaloux de vous garder pour moi seul, d’être le premier
dans votre cœur, parce que vous serez pour moi la seule, l’âme même de
la vie...
Elle eut un rayonnant sourire:
--Il faudra bien que je vous pardonne, puisque c’est ainsi, seulement,
que je sais aimer, moi aussi...
Oui, ainsi elle avait aimé Ghislaine... En cette minute, elle l’avait
oublié, et il lui semblait qu’elle allait aimer pour la première fois...
Inconsciemment, dans un instinctif désir d’être plus seuls, ils
reprenaient, sur la glace, leur course, pareille à un vol, fuyant les
couples qui les eussent troublés dans la douceur de l’heure exquise...
Une voix, tout à coup, à l’oreille de Josette, la fit tressaillir comme
une note fausse. Au passage, une amie lui jetait, avec une flamme de
malice dans les prunelles:
--Josette, Mme de Maulde se plaint que M. de Bresles vous accapare, et
elle vous réclame parce qu’il est tard!
Était-il tard? Elle regarda autour d’elle avec des yeux de créature
soudain réveillée. Y avait-il des années ou une seconde que Marc l’avait
emmenée pour lui dire les paroles divines?... Le soleil s’était caché.
Une brume voilait les lointains, et, sur le ciel, devenu d’un gris
morne, les arbres profilaient maintenant leurs branches givrées...
Pourtant le paysage assombri demeurait pour elle lumineux comme une
vision d’apothéose. Marc la contemplait... Ah! il était bien à elle
comme elle était bien à lui!...
Il la ramenait. Doucement, elle dit:
--Ne parlez pas encore maintenant à grand’mère. Je veux que Ghislaine
apprenne la première... Si vous saviez ce qu’elle a été pour moi!...
Il inclina la tête, tressaillant au nom de la jeune femme.
--Moi aussi, j’ai envers elle une dette dont je ne pourrai jamais
m’acquitter!... C’est elle qui m’a donné l’audace d’aller à vous, ma
précieuse petite aimée, qui m’a permis d’espérer, qui a tout fait pour
nous rapprocher...
--Ghislaine, ô ma Ghislaine chérie! murmura Josette.
Une reconnaissance passionnée la bouleversait toute. Elle eût voulu être
blottie déjà contre l’amie qui avait été pour elle la plus dévouée et la
plus aimante des mères, pour lui dire, dans ses baisers, quelle
gratitude infinie elle avait plein le cœur pour elle!...
Mais, d’abord, il lui fallait remplir bien correctement son personnage
de fille du monde devant le cercle qui entourait sa grand’mère, cacher à
toutes les curiosités, son allégresse délicieuse; puis, pendant le
retour vers Paris, répondre aux propos de Mme de Maulde, à ses questions
imprévues, à ses réflexions... Heureusement pour elle, la marquise
offrait à une amie de la ramener; et ainsi elle allait pouvoir revenir,
recueillie en son rêve;--ce rêve qui était une réalité!
La voiture roula vers Paris. A peine, elle entendait la conversation
engagée près d’elle. Avec de grandes prunelles qui songeaient, elle
regardait fuir le chemin familier à sa vue; et, tout bas, par instants,
elle se prenait à se demander si elle était vraiment la même Josette
qui, trois heures plus tôt, avait traversé ces avenues, suivi ces rues
sans que nulle obscure divination l’avertît que l’inoubliable minute
approchait... Un désir s’avivait en elle de retrouver Ghislaine, de lui
tout dire...
Désir si impérieux que, aussitôt ramenée par la marquise, sans prendre
même le temps de quitter ses vêtements de sortie, elle se dirigea vers
la chambre de la jeune femme:
--Ghislaine, je puis entrer?
--C’est toi? chérie. Tu n’as pas eu froid? Je...
En parlant, elle avait relevé sa tête inclinée vers le bureau où elle
écrivait; mais, brusquement, elle s’interrompit... Sur le visage de
Josette, une telle lumière rayonnait, qu’elle eut l’intuition que Marc
avait parlé...
D’un geste vif, elle repoussa les feuilles éparses devant elle. Ah!
quelle misère était l’œuvre que son imagination créait, auprès du roman
qui vivait là, tout près d’elle...
--Josette, mon enfant chérie, qu’y a-t-il?
Elle l’attirait dans ses bras, loin de la clarté de la lampe, sur le
petit canapé placé dans l’ombre; mais Josette se laissa glisser aux
genoux de la jeune femme et, comme au temps où elle était petite fille,
elle mit sa tête contre ce cœur qui lui avait tant donné...
--Maman, ma Ghislaine, _il_ m’a demandé d’être sa femme... Nous sommes
fiancés... Et c’est divinement bon!
Ghislaine ne répondit pas, brisée par une émotion qui, soudain, lui
remplissait la gorge de sanglots... Mais ses lèvres tremblantes se
posèrent sur le petit visage chéri, fermant les yeux qui,
triomphalement, disaient le bonheur sans nom entré dans la jeune âme
pour y effacer, en souverain, toutes les autres joies. En son souvenir,
une phrase tintait, jaillie d’un passé qui s’achevait,--une phrase
enfantine que Josette, petite fille, lui disait parfois:
--Maman, je voudrais ne jamais me marier pour n’aimer personne autant
que vous...
Oh! l’ironie suprême d’avoir ce souvenir quand l’âme de l’enfant mourait
en Josette, à qui venait de naître une âme de femme.
Elle murmura, Josette, toujours étroitement serrée contre elle:
--Tu es heureuse? ma bien-aimée petite.
--Oh! oui, bien heureuse!... comme je ne pensais pas qu’on pût l’être...
