VI

Elle ôtait à peine ses vêtements de sortie quand le timbre d’entrée

annonça un visiteur.

Était-ce donc déjà Marc?

--M. de Bresles fait demander si Mme la comtesse peut le recevoir?

C’était bien lui...

Le domestique disparu, elle se regarda une seconde dans la glace. D’un

geste machinal, elle soulevait l’ondulation souple des cheveux blonds,

tordus très haut, que son chapeau avait un peu froissés; puis, elle

considéra son image avec les mêmes yeux dont elle eût examiné celle

d’une étrangère.

Elle murmura:

--A peine, suis-je encore une jeune femme!... Comment puis-je hésiter à

accepter tout de suite le renoncement qui me sera imposé par la force

des choses dans quelques années,--si tôt venues!... Je ne dois plus être

qu’une mère, rien qu’une mère...

Elle quitta sa chambre et se dirigea vers le petit salon, dont elle

souleva la portière. Debout, Marc attendait devant un portrait de

Josette, le dernier fait, où elle apparaissait merveilleusement vivante,

exquise vision de créature en son printemps.

Une seconde, Ghislaine regarda le jeune homme, si absorbé qu’il n’avait

pas entendu le bruissement de sa robe; puis, laissant retomber la

portière, elle entra, disant:

--Mon ami, soyez le très bienvenu! Je suis heureuse de vous voir.

Il eut un mouvement d’homme rappelé soudain à la réalité et vint à elle

avec cette même expression de plaisir très sincère qui lui était douce

autrefois, comme l’étreinte si ferme de sa main quand elle lui donnait

la sienne... Josette avait raison de dire qu’il devait être bon de

sentir la protection de cet homme...

A peine, la pensée distraite, elle entendait les paroles qu’il lui

adressait, s’excusant d’être peut-être arrivé un peu tôt.

--On me dit que vous venez de rentrer... Je crains de vous avoir

dérangée...

Elle l’arrêta, souriant un peu, de ce sourire qui vient de l’âme même:

--Vous ne me dérangez pas, je vous attendais... Car j’espérais bien que

vous vous souviendriez,--si j’osais, je dirais, enfin!--que je suis pour

vous une vieille amie, à qui vous deviez une vraie visite de bonne

arrivée pour vous faire pardonner de ne pas avoir donné signe de vie

pendant des années!

--Ne m’en veuillez pas! Je vous assure que, très profondément, j’ai

souffert de laisser rompre, par mon silence, les liens qui me

rattachaient à ceux que j’avais laissés derrière moi... Mais j’étais

parti résolu à n’importuner personne de mon souvenir...

--Pourquoi? fit-elle avec sa douceur grave.

--Parce que je trouvais, je trouve que ceux qui partent comme j’étais

parti, ne laissant derrière eux aucune affection profonde qui les suive

anxieusement, vive de leur vie à travers la distance, ceux-là se doivent

à eux-mêmes et aux autres de demeurer dans la solitude qu’ils ont

choisie...

--Oui, s’ils l’ont choisie parce qu’ils l’aimaient... Mais pour vous, il

n’en était pas tout à fait ainsi...

--Puisque j’avais librement accepté ma situation, je n’avais guère le

droit de m’en plaindre! D’ailleurs, cette vie rude, toute d’action, m’a

été bienfaisante et je l’ai vraiment goûtée... Seulement...

Et il eut un sourire très jeune:

--Seulement, maintenant que le monde civilisé m’a repris, j’en arrive à

me souvenir, avec étonnement et curiosité, de cet autre _moi_ qui vivait

comme une façon de sauvage, campait sous la tente, chassait au désert,

se lançait, dès qu’il en avait l’occasion, dans des équipées où il

risquait son existence, uniquement pour la saveur du danger... Un

plaisir que, sans doute, je ne connaîtrai plus ainsi...

D’un indéfinissable accent, elle dit:

--Mais vous en connaîtrez d’autres, meilleurs,--que je vous

souhaite!--qui ne vous laisseront pas regretter l’Afrique et les heures

bonnes que vous lui avez dues!

Il répéta, gaiement:

--Les heures bonnes!... Mais il y en a eu de bien différentes aussi!...

A vous entendre parler, il semble que je revienne d’un pays de cocagne!

