A peine réinstallée à Paris, la marquise de Maulde reprenait ses
réceptions hebdomadaires du soir, qu’elle organisait avec un art
raffiné, d’abord pour son propre plaisir, puis pour celui de ses hôtes
qui entendaient chez elle des artistes de tous genres,--valant presque
toujours la peine d’être entendus...
Aussi, bien que novembre fût à peine en son milieu, que la saison
mondaine ne fût encore qu’à son aurore, la plus brillante des cohues
emplissait les deux salons ouverts ce soir-là, quand Ghislaine y arriva,
accompagnant sa belle-fille. Avec une bonne grâce inaccoutumée, la
marquise avait insisté pour qu’elle parût à sa première soirée, et elle
avait accepté l’invitation, ne voulant pas rendre plus difficiles
encore, par un refus, ses rapports très délicats avec Mme de Maulde.
Elle fut, d’ailleurs, accueillie par un de ces sourires séduisants que,
dans son salon, la marquise n’eût pas refusé à sa pire ennemie. Elle
s’entendit adresser quelques paroles banalement aimables, et put avoir,
du moins, la satisfaction--frivole--de constater qu’elle avait réussi à
habiller Josette au gré de sa difficile grand’mère. Celle-ci, d’un coup
d’œil aigu, filtrant sous la paupière, avait en effet, inspecté la
toilette de la jeune fille, avant même de songer à effleurer le front
qu’elle lui offrait.
--Voyons?... Voyons, petite, comment vous êtes faite ce soir?... Pas
mal!... Bien... Bien... C’est gentil, ce taffetas rose et cette vieille
dentelle jaunie! Pas assez décolletée pourtant... Tu l’es presque à la
façon d’une pensionnaire de couvent!... Demande donc à Mme de Moraines
de faire plus largement tailler tes corsages!
Josette eut un imperceptible froncement de sourcils, comme au temps où
elle était une petite fille aisément révoltée. Mais elle ne releva pas
la singulière réflexion de Mme de Maulde et dit simplement:
--Je suis aise, grand’mère, que ma robe vous plaise...
--Et j’espère qu’elle te plaît à toi aussi, que tu es ravie de constater
qu’elle te va bien!... Sois donc jeune, petite Minerve. Jouis de tes
vingt ans, de leur beauté et de la tienne!
Elle se détourna, rendant la liberté à Josette. Quelqu’un venait la
saluer, un intime qui avait entendu ses derniers mots et, très sincère,
fit un enthousiaste éloge de la jeune fille. La marquise approuvait
souriante, observant Josette avec un plaisir sensible.
--Oui, oui, elle s’est vraiment arrangée d’une façon étonnante...
Fillette, elle n’était guère jolie! Je n’aurais jamais osé espérer
qu’elle deviendrait ce qu’elle est... Ah! la jeunesse! la jeunesse, mon
ami, quelle magicienne! Voyez comme son charme opère...
Et avec des yeux, au fond desquels il y avait soudain l’amer regret de
la femme vieillie--jadis adulée--elle contempla de nouveau sa
petite-fille, tout de suite entourée, accueillie par le muet hommage de
tous les regards qui saluaient son charme d’aurore. Dans ce salon, il y
avait des femmes, des jeunes filles plus absolument jolies, dont les
traits pouvaient mieux soutenir la critique... Pas une pourtant ne l’eût
fait oublier, car elle possédait une étrange séduction, émanée tout
ensemble de la grâce extrême de sa silhouette de petite nymphe souple et
fine, de l’éclat de la peau qui avait une blancheur délicate sous les
cheveux sombres, capricieusement relevés, mais surtout du sourire de la
bouche volontaire et caressante, de la clarté passionnée du regard très
jeune où, par instants, apparaissaient des profondeurs imprévues qui en
faisaient un vrai regard de femme.
Ayant cette même sobriété de gestes qui caractérisait Ghislaine, elle
causait et répondait, allant à tous à travers les salons, parce qu’elle
savait combien Mme de Maulde tenait à ce qu’elle remplît de façon
impeccable son rôle de fille de la maison. Et elle s’en acquittait avec
tant de grâce que personne n’eût pu soupçonner qu’elle avait
l’impression d’accomplir un insipide devoir mondain... Personne, sauf
Ghislaine dont le sourire l’encourageait et qu’elle remerciait par une
rapide caresse du regard, résistant bravement à son instinctif désir de
se rapprocher de la jeune femme, afin de ne point l’exposer à la jalouse
malveillance de sa grand’mère.
Ghislaine, elle, s’était bien vite réfugiée dans la serre attenante aux
salons, et moins envahie. Là, tout en répondant aux saluts qui venaient
la découvrir dans sa retraite, elle s’amusait du coup d’œil chatoyant
des toilettes de femmes, sous la lumière versée par le calice de grandes
fleurs étranges et qui ruisselait en lueurs caressantes sur l’éclat des
satins, la blancheur des épaules, sur la mousse légère des chevelures où
luisaient des éclairs de diamants.
Trouant la rumeur des conversations, montaient les notes éparses des
instruments qu’accordaient les musiciens, violoniste et violoncelliste;
debout, près du piano à queue, se tenait la chanteuse, une artiste très
connue...
Les hommes se massaient dans les embrasures. Ghislaine les effleura du
regard. Elle cherchait si, dans leur foule, elle allait reconnaître Marc
de Bresles... Elle savait qu’il devait venir et ce serait la première
fois qu’elle le reverrait. Il s’était présenté chez elle un jour où elle
était sortie et, n’allant guère chez Mme de Maulde, elle n’avait pas eu
encore l’occasion de l’y rencontrer, comme le faisait souvent Josette.
