«Les jours passent, ma Ghislaine aimée. Encore une dizaine de jours,
et puis je vous retrouverai! Cela me paraît tellement délicieux que
j’ose à peine croire que je ne rêve pas ce bonheur qui me fait bondir
le cœur de joie...
«Mais, pour m’assurer qu’il s’agit bien d’une réalité prochaine, je
n’ai qu’à regarder le ciel gris d’équinoxe, la mer bondissante sous
des rafales furieuses, la plage qui se dépeuple.
«Pourtant, grand’mère, trouvant encore ici un cercle suffisant, ne
parle point de quitter Dieppe; et comme aux beaux jours d’août, nous
faisons des visites, nous en recevons, nous dînons en ville, etc. Je
suis tellement saturée de plaisirs mondains que, par instants, je me
sens presque,--presque!...--une âme de carmélite, ou de vieux roi
désenchanté prêt à s’écrier, convaincu: «Vanité des vanités!»
«Ma grande amie chérie, quand je vais vous être revenue, que vous
m’aurez emmenée dans notre calme petit Rothéneuf, vous me ferez mener
une bonne vie sérieuse, utilement remplie, qui me retrempera... Maman,
je sens que je ne vaux plus rien du tout. Ma sagesse a grand besoin de
vous!...
«Vous qui connaissez bien votre Josette, vous ne serez pas étonnée si
je vous confie que l’ironique réflexion de grand’mère, quand elle m’a
trouvée faisant de la musique avec M. de Bresles, m’avait rejetée
aussitôt,--instinctivement,--dans une extrême réserve avec lui;
d’autant qu’à plusieurs reprises, elle avait eu encore certaines
allusions qui avaient effarouché votre ombrageuse Josette...
«J’avais fait un très sévère examen de conscience, et, à ma grande,
très grande confusion, j’avais découvert que, en effet, je n’avais pas
été, avec M. de Bresles, farouche,--pour parler comme
grand’mère,--autant qu’avec les autres... que je lui avais
passablement parlé de ma _vraie_ moi, laissé entrevoir ce que j’aime,
ce qui m’intéresse, m’émeut, ce que je déteste...
«En somme, j’avais été très indiscrète envers moi-même, sans m’en
douter... Peut-être parce que M. de Bresles,--votre ami!--m’inspirait
une confiance singulière et attirante... Tout cela est un peu
embrouillé dans moi... Vous m’aiderez à y voir clair, dites? maman.
«La conclusion de mon examen de conscience est que je me suis promis
d’être désormais avec M. de Bresles comme avec les autres. Et
vraiment, me sentant observée par grand’mère qui avait l’air de
regarder, à travers sa face-à-main, une comédie amusante, la réserve
m’était facile. Seulement, c’était triste!...
«M. de Bresles, naturellement, n’a pas été long à s’apercevoir que je
n’étais plus la Josette qu’il était accoutumé à rencontrer. Il ne m’a
fait aucune réflexion; il m’a laissée remplir mon nouveau personnage,
comme il me convenait. Il attendait son heure.
«Et il l’a eue hier à Varangeville, où nous étions en excursion, par
un exceptionnel beau jour, pareil à un jour d’été, tiède, lumineux,
sentant bon les dernières fleurs.
«Nous étions descendus de voiture; j’avais avancé seule, bien avant de
la vieille église, sur la falaise qui embaumait le foin que des femmes
liaient au soleil. J’écoutais leurs rires, je regardais la mer, d’un
bleu adorable, et je pensais à vous, ma chère aimée, votre lettre
chérie de ce matin emportée avec moi, pour vous avoir plus!...
«Tout à coup, j’ai vu une grande ombre s’allonger sur l’herbe. C’était
M. de Bresles; allant droit au but, de sa manière franche, il m’a
demandé, avec un regard que je ne lui connaissais pas encore:
«--Est-ce que je vous ai offensée en quelque chose?
«J’ai secoué la tête négativement.
«--Alors, pourquoi ne me faites-vous plus l’honneur, qui m’était très
précieux! de me traiter en ami? Êtes-vous donc changeante?
«J’ai hésité une seconde à répondre. Puis, j’ai été aussi sincère que
lui et, simplement, j’ai dit:
«--Non, je ne suis pas changeante... Vous êtes toujours pour moi l’ami
de Ghislaine, comme vous êtes maintenant devenu le mien aussi, je le
crois... Mais une réflexion de grand’mère m’a fait voir que j’avais
peut-être tort de le montrer trop franchement... Et je m’applique à ne
plus étonner personne...
«Il a incliné la tête. Quelque chose de très doux passait dans ses
yeux. Il ne m’a rien répondu. Mais j’ai senti qu’il m’avait bien
comprise.
