Elle ôtait à peine ses vêtements de sortie quand le timbre d’entrée
annonça un visiteur.
Était-ce donc déjà Marc?
--M. de Bresles fait demander si Mme la comtesse peut le recevoir?
C’était bien lui...
Le domestique disparu, elle se regarda une seconde dans la glace. D’un
geste machinal, elle soulevait l’ondulation souple des cheveux blonds,
tordus très haut, que son chapeau avait un peu froissés; puis, elle
considéra son image avec les mêmes yeux dont elle eût examiné celle
d’une étrangère.
Elle murmura:
--A peine, suis-je encore une jeune femme!... Comment puis-je hésiter à
accepter tout de suite le renoncement qui me sera imposé par la force
des choses dans quelques années,--si tôt venues!... Je ne dois plus être
qu’une mère, rien qu’une mère...
Elle quitta sa chambre et se dirigea vers le petit salon, dont elle
souleva la portière. Debout, Marc attendait devant un portrait de
Josette, le dernier fait, où elle apparaissait merveilleusement vivante,
exquise vision de créature en son printemps.
Une seconde, Ghislaine regarda le jeune homme, si absorbé qu’il n’avait
pas entendu le bruissement de sa robe; puis, laissant retomber la
portière, elle entra, disant:
--Mon ami, soyez le très bienvenu! Je suis heureuse de vous voir.
Il eut un mouvement d’homme rappelé soudain à la réalité et vint à elle
avec cette même expression de plaisir très sincère qui lui était douce
autrefois, comme l’étreinte si ferme de sa main quand elle lui donnait
la sienne... Josette avait raison de dire qu’il devait être bon de
sentir la protection de cet homme...
A peine, la pensée distraite, elle entendait les paroles qu’il lui
adressait, s’excusant d’être peut-être arrivé un peu tôt.
--On me dit que vous venez de rentrer... Je crains de vous avoir
dérangée...
Elle l’arrêta, souriant un peu, de ce sourire qui vient de l’âme même:
--Vous ne me dérangez pas, je vous attendais... Car j’espérais bien que
vous vous souviendriez,--si j’osais, je dirais, enfin!--que je suis pour
vous une vieille amie, à qui vous deviez une vraie visite de bonne
arrivée pour vous faire pardonner de ne pas avoir donné signe de vie
pendant des années!
--Ne m’en veuillez pas! Je vous assure que, très profondément, j’ai
souffert de laisser rompre, par mon silence, les liens qui me
rattachaient à ceux que j’avais laissés derrière moi... Mais j’étais
parti résolu à n’importuner personne de mon souvenir...
--Pourquoi? fit-elle avec sa douceur grave.
--Parce que je trouvais, je trouve que ceux qui partent comme j’étais
parti, ne laissant derrière eux aucune affection profonde qui les suive
anxieusement, vive de leur vie à travers la distance, ceux-là se doivent
à eux-mêmes et aux autres de demeurer dans la solitude qu’ils ont
choisie...
--Oui, s’ils l’ont choisie parce qu’ils l’aimaient... Mais pour vous, il
n’en était pas tout à fait ainsi...
--Puisque j’avais librement accepté ma situation, je n’avais guère le
droit de m’en plaindre! D’ailleurs, cette vie rude, toute d’action, m’a
été bienfaisante et je l’ai vraiment goûtée... Seulement...
Et il eut un sourire très jeune:
--Seulement, maintenant que le monde civilisé m’a repris, j’en arrive à
me souvenir, avec étonnement et curiosité, de cet autre _moi_ qui vivait
comme une façon de sauvage, campait sous la tente, chassait au désert,
se lançait, dès qu’il en avait l’occasion, dans des équipées où il
risquait son existence, uniquement pour la saveur du danger... Un
plaisir que, sans doute, je ne connaîtrai plus ainsi...
D’un indéfinissable accent, elle dit:
--Mais vous en connaîtrez d’autres, meilleurs,--que je vous
souhaite!--qui ne vous laisseront pas regretter l’Afrique et les heures
bonnes que vous lui avez dues!
Il répéta, gaiement:
--Les heures bonnes!... Mais il y en a eu de bien différentes aussi!...
A vous entendre parler, il semble que je revienne d’un pays de cocagne!