Mais, sans doute, il n’était pas encore arrivé. Autrement, il fût venu
la saluer, ainsi que le faisaient tous ses amis et même des
indifférents, admirateurs de son talent d’écrivain... Vers elle, venait
Étienne Dechartres, le critique d’art dont une minute auparavant elle
avait aperçu, dans la phalange masculine, la tête pensive, les yeux
d’observateur pénétrant, sceptique et dilettante...
--Est-il permis, madame, de s’asseoir près de vous?
Il demandait cela, tout en s’inclinant très bas sur la main qu’elle lui
donnait, avec un sourire.
--Il est permis de s’asseoir, mais non de causer, car voici la musique
qui va commencer. Et vous savez, je suis gourmande de recueillement
quand je désire écouter!
Lui aussi souriait.
--Ne craignez rien! Certes le seul désir de ne pas être importun
suffirait à me rendre silencieux, mais pour ma propre jouissance aussi,
je deviendrai lèvres closes dès que les sons parleront la langue divine.
Avez-vous été au dernier concert de Colonne?... On y a donné des œuvres
qui, merveilleusement exécutées, mettent de la folie au cœur, même dans
les vieux cœurs comme le mien qui devraient être assagis. Ah! rien ne
fait plus adorablement déraisonner que la musique! Votre sagesse ne le
reconnaît-elle pas, madame, même sans l’avoir expérimenté?
Ghislaine se mit à rire.
--Ma sagesse est comme moi... Elle adore la musique et, pleine de
confiance en elle-même, elle s’accorde sans scrupule le luxe du rêve,
quand les sons lui murmurent toutes ces choses que les mots ne sauraient
exprimer sans les déflorer...
Il allait répondre. Elle l’arrêta avec un léger sourire, car le
violoniste commençait une mélodie chaudement colorée que reprit bientôt
la voix de la chanteuse. L’œuvre était originale,--presque trop pour la
plupart des oreilles qui l’entendaient ce soir-là; mais l’exécution en
était si parfaite que des applaudissements enthousiastes accueillirent
le nom de l’auteur,--un jeune compositeur hongrois,--que la chanteuse
jeta comme un cri de triomphe, de sa belle voix de contralto.
Dechartres, qui, près de Ghislaine, avait écouté, tout vibrant d’émotion
artistique, se pencha vers elle avec le désir qu’elle eût partagé son
impression.
--N’est-ce pas là une véritable œuvre de «jeune»?... Quelle passion et
quelle couleur y a mises ce garçon!
Sachant par expérience combien elle le comprenait, il se laissait aller
à causer avec elle, l’entraînant dans la vivacité de sa conversation,
évocatrice d’impressions, de pensées, de sentiments multiples.
Intéressée, elle répondait, l’esprit en éveil, très charmeuse sans le
chercher, toute à la jouissance délicate de sentir sa pensée voler haut
avec une autre qui l’entraînait souverainement...
Et elle ne s’apercevait pas que, non loin d’elle, adossé à la muraille,
Marc de Bresles la regardait et ne la reconnaissait pas... La Ghislaine
d’autrefois était habillée de noir, il y avait une infinie mélancolie
dans ses yeux, dans son rare sourire... Celle qu’il apercevait
maintenant lui semblait une autre, dans l’élégance de sa robe de vieille
guipure rousse, fleurie de roses au corsage qui dégageait pleinement les
épaules sous l’épaulette de velours noir. La tête très fine avait
toujours la même grâce aristocratique, mais l’expression en était
autre,--en cette minute, du moins, où Marc revoyait, pour la première
fois, la jeune femme. Une flamme gaie dans les yeux, elle causait,
souriante, animée, avec cet Étienne Dechartres qui, disaient ses amis
eux-mêmes, souhaitait l’épouser et attendait que, par suite du mariage
de Josette, elle se reconnût libre. Si véritablement, ils semblaient
créés l’un pour l’autre! vivant d’une même vie intellectuelle, aimant
tous les deux les choses d’art, rapprochés par la communauté de leurs
goûts, de leurs idées, de leurs travaux!...
Le désir mourait en lui d’aller à elle qui lui semblait tout à coup une
étrangère. Il se détourna envahi par une impression de déception
aiguë,--alors que pourtant depuis cinq ans, il n’avait plus espéré en
elle, et son regard qu’une tristesse durcissait un peu, tomba sur
Josette qui approchait dans sa fraîcheur d’aurore, dont le jeune regard
lui souriait mieux encore que ses lèvres caressantes... Alors
instinctivement, il alla vers elle, d’un élan qu’il ne raisonna pas...
Le concert reprenait, interrompant de nouveau la conversation de
Ghislaine avec Dechartres... Maintenant toute à elle-même, la jeune
femme chercha vite Josette des yeux, étonnée d’être restée si longtemps
sans la voir venir... A travers les rangs pressés des auditeurs, elle
l’aperçut soudain... A qui donc parlait-elle, avec cette lumière
splendide dans le regard, cette douceur grave et délicieuse dans le
sourire?... Qui donc lui plaisait assez pour que des yeux clairvoyants
de mère pussent être frappés tout de suite du rayonnement qui baignait
le jeune visage expressif?...