«Jusqu’ici, ma Ghislaine chérie, vous seule m’aviez habituée à être
ainsi comprise, même à demi-mot... C’est excellent!»
Ghislaine cessa de lire... La nuit tombait; à peine, maintenant, elle
pouvait distinguer les lignes tracées par la haute écriture de la jeune
fille. D’un geste machinal et lent, elle rassembla les lettres éparses,
celles aussi qu’elle n’avait pas rouvertes, qui, presque toutes,
parlaient, comme les premières, de Marc de Bresles. Sa pensée était
entière à ce qu’elle venait de lire, et une indéfinissable angoisse lui
meurtrissait le cœur... Angoisse de quoi? Qu’est-ce donc qui, tout à
coup, lui faisait ainsi l’âme obscurément douloureuse, y étouffant la
joie qu’elle éprouvait du retour de l’enfant?...
Était-ce donc qu’ayant lu ainsi l’une après l’autre toutes ces lettres
si sincères de Josette, elle venait soudain d’y prendre la conscience
très nette que jamais encore la jeune fille n’avait donné à aucun homme
l’attention ni la sympathie qu’elle avait accordées à Marc de Bresles...
Sympathie fugitive, destinée à demeurer sans lendemain? Ou bien aube
d’un sentiment profond qui, se développant, deviendrait la source vive
de son bonheur?...
La question tout à coup se précisa très nette dans la pensée de
Ghislaine, la faisant tressaillir. La destinée voulait-elle donc que
Josette, recherchée par tant de jeunes hommes, fût justement attirée par
celui-là, revenu de bien loin à l’heure même où devait se décider son
avenir de femme, et qui, peut-être, allait l’aimer comme elle souhaitait
l’être...
Sourdement, un désir palpitait dans l’âme de Ghislaine pour que cela ne
fût pas. Elle s’en aperçut soudain et un élan de volonté écrasa le
souhait instinctif et frêle... Si Marc n’avait pas changé, s’il était
vraiment demeuré tel qu’elle l’avait connu, à qui eût-elle pu mieux
confier l’enfant qui lui était chère?...
Elle murmura, les yeux arrêtés sur le petit portrait qui n’était plus
qu’une ombre dans le crépuscule:
--Ce serait très bien s’il en était ainsi...
Oui, très bien. Ils étaient l’un et l’autre de bonne noblesse. La
différence d’âge entre eux n’était pas de celles qui font une union
disproportionnée, et Marc semblait maintenant avoir assez de fortune
pour satisfaire toutes les exigences de Mme de Maulde sur ce point...
Alors pourquoi y avait-il en elle, au plus intime de son âme, le besoin
presque douloureux d’être trompée en ces prévisions?... Était-ce donc
qu’elle souffrait égoïstement de voir se rapprocher le moment où elle
perdrait l’enfant qu’elle appelait sa «petite Joie»... Ou bien
redoutait-elle que celui qui la lui enlèverait fût précisément Marc de
Bresles, son ami de jadis, le seul peut-être qu’elle eût souhaité voir
venir à elle?...
Là-bas, à Rothéneuf, quand elle avait reçu la causerie de Josette qui
lui apprenait son retour en France, elle était devenue songeuse,
ressaisie par un passé qu’elle avait cru mort, sans résurrection
possible... Depuis des années, elle ne savait plus rien de Marc de
Bresles. Et voici qu’il revenait tout à coup. Un jour,--éloigné ou
proche, mais un jour qui arriverait sûrement,--elle le rencontrerait de
nouveau... Peut-être, comme autrefois, la vie du monde les rapprocherait
souvent... Peut-être, redeviendraient-ils, les amis qu’ils avaient
été... Ou bien, au contraire, l’expérience leur prouverait que ce qui a
été ne recommence jamais...
Dans la nuit grandissante du crépuscule d’automne, Ghislaine se
rappelait comme elle avait rêvé à toutes ces choses, pendant la matinée
bleue qu’elle avait laissée s’enfuir là-bas en Bretagne, sans avoir
conscience des minutes, après qu’elle avait lu la lettre de Josette.
Était-ce donc parce qu’elle songeait ainsi, enveloppée d’une clarté de
soleil qui irisait divinement la mer, parce que l’air vibrant était
saturé d’une odeur chaude de fleurs, parce que cette fête des choses
l’enivrait un peu, qu’elle avait pu trouver tant de douceur à l’idée du
retour de Marc de Bresles, qu’elle en avait ressenti une indéfinissable
sensation d’espoir, délivrée, pour un instant du moins, du sentiment de
son avenir solitaire?...