Alors que, honnêtement, je dois reconnaître que, pour se plaire là-bas,
il faut avoir comme moi, une humeur d’aventurier!...
--Parce que?...
Elle avait le don d’interroger avec un accent qui, irrésistiblement,
attirait la confiance; et c’était, pour lui qui n’avait ni mère ni sœur
dont la sollicitude l’eût enveloppé, c’était une douceur inattendue que
cette pure sympathie de femme dont il savait la sincérité. Conquis, il
ne craignait plus de parler de lui-même. Comme à une incomparable amie,
très sûre, qui savait tout comprendre, il laissait entrevoir les
souvenirs, les impressions, les rêves, les déceptions jetés en lui par
ses cinq années d’exil. Et il ne s’apercevait pas qu’il ne lui parlait
plus comme jadis, à la femme qu’on voudrait faire sienne... En elle, il
ne voyait que la délicate confidente. Et elle le sentait si bien... oh!
si bien!...
Seulement, elle ignorait ce qu’il avait souhaité autrefois, ce
qu’avaient empêché l’amour pour elle du comte de Moraines, la jalouse
tendresse de Josette...
Elle demanda:
--Maintenant c’est fini, n’est-ce pas? vous ne vous laisserez plus
entraîner vers des postes pareils qui vous éloigneraient de tous vos
amis?
--Non, sans doute... A moins que les circonstances ne me détachent une
fois encore de ma terre de France que je suis si heureux pourtant
d’avoir retrouvée... Si je ne puis m’y fixer... comme je le
rêve!--peut-être, pour oublier ma solitude, repartirai-je de nouveau...
Mais, en ce moment, il ne m’est guère possible d’entrevoir mon avenir...
J’ai seulement la certitude très nette que j’approche d’un de ces
instants où la vie se décide...
Il s’arrêta court. Et comme s’il eût craint d’en dire trop, comme s’il
eût redouté une question, changeant brusquement de ton, il s’exclama
avec un sourire:
--Mais, madame, vous me faites odieusement parler de moi, du _moi_
haïssable! Pour que je me le pardonne, suivez mon exemple... Que je
sache un peu à mon tour, ce qu’ont été pour vous ces dernières années...
--Elles ont été heureuses, douces, à ne me rien laisser regretter ni
souhaiter...
En parlant ainsi, elle pensait au chaud rayonnement dont la tendresse de
Josette avait illuminé sa vie. Lui ne le devina pas et la sentit plus
lointaine entrée dans un monde qu’il ne connaissait pas...
Un regret passa en lui. Avec un imperceptible reproche, il dit:
--Savez-vous, madame, que vous façonnez trop bien ceux qui vous aiment,
à votre image! Autant que vous-même, ils sont silencieux sur tout ce qui
effleure même votre vraie _vous_...
Elle sourit un peu. Malgré toute sa volonté, elle trouvait une douceur à
l’entendre parler de la sorte.
--Josette seule est ainsi... Les autres point, je vous assure...
--C’est par eux, en effet, que j’ai tout d’abord appris que vos amis ont
le droit d’être très fiers de votre talent et de vos succès...
--Mon talent!... Mes succès!... Oh! je vous en prie, ne leur faites pas
tant d’honneur... Vous me rendriez confuse de mon ingratitude à leur
égard!... Ah! mon talent! il m’est si égal dès que je cesse de le
considérer,--ce qui fait bondir Josette,--comme mon gagne-pain...
Presque impérieusement, il dit:
--Vous n’avez plus à gagner votre vie!
--Si... Et vous qui m’avez connue, après ma ruine, qui m’avez aidée,
vous le savez mieux que personne...
--Mais les mauvais jours, heureusement, sont passés pour vous...
Elle arrêta sur lui son regard pensif et se redressant un peu, dans son
fauteuil, elle dit:
--Pourquoi ainsi parler?... Aussi bien que moi, je suis certaine, vous
comprenez que mon mariage avec M. de Moraines ne pouvait réellement
changer ma situation. Les apparences seules devenaient autres...
--C’est vrai...
Jamais plus peut-être qu’en cette minute, ils n’avaient eu si parfaite
communion de pensée, dans leur dédain de toute fortune à laquelle ils ne
se reconnaissaient pas droit. Elle poursuivait:
--J’ai donc travaillé. Et, en vérité, j’ai réussi comme jamais je ne
l’aurais espéré autrefois, dans mes rêves les plus ambitieux... Grâce à
Dieu, maintenant, comme vous le disiez tout à l’heure, je suis
indépendante, et je le serai encore quand Josette sera mariée et que,
comme une vraie mère, j’aurai même pu mettre ma part dans sa dot...
