18 septembre.

«Les jours passent, ma Ghislaine aimée. Encore une dizaine de jours,

et puis je vous retrouverai! Cela me paraît tellement délicieux que

j’ose à peine croire que je ne rêve pas ce bonheur qui me fait bondir

le cœur de joie...

«Mais, pour m’assurer qu’il s’agit bien d’une réalité prochaine, je

n’ai qu’à regarder le ciel gris d’équinoxe, la mer bondissante sous

des rafales furieuses, la plage qui se dépeuple.

«Pourtant, grand’mère, trouvant encore ici un cercle suffisant, ne

parle point de quitter Dieppe; et comme aux beaux jours d’août, nous

faisons des visites, nous en recevons, nous dînons en ville, etc. Je

suis tellement saturée de plaisirs mondains que, par instants, je me

sens presque,--presque!...--une âme de carmélite, ou de vieux roi

désenchanté prêt à s’écrier, convaincu: «Vanité des vanités!»

«Ma grande amie chérie, quand je vais vous être revenue, que vous

m’aurez emmenée dans notre calme petit Rothéneuf, vous me ferez mener

une bonne vie sérieuse, utilement remplie, qui me retrempera... Maman,

je sens que je ne vaux plus rien du tout. Ma sagesse a grand besoin de

vous!...

«Vous qui connaissez bien votre Josette, vous ne serez pas étonnée si

je vous confie que l’ironique réflexion de grand’mère, quand elle m’a

trouvée faisant de la musique avec M. de Bresles, m’avait rejetée

aussitôt,--instinctivement,--dans une extrême réserve avec lui;

d’autant qu’à plusieurs reprises, elle avait eu encore certaines

allusions qui avaient effarouché votre ombrageuse Josette...

«J’avais fait un très sévère examen de conscience, et, à ma grande,

très grande confusion, j’avais découvert que, en effet, je n’avais pas

été, avec M. de Bresles, farouche,--pour parler comme

grand’mère,--autant qu’avec les autres... que je lui avais

passablement parlé de ma _vraie_ moi, laissé entrevoir ce que j’aime,

ce qui m’intéresse, m’émeut, ce que je déteste...

«En somme, j’avais été très indiscrète envers moi-même, sans m’en

douter... Peut-être parce que M. de Bresles,--votre ami!--m’inspirait

une confiance singulière et attirante... Tout cela est un peu

embrouillé dans moi... Vous m’aiderez à y voir clair, dites? maman.

«La conclusion de mon examen de conscience est que je me suis promis

d’être désormais avec M. de Bresles comme avec les autres. Et

vraiment, me sentant observée par grand’mère qui avait l’air de

regarder, à travers sa face-à-main, une comédie amusante, la réserve

m’était facile. Seulement, c’était triste!...

«M. de Bresles, naturellement, n’a pas été long à s’apercevoir que je

n’étais plus la Josette qu’il était accoutumé à rencontrer. Il ne m’a

fait aucune réflexion; il m’a laissée remplir mon nouveau personnage,

comme il me convenait. Il attendait son heure.

«Et il l’a eue hier à Varangeville, où nous étions en excursion, par

un exceptionnel beau jour, pareil à un jour d’été, tiède, lumineux,

sentant bon les dernières fleurs.

«Nous étions descendus de voiture; j’avais avancé seule, bien avant de

la vieille église, sur la falaise qui embaumait le foin que des femmes

liaient au soleil. J’écoutais leurs rires, je regardais la mer, d’un

bleu adorable, et je pensais à vous, ma chère aimée, votre lettre

chérie de ce matin emportée avec moi, pour vous avoir plus!...

«Tout à coup, j’ai vu une grande ombre s’allonger sur l’herbe. C’était

M. de Bresles; allant droit au but, de sa manière franche, il m’a

demandé, avec un regard que je ne lui connaissais pas encore:

«--Est-ce que je vous ai offensée en quelque chose?

«J’ai secoué la tête négativement.

«--Alors, pourquoi ne me faites-vous plus l’honneur, qui m’était très

précieux! de me traiter en ami? Êtes-vous donc changeante?

«J’ai hésité une seconde à répondre. Puis, j’ai été aussi sincère que

lui et, simplement, j’ai dit:

«--Non, je ne suis pas changeante... Vous êtes toujours pour moi l’ami

de Ghislaine, comme vous êtes maintenant devenu le mien aussi, je le

crois... Mais une réflexion de grand’mère m’a fait voir que j’avais

peut-être tort de le montrer trop franchement... Et je m’applique à ne

plus étonner personne...

«Il a incliné la tête. Quelque chose de très doux passait dans ses

yeux. Il ne m’a rien répondu. Mais j’ai senti qu’il m’avait bien

comprise.

