VII

Janvier finissait avec une semaine de très grands froids qui avaient

glacé les lacs du Bois, y attirant aussitôt une foule allègre de

patineurs. Et, à travers la vitre relevée de son coupé, la marquise de

Maulde s’amusa une minute à considérer leurs silhouettes fuyantes

d’ombres noires sur la plaine blanche, alors qu’elle arrivait avec

Josette au Cercle des patineurs où il lui avait convenu de voir la jeune

fille figurer cette après-midi-là...

Une âpre bise d’hiver soufflait à travers les branches poudrées de

givre, sous le pâle soleil qui les irisait; et, bien vite, la marquise,

descendue de voiture, se rapprocha des braseros qui flambaient

joyeusement avec de grandes lueurs fauves, autour desquels le cercle

était nombreux.

Josette, elle, tout de suite entourée, se faisait attacher ses patins,

insensible à la morsure du froid qui rosait son visage, avivait l’éclair

de ses larges prunelles veloutées. Avec une animation souriante, elle

causait, répondant aux propos des patineuses, ses amies, immobilisées

une minute près d’elle, aux saluts des hommes qui venaient solliciter la

grâce de patiner un moment avec elle. Toute, elle semblait au plaisir,

très vif pour elle, de glisser sur cette plaine blanche.

Et pourtant une déception venait de détruire tout son plaisir... Celui

que, en son cœur, elle s’attendait à retrouver n’était pas là. Quand

elle était arrivée, son regard, tout de suite, avait couru sur la

phalange masculine des patineurs dans laquelle, à l’avance, elle eût

juré qu’elle apercevrait la haute silhouette qu’elle aurait distinguée

entre mille; comme dans la foule même, elle eût senti sur elle le regard

d’une impérieuse douceur qui attirait vers lui tout son cœur si

jalousement gardé,--qu’il avait conquis pourtant!...

Elle le savait bien, maintenant. Elle comprenait le pourquoi de ce

rayonnement de soleil qu’elle avait dans l’âme quand elle le

rencontrait... Et elle l’avait bien souvent rencontré pendant les deux

derniers mois; comme si quelque secrète volonté s’appliquait sans cesse

à les rapprocher. Elle sentait bien qu’elle n’eût plus rien souhaité

s’il lui avait demandé sa vie, qu’elle lui eût donnée avec une foi

infinie.

Mais la lui demanderait-il jamais? Ghislaine qui, seule, connaissait le

secret que nul ne devait soupçonner même, Ghislaine ne semblait pas

croire qu’elle rêvât l’impossible. Elle lui avait dit:

--Aie confiance en moi et attends!...

Et parce que la jeune femme avait parlé, enveloppée par la maternelle

protection qui la mettait divinement en paix, elle attendait, heureuse,

que, pour elle, sonnât enfin l’heure exquise entre toutes...

Car elle savait bien aussi qu’avec nulle autre, Marc de Bresles n’était

ce qu’il se montrait avec elle. Son intuition de femme ne la trompait

pas. Avec une allégresse mystérieuse, après chacune de leurs rencontres,

elle sentait leurs deux pensées, leurs deux âmes, leurs deux vies plus

proches...

Aujourd’hui, il n’était pas là! Pourquoi... Pourtant, à l’Opéra, devant

lui, Mme de Maulde avait, la veille même, parlé de cette séance au

Cercle des patineurs... Sa raison lui murmurait que bien des motifs

avaient pu le retenir, mais aucune réflexion ne pouvait apaiser son

regret qu’il fût absent...

Elle en eut conscience et un petit sourire de pitié pour elle-même

glissa sur ses lèvres:

--Et c’est moi la fière Josette qui en suis venue là! Heureusement,

personne ne le sait...

Non, personne n’en eût eu l’idée cette après-midi-là, tant elle semblait

s’amuser des courbes savantes qu’elle accomplissait, conduite par un

habile patineur que sa souplesse ravissait et qui, s’il l’avait osé, eût

protesté quand elle l’arrêta tout à coup, se croyant appelée par Mme de

Maulde... Mais c’était une autre voix que celle de la marquise qui avait

prononcé son nom...

Elle tourna la tête et une joie lui fit bondir le cœur. Marc était là

qui la regardait, venait à elle, lui tendait la main et, tout en la

saluant, demandait avec une prière dans les yeux:--N’est-ce pas mon tour

maintenant?

Elle eut un sourire qui faisait d’elle, soudain, l’éternel et charmeur

sphinx féminin.

--Votre tour?... Mais êtes-vous bien sûr de ne pas l’avoir laissé

passer?... Il est très tard, vous savez.