--Dans sa dot?...
--Oui, ainsi que je l’ai toujours espéré, j’aurai la joie de pouvoir
apporter dans sa corbeille, ce que m’avait légué la générosité du comte
de Moraines...
Elle parlait avec une telle simplicité, tenant sa conduite pour si
naturelle que Marc sentit qu’elle se fût étonnée d’un mot qui
l’approuvât ou la blâmât. Elle continuait, un léger sourire sur sa
bouche grave:
--Il y a un instant, je vous disais que je me trouvais bien ingrate de
traiter avec tant d’indifférence le don d’écrire qui m’a été accordé...
Dans l’avenir, sans doute, je lui devrai bien plus encore que
maintenant. Il me permettra le travail qui, seul, pourra me faire
supporter le vide laissé en moi par le départ de Josette...
--Son départ?... Où va-t-elle partir?...
Elle avait tressailli à cette exclamation où elle sentait bien autre
chose que de la surprise...
--C’est à son mariage que je fais allusion... Maintenant, chaque jour,
je m’attends à me la voir enlever...
--Oui, fit-il d’un indéfinissable accent, je comprends que les hommes
qui l’approchent, souhaitent tous être aimés d’elle... Quelle délicieuse
créature vous l’avez faite!... Tout à la fois, si jeune fille encore et
déjà si femme! Elle a une personnalité singulière chez une enfant de son
âge; et pourtant comme elle vous ressemble d’âme, d’idées, de goûts!
même aussi de mouvements et d’allure!...
--C’est une petite Ghislaine toute jeune, tout heureuse, toute
souriante, comme la Ghislaine que vous n’avez pas connue et que j’ai
été;--il y a si longtemps que je ne m’en souvenais plus...
Elle devina qu’il allait protester; et, pour l’arrêter, elle continua
doucement:
--Savez-vous que je suis très fière d’entendre ainsi juger ma fille par
vous? moi qui, mieux que personne, sais tout ce qu’il y a en elle
d’intelligence, de droiture et de sincérité, de bonté délicate,
d’exquise et chaude tendresse... Souvent, trop souvent! Mme de Maulde me
reproche de ne pas l’influencer pour accepter les mariages qui lui sont
offerts... C’est que je sais qu’ils sont indignes d’elle... Car je
devine tout ce qu’elle sera pour celui qu’elle aimera...
--Elle sera le bonheur même!...
Oh! ces mots! Les mêmes que Josette avait dits parlant de Marc... A lui,
ils avaient dû échapper, car il s’arrêta et, violemment, ses dents
mordirent les lèvres qui n’avaient pas su demeurer closes... Sans
relever ses paroles, elle finissait:
--J’ai promis à M. de Moraines que je serais une mère pour elle et,
autant qu’il dépendra de moi, je la laisserai marier seulement à un
homme qui pourra la rendre heureuse, comme en ma jeunesse, j’ai souhaité
l’être...
Il ne répondit pas... Pourquoi?... Que pensait-il?... Un pli, soudain,
barrait son front que les flammes du foyer mettaient en pleine lumière.
Elle aussi demeura silencieuse. Le jour d’hiver se mourait autour d’eux,
faisant leurs âmes recueillies... Elle pensait qu’elle devait parler,
protégée par cette ombre qui empêcherait qu’il pût lire sur son
visage... Mais soudain, les mots lui apparaissaient si douloureux à
prononcer qu’il lui semblait que jamais elle n’aurait le courage de les
dire... Une bizarre pitié l’angoissait, pour elle-même, pour la faible
Ghislaine qui vivait encore en elle et qui, tout bas, se révoltait
désespérément devant l’épreuve nouvelle...
Alors, elle chercha des yeux le petit portrait de Josette; et le regard
arrêté sur la chère image, elle commença lentement:
--Savez-vous ce que je rêve, mon ami...
--Ce que vous rêvez?
--Oui... Je rêve de vous donner Josette parce que je crois que ce serait
son bonheur et le vôtre...
--Me la donner... Elle?...