Un nom traversa la pensée de Ghislaine, et, reculant son fauteuil, d’un
geste inconscient, elle se leva pour voir... Son intuition ne l’avait
pas trompée, c’était bien à Marc de Bresles que Josette parlait...
Et comme lui aussi la regardait!...
Les paroles qu’ils échangeaient eussent certainement pu être entendues
de tous... Pourtant, elle sentait qu’en les prononçant, ils étaient
aussi seuls l’un avec l’autre qu’ils pouvaient l’être là-bas à Dieppe,
quand, isolés du reste des promeneurs, ils contemplaient la mer, leurs
âmes mystérieusement rapprochées par leur silence même...
Au plus intime de son cœur, une conviction pénétra, si aiguë qu’elle en
éprouva une bizarre sensation de déchirure très douloureuse. Sans doute,
quelque obscure espérance qui s’était obstinée à demeurer en elle venait
d’être mise en lambeaux par la vérité... Josette aimait Marc de
Bresles... Et lui l’aimait aussi--ou l’aimerait sûrement...
En son âme, obscurément, un inconscient cri de révolte jaillissait,
pareil à une plainte: «C’est injuste! C’est injuste!...» Sans but, sans
idée, d’instinct, elle eût voulu aller vers le groupe des deux jeunes
gens... Quelle folie! Ni l’un ni l’autre ne souhaitaient guère sa
présence en ce moment, et Josette, son aimante Josette était bien loin
d’elle...
Le violon résonnait de nouveau; elle se rassit, prisonnière des
convenances, prisonnière du monde, prisonnière de sa propre volonté qui
prétendait dompter la plainte de son cœur,--ce misérable cœur qui a tant
de peine à mourir...
La chanteuse commençait la première mélodie d’un poème musical,
ardemment triste et caressant. Elle disait:
... Je n’ai pas su lire ta pensée,
Mais j’emporte une âme à jamais blessée,
Et mon doux espoir s’est évanoui...
Les mains de Ghislaine frémirent sur l’écaille de son éventail. Ah!
pourquoi ne pouvait-elle supplier cette femme de se taire, de ne point
ainsi remuer en elle, de sa voix chaude, tous les rêves, tous les
espoirs, toutes les illusions exquises que, seules, les jeunes ont le
droit de connaître... Elle les avait connus jadis, dans la fête de ses
vingts ans... Qu’il y avait longtemps de cela! A peine, maintenant, elle
était encore une jeune femme. Seuls, les hommes que la maturité
atteint,--comme Dechartres,--pouvaient la trouver charmante. Marc, lui,
était parmi les jeunes! Il avait son âge à elle, peut-être moins même;
mais largement, elle était l’aînée, mûrie avant l’heure par la vie,
destinée à vieillir seule...
La cantatrice chantait:
Donnez-moi le bonheur dont mon âme a soif!
Cette prière désespérée, elle aussi, à certaines heures, elle l’avait
eue sur les lèvres, dans le cœur, dans tout l’être, faible autant que
les autres femmes, aussi altérée de tendresse que l’était Josette
qu’elle voyait écouter la musique troublante, avec de larges prunelles
graves et passionnées qui regardaient vers l’invisible...
Lui, Marc, près d’elle, la contemplait, une expression de rêve sur son
visage énergique. En son âme même, vibrait sans doute aussi le chant
dont l’écho résonnait jusque dans ces cœurs de mondaines, d’hommes de
cercle, qui toutes, tous, avaient sûrement fait à une heure ou à une
autre, le songe éternel!
Avec la sensation d’une délivrance, Ghislaine entendit mourir les
dernières notes qui avaient la poignante mélodie d’un adieu... Mais
l’impression avait été si profonde, qu’elle ferma une seconde les yeux
pour cacher une buée de larmes que ses nerfs trop douloureusement tendus
y faisaient monter...
Aussitôt d’ailleurs, elle les rouvrit, la voix joyeuse de Josette
l’appelait:
--Ghislaine, chérie!... Enfin je vous retrouve! Où vous étiez-vous
cachée? Je voulais tant vous amener moi-même votre ami, M. de Bresles!
Dans les yeux de Josette, il y avait la tendresse coutumière, et une
douceur passa en elle...
Marc, près de Josette, la regardait, la retrouvait soudain avec sa
mélancolique expression... Elle lui tendait la main, il y appuya ses
lèvres. Un imperceptible silence scellait leurs bouches une
seconde,--peut-être parce qu’une fois encore, Josette se retrouvait
involontairement entre eux... dans la première minute du retour comme
dans la dernière de l’adieu...
Il dit, d’une voix un peu assourdie:
--Je commençais à désespérer, madame, d’arriver enfin jusqu’à vous...
Comme autrefois, vous vous faites rare!
Comme autrefois! Le mot la fit tressaillir. Il le devina. L’un et
l’autre, ils pensaient soudain à ces jours enfuis qui les avaient, par
hasard, rapprochés, aux disparus qui avaient été des vivants dans un
passé qui ne ressusciterait pas...
Avec un frêle sourire sur ses lèvres que l’émotion faisait trembler un
peu, elle répéta:
--Comme autrefois, les vrais amis savent me découvrir dans ma
solitude... Moi aussi, j’étais désireuse de vous souhaiter la bienvenue
ce soir, puisque j’ai eu le regret d’avoir manqué votre visite... Et
j’ai ce regret d’autant plus vif que j’aurais trouvé bon de retrouver un
ami tel que vous, ailleurs qu’au milieu de tout ce monde.