«Jusqu’ici, ma Ghislaine chérie, vous seule m’aviez habituée à être

ainsi comprise, même à demi-mot... C’est excellent!»

Ghislaine cessa de lire... La nuit tombait; à peine, maintenant, elle

pouvait distinguer les lignes tracées par la haute écriture de la jeune

fille. D’un geste machinal et lent, elle rassembla les lettres éparses,

celles aussi qu’elle n’avait pas rouvertes, qui, presque toutes,

parlaient, comme les premières, de Marc de Bresles. Sa pensée était

entière à ce qu’elle venait de lire, et une indéfinissable angoisse lui

meurtrissait le cœur... Angoisse de quoi? Qu’est-ce donc qui, tout à

coup, lui faisait ainsi l’âme obscurément douloureuse, y étouffant la

joie qu’elle éprouvait du retour de l’enfant?...

Était-ce donc qu’ayant lu ainsi l’une après l’autre toutes ces lettres

si sincères de Josette, elle venait soudain d’y prendre la conscience

très nette que jamais encore la jeune fille n’avait donné à aucun homme

l’attention ni la sympathie qu’elle avait accordées à Marc de Bresles...

Sympathie fugitive, destinée à demeurer sans lendemain? Ou bien aube

d’un sentiment profond qui, se développant, deviendrait la source vive

de son bonheur?...

La question tout à coup se précisa très nette dans la pensée de

Ghislaine, la faisant tressaillir. La destinée voulait-elle donc que

Josette, recherchée par tant de jeunes hommes, fût justement attirée par

celui-là, revenu de bien loin à l’heure même où devait se décider son

avenir de femme, et qui, peut-être, allait l’aimer comme elle souhaitait

l’être...

Sourdement, un désir palpitait dans l’âme de Ghislaine pour que cela ne

fût pas. Elle s’en aperçut soudain et un élan de volonté écrasa le

souhait instinctif et frêle... Si Marc n’avait pas changé, s’il était

vraiment demeuré tel qu’elle l’avait connu, à qui eût-elle pu mieux

confier l’enfant qui lui était chère?...

Elle murmura, les yeux arrêtés sur le petit portrait qui n’était plus

qu’une ombre dans le crépuscule:

--Ce serait très bien s’il en était ainsi...

Oui, très bien. Ils étaient l’un et l’autre de bonne noblesse. La

différence d’âge entre eux n’était pas de celles qui font une union

disproportionnée, et Marc semblait maintenant avoir assez de fortune

pour satisfaire toutes les exigences de Mme de Maulde sur ce point...

Alors pourquoi y avait-il en elle, au plus intime de son âme, le besoin

presque douloureux d’être trompée en ces prévisions?... Était-ce donc

qu’elle souffrait égoïstement de voir se rapprocher le moment où elle

perdrait l’enfant qu’elle appelait sa «petite Joie»... Ou bien

redoutait-elle que celui qui la lui enlèverait fût précisément Marc de

Bresles, son ami de jadis, le seul peut-être qu’elle eût souhaité voir

venir à elle?...

Là-bas, à Rothéneuf, quand elle avait reçu la causerie de Josette qui

lui apprenait son retour en France, elle était devenue songeuse,

ressaisie par un passé qu’elle avait cru mort, sans résurrection

possible... Depuis des années, elle ne savait plus rien de Marc de

Bresles. Et voici qu’il revenait tout à coup. Un jour,--éloigné ou

proche, mais un jour qui arriverait sûrement,--elle le rencontrerait de

nouveau... Peut-être, comme autrefois, la vie du monde les rapprocherait

souvent... Peut-être, redeviendraient-ils, les amis qu’ils avaient

été... Ou bien, au contraire, l’expérience leur prouverait que ce qui a

été ne recommence jamais...

Dans la nuit grandissante du crépuscule d’automne, Ghislaine se

rappelait comme elle avait rêvé à toutes ces choses, pendant la matinée

bleue qu’elle avait laissée s’enfuir là-bas en Bretagne, sans avoir

conscience des minutes, après qu’elle avait lu la lettre de Josette.

Était-ce donc parce qu’elle songeait ainsi, enveloppée d’une clarté de

soleil qui irisait divinement la mer, parce que l’air vibrant était

saturé d’une odeur chaude de fleurs, parce que cette fête des choses

l’enivrait un peu, qu’elle avait pu trouver tant de douceur à l’idée du

retour de Marc de Bresles, qu’elle en avait ressenti une indéfinissable

sensation d’espoir, délivrée, pour un instant du moins, du sentiment de

son avenir solitaire?...