--Oh! oui, je sais!...

Plus bas, de son accent de sincérité absolue, il avait dit cela; et, en

elle, pénétra tout à coup la certitude très chère qu’il avait autant

qu’elle-même désiré la minute qui les réunirait. Alors, elle lui

abandonna ses deux mains, et, d’un élan large et puissant qui

ressemblait à un envolement, il l’entraîna sur l’étendue blanche, moirée

de reflets bleus. Sans volonté, dans la douceur de la minute présente,

elle se laissait conduire, grisée délicieusement par la conscience qu’il

était là pour elle seule, par le bleu pur de ce ciel d’hiver, par la

lumière blonde du pâle soleil, par le souffle de l’air vif qui lui

fouettait le visage, jetant sur la peau une clarté plus rose.

Parce qu’elle lui répondait seulement en petites phrases courtes, il se

pencha un peu vers elle, cherchant son regard,--comme un altéré aspire à

la source vive. Il l’aperçut toute fine dans sa veste de fourrure,

fraîche autant que les roses de Nice qui, près du col, en étoilaient le

duvet sombre, une expression de rêve sur son jeune visage. Et, jaloux de

la songerie qui la lui enlevait, il demanda avec une douceur

dominatrice:

--A quoi pensez-vous, si grave?

Mais avant qu’elle lui eût répondu, un traîneau mal dirigé arrivait sur

eux très vite, tellement qu’elle fut frôlée et chancela. Il la retint

d’un geste sûr, avec une exclamation si effrayée qu’elle tressaillit.

Jusqu’à cette minute, elle eût cru que Ghislaine seule était capable de

s’inquiéter ainsi, qu’une ombre même de danger l’effleurât... Elle vit

qu’il avait pâli et son cœur se mit à battre, en sa poitrine, à larges

coups.

--Vous n’avez pas été heurtée? Vous n’êtes pas blessée?

--Oh! non! pas du tout... J’ai seulement été un peu saisie. Et je suis

confuse de vous avoir fait peur pour moi...

Confuse, mais heureuse aussi... heureuse à ce point qu’une seconde, elle

ferma les yeux, effrayée de ce qu’il pouvait y lire... Ainsi conduite

par lui, dont elle sentait autour d’elle l’infinie sollicitude, elle

avait l’impression d’être emportée en plein rêve... Il répétait de la

même manière, doucement souveraine:

--A quoi pensez-vous?

Avant que sa volonté eût arrêté ses paroles, elle murmura lentement:

--Je pense que j’irais ainsi au bout du monde...

--Vous me laisseriez vous emmener partout où je le souhaiterais, même

dans les pays sauvages où j’ai aimé à vivre?...

Sans tourner la tête vers lui, elle répéta avec une sorte de gravité

frémissante:

--Oui, je me laisserais emmener, parce que je pense que si vous le

faisiez, c’est que je vous en aurais donné le droit...

Brusquement, il cessa de patiner, l’arrêtant ainsi, et, avec une ardente

volonté, il chercha le regard qui se dérobait. Il avait la sensation

nette que la minute décisive d’où dépendait son avenir, dont il devinait

l’approche depuis des semaines, cette minute-là était venue; que son

avenir, il ne pouvait plus le concevoir sans que Josette de Moraines en

fût le bonheur même...

Il implora:

--Je vous en supplie, donnez-moi vos yeux pour que j’y lise la vérité...

Savez-vous ce que vous venez de dire?... ce que vous me laissez

espérer?...

Elle ne répondit pas, ses lèvres tremblaient, mais, dans le visage que

l’émotion faisait tout blanc, les yeux parlaient, lumineux d’une clarté

d’aurore...

Immobile comme lui, elle se tenait toute droite, recueillie dans

l’enivrante certitude qu’elle allait entendre les mots dont elle se

souviendrait aussi longtemps qu’un souffle l’animerait, même fût-elle

devenue une vieille, très vieille femme... Comme lui, elle avait oublié

tout ce qui n’était pas eux... Même en son âme à elle, le souvenir chéri

de Ghislaine avait reculé, pâli, effacé par la splendeur du présent...

Il répéta:

--Savez-vous ce que vous me faites espérer? Je vous en supplie,

répondez-moi! Est-ce vraiment...

A son tour, il hésitait. Et ce fut elle qui répéta:

--Est-ce vraiment...

--Est-ce vraiment que vous me permettez de vous aimer?... Auriez-vous

foi en moi pour me confier votre vie, afin que, de toute mon âme, de

toutes mes forces, je m’emploie à la rendre heureuse?...