--Merci, fit-il avec cette sincérité d’accent qui donnait parfois tant
de force à ses paroles.
Délicatement, Josette s’était éloignée. Mais autour d’eux, flottait le
murmure frivole des conversations. Des regards les observaient, des
curiosités s’attachaient à eux, les maintenant de force dans la
pitoyable banalité de paroles qu’impose l’atmosphère mondaine... Et,
l’un et l’autre, ils avaient l’énervante sensation de ne dire ni
d’entendre, les mots qu’ils auraient souhaité... Lui assis près d’elle,
ils causaient; mais ils eussent été des indifférents, échangeant
d’aimables propos de politesse, qu’ils ne se fussent pas autrement
parlé. Il la félicitait sur son succès littéraire, sans insister,
devinant combien elle y était indifférente. Elle l’interrogeait sur son
voyage de retour, son séjour à Dieppe, son installation à Paris. Et il
répondait, l’esprit distrait, appelant en vain la douce sensation
d’intimité qui, jadis, naissait spontanément dans leur causerie, obsédé
par l’obscure vision de la jeune femme causant avec Dechartres, très
souriante et animée, intéressée par lui...
Les musiciens tziganes jouaient maintenant des mélodies bizarres
pareilles à un capricieux chant de valse, mais elle seule, de tous deux,
les entendait. En lui, grandissait une impatience presque douloureuse de
voir fuir les instants qu’elle pouvait lui accorder, et cela sans qu’il
eût senti se renouer entre elle et lui le lien d’autrefois.
Et voici que vers eux, comme les musiciens jetaient, parmi les
applaudissements, les dernières notes d’une ardente chanson, la marquise
de Maulde approchait. Allait-elle donc, à son tour, venir se placer
entre Ghislaine et lui? Il se pencha un peu vers la jeune femme:
--Vous allez peut-être me trouver bien indiscret, madame. Mais ne
voudriez-vous pas être infiniment bonne et m’indiquer un jour où je
pourrais être reçu par vous, sans que votre salon fût aussi brillamment
rempli que ceux-ci?... Mon séjour en Afrique a achevé de me rendre
sauvage et, s’il me semblerait très doux de réveiller avec vous les
vieux souvenirs, je serais incapable de le faire en dehors d’un milieu
intime... Je suis très ambitieux, n’est-ce pas? Si je le suis trop,
soyez-moi indulgente...
Elle souriait, une douceur profonde dans le regard.
--Vous n’êtes pas ambitieux du tout. Les amis de vieille date ont des
privilèges tout particuliers. Voulez-vous venir me voir un mardi, avant
cinq heures? A partir de cette heure-là seulement, mon salon est ouvert
à tout le monde.
--Je m’en souviendrai, dès mardi prochain, si vous voulez bien me le
permettre, madame.
Elle inclina silencieusement la tête, Mme de Maulde était devant eux;
et, du bout de son éventail, elle effleurait l’épaule du jeune homme,
disant:
--Marc, je suis désolée de vous enlever au plaisir de causer avec Mme de
Moraines; mais je vous réclame comme danseur...
--Comme danseur? madame.
Elle se mit à rire de son air de stupéfaction.
--Oui, mon ami, comme danseur! Nos jeunes filles, tandis que leurs
parents sont au buffet, implorent une valse, jouée par les musiciens
tziganes. Et, vu votre âge, vous devez figurer parmi leurs cavaliers!
Un léger pli barrait tout à coup le front de Marc.
--Madame, veuillez m’excuser, mais je ne suis plus maintenant du nombre
des danseurs.
--Mon cher ami, vous plaisantez! Un valseur tel que vous n’a pas le
droit de se dérober... Allez donc offrir votre bras à Josette. La voici
justement. Josette, M. de Bresles sollicite la grâce d’un tour de valse
avec toi.
C’était là Mme de Maulde tout entière, disposant des gens comme des
choses, selon son bon plaisir, avec une parfaite désinvolture. Et tous,
Ghislaine trop fière pour se dérober à cette impérieuse volonté, Marc
trop courtois, Josette trop surprise, n’avaient qu’à la subir.
Un chant de valse s’élevait déjà, capricieusement rythmé, et des couples
se levaient, commençaient à bostonner, suivant l’ondulation souple de la
musique.
Les yeux de Marc rencontrèrent les prunelles profondes de Josette, et
soudain son irritation tomba. Il s’inclina devant la jeune fille.
--Si Mme de Moraines veut bien m’excuser de la quitter aussi
brusquement, je vous serai très reconnaissant, mademoiselle,
d’accueillir la requête que Mme votre grand’mère daigne vous adresser en
mon nom...
--Mais certainement, elle vous l’accorde... Allons, Josette, va vite
danser! Il est absurde que tu paraisses ainsi te désintéresser de ce qui
se fait chez moi. Ghislaine, ma chère, je vous en prie, rendez la
liberté à Marc qui se croit votre prisonnier!
Elle dit de sa voix grave, un peu hautaine:
--Je suis bien sûre que M. de Bresles ne croit rien de semblable! Il
sait que je désire avant tout qu’il vous soit agréable... M. de Gannes,
voulez-vous me donner votre bras pour me conduire au buffet?...
Elle se détourna tandis que Josette, confuse pour sa grand’mère,
murmurait de sa manière caressante, se penchant vers elle:
--Je vous aime, ma Ghislaine.