Alors que, honnêtement, je dois reconnaître que, pour se plaire là-bas,

il faut avoir comme moi, une humeur d’aventurier!...

--Parce que?...

Elle avait le don d’interroger avec un accent qui, irrésistiblement,

attirait la confiance; et c’était, pour lui qui n’avait ni mère ni sœur

dont la sollicitude l’eût enveloppé, c’était une douceur inattendue que

cette pure sympathie de femme dont il savait la sincérité. Conquis, il

ne craignait plus de parler de lui-même. Comme à une incomparable amie,

très sûre, qui savait tout comprendre, il laissait entrevoir les

souvenirs, les impressions, les rêves, les déceptions jetés en lui par

ses cinq années d’exil. Et il ne s’apercevait pas qu’il ne lui parlait

plus comme jadis, à la femme qu’on voudrait faire sienne... En elle, il

ne voyait que la délicate confidente. Et elle le sentait si bien... oh!

si bien!...

Seulement, elle ignorait ce qu’il avait souhaité autrefois, ce

qu’avaient empêché l’amour pour elle du comte de Moraines, la jalouse

tendresse de Josette...

Elle demanda:

--Maintenant c’est fini, n’est-ce pas? vous ne vous laisserez plus

entraîner vers des postes pareils qui vous éloigneraient de tous vos

amis?

--Non, sans doute... A moins que les circonstances ne me détachent une

fois encore de ma terre de France que je suis si heureux pourtant

d’avoir retrouvée... Si je ne puis m’y fixer... comme je le

rêve!--peut-être, pour oublier ma solitude, repartirai-je de nouveau...

Mais, en ce moment, il ne m’est guère possible d’entrevoir mon avenir...

J’ai seulement la certitude très nette que j’approche d’un de ces

instants où la vie se décide...

Il s’arrêta court. Et comme s’il eût craint d’en dire trop, comme s’il

eût redouté une question, changeant brusquement de ton, il s’exclama

avec un sourire:

--Mais, madame, vous me faites odieusement parler de moi, du _moi_

haïssable! Pour que je me le pardonne, suivez mon exemple... Que je

sache un peu à mon tour, ce qu’ont été pour vous ces dernières années...

--Elles ont été heureuses, douces, à ne me rien laisser regretter ni

souhaiter...

En parlant ainsi, elle pensait au chaud rayonnement dont la tendresse de

Josette avait illuminé sa vie. Lui ne le devina pas et la sentit plus

lointaine entrée dans un monde qu’il ne connaissait pas...

Un regret passa en lui. Avec un imperceptible reproche, il dit:

--Savez-vous, madame, que vous façonnez trop bien ceux qui vous aiment,

à votre image! Autant que vous-même, ils sont silencieux sur tout ce qui

effleure même votre vraie _vous_...

Elle sourit un peu. Malgré toute sa volonté, elle trouvait une douceur à

l’entendre parler de la sorte.

--Josette seule est ainsi... Les autres point, je vous assure...

--C’est par eux, en effet, que j’ai tout d’abord appris que vos amis ont

le droit d’être très fiers de votre talent et de vos succès...

--Mon talent!... Mes succès!... Oh! je vous en prie, ne leur faites pas

tant d’honneur... Vous me rendriez confuse de mon ingratitude à leur

égard!... Ah! mon talent! il m’est si égal dès que je cesse de le

considérer,--ce qui fait bondir Josette,--comme mon gagne-pain...

Presque impérieusement, il dit:

--Vous n’avez plus à gagner votre vie!

--Si... Et vous qui m’avez connue, après ma ruine, qui m’avez aidée,

vous le savez mieux que personne...

--Mais les mauvais jours, heureusement, sont passés pour vous...

Elle arrêta sur lui son regard pensif et se redressant un peu, dans son

fauteuil, elle dit:

--Pourquoi ainsi parler?... Aussi bien que moi, je suis certaine, vous

comprenez que mon mariage avec M. de Moraines ne pouvait réellement

changer ma situation. Les apparences seules devenaient autres...

--C’est vrai...

Jamais plus peut-être qu’en cette minute, ils n’avaient eu si parfaite

communion de pensée, dans leur dédain de toute fortune à laquelle ils ne

se reconnaissaient pas droit. Elle poursuivait:

--J’ai donc travaillé. Et, en vérité, j’ai réussi comme jamais je ne

l’aurais espéré autrefois, dans mes rêves les plus ambitieux... Grâce à

Dieu, maintenant, comme vous le disiez tout à l’heure, je suis

indépendante, et je le serai encore quand Josette sera mariée et que,

comme une vraie mère, j’aurai même pu mettre ma part dans sa dot...

