Ghislaine avait fini de s’habiller pour le dîner qui, lui avait annoncé
Mme de Maulde, devait réunir quelques amis intimes; parmi eux, Marc de
Bresles, qu’elle n’avait pas revu depuis leur première rencontre chez
Mme Dupuis-Béhenne. Peu lui importait de le retrouver de nouveau. Une
morne indifférence l’avait envahie toute depuis son entrée à l’hôtel de
Maulde. L’impression la meurtrissait d’avancer dans la vie comme dans un
chemin sombre qui allait vers un inévitable abîme, entre deux hautes
murailles grises pareilles à des murailles de prison, si hautes qu’elle
ne pouvait même pas entrevoir le ciel gris qui s’allongeait infiniment
au-dessus de sa tête.
Dans le petit salon, contigu à sa chambre, qui servait de salle d’étude,
le piano vibrait sous les variations capricieuses, exécutées par les
doigts très agiles de Josette de Moraines. Et cette harmonie rythmée
berçait sa songerie, comme le bruit fugitif des voitures sur le pavé
glacé par la gelée. L’atmosphère de la chambre, où flambait un feu
clair, était douce, et l’aspect était souriant de cette grande pièce,
tendue d’une étoffe anglaise à larges fleurs couleur d’or, qu’elle avait
faite sienne en y réunissant les objets qui lui étaient familiers,
épaves du passé. Quelques fleurs, seul luxe qu’elle se permît,
distillaient une senteur fraîche dans la tiédeur de la pièce.
A rien de tout cela, elle ne prenait garde. Assise devant sa table à
écrire, elle regardait, avec des yeux qui songeaient, la feuille blanche
posée devant elle, destinée à une lettre pour Mme Dupuis-Béhenne, partie
passer deux mois dans le Midi, comme chaque hiver. Mais, au moment de
commencer le récit, réclamé par sa vieille amie, de sa nouvelle vie chez
Mme de Maulde, elle hésitait, la crainte instinctive l’arrêtant de
sentir faiblir son courage à préciser, en la racontant, l’épreuve de
chaque jour qu’étaient pour elle ses débuts dans une existence
dépendante.
A force de volonté, fuyant tout retour sur elle-même, se refusant même
la triste douceur des larmes aux heures de la nuit, où elle
s’appartenait enfin, elle parvenait à endormir sa sensibilité dans une
sorte de torpeur où s’engourdissait sa détresse. Mais elle avait peur
d’une détente de ses nerfs, si elle s’abandonnait un moment. Il lui
semblait qu’alors, elle ne pourrait plus retrouver l’énergie qu’il lui
fallait pour dissimuler sa tristesse aux étrangers dont elle était
entourée.
Un accord, brillamment jeté par Josette, la fit tressaillir. Elle
regarda la petite pendule posée devant elle, sur la table. Le temps
passait, et ses quelques instants de liberté allaient s’écouler sans
qu’elle eût écrit cette lettre qui lui coûtait tant... Qu’elle était
donc lâche, elle qui, si longtemps, s’était crue courageuse parce
qu’elle supportait en silence les difficultés et les soucis d’une
existence dont les apparences seules étaient brillantes...
Ah! ce temps-là, qu’éclairait pour elle l’affection--si égoïste
fût-elle--de son père, elle y pensait maintenant comme à un éden dont
elle était chassée pour n’y rentrer jamais!
Avec effort, elle releva sa tête fatiguée, qu’elle avait cachée dans ses
mains et, résolument, elle se mit à écrire:
«Ma bien chère amie,
«Ne m’en veuillez pas si je vous ai seulement envoyé un billet de
souvenir depuis votre arrivée à Cannes... Je vivais dans un tel
désarroi moral pendant les premiers jours de mon existence si nouvelle
chez Mme de Maulde, que j’étais tout juste capable de ne pas trahir
mon malheureux état d’esprit... Avec les jours qui passent, je
parviens peu à peu à me reprendre, en m’appliquant à oublier de mon
mieux la Ghislaine d’autrefois,--qui doit reposer en paix, comme les
morts!--pour n’être plus maintenant que Mlle de Vorges, institutrice.
Il me faut encore un peu de temps pour être tout à fait familiarisée
avec cette transformation...
«Ne croyez pourtant pas, bien chère madame, que mon apprentissage soit
particulièrement rude. J’ai, au contraire, la conviction que je suis,
en somme, gâtée pour mes débuts. M. de Moraines me témoigne une
extrême et délicate courtoisie qui pourrait me permettre de me croire
_reçue_ chez sa belle-mère, si j’étais femme à connaître le bienfait
des illusions; et Mme de Maulde m’accorde,--pour l’instant, du
moins!--une faveur que je devine susceptible d’inconstance, mais qui
rend, pour le moment, nos rapports agréables. Aux heures, assez rares
d’ailleurs, où je la vois, elle me montre une amabilité dont je
m’estimerais peut-être heureuse,--car les pauvres sont reconnaissants
des plus insignifiantes aumônes!--si cette faveur n’avait un premier
résultat qui m’est fort sensible: elle semble éloigner de moi cette
petite Josette que je désire conquérir, et qui se tient âprement sur
la défensive.