Mais quand elle rêvait ainsi, elle ne pouvait prévoir qu’un hasard

ironique allait tout d’abord rapprocher Marc de l’enfant dont elle avait

façonné la jeune âme à l’image de la sienne; si bien que cette enfant

devait sentir, tout comme elle-même, la valeur de cet homme que les

circonstances lui permettaient de connaître librement. Oh! la vie, comme

elle est plus forte que tous les désirs, les rêves, les espoirs! Et

jamais peut-être, plus qu’à cette heure, Ghislaine n’avait eu conscience

de cette force...

Dans la pièce silencieuse, la pendule tinta, l’arrachant à elle-même.

Elle regarda l’heure. Si tard déjà... A peine, il lui restait le temps

de s’apprêter pour être à la gare à l’heure voulue.

Vite, elle passa dans sa chambre et mit rapidement ses vêtements de

sortie. Puis, toute prête, comme elle finissait d’attacher son voile,

elle aperçut, dans la glace, son image que les bougies de la cheminée

éclairaient presque violemment; et une seconde alors, avec des yeux sans

indulgence, elle se considéra, se voyant telle sans doute que les autres

la voyaient, très blonde, très svelte avec un buste finement épanoui, le

visage un peu fatigué, pâli par l’épreuve de la vie qui l’avait creusé

d’imperceptibles meurtrissures, avivées en cet instant par la pleine

lumière, surtout autour des yeux dont le regard avait une profondeur

mélancolique. Ah! la jeunesse était loin!... si loin...

Elle se détourna et descendit dans la rue, luisante sous la pluie, où la

voiture l’attendait...

Elle s’était attardée à réfléchir, et, juste, elle atteignit la gare

quelques minutes avant l’arrivée du train. La seule pensée maintenant

que, dans un instant, son enfant allait lui être rendue la dominait

toute, dissipant l’obscure angoisse qui l’avait fait souffrir. Elle

n’avait pas le droit de se plaindre de sa destinée, aimée comme elle

l’était par sa petite «Joie»!...

Le train entrait en gare, elle approcha au premier rang de ceux qui

attendaient, avec l’intuition du désir de Josette de l’apercevoir tout

de suite... Et quand elle-même distingua, dans la foule des arrivants,

le jeune visage dont les yeux la contemplaient avec une rayonnante

tendresse, quand elle entendit la voix chaude lui murmurer avec un

frémissement de bonheur: «Ma Ghislaine, ma maman... Enfin, je vous

retrouve!...» quand elle sentit sur son visage les lèvres chaudes qui

lui donnaient des baisers, jaillis du cœur même de son enfant

d’élection, elle oublia tout ce qui l’avait faite triste: doutes,

craintes, déceptions, regrets, scepticisme. Car en Josette elle avait

vraiment mis sa joie...

Et elle était aussi profondément heureuse, même aussi gaie que la jeune

fille, quand échappées du tumulte de la gare, délivrées du souci des

bagages abandonnés à la vieille Anglaise de Josette, elles se

retrouvèrent toutes deux en voiture, pouvant enfin goûter la douceur de

la réunion.

Comme une enfant, Josette, son bras glissé sous celui de la jeune femme,

s’était blottie près d’elle, entremêlant de ses baisers, les questions,

les réponses qu’elle jetait au hasard, toute à l’allégresse du retour,

avide d’entendre la voix de Ghislaine, de se sentir enveloppée par sa

maternelle tendresse. Avec un soupir d’allégement, elle murmura, de cet

accent de petite fille aimante qu’elle avait en parlant à la jeune

femme:

--Ghislaine, ma maman chérie, que c’est donc bon de vous revoir, de

penser que nous n’allons plus être séparées!

Séparées! Pourquoi ce simple mot réveilla-t-il impitoyablement, dans

l’âme de Ghislaine, la pensée oubliée que la jeune fille ne serait plus

longtemps près d’elle?...

Plus forte que sa volonté, une question lui échappa, tandis que sa main

caressait les doigts de Josette, glissés dans les siens:

--Alors, ma petite fille n’a pas rencontré à Dieppe celui qui me la

prendra?

A travers le gant de la jeune fille, elle sentit un tressaillement léger

des doigts. Alors ses yeux cherchèrent le regard de Josette,--ce regard

où elle lisait comme en sa propre conscience...

Mais les paupières abaissées une seconde le lui voilaient, et, dans

l’ombre du coupé, elle entendit seulement la voix de Josette monter

presque suppliante, avec un frémissement:

--Oh! maman, ne parlons pas de celui-là maintenant!... Votre enfant est

à vous toute, elle ne veut encore être qu’à vous!

Seule · 第 28 / 32 题