--Si vous m’aimiez comme je vous aimerais, je serais heureuse à ne plus

rien souhaiter d’autre!

Lentement, avec une sorte de passion grave, sa jeune voix articulait les

mots. En l’âme même de Marc, ils résonnèrent... A peine, pourtant, il

osait y croire...

--Josette, je vous comprends bien, dites?... Répétez-le que vous voulez

bien consentir à devenir ma femme?

Du même accent, elle dit:

--Ce serait pour moi le bonheur que, de toute mon âme, je désire vous

donner...

Cette fois, il ne doutait plus. Étroitement, il enveloppa dans les

siennes les mains frémissantes qui s’abandonnaient... En son cœur

d’homme, chantait la même joie divine qui palpitait éperdument en

elle... Pour aucune femme,--même pour Ghislaine, dont il avait aimé la

grâce et le fier courage,--il n’avait éprouvé aucun sentiment comparable

à celui qui l’amenait vers cette enfant dont la jeunesse l’enivrait...

Jeunesse de l’âme, jeunesse de la pensée, jeunesse de tout l’être dans

la merveilleuse fraîcheur de la vingtième année... A travers le temps,

les soucis, les épreuves qui l’avaient durement trempé, il était venu à

elle, la fiancée d’élection, pour qu’elle lui fût donnée, incarnation

radieuse de son bonheur humain...

Et une telle réalité, entrée ainsi subitement dans sa vie, lui semblait

si belle,--à n’y point oser croire!--que, malgré lui, il pria encore,

sans détacher les yeux du cher petit visage:

--Répétez-moi que vous voulez bien être ma Josette, à moi, mon amour,

mon unique... Vous qui, depuis des semaines, êtes pour moi la tentation

vivante!

Elle murmura:

--Pourquoi?

--Parce que j’avais peur d’être repoussé et de perdre ainsi même le

droit de vous voir... Josette, ma précieuse petite Josette, vous ne

craignez donc ni les années que j’ai plus que vous, ni mon méchant

caractère, dont j’ai bien peur de n’arriver jamais à me corriger tout à

fait?... Vous me pardonnerez d’être jaloux de tout ce qui vous

effleurera même, jaloux de vous garder pour moi seul, d’être le premier

dans votre cœur, parce que vous serez pour moi la seule, l’âme même de

la vie...

Elle eut un rayonnant sourire:

--Il faudra bien que je vous pardonne, puisque c’est ainsi, seulement,

que je sais aimer, moi aussi...

Oui, ainsi elle avait aimé Ghislaine... En cette minute, elle l’avait

oublié, et il lui semblait qu’elle allait aimer pour la première fois...

Inconsciemment, dans un instinctif désir d’être plus seuls, ils

reprenaient, sur la glace, leur course, pareille à un vol, fuyant les

couples qui les eussent troublés dans la douceur de l’heure exquise...

Une voix, tout à coup, à l’oreille de Josette, la fit tressaillir comme

une note fausse. Au passage, une amie lui jetait, avec une flamme de

malice dans les prunelles:

--Josette, Mme de Maulde se plaint que M. de Bresles vous accapare, et

elle vous réclame parce qu’il est tard!

Était-il tard? Elle regarda autour d’elle avec des yeux de créature

soudain réveillée. Y avait-il des années ou une seconde que Marc l’avait

emmenée pour lui dire les paroles divines?... Le soleil s’était caché.

Une brume voilait les lointains, et, sur le ciel, devenu d’un gris

morne, les arbres profilaient maintenant leurs branches givrées...

Pourtant le paysage assombri demeurait pour elle lumineux comme une

vision d’apothéose. Marc la contemplait... Ah! il était bien à elle

comme elle était bien à lui!...

Il la ramenait. Doucement, elle dit:

--Ne parlez pas encore maintenant à grand’mère. Je veux que Ghislaine

apprenne la première... Si vous saviez ce qu’elle a été pour moi!...

Il inclina la tête, tressaillant au nom de la jeune femme.

--Moi aussi, j’ai envers elle une dette dont je ne pourrai jamais

m’acquitter!... C’est elle qui m’a donné l’audace d’aller à vous, ma

précieuse petite aimée, qui m’a permis d’espérer, qui a tout fait pour

nous rapprocher...

--Ghislaine, ô ma Ghislaine chérie! murmura Josette.

Une reconnaissance passionnée la bouleversait toute. Elle eût voulu être

blottie déjà contre l’amie qui avait été pour elle la plus dévouée et la

plus aimante des mères, pour lui dire, dans ses baisers, quelle

gratitude infinie elle avait plein le cœur pour elle!...