--Dans sa dot?...

--Oui, ainsi que je l’ai toujours espéré, j’aurai la joie de pouvoir

apporter dans sa corbeille, ce que m’avait légué la générosité du comte

de Moraines...

Elle parlait avec une telle simplicité, tenant sa conduite pour si

naturelle que Marc sentit qu’elle se fût étonnée d’un mot qui

l’approuvât ou la blâmât. Elle continuait, un léger sourire sur sa

bouche grave:

--Il y a un instant, je vous disais que je me trouvais bien ingrate de

traiter avec tant d’indifférence le don d’écrire qui m’a été accordé...

Dans l’avenir, sans doute, je lui devrai bien plus encore que

maintenant. Il me permettra le travail qui, seul, pourra me faire

supporter le vide laissé en moi par le départ de Josette...

--Son départ?... Où va-t-elle partir?...

Elle avait tressailli à cette exclamation où elle sentait bien autre

chose que de la surprise...

--C’est à son mariage que je fais allusion... Maintenant, chaque jour,

je m’attends à me la voir enlever...

--Oui, fit-il d’un indéfinissable accent, je comprends que les hommes

qui l’approchent, souhaitent tous être aimés d’elle... Quelle délicieuse

créature vous l’avez faite!... Tout à la fois, si jeune fille encore et

déjà si femme! Elle a une personnalité singulière chez une enfant de son

âge; et pourtant comme elle vous ressemble d’âme, d’idées, de goûts!

même aussi de mouvements et d’allure!...

--C’est une petite Ghislaine toute jeune, tout heureuse, toute

souriante, comme la Ghislaine que vous n’avez pas connue et que j’ai

été;--il y a si longtemps que je ne m’en souvenais plus...

Elle devina qu’il allait protester; et, pour l’arrêter, elle continua

doucement:

--Savez-vous que je suis très fière d’entendre ainsi juger ma fille par

vous? moi qui, mieux que personne, sais tout ce qu’il y a en elle

d’intelligence, de droiture et de sincérité, de bonté délicate,

d’exquise et chaude tendresse... Souvent, trop souvent! Mme de Maulde me

reproche de ne pas l’influencer pour accepter les mariages qui lui sont

offerts... C’est que je sais qu’ils sont indignes d’elle... Car je

devine tout ce qu’elle sera pour celui qu’elle aimera...

--Elle sera le bonheur même!...

Oh! ces mots! Les mêmes que Josette avait dits parlant de Marc... A lui,

ils avaient dû échapper, car il s’arrêta et, violemment, ses dents

mordirent les lèvres qui n’avaient pas su demeurer closes... Sans

relever ses paroles, elle finissait:

--J’ai promis à M. de Moraines que je serais une mère pour elle et,

autant qu’il dépendra de moi, je la laisserai marier seulement à un

homme qui pourra la rendre heureuse, comme en ma jeunesse, j’ai souhaité

l’être...

Il ne répondit pas... Pourquoi?... Que pensait-il?... Un pli, soudain,

barrait son front que les flammes du foyer mettaient en pleine lumière.

Elle aussi demeura silencieuse. Le jour d’hiver se mourait autour d’eux,

faisant leurs âmes recueillies... Elle pensait qu’elle devait parler,

protégée par cette ombre qui empêcherait qu’il pût lire sur son

visage... Mais soudain, les mots lui apparaissaient si douloureux à

prononcer qu’il lui semblait que jamais elle n’aurait le courage de les

dire... Une bizarre pitié l’angoissait, pour elle-même, pour la faible

Ghislaine qui vivait encore en elle et qui, tout bas, se révoltait

désespérément devant l’épreuve nouvelle...

Alors, elle chercha des yeux le petit portrait de Josette; et le regard

arrêté sur la chère image, elle commença lentement:

--Savez-vous ce que je rêve, mon ami...

--Ce que vous rêvez?

--Oui... Je rêve de vous donner Josette parce que je crois que ce serait

son bonheur et le vôtre...

--Me la donner... Elle?...

