27 août.

«Voici votre ami, M. de Bresles, entré décidément dans le cercle de

grand’mère. Il est venu faire une visite d’arrivée; nous étions

sorties, en excursion à Pourville. Jeudi, il dîne ici et sera reçu

comme ceux qui méritent d’être prisés, pour toutes sortes de raisons,

bonnes et mauvaises. Ces jours-ci, d’ailleurs, où le «tout-Dieppe» est

en mouvement, nous le rencontrons un peu partout, sur la plage, aux

courses, toujours très courtois, d’humeur très indépendante, plutôt

froid... Mais mon idée de derrière la tête, écoutez-la, Ghislaine

chérie, c’est que sa froideur est de même sorte que la glace d’avril,

quant à la solidité... Le plus léger choc, le moindre rayon de soleil

la réduisent à rien...

«Peut-être parce qu’il revient d’Afrique, qu’il possède cette

originalité d’avoir fièrement travaillé pour ne devoir qu’à lui-même

sa fortune (M. de Gannes m’a raconté son histoire), peut-être aussi

parce qu’un vieil oncle lui a légué, paraît-il, un gros héritage;

peut-être encore parce qu’il n’est pas homme à se laisser englober

dans le clan quelconque et brillant des _cercleux_, il est très en

faveur auprès de toutes nos dames, mères de famille en tête, qui, plus

ou moins, lui reconnaissent une foule de qualités... Ce dont il a

l’air, très poliment, de ne pas se soucier un brin... Tous pareils,

les hommes!

«Ghislaine aimée, ne dites pas, à votre tour, que votre «petite» est

grincheuse autant qu’un vieux misanthrope... La vérité est que je suis

de très méchante humeur parce que ce matin j’ai dû subir une chaude

mercuriale de grand’mère, qui veut que je me décide à épouser le

marquis de Chambry. J’ai fait de mon mieux pour rester une enfant

respectueuse. Sans répondre, Laine, j’ai laissé passer le flot des

reproches sur ma sentimentalité, mes prétentions ridicules, ma

disposition à me singulariser en refusant des hommes que toutes les

jeunes filles de mon monde et de mon âge trouvent charmants...

«Ah! qu’elles les épousent alors! Pourquoi me tourmenter ainsi?

Pourquoi vouloir m’obliger à un odieux mariage de pure convenance,

quand je suis si jeune, si heureuse dans le présent,--grâce à vous,

maman, ma bien-aimée,--que j’espère tant de l’avenir!... Peut-être,

c’est vrai, suis-je trop exigeante; peut-être, je serai déçue;

peut-être ne suis-je qu’une folle petite fille de tant souhaiter être

aimée comme j’aimerai pour donner ma vie, toute ma vie... Peut-être

est-ce trop demander que de désirer avoir en mon mari la même foi

absolue,--et délicieuse--que j’ai en vous, ma grande amie chérie...

Mais, à cette heure encore, je ne puis renoncer à mon rêve... Et vous

ne m’en blâmez pas, n’est-ce pas, vous qui comprenez toujours si bien

ce qui agite votre enfant... Je vous aime plus que tout au monde,

maman...»

Seule · 第 25 / 32 题