Elle la remercia d’un frêle sourire; mais son cœur demeurait lourd,
comme aux heures mauvaises, et elle répondait, distraite, à Paul de
Gannes tandis qu’ils traversaient lentement les salons à travers les
groupes de danseurs. Pourtant, tout à coup, elle devint attentive; il
lui disait:
--Ne vous semble-t-il pas que notre ami de Bresles est conquis à son
tour par votre Josette qui, de son côté, ne paraît pas le tenir aussi
farouchement à distance que les autres?... Voyez quel joli couple ils
forment!
Elle ne répondit pas tout de suite. Elle aussi contemplait les deux
jeunes gens. Plusieurs fois déjà, elle les avait vus passer, dansant une
valse lente qui, à ses yeux clairvoyants, trahissait leur indifférence
pour un plaisir de commande; mais ils s’étaient arrêtés bien vite et
causaient; elle, harmonieusement fine, la main appuyée sur le bras de
Marc, le visage nimbé par ce regard qui jaillissait de son âme même
d’enfant heureuse...
Oui, heureuse, bien heureuse, puisqu’elle avait si large, sa part de
richesses de toute sorte!... Avec une infinie tendresse, Ghislaine la
considéra. En l’intimité de son âme, elle lui murmurait:
--O mon enfant chérie, tu ne connais pas ton bonheur!
Puis, tout haut, d’une voix un peu étrange, elle dit enfin:
--Oui, ils sembleraient faits l’un pour l’autre... Nous verrons ce que
sera l’avenir...
Discret, M. de Gannes n’insista pas et changeant de ton, il interrogea
courtoisement amenant la jeune femme vers le buffet:
--Que désirez-vous, madame, que je vous fasse servir?
--Merci, je n’ai besoin de rien... J’ai un peu mal à la tête... Ce qu’il
me faudrait, c’est le repos...
Oh! oui, elle la souhaitait, la fin de cette soirée, elle désirait, et
combien ardemment, le bienfait du silence, après tout ce vain bruit
autour de son âme douloureuse... Cela seul qui lui eût fait du bien,
c’était la tendresse de Josette, c’était l’élan du jeune cœur qui lui
laissait oublier la misère de sa solitude...
Et un soupir d’allégement lui échappa quand, sa liberté enfin
reconquise, elle se vit, avec la jeune fille, dans la voiture qui les
ramenait à travers la nuit,--une nuit claire pointillée d’étoiles où,
dans le ciel d’un bleu froid, luisait l’argent d’un mince croissant de
lune.
Ardemment, elle attendait tout bas, le mot de Josette dont elle avait
soif... Mais l’enfant ne parlait pas. Adossée au coupé, blottie dans sa
pelisse soyeuse, elle demeurait immobile, regardant avec de grands yeux
qui rêvaient le beau ciel d’hiver. Pour la première fois peut-être, se
retrouvant seule avec la jeune femme, après plusieurs heures passées
parmi des étrangers, elle n’avait pas vers elle un de ces élans
d’ardente affection dont, malgré les années, elle restait coutumière.
Elles étaient si près l’une de l’autre qu’elles se frôlaient, mais leurs
âmes n’étaient plus une... Celle de l’enfant se faisait lointaine,
devenant une âme de femme qu’éblouissait une confuse et radieuse vision
d’avenir.
Et la conscience que Ghislaine en éprouvait lui était à ce point
angoissante, qu’une question lui échappa:
--A quoi penses-tu silencieusement ainsi? ma Josette.
La jeune fille eut un tressaillement. Comme réveillée soudain, elle se
pencha vers Ghislaine avec un baiser qui ne dissipa point en elle la
poignante sensation d’isolement, parce que, seule, sa question l’avait
mis sur les lèvres de Josette... Elle répéta:
--A quoi penses-tu? mon enfant chérie.
--Je pensais, dit lentement Josette, que jamais encore, chez grand’mère,
je n’avais passé une soirée qui me parût meilleure...
Tout bas, Ghislaine murmura, d’un accent où il y avait à peine une
question:
--Parce que M. de Bresles était là...
--Maman, maman, que dites-vous?... Que croyez-vous?...
Elle n’avait pas dit «non»; et, Ghislaine, dans la nuit, sentait le
rayonnement de son regard... De la même voix assourdie, très douce, elle
continua:
--Je crois, mon enfant chérie, que, si M. de Bresles te demandait de
devenir sa femme, tu ne le repousserais peut-être pas comme les
autres...
Josette ne répondit pas; puis, tout à coup, cachant son visage sur
l’épaule de la jeune femme, elle dit avec des lèvres qui tremblaient:
--Ghislaine chérie, à vous seule, j’avouerai cela, parce que vous êtes
une seconde moi-même... «S’_il_ me demandait d’être sa femme, il me
semblerait que c’est mon bonheur même qui vient à moi!...»
V
Quelques jours plus tard, à une messe de mariage, comme Ghislaine
arrivée juste à la dernière minute pour féliciter les mariés, sortait de
la sacristie et rentrait dans l’église, elle aperçut la marquise de
Maulde qui, ses propres devoirs de politesse remplis, attendait le
retour du cortège nuptial. A travers sa face-à-main, elle lorgnait les
très élégantes invitées que déversait la sacristie dans un bruissement
soyeux de robes traînantes, une senteur de poudre de riz et d’essences
fines. Tout de suite, elle reconnut Ghislaine, la trouva très jolie
femme, habillée avec un goût qui lui était tout personnel... Mais
remarquant qu’elle était seule, sans Josette, elle eut un froncement des
sourcils mécontent, et aussitôt, interrogea, nerveuse:
--Eh bien, et Josette? Où est-elle donc? Vous ne l’avez pas amenée?