Il s’était levé, une telle émotion sur son visage énergique, que
Ghislaine eut l’impression qu’elle éveillait soudain en lui une vision
éblouissante... Elle était certaine désormais qu’il aimait
Josette,--qu’il le sût ou non...
Il répéta:
--Me donner Mlle Josette pour...
--Pour femme, oui... Car vous n’êtes pas destiné à vivre seul...
--Non, mais ce serait fou à moi d’espérer une femme telle que
celle-là!... Vous êtes cruelle, madame. Pourquoi me tentez-vous?
Ainsi qu’elle l’avait prévu, dans le crépuscule approchant, il ne
pouvait observer son visage; il ne pouvait voir que, fixement, elle
regardait l’anneau d’or qu’elle portait au doigt,--symbole du lien qui
avait enchaîné sa vie... Il ne savait pas que d’un mot, il l’eût fait
sangloter, comme sanglotent les jeunes quand un coup trop dur les
atteint...
--Je vous tente en quoi? mon ami...
--Mais en me jetant dans la pensée, dans le cœur, dans tout l’être
enfin, le rêve irréalisable d’épouser cette enfant...
--Irréalisable... pourquoi? Parce que... vous ne l’aimez pas?
De toute son âme, elle l’interrogeait. Presque rudement, il jeta:
--Mais parce que je ne puis espérer être, moi, aimé d’elle qui n’a qu’à
choisir parmi tant de jeunes hommes autrement séduisants que moi!... A
ses yeux, je ne suis, je ne peux être qu’un vieil ami, en qui elle a
confiance, parce qu’elle sait que vous voulez bien me témoigner un peu
de sympathie et qu’elle a, en vous, une foi absolue...
--Ne parlez pas ainsi, il me semble entendre Mme de Maulde.
Mais ses paroles n’arrivèrent même pas aux oreilles de Marc; debout
devant elle, il tourmentait d’un doigt machinal les feuillets d’une
revue posée sur une table, près de lui, et il répétait:
--Épouser cette enfant!... Mais c’est impossible...
Avec une grave douceur, elle dit:
--Si c’était impossible, je ne vous en aurais pas parlé, mon ami.
--Voulez-vous donc dire qu’elle ne me repousserait peut-être pas, si
j’osais venir à elle?...
Dans l’ombre grandissante de la pièce, elle sentait un regard qui
l’interrogeait ardemment, avec une sorte de passion anxieuse où
tremblait une espérance... Et elle avait encore, vibrant dans le cœur,
l’aveu de Josette murmuré un soir...
Dieu! comme lui et elle, ils allaient l’un vers l’autre, conduits par la
mystérieuse attirance qui joint les âmes... Et que déjà, ils étaient
loin d’elle!
D’une voix qui s’assourdissait, elle répondit,--puisqu’il le fallait:
--Je pense que Josette a pour vous une... sympathie et une... estime que
je ne lui ai encore vu éprouver pour aucun des hommes qui ont souhaité
l’épouser... Ce serait votre œuvre de conquérir pour toujours ce cœur
que moi seule, jusqu’ici, j’ai possédé tout entier, dont vous seriez le
premier amour... Personne au monde, mon ami, ne m’est cher comme cette
enfant!... Certes,--je suis comme toutes les mères!--ce sera pour moi un
déchirement de la donner, car c’est mon bonheur même que je donnerai...
Mais ce serait aussi ma consolation et ma force qu’elle me soit prise
par vous qui saurez l’aimer, la diriger, la protéger, la comprendre
comme elle mérite de l’être...
--Merci! fit-il tout bas, bouleversé par l’accent dont elle venait de
parler, qui avait quelque chose de brisé.
Et s’inclinant, il prit sa main et la baisa...
Ni l’un ni l’autre, ils ne parlaient plus, songeurs, n’ayant pas
conscience des minutes qui fuyaient!
Dans le silence de la pièce, le timbre de la porte d’entrée résonna tout
à coup.
Lui comme elle, ils tressaillirent, ramenés de très loin... Elle secoua
la tête et murmura faiblement:
--Ah! j’avais oublié, après cinq heures, je reçois...
Il se levait, incapable d’une conversation banale devant des étrangers.
Mais déjà la porte du salon s’ouvrait et le domestique introduisait
Étienne Dechartres...