Il s’était levé, une telle émotion sur son visage énergique, que

Ghislaine eut l’impression qu’elle éveillait soudain en lui une vision

éblouissante... Elle était certaine désormais qu’il aimait

Josette,--qu’il le sût ou non...

Il répéta:

--Me donner Mlle Josette pour...

--Pour femme, oui... Car vous n’êtes pas destiné à vivre seul...

--Non, mais ce serait fou à moi d’espérer une femme telle que

celle-là!... Vous êtes cruelle, madame. Pourquoi me tentez-vous?

Ainsi qu’elle l’avait prévu, dans le crépuscule approchant, il ne

pouvait observer son visage; il ne pouvait voir que, fixement, elle

regardait l’anneau d’or qu’elle portait au doigt,--symbole du lien qui

avait enchaîné sa vie... Il ne savait pas que d’un mot, il l’eût fait

sangloter, comme sanglotent les jeunes quand un coup trop dur les

atteint...

--Je vous tente en quoi? mon ami...

--Mais en me jetant dans la pensée, dans le cœur, dans tout l’être

enfin, le rêve irréalisable d’épouser cette enfant...

--Irréalisable... pourquoi? Parce que... vous ne l’aimez pas?

De toute son âme, elle l’interrogeait. Presque rudement, il jeta:

--Mais parce que je ne puis espérer être, moi, aimé d’elle qui n’a qu’à

choisir parmi tant de jeunes hommes autrement séduisants que moi!... A

ses yeux, je ne suis, je ne peux être qu’un vieil ami, en qui elle a

confiance, parce qu’elle sait que vous voulez bien me témoigner un peu

de sympathie et qu’elle a, en vous, une foi absolue...

--Ne parlez pas ainsi, il me semble entendre Mme de Maulde.

Mais ses paroles n’arrivèrent même pas aux oreilles de Marc; debout

devant elle, il tourmentait d’un doigt machinal les feuillets d’une

revue posée sur une table, près de lui, et il répétait:

--Épouser cette enfant!... Mais c’est impossible...

Avec une grave douceur, elle dit:

--Si c’était impossible, je ne vous en aurais pas parlé, mon ami.

--Voulez-vous donc dire qu’elle ne me repousserait peut-être pas, si

j’osais venir à elle?...

Dans l’ombre grandissante de la pièce, elle sentait un regard qui

l’interrogeait ardemment, avec une sorte de passion anxieuse où

tremblait une espérance... Et elle avait encore, vibrant dans le cœur,

l’aveu de Josette murmuré un soir...

Dieu! comme lui et elle, ils allaient l’un vers l’autre, conduits par la

mystérieuse attirance qui joint les âmes... Et que déjà, ils étaient

loin d’elle!

D’une voix qui s’assourdissait, elle répondit,--puisqu’il le fallait:

--Je pense que Josette a pour vous une... sympathie et une... estime que

je ne lui ai encore vu éprouver pour aucun des hommes qui ont souhaité

l’épouser... Ce serait votre œuvre de conquérir pour toujours ce cœur

que moi seule, jusqu’ici, j’ai possédé tout entier, dont vous seriez le

premier amour... Personne au monde, mon ami, ne m’est cher comme cette

enfant!... Certes,--je suis comme toutes les mères!--ce sera pour moi un

déchirement de la donner, car c’est mon bonheur même que je donnerai...

Mais ce serait aussi ma consolation et ma force qu’elle me soit prise

par vous qui saurez l’aimer, la diriger, la protéger, la comprendre

comme elle mérite de l’être...

--Merci! fit-il tout bas, bouleversé par l’accent dont elle venait de

parler, qui avait quelque chose de brisé.

Et s’inclinant, il prit sa main et la baisa...

Ni l’un ni l’autre, ils ne parlaient plus, songeurs, n’ayant pas

conscience des minutes qui fuyaient!

Dans le silence de la pièce, le timbre de la porte d’entrée résonna tout

à coup.

Lui comme elle, ils tressaillirent, ramenés de très loin... Elle secoua

la tête et murmura faiblement:

--Ah! j’avais oublié, après cinq heures, je reçois...

Il se levait, incapable d’une conversation banale devant des étrangers.

Mais déjà la porte du salon s’ouvrait et le domestique introduisait

Étienne Dechartres...

Seule · 第 30 / 32 题