--Non, elle ne connaît que peu ou point la mariée et elle avait, à une
heure, un cours d’accompagnement qui l’intéressait beaucoup.
--Mon Dieu! quand donc cessera-t-elle d’être une écolière? Franchement,
Ghislaine, vous la maintenez dans l’enfance plus que de raison.
--Parce que je lui laisse faire de la musique autant qu’elle le désire
et de la façon qui lui plaît?
--Parce que vous ne prenez nul souci de lui rappeler qu’elle a vingt ans
et par conséquent qu’elle doit remplir ses devoirs de fille du monde,
qui, à son âge, sont d’une réelle importance. Je sais, ma chère, que
vous me trouvez fort indiscrète de me mêler de l’éducation de Josette;
mais, en somme, comme elle est ma petite-fille, je pense que j’ai, la
première, voix au chapitre.
Ghislaine ne répondit pas, dédaigneuse de ces sorties, maintenant
fréquentes, et trop délicate pour rappeler à la marquise à quel prix
elle-même avait acquis le droit de considérer Josette comme son enfant.
D’ailleurs, soudain, l’attention de Mme de Maulde se détournait d’elle,
car l’orgue commençait une marche triomphale et le cortège sortant de la
sacristie arrivait d’une allure rythmée, agitant, de profonds remous, la
foule curieuse et bavarde qui emplissait l’église et se massait au bord
de l’allée pour mieux voir...
De ce regard auquel nul détail n’échappait, Mme de Maulde contemplait le
défilé. Ghislaine, elle, ne vit que la blanche apparition de la jeune
épousée, son visage de créature heureuse, le geste confiant de son bras
appuyé sur celui de son mari. Aussitôt, en son âme, s’était dressée la
vision de Josette, ainsi emmenée vers l’inconnu, dans une même joyeuse
clarté de cierges, au son des orgues,--emmenée par celui à qui elle
aurait donné tout son cœur, pour la joie comme pour la peine...
Le cortège avait passé, et le flot des assistants descendait vers les
portes de sortie, larges ouvertes sur la rue, que baignait un pâle
soleil d’hiver. Frileuses, les femmes remontaient leurs fourrures,
beaucoup cherchaient leurs voitures, qui approchaient difficilement du
trottoir, envahi par les curieux.
--Ghislaine, vous allez, sans doute, recommencer vos félicitations chez
les mariés, n’est-ce pas? Alors, je vous emmène en voiture, dit Mme de
Maulde, qui, distraite de son accès de mauvaise humeur, l’avait oublié
déjà. D’ailleurs, je désirais vous parler, et vous avez l’habitude de
vous faire si rare qu’il faut bien vous saisir au vol!
«Vous vous faites si rare!...» Les paroles mêmes que Marc de Bresles lui
avait dites en la revoyant. Elle secoua la tête pour fuir le souvenir du
jeune homme. Dans sa pensée, autant que dans son âme, vibraient encore
les aveux confiants que, soudain, sa question avait fait jaillir des
lèvres de Josette, ce soir où elles revenaient, dans la nuit, de chez la
marquise de Maulde. Désormais, elle ne pouvait plus douter, le cœur de
Josette allait vers Marc de Bresles, ce jeune cœur aimant qui savait si
délicieusement se donner...
Distraite, elle avait suivi Mme de Maulde; et ce fut par un effort de
volonté que, s’arrachant à sa songerie, elle demanda, dès que la voiture
les emporta:
--Vous souhaitez me parler, madame, qu’y a-t-il?
--Il y a, ma chère, pour aller droit au but,--car nous n’avons qu’un
instant à nous,--que je suis fort mécontente du parti pris de Josette de
repousser tous les mariages qui lui sont offerts. C’est absurde!
Qu’attend-elle? Que veut-elle? Acquérir la réputation d’une poseuse qui
ne juge personne digne d’elle, pour arriver tout bonnement un jour au
personnage ridicule de fille montée en graine, comme disent les bonnes
gens, si elle ne finit pas par épouser n’importe qui, n’ayant plus le
choix. Puisque vous êtes la seule personne qu’elle daigne écouter, je
vous serais très obligée de le lui faire comprendre... Elle a de nouveau
refusé le marquis de Chambry, qui était un charmant garçon, de très
bonne famille, de grande fortune, pourvu de brillantes relations, enfin
de tout ce que peut souhaiter une femme...
--Qui ne demande à son mari ni grande intelligence, ni conception même
vague de devoirs quelconques à remplir, ni goûts un peu élevés, ni souci
de ne point gaspiller son existence dans des occupations stupidement
frivoles de mondain désœuvré.
Presque avec âpreté, Ghislaine avait parlé. La marquise, dont elle
attaquait ainsi les sympathies, la regarda, stupéfaite et irritée.
--Ah! çà, Ghislaine, est-ce votre qualité de femme de lettres qui vous
fait parler ainsi comme une anarchiste?... Il est évident que si vous
exprimez de telles opinions devant Josette, ses lubies n’ont plus rien
d’étonnant! Vous la détournez du mariage pour...
Ghislaine ne lui permit pas d’achever; avec une sorte de gravité qui la
domina, elle dit:
--Je la détourne, non du mariage, mais d’un mari qui ne la rendrait pas
heureuse et qui ne serait pas digne d’elle.
