«Voici votre ami, M. de Bresles, entré décidément dans le cercle de
grand’mère. Il est venu faire une visite d’arrivée; nous étions
sorties, en excursion à Pourville. Jeudi, il dîne ici et sera reçu
comme ceux qui méritent d’être prisés, pour toutes sortes de raisons,
bonnes et mauvaises. Ces jours-ci, d’ailleurs, où le «tout-Dieppe» est
en mouvement, nous le rencontrons un peu partout, sur la plage, aux
courses, toujours très courtois, d’humeur très indépendante, plutôt
froid... Mais mon idée de derrière la tête, écoutez-la, Ghislaine
chérie, c’est que sa froideur est de même sorte que la glace d’avril,
quant à la solidité... Le plus léger choc, le moindre rayon de soleil
la réduisent à rien...
«Peut-être parce qu’il revient d’Afrique, qu’il possède cette
originalité d’avoir fièrement travaillé pour ne devoir qu’à lui-même
sa fortune (M. de Gannes m’a raconté son histoire), peut-être aussi
parce qu’un vieil oncle lui a légué, paraît-il, un gros héritage;
peut-être encore parce qu’il n’est pas homme à se laisser englober
dans le clan quelconque et brillant des _cercleux_, il est très en
faveur auprès de toutes nos dames, mères de famille en tête, qui, plus
ou moins, lui reconnaissent une foule de qualités... Ce dont il a
l’air, très poliment, de ne pas se soucier un brin... Tous pareils,
les hommes!
«Ghislaine aimée, ne dites pas, à votre tour, que votre «petite» est
grincheuse autant qu’un vieux misanthrope... La vérité est que je suis
de très méchante humeur parce que ce matin j’ai dû subir une chaude
mercuriale de grand’mère, qui veut que je me décide à épouser le
marquis de Chambry. J’ai fait de mon mieux pour rester une enfant
respectueuse. Sans répondre, Laine, j’ai laissé passer le flot des
reproches sur ma sentimentalité, mes prétentions ridicules, ma
disposition à me singulariser en refusant des hommes que toutes les
jeunes filles de mon monde et de mon âge trouvent charmants...
«Ah! qu’elles les épousent alors! Pourquoi me tourmenter ainsi?
Pourquoi vouloir m’obliger à un odieux mariage de pure convenance,
quand je suis si jeune, si heureuse dans le présent,--grâce à vous,
maman, ma bien-aimée,--que j’espère tant de l’avenir!... Peut-être,
c’est vrai, suis-je trop exigeante; peut-être, je serai déçue;
peut-être ne suis-je qu’une folle petite fille de tant souhaiter être
aimée comme j’aimerai pour donner ma vie, toute ma vie... Peut-être
est-ce trop demander que de désirer avoir en mon mari la même foi
absolue,--et délicieuse--que j’ai en vous, ma grande amie chérie...
Mais, à cette heure encore, je ne puis renoncer à mon rêve... Et vous
ne m’en blâmez pas, n’est-ce pas, vous qui comprenez toujours si bien
ce qui agite votre enfant... Je vous aime plus que tout au monde,
maman...»