Mais, d’abord, il lui fallait remplir bien correctement son personnage

de fille du monde devant le cercle qui entourait sa grand’mère, cacher à

toutes les curiosités, son allégresse délicieuse; puis, pendant le

retour vers Paris, répondre aux propos de Mme de Maulde, à ses questions

imprévues, à ses réflexions... Heureusement pour elle, la marquise

offrait à une amie de la ramener; et ainsi elle allait pouvoir revenir,

recueillie en son rêve;--ce rêve qui était une réalité!

La voiture roula vers Paris. A peine, elle entendait la conversation

engagée près d’elle. Avec de grandes prunelles qui songeaient, elle

regardait fuir le chemin familier à sa vue; et, tout bas, par instants,

elle se prenait à se demander si elle était vraiment la même Josette

qui, trois heures plus tôt, avait traversé ces avenues, suivi ces rues

sans que nulle obscure divination l’avertît que l’inoubliable minute

approchait... Un désir s’avivait en elle de retrouver Ghislaine, de lui

tout dire...

Désir si impérieux que, aussitôt ramenée par la marquise, sans prendre

même le temps de quitter ses vêtements de sortie, elle se dirigea vers

la chambre de la jeune femme:

--Ghislaine, je puis entrer?

--C’est toi? chérie. Tu n’as pas eu froid? Je...

En parlant, elle avait relevé sa tête inclinée vers le bureau où elle

écrivait; mais, brusquement, elle s’interrompit... Sur le visage de

Josette, une telle lumière rayonnait, qu’elle eut l’intuition que Marc

avait parlé...

D’un geste vif, elle repoussa les feuilles éparses devant elle. Ah!

quelle misère était l’œuvre que son imagination créait, auprès du roman

qui vivait là, tout près d’elle...

--Josette, mon enfant chérie, qu’y a-t-il?

Elle l’attirait dans ses bras, loin de la clarté de la lampe, sur le

petit canapé placé dans l’ombre; mais Josette se laissa glisser aux

genoux de la jeune femme et, comme au temps où elle était petite fille,

elle mit sa tête contre ce cœur qui lui avait tant donné...

--Maman, ma Ghislaine, _il_ m’a demandé d’être sa femme... Nous sommes

fiancés... Et c’est divinement bon!

Ghislaine ne répondit pas, brisée par une émotion qui, soudain, lui

remplissait la gorge de sanglots... Mais ses lèvres tremblantes se

posèrent sur le petit visage chéri, fermant les yeux qui,

triomphalement, disaient le bonheur sans nom entré dans la jeune âme

pour y effacer, en souverain, toutes les autres joies. En son souvenir,

une phrase tintait, jaillie d’un passé qui s’achevait,--une phrase

enfantine que Josette, petite fille, lui disait parfois:

--Maman, je voudrais ne jamais me marier pour n’aimer personne autant

que vous...

Oh! l’ironie suprême d’avoir ce souvenir quand l’âme de l’enfant mourait

en Josette, à qui venait de naître une âme de femme.

Elle murmura, Josette, toujours étroitement serrée contre elle:

--Tu es heureuse? ma bien-aimée petite.

--Oh! oui, bien heureuse!... comme je ne pensais pas qu’on pût l’être...

Ghislaine tressaillit. Elle avait la sensation bizarre que Josette, sa

Josette si tendre! lui marchait sur le cœur... Ainsi les enfants, ivres

de leur plaisir, piétinent, sans les voir, les fleurs qu’ils font

mourir...

Pourtant, elle se pencha vers la tête chère, et, d’un geste qui

ressemblait à une bénédiction, elle effleura d’une croix le front levé

vers elle, disant très bas:

--Sois heureuse longtemps, toujours, ma Josette. Que Dieu te donne la

part de bonheur humain qu’il ne m’a pas accordée... Qu’il te récompense

de ce que tu as été pour moi depuis des années...

--Maman, je ne faisais rien qu’être heureuse et reconnaissante de votre

affection et de votre bonté infinies! Ah! Ghislaine, ma Ghislaine, je

veux que vous soyez heureuse à votre tour, comme je le suis!

Elle dit d’un étrange accent, de la même voix assourdie:

--Il est trop tard!... Mon bonheur, c’est le tien, ma petite aimée. Et

il m’est précieux plus que le mien ne me le serait...

--Ah! maman! maman!... ma _vraie_ maman!