--Digne d’elle! En vérité, Ghislaine, que lui faut-il donc? Vous la
gâtez d’une façon déplorable et la transformez en ridicule petit
spécimen d’orgueil féminin!... Eh bien, ma chère, si vraiment vous
n’avez en vue que son intérêt, si vous ne souhaitez pas, comme on
pourrait le croire, la garder près de vous pour vous distraire,
trouvez-lui donc un mari qui ait l’heur de lui plaire en vous plaisant.
Pour ma part, il y a, en ce moment, quelqu’un que j’en arrive à désirer
lui voir épouser, c’est Marc de Bresles, qui paraît d’ailleurs la
trouver assez à son goût...
--Marc de Bresles!
--Oui, Marc. Et pourquoi non?
Ainsi, la grand’mère, après l’enfant, souhaitait ce mariage. Elle eut la
sensation que doivent éprouver ceux qui, emportés par un invincible
courant, se sentent entraînés loin du port entrevu... Une seconde, elle
resta sans répondre. D’un regard qui ne voyait pas, elle considérait le
missel que tenaient ses doigts gantés de blanc. Puis, d’une voix un peu
lente, elle répéta:
--Pourquoi?... Parce qu’il me semble que M. de Bresles est un peu âgé
pour elle...
--Mais, ma chère, vous savez aussi bien que moi, ce me semble, que
Josette a la singulière manie de considérer les vrais jeunes gens comme
des poupons avec lesquels, tout juste, elle pourrait jouer au tennis ou
bostonner. Les hommes mûrissants seuls ont droit à son attention. Marc,
en définitive, n’a guère plus de trente-deux ans. Il est d’excellente
naissance; l’héritage de son oncle est considérable et lui ôtera le
goût, qu’il se prétendait imposé par la nécessité, d’aller remplir, de
côté et d’autre, des postes ridicules de petit ingénieur sans fortune...
Je me suis renseignée à ce sujet auprès de Paul de Gannes...
--Et vous pensez qu’il plairait à Josette?...
--Il est évident qu’en son honneur, elle s’humanise d’une façon
sensible... Je l’avais déjà remarqué à Dieppe, et j’en ai eu plusieurs
exemples dans leurs dernières rencontres à Paris. Mon expérience ne
saurait me tromper. Elle l’accueille comme jamais je ne l’avais vue
accueillir aucun homme. Et, mieux que personne, vous qui êtes sa
confidente attitrée, vous devez le savoir!...
Ghislaine ne releva pas le propos que Mme de Maulde avait lancé de sa
voix mordante. Peut-être même ne l’avait-elle pas entendu. Une pensée
l’absorbait, accentuait le pli léger qui rayait son front, entre les
sourcils; et, d’un doigt machinal, elle tourmentait la fourrure de son
manchon.
--Alors, vous pensez que Josette plaît... particulièrement à M. de
Bresles... qu’elle lui plaît de telle sorte qu’il pourrait songer à la
souhaiter pour femme?
--Ma chère, pour qui connaît de Bresles, il est évident qu’elle lui
plaît... particulièrement, comme vous dites. Je ne lui ai jamais vu,--et
il y a longtemps que je peux l’observer dans le monde!--je ne lui ai
jamais vu accorder à aucune femme l’attention qu’il témoigne à Josette!
C’est pourquoi, étant donné qu’il ne peut guère tarder à se marier, je
trouve que la réalisation du désir dont je parle serait très possible...
Et c’est sur vous, Ghislaine, que je compte pour y aider...
--Sur moi? madame.
--Mon Dieu, oui. Je rends ici hommage à votre toute-puissance! Josette
subit aveuglément votre influence, et Marc m’a l’air d’avoir en vous une
confiance non moins absolue... Vous pouvez donc, usant de votre tact, si
vous voulez bien en prendre la peine, les diriger un peu vers le but que
je souhaite... Et je vous le demande.
Il y eut un imperceptible silence; et la marquise, étonnée, tourna la
tête vers Ghislaine:
--Eh bien, ma chère, qu’avez-vous donc à vous montrer si absorbée?
Est-il excessif de solliciter votre concours pour préparer l’avenir de
Josette?
D’un geste inconscient, Ghislaine passa la main sur son visage, comme si
elle eût voulu y effacer tout reflet même de sa pensée; puis, arrêtant
droit sur Mme de Maulde son regard de femme désormais sans illusions,
elle dit simplement:
--Vous pouvez être certaine, madame, que je ferai toujours tout ce qui
sera en mon pouvoir pour le bonheur et le bien de Josette...
Oui, tout. Et elle avait, en cette seconde, la pleine conscience que
c’était l’absolue vérité qu’elle disait là. Mais, ni l’enfant tant
aimée, ni son égoïste grand’mère, ni Marc, ni personne au monde ne
devait jamais soupçonner quel obscur désir, elle obligeait ainsi à
mourir en elle...
L’impérieux besoin de solitude qui l’étreignait dans les heures
difficiles s’emparait d’elle, aigu à en devenir une souffrance. Mais
elle n’avait pas encore le droit de s’y abandonner.
Et, rejetée de nouveau dans l’atmosphère de fête où l’amenaient les
circonstances, elle joua bravement son personnage de femme du monde dans
les salons encombrés, saturés de l’odeur forte des tubéreuses, où elle
entrait à la suite de la marquise de Maulde. De nouveau, elle félicita
la jeune épousée qui souriait, toute rose sous le nimbe de son voile;
elle répondit à tous les saluts, les hommages, les mots de bienvenue qui
l’accueillaient; elle jeta même un coup d’œil complaisant sur les
splendeurs étalées de la corbeille devant lesquelles s’extasiaient les
curieuses... Puis, consciente d’avoir, enfin, droit à sa liberté, elle
sortit sans prendre congé de la marquise, tant elle redoutait de se voir
encore retenue.