Mais quand elle rêvait ainsi, elle ne pouvait prévoir qu’un hasard
ironique allait tout d’abord rapprocher Marc de l’enfant dont elle avait
façonné la jeune âme à l’image de la sienne; si bien que cette enfant
devait sentir, tout comme elle-même, la valeur de cet homme que les
circonstances lui permettaient de connaître librement. Oh! la vie, comme
elle est plus forte que tous les désirs, les rêves, les espoirs! Et
jamais peut-être, plus qu’à cette heure, Ghislaine n’avait eu conscience
de cette force...
Dans la pièce silencieuse, la pendule tinta, l’arrachant à elle-même.
Elle regarda l’heure. Si tard déjà... A peine, il lui restait le temps
de s’apprêter pour être à la gare à l’heure voulue.
Vite, elle passa dans sa chambre et mit rapidement ses vêtements de
sortie. Puis, toute prête, comme elle finissait d’attacher son voile,
elle aperçut, dans la glace, son image que les bougies de la cheminée
éclairaient presque violemment; et une seconde alors, avec des yeux sans
indulgence, elle se considéra, se voyant telle sans doute que les autres
la voyaient, très blonde, très svelte avec un buste finement épanoui, le
visage un peu fatigué, pâli par l’épreuve de la vie qui l’avait creusé
d’imperceptibles meurtrissures, avivées en cet instant par la pleine
lumière, surtout autour des yeux dont le regard avait une profondeur
mélancolique. Ah! la jeunesse était loin!... si loin...
Elle se détourna et descendit dans la rue, luisante sous la pluie, où la
voiture l’attendait...
Elle s’était attardée à réfléchir, et, juste, elle atteignit la gare
quelques minutes avant l’arrivée du train. La seule pensée maintenant
que, dans un instant, son enfant allait lui être rendue la dominait
toute, dissipant l’obscure angoisse qui l’avait fait souffrir. Elle
n’avait pas le droit de se plaindre de sa destinée, aimée comme elle
l’était par sa petite «Joie»!...
Le train entrait en gare, elle approcha au premier rang de ceux qui
attendaient, avec l’intuition du désir de Josette de l’apercevoir tout
de suite... Et quand elle-même distingua, dans la foule des arrivants,
le jeune visage dont les yeux la contemplaient avec une rayonnante
tendresse, quand elle entendit la voix chaude lui murmurer avec un
frémissement de bonheur: «Ma Ghislaine, ma maman... Enfin, je vous
retrouve!...» quand elle sentit sur son visage les lèvres chaudes qui
lui donnaient des baisers, jaillis du cœur même de son enfant
d’élection, elle oublia tout ce qui l’avait faite triste: doutes,
craintes, déceptions, regrets, scepticisme. Car en Josette elle avait
vraiment mis sa joie...
Et elle était aussi profondément heureuse, même aussi gaie que la jeune
fille, quand échappées du tumulte de la gare, délivrées du souci des
bagages abandonnés à la vieille Anglaise de Josette, elles se
retrouvèrent toutes deux en voiture, pouvant enfin goûter la douceur de
la réunion.
Comme une enfant, Josette, son bras glissé sous celui de la jeune femme,
s’était blottie près d’elle, entremêlant de ses baisers, les questions,
les réponses qu’elle jetait au hasard, toute à l’allégresse du retour,
avide d’entendre la voix de Ghislaine, de se sentir enveloppée par sa
maternelle tendresse. Avec un soupir d’allégement, elle murmura, de cet
accent de petite fille aimante qu’elle avait en parlant à la jeune
femme:
--Ghislaine, ma maman chérie, que c’est donc bon de vous revoir, de
penser que nous n’allons plus être séparées!
Séparées! Pourquoi ce simple mot réveilla-t-il impitoyablement, dans
l’âme de Ghislaine, la pensée oubliée que la jeune fille ne serait plus
longtemps près d’elle?...
Plus forte que sa volonté, une question lui échappa, tandis que sa main
caressait les doigts de Josette, glissés dans les siens:
--Alors, ma petite fille n’a pas rencontré à Dieppe celui qui me la
prendra?
A travers le gant de la jeune fille, elle sentit un tressaillement léger
des doigts. Alors ses yeux cherchèrent le regard de Josette,--ce regard
où elle lisait comme en sa propre conscience...
Mais les paupières abaissées une seconde le lui voilaient, et, dans
l’ombre du coupé, elle entendit seulement la voix de Josette monter
presque suppliante, avec un frémissement:
--Oh! maman, ne parlons pas de celui-là maintenant!... Votre enfant est
à vous toute, elle ne veut encore être qu’à vous!