Passionnément, elle embrassait la jeune femme, étreinte jusqu’à

l’angoisse, par le sentiment de son impuissance à écarter d’elle toute

tristesse.

Ghislaine demanda:

--Il t’a parlé... tantôt?

--Oui... cela est venu par hasard... pendant que nous patinions

ensemble... pour une simple phrase!... Ce soir seulement, il verra

grand’mère. A vous, ma Ghislaine chérie, à vous, la première, je voulais

dire mon bonheur, puisque je vous le dois...

Que disait-elle là?... Certes, pourtant, elle ne pouvait savoir à quel

point c’était l’absolue vérité...

Toujours agenouillée près de la jeune femme, ses yeux pleins d’une

immense tendresse levés vers elle, Josette continuait:

--Ghislaine, il m’a dit que c’est vous qui l’aviez encouragé à songer à

moi, qui lui aviez laissé espérer qu’il ne serait pas repoussé comme les

autres... Que, sans vous, qui me connaissez mieux que personne, jamais

il n’aurait osé venir à moi!... Oh! Ghislaine chérie, jamais je ne vous

aimerai assez pour vous montrer, même un peu, ma reconnaissance de tout

ce que vous avez fait pour moi... une enfant à qui vous ne deviez rien,

une étrangère?... Et cela, depuis le premier jour où vous m’avez connue!

Ghislaine, que pourrais-je donc faire pour vous à mon tour?...

La main de Ghislaine se posa sur les cheveux de la jeune fille:

--Ce que tu pourras, mon enfant chérie?... Te souvenir que, toi partie,

ma chère petite Joie, je demeure seule, toute seule, sans mari, sans

enfant, sans avenir, et me faire encore, généreusement, largement, le

don de ta tendresse, qui est ma part de bonheur... Tu ne ressembleras

pas à ces heureux qu’absorbent tellement leurs propres joies qu’ils

n’ont plus même conscience des tristesses, des isolements, des

déceptions qui souffrent près d’eux... Tu peux ne pas m’abandonner, ne

pas te détacher de ta Ghislaine, parce que tu seras aimée autant que tu

l’as pu souhaiter...

Josette se redressa, frémissante:

--Vous abandonner! me détacher de vous! Oh! maman, ma Ghislaine, ma

seconde mère!... Comment pouvez-vous dire même pareille chose?... Est-ce

qu’une fille se détache jamais de sa mère? Avant d’être à personne

autre, je suis à vous qui m’avez élevée, qui avez créé la Josette que je

suis, celle qui a mérité d’être choisie et aimée par _lui!_... Ah! je ne

serais pas digne que vous m’appeliez jamais plus votre enfant, si je

devais vous aimer moins, parce que, grâce à vous, ma Ghislaine chérie,

je possède un bonheur qui est votre œuvre, que vous me donnez, comme

vous m’avez donné toutes les plus exquises, les plus fortes, les plus

profondes joies de ma vie de jeune fille... Vous me croyez, n’est-ce

pas? maman. Vous sentez bien que je vous parle avec tout mon cœur, qui

est, qui restera à vous... Est-ce que je pourrais être jamais heureuse

sans vous? Dites que vous me croyez, maman...

Ghislaine inclina la tête et, d’un geste de mère, attira la jeune fille

sur sa poitrine,--de ce même geste qu’elle avait eu autrefois quand, en

son âme, elle l’avait adoptée, pauvre petite fille délaissée... Mais,

obscurément, une souffrance l’étreignait... Oui, Josette était sincère.

Mais, que savait-elle encore de son propre cœur?... Dans le monde

nouveau où elle allait entrer, délicieusement enivrée, resterait-elle la

Josette qui l’avait aimée avec tant de chaude, de délicate, de juvénile

tendresse?... L’avenir,--et un avenir bien proche,--allait

impitoyablement lui révéler si cette ardente affection n’avait été,

hélas! qu’un fragile enthousiasme de jeune créature, égoïstement avide

d’être aimée, ou si vraiment elle avait eu sa source dans une âme

profonde, généreuse et fidèle, incapable de défaillance, d’oubli, quand

elle s’était donnée.

En cet instant, Ghislaine sentait que, désormais, nulle déception ne

pourrait plus l’atteindre, si elle s’était trompée sur la valeur de

cette jeune âme en qui elle avait eu foi; si l’enfant, devenue femme,

heureuse infiniment par l’amour de son mari, s’éloignait d’elle, dont la

tâche était finie, cessait d’être sa petite «Joie» dévouée, caressante

et tendre, jalouse de lui faire oublier la misère de sa vie désolée...

Seule · 第 31 / 32 题