Dehors, la bise glaciale la fit frissonner, l’enveloppant toute.
Machinalement, elle se mit à descendre l’avenue Friedland, qui
s’allongeait devant elle. Impatiente, elle songeait, irritée contre
elle-même:
--Pourquoi suis-je triste ainsi? Pourquoi les paroles de Mme de Maulde
m’ont-elles fait mal?
Pourquoi?... Le besoin de voir clair en elle devenait si fort que,
d’instinct, comme elle passait devant la chapelle du Saint-Sacrement,
elle en monta les marches.
A cette heure, la chapelle était presque déserte. Au dernier rang des
chaises, le long de la muraille, un misérable somnolait, les mains
jointes d’un geste machinal; un vieillard égrenait son chapelet; des
enfants, assis près d’une gouvernante, attendaient, avec des mines
impatientes, qu’elle eût achevé sa prière... Ghislaine ne remarqua ni
les uns ni les autres; elle allait tout droit vers l’autel où
l’ostensoir flamboyait autour de l’Hostie, devant laquelle deux
religieux priaient.
Elle s’agenouilla, avec un signe de croix; puis elle cacha son visage
dans ses mains, enveloppée soudain par le calme profond que distillait
le silence de la chapelle, dont les murs étouffaient la rumeur de la vie
du monde. Aucun mot de prière ne lui montait aux lèvres; mais toute son
âme implorait le secours divin, la force qui fait les vaillantes et les
dévouées... Et sa pensée recueillie précisa sans pitié:
--Je souffre, parce qu’il me faut donner Marc de Bresles à Josette!
Donner! Le mot la fit tressaillir... Donner! mais la vie de Marc ne lui
appartenait en rien. Il l’avait jadis entourée d’une sympathie profonde,
d’une sollicitude délicate et chevaleresque,--parce qu’elle était seule.
Elle s’était sentie avec lui en communion de goûts, d’idées... Mais
jamais, il ne lui avait fait entendre une parole qui pût éveiller en
elle la pensée qu’elle eût une place dans sa vie...
Alors pourquoi eût-elle tant souhaité que ce fût un autre qui conquît
enfin le jeune cœur de Josette? Car il l’avait conquis; elle le savait,
avant même que la jeune fille lui en eût fait l’aveu avec une confiante
tendresse... Et parce qu’elle connaissait son enfant, elle mesurait la
force et la profondeur du sentiment, né d’une estime très haute, qui
l’attirait vers Marc. Josette avait dit: «S’il me demandait d’être sa
femme, il me semblerait que le bonheur même vient à moi.» Et elle était
de celles qui ne donnent pas deux fois leur âme...
Avec la même impitoyable clairvoyance, Ghislaine pensa:
--Mon rôle, à moi, c’est de les rapprocher comme elle, ma Josette, le
désire, comme le souhaite Mme de Maulde, comme lui, peut-être, le
rêve...
Oui, elle devait les rapprocher, autant qu’il dépendait d’elle, tenter
de donner à l’enfant qui lui était si chère, son bonheur de femme, après
avoir été la suprême source de joie de sa jeunesse... Elle devait faire
cela, sans nul misérable retour sur elle-même, oubliant qu’à certaines
heures, elle avait senti qu’elle eût été infiniment heureuse de confier
son isolement à un homme tel que Marc... C’eût été le repos... C’eût été
sa part de bonheur humain!
Qu’importe? Il fallait que, jusqu’au bout, elle accomplît la tâche qui
avait été le viatique et la joie de sa solitude, qui lui avait apporté
l’illusion bénie d’une maternité...
Qu’importait ce qu’elle avait, pour elle-même, souhaité, rêvé, attendu,
aux heures où même les plus désenchantés et les plus sceptiques sentent
encore tressaillir en eux l’éternelle espérance... Sa jeunesse était
déjà loin derrière elle. Seule, elle l’avait passée... Seule, elle
devait continuer à vivre, détachée infiniment de sa propre destinée,
mettant sa joie en celle de l’enfant devenue sienne...
Les instants fuyaient... Elle n’en avait pas conscience. Mais un bruit
de chaises heurtées près d’elle lui fit tout à coup relever la tête...
Alors seulement, elle s’aperçut qu’elle pleurait.
Devant ses yeux, une horloge marquait trois heures et demie. Elle
tressaillit. Si tard déjà... Elle se souvenait que Marc devait venir la
voir ce même jour, vers quatre heures... Marc dont elle avait été
heureuse d’attendre la visite... Marc à qui elle allait parler de
Josette...
Elle se leva. Une seconde encore, elle contempla, avec une muette
prière, l’autel où la flamme des cierges nimbait de clarté la pâleur de
l’hostie... Puis, de toute son âme, elle murmura lentement, comme une
mystérieuse promesse:
--O ma Josette, mon enfant, ma petite Joie, tout le bonheur que je n’ai
pas eu, si Dieu m’aide, je te le donnerai...
Alors, se détournant, elle sortit et vite, elle rentra chez elle.
Maintenant, la paix suprême qui naît de l’entier renoncement pénétrait
son âme tourmentée...