Ils furent mariés deux mois plus tard, dans la fraîche lumière d’un
renouveau hâtif qui gonflait de sève les rameaux vivifiés, et ouvrait
les bourgeons dans une floraison soudaine, éclose aux premiers soleils
de mars.
«Un vrai jour de fête!...» Ghislaine ne prenait plus même garde à cette
exclamation qui tintait à son oreille comme un ironique refrain. Quel
jour de fête était pour elle celui-là, terme du mystérieux calvaire que
son cœur avait gravi depuis des mois!... Personne d’ailleurs n’aurait pu
le soupçonner, ni les indifférents curieux, ni les amis, ni la
grand’mère préoccupée de maintenir ses premiers droits sur la jeune
fille, ni Marc, délicatement affectueux avec elle, comme avec une sœur
très chère, mais absorbé par l’amour souverain; ni l’enfant elle-même,
toujours confiante et tendre, mais qui vivait en plein rêve, dans la
fête incomparable de ses fiançailles que l’affection de Ghislaine
s’était ingéniée à lui faire inoubliable...
Un vrai jour de fête! Oui, il fallait que l’heureuse petite aimée
elle-même pensât ainsi, qu’elle ne fût point troublée en son allégresse
par la pleine conscience de l’angoisse qui déchirait un cœur près
d’elle. Ghislaine savait combien elle en eût souffert,--inutilement,
puisqu’il fallait que les choses fussent ainsi... Et jusqu’au bout, elle
fut vaillante, comme elle l’avait été pendant l’épreuve de ces mois de
fiançailles où chaque jour devenait pour elle une page vivante de
l’éternel roman d’amour qu’il lui avait été refusé de lire.
Elle sut être souriante pendant l’interminable défilé de la sacristie,
pendant la réception qui suivit à l’hôtel de Maulde. Elle eut le courage
de ne pas faiblir quand elle-même vint aider la jeune fille à revêtir le
costume de voyage, quand enfin elle la vit prête à partir, s’attachant à
elle étroitement, les yeux brillants de pleurs, quand elle entendit la
voix chère lui murmurer avec une tendresse éperdue:
--Maman, ma dévouée, ma bien-aimée maman, merci!... Je vous adore!
Même ce calme de mort qui semblait la glacer ne l’abandonna pas quand le
bruit sourd de la porte qui se refermait l’avertit que la séparation
suprême était accomplie, que l’enfant, sa petite «Joie», était partie...
Toute son âme lui faisait mal, mais elle n’avait pas une larme.
Incapable d’entrer encore dans la chambre désormais déserte, où, pendant
des années, Josette avait apporté la lumière de sa jeune vie, elle
revint dans la pièce même où elle avait appris les fiançailles, où, sur
sa table de travail, il y avait le portrait qu’elle aimait par-dessus
tous les autres, celui de Josette petite fille,--sa Josette à elle...
Non pas celle de Marc de Bresles, qu’il emmenait rayonnante sous les
larmes.
Et lasse infiniment, elle s’assit devant l’image chérie.
Par la fenêtre entr’ouverte, un souffle tiède l’enveloppa, où flottaient
un parfum vague de violette, une senteur de verdure fraîche...
Machinalement, elle regarda vers le ciel tout bleu, le doux ciel
printanier d’où tombait une clarté blonde sur les pousses frêles qui
buvaient le soleil...
Ah! c’était bien la journée qu’il fallait pour mieux enivrer les époux
de leur bonheur en son exquise aurore; une de ces journées qui font
frémir l’être des jeunes et rêver leur cœur,--une journée, ô Dieu!
pareille à celles que, jadis, les vingt ans de Ghislaine de Vorges
avaient tant aimées à travers tous les espoirs dont sa jeunesse
confiante se leurrait divinement...
Elle en eut soudain le brusque ressouvenir et un regret désespéré lui
déchira le cœur de toutes ces joies qui lui avaient été refusées et
qu’elle ne posséderait jamais, jamais... Jusqu’au plus profond de l’âme,
elle se sentait broyée par l’affreuse impression de sa solitude, où la
vie, la rejetait encore une fois, pauvre épave humaine, à qui nul port
hospitalier ne s’était ouvert pour jamais...
Maintenant sa jeunesse finie, sans avenir de femme, il lui fallait se
reprendre à vivre dans l’horrible isolement de celles qui n’ont ni
époux, ni enfant, ni famille... Il lui fallait continuer sa route
déserte, sans rien demander à personne, sans avoir même le droit de
souhaiter pour réchauffer son cœur, une part de la vie de son enfant,
devenue femme, si celle-ci, spontanément, ne la lui donnait point...
Un souvenir tout à coup la hantait, celui d’un rêve mauvais fait
quelques jours plus tôt, où lui était apparue une Josette indifférente,
fuyante, lointaine, qui, appelée par elle lui jetait d’une voix brève
«qu’elle était trop exigeante de la vouloir encore à ses côtés, ayant eu
une bien large part de sa tendresse jadis...»
Elle secoua la tête pour échapper à la vision menteuse. Mais,
instinctivement, elle murmurait, les yeux attachés sur la Josette qui
l’avait tant aimée:
--Mon enfant chérie, te souviendras-tu toujours que ta Ghislaine n’a que
toi au monde, à qui elle a donné son temps, sa pensée, son cœur, sa vie,
bien plus absolument que tu ne le sauras jamais?... Reste-lui fidèle, ô
ma «toute petite»... Rappelle-toi qu’elle est bien seule, toi partie...
Ne l’oublie pas tout à fait parce que tu es heureuse comme elle a tant
souhaité que tu le sois...
Oui, depuis cinq années, elle avait vraiment vécu pour le seul bien,
pour le seul bonheur de cette enfant, et elle pouvait avoir conscience
que sa promesse au comte de Moraines avait été remplie,--et au delà!
Aujourd’hui, elle payait durement les joies de son illusoire maternité.
Pourtant, elle ne regrettait rien de ce qui avait été. Quel meilleur
usage eût-elle fait de sa vie sans but? Lorsqu’elle avait accepté pour
sienne la petite créature orpheline qui s’attachait à elle jalousement,
elle avait eu l’étrange intuition qu’elle allait ainsi au-devant de
nouveaux chagrins... Elle savait maintenant que cette intuition ne
l’avait pas trompée, et, tout bas, elle redoutait l’avenir qui la
meurtrirait peut-être encore parce qu’elle avait trop profondément donné
son cœur à Josette de Moraines. Soit! à l’avance, elle l’acceptait, s’il
devait en être ainsi... Même si absorbée par son bonheur, inconsciente
du mal qu’elle lui faisait, Josette se détachait d’elle, malgré tout,
elle lui demeurerait dévouée infiniment, comme le sont les mères...
Seulement, alors, elle ne pourrait plus avoir foi en aucune affection...
Oui, peut-être, ç’avait été folie à elle de se consacrer toute à la
tâche acceptée, avec cette dédaigneuse insouciance de sa propre
destinée... Mais cette folie qui avait été la joie et peut-être le salut
moral d’une jeune vie, elle savait bien qu’elle eût été prête à la
refaire même avec la révélation du prix dont elle la paierait...
Car elle était de celles pour qui aimer, c’est se dévouer--et
souffrir...
PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 9, RUE GARANCIÈRE.--16022.