Ghislaine tressaillit. Elle avait la sensation bizarre que Josette, sa
Josette si tendre! lui marchait sur le cœur... Ainsi les enfants, ivres
de leur plaisir, piétinent, sans les voir, les fleurs qu’ils font
mourir...
Pourtant, elle se pencha vers la tête chère, et, d’un geste qui
ressemblait à une bénédiction, elle effleura d’une croix le front levé
vers elle, disant très bas:
--Sois heureuse longtemps, toujours, ma Josette. Que Dieu te donne la
part de bonheur humain qu’il ne m’a pas accordée... Qu’il te récompense
de ce que tu as été pour moi depuis des années...
--Maman, je ne faisais rien qu’être heureuse et reconnaissante de votre
affection et de votre bonté infinies! Ah! Ghislaine, ma Ghislaine, je
veux que vous soyez heureuse à votre tour, comme je le suis!
Elle dit d’un étrange accent, de la même voix assourdie:
--Il est trop tard!... Mon bonheur, c’est le tien, ma petite aimée. Et
il m’est précieux plus que le mien ne me le serait...
--Ah! maman! maman!... ma _vraie_ maman!
Passionnément, elle embrassait la jeune femme, étreinte jusqu’à
l’angoisse, par le sentiment de son impuissance à écarter d’elle toute
tristesse.
Ghislaine demanda:
--Il t’a parlé... tantôt?
--Oui... cela est venu par hasard... pendant que nous patinions
ensemble... pour une simple phrase!... Ce soir seulement, il verra
grand’mère. A vous, ma Ghislaine chérie, à vous, la première, je voulais
dire mon bonheur, puisque je vous le dois...
Que disait-elle là?... Certes, pourtant, elle ne pouvait savoir à quel
point c’était l’absolue vérité...
Toujours agenouillée près de la jeune femme, ses yeux pleins d’une
immense tendresse levés vers elle, Josette continuait:
--Ghislaine, il m’a dit que c’est vous qui l’aviez encouragé à songer à
moi, qui lui aviez laissé espérer qu’il ne serait pas repoussé comme les
autres... Que, sans vous, qui me connaissez mieux que personne, jamais
il n’aurait osé venir à moi!... Oh! Ghislaine chérie, jamais je ne vous
aimerai assez pour vous montrer, même un peu, ma reconnaissance de tout
ce que vous avez fait pour moi... une enfant à qui vous ne deviez rien,
une étrangère?... Et cela, depuis le premier jour où vous m’avez connue!
Ghislaine, que pourrais-je donc faire pour vous à mon tour?...
La main de Ghislaine se posa sur les cheveux de la jeune fille:
--Ce que tu pourras, mon enfant chérie?... Te souvenir que, toi partie,
ma chère petite Joie, je demeure seule, toute seule, sans mari, sans
enfant, sans avenir, et me faire encore, généreusement, largement, le
don de ta tendresse, qui est ma part de bonheur... Tu ne ressembleras
pas à ces heureux qu’absorbent tellement leurs propres joies qu’ils
n’ont plus même conscience des tristesses, des isolements, des
déceptions qui souffrent près d’eux... Tu peux ne pas m’abandonner, ne
pas te détacher de ta Ghislaine, parce que tu seras aimée autant que tu
l’as pu souhaiter...
Josette se redressa, frémissante:
--Vous abandonner! me détacher de vous! Oh! maman, ma Ghislaine, ma
seconde mère!... Comment pouvez-vous dire même pareille chose?... Est-ce
qu’une fille se détache jamais de sa mère? Avant d’être à personne
autre, je suis à vous qui m’avez élevée, qui avez créé la Josette que je
suis, celle qui a mérité d’être choisie et aimée par _lui!_... Ah! je ne
serais pas digne que vous m’appeliez jamais plus votre enfant, si je
devais vous aimer moins, parce que, grâce à vous, ma Ghislaine chérie,
je possède un bonheur qui est votre œuvre, que vous me donnez, comme
vous m’avez donné toutes les plus exquises, les plus fortes, les plus
profondes joies de ma vie de jeune fille... Vous me croyez, n’est-ce
pas? maman. Vous sentez bien que je vous parle avec tout mon cœur, qui
est, qui restera à vous... Est-ce que je pourrais être jamais heureuse
sans vous? Dites que vous me croyez, maman...
Ghislaine inclina la tête et, d’un geste de mère, attira la jeune fille
sur sa poitrine,--de ce même geste qu’elle avait eu autrefois quand, en
son âme, elle l’avait adoptée, pauvre petite fille délaissée... Mais,
obscurément, une souffrance l’étreignait... Oui, Josette était sincère.
Mais, que savait-elle encore de son propre cœur?... Dans le monde
nouveau où elle allait entrer, délicieusement enivrée, resterait-elle la
Josette qui l’avait aimée avec tant de chaude, de délicate, de juvénile
tendresse?... L’avenir,--et un avenir bien proche,--allait
impitoyablement lui révéler si cette ardente affection n’avait été,
hélas! qu’un fragile enthousiasme de jeune créature, égoïstement avide
d’être aimée, ou si vraiment elle avait eu sa source dans une âme
profonde, généreuse et fidèle, incapable de défaillance, d’oubli, quand
elle s’était donnée.
En cet instant, Ghislaine sentait que, désormais, nulle déception ne
pourrait plus l’atteindre, si elle s’était trompée sur la valeur de
cette jeune âme en qui elle avait eu foi; si l’enfant, devenue femme,
heureuse infiniment par l’amour de son mari, s’éloignait d’elle, dont la
tâche était finie, cessait d’être sa petite «Joie» dévouée, caressante
et tendre, jalouse de lui faire oublier la misère de sa vie désolée...