«Jusqu’ici, toutes deux, nous vivons sur le pied de deux puissances
qui s’observent. De mon mieux, je m’applique à ne pas aventurer ma
dignité imprudemment, à ne pas trop faire d’avances, souhaitant
seulement qu’elle sente avec quelle sincérité, je viens à elle, toute
prête à l’aimer. Elle est avec moi d’une politesse rigoureuse, mais
sans abandon; ni maussade, ni accueillante. Son humeur a la
variabilité d’un ciel de mars. A peine, je l’ai vue gaie. Pourtant,
l’autre matin, avec son chien, un Kollye à poil fauve sur qui elle
semble avoir concentré toute son affection, elle jouait dans sa
chambre comme un bébé; et, pour la première fois, j’ai entendu un vrai
rire d’enfant joyeuse sortir de sa bouche. Le même jour, je l’ai
trouvée, lisant, assise sur un bras de fauteuil, si absorbée qu’elle
ne m’avait pas entendue entrer. J’ai regardé ce qui l’intéressait
ainsi; c’était un sermon de Bossuet dont, la veille, Mme de Maulde
avait parlé pour l’avoir entendu lire à la Bodinière par Mounet-Sully.
«Il est vrai qu’un peu plus tard, j’ai aperçu le même volume
abandonné,--comme jeté par une main impatiente,--sur la peau d’ours
qui est la place favorite de Josette dans sa chambre.
«Assise dans la fourrure, les coudes sur les genoux, le menton dans
les mains regardant le feu qui éclaire l’étrangeté de sa petite figure
de gitane, elle émet volontiers, à l’occasion, les théories les plus
subversives et les plus audacieuses, avec le désir enfantin, que je
devine, de me scandaliser et de me provoquer. Et parce que je ne me
laisse pas prendre,--elle est trop fine pour ne pas le voir!--elle me
fait l’honneur de m’estimer un peu...
«Il y a, d’ailleurs, en elle, le curieux amalgame d’un enfantillage de
gamine et d’une clairvoyance sagace de femme. Me trouvant, sans doute,
édifiée à son sujet par ses propres déclarations, elle continue à
vivre suivant sa fantaisie, contre laquelle, à l’heure actuelle, je
n’entrerais en lutte que s’il y avait nécessité absolue... A vouloir
aller trop vite, je n’arriverais qu’à éveiller en elle un esprit de
révolte toujours prêt à souffler...
«Pour différentes raisons, elle n’a subi nulle direction morale, et,
très sincèrement, elle est convaincue que son bon plaisir est la seule
loi qu’elle ait à reconnaître. Quand il lui a plu de travailler, soit
caprice, soit curiosité d’apprendre, car elle est très intelligente,
elle a travaillé; mais quand le vent soufflait d’un autre côté, nulle
volonté étrangère n’aurait pu vaincre l’indépendance de sa jeune
volonté. Elle a pris la peine de me renseigner à ce sujet,
m’annonçant, dès le lendemain de mon arrivée près d’elle, qu’elle
avait une devise à laquelle elle était résolue à se conformer
toujours: «Tout de bonne volonté, rien de force!...» Que, par
conséquent, je n’eusse rien à exiger d’elle qu’elle ne voulût pas,
parce que ce serait pour moi peine perdue...
«Cela, débité d’un petit ton posé, sur la fameuse peau d’ours, devant
le feu, tandis qu’elle se chauffait avec des mouvements souples de
chatte frileuse. Je me suis mise à l’unisson, et j’ai interrogé,--tout
comme s’il s’agissait de gens avec lesquels ni elle ni moi n’eussions
rien de commun:
«--Est-ce que je ne puis pas espérer que cette bonne volonté si
précieuse, je la trouverai toujours en vous?
«Elle m’a répondu tranquillement, caressant son favori, Myrtho:
«--Il ne faut pas espérer cela, vous seriez déçue! Promettre ma bonne
volonté, c’est une chose qui m’est impossible... Une pareille
promesse, je ne pourrais la faire à personne au monde!--du moins en ce
moment,--car je serais certaine de ne pas la tenir! et je trouve que
manquer à sa parole est aussi misérable que mentir...
«Elle s’est interrompue une seconde; puis, sans me permettre de
répondre, elle a continué, sa main enfouie dans le poil fauve du chien
allongé la tête sur ses genoux, et sa voix est devenue presque dure:
«--Grand’mère vous a fait de moi un portrait peu flatteur; mais j’ai
encore bien plus de défauts qu’elle ne se l’imagine! Et vous serez
peut-être scandalisée, si je vous dis que je n’ai pas la moindre envie
de devenir autre...
«J’ai questionné:
«--Pourquoi? Parce que vous pensez que vous ne sauriez être mieux?
«Elle a secoué sa petite tête volontaire.
«--Tout simplement parce qu’il me semble plus commode et plus agréable
de demeurer ainsi...
«--Agréable... pour les autres?
«--Non, pour moi... Je suis affreusement égoïste! Si grand’mère ne
vous l’a pas dit, je vous en avertis,--toujours pour vous éviter les
désillusions! Puisque tous autour de moi vivent à leur guise, pourquoi
ne les imiterais-je pas? Je les prends comme ils sont, pourquoi ne
feraient-ils pas de même à mon égard? C’est bien plus simple; n’est-ce
pas? Myrtho, mon fidèle Myrtho! Toi seul tu m’aimes, parce que tu peux
seul m’aimer, puisque tu ne me juges pas...
«Ici, un baiser chaleureux sur le nez de Myrtho, qui tressaille dans
son sommeil.
«Je n’avais pas répondu, ayant peur d’en dire trop, ou trop peu. Mais
quelque chose de l’intérêt profond qu’elle m’inspire devait paraître
dans mes yeux, car elle m’a demandé impétueusement:
«--Pourquoi me regardez-vous ainsi?
«--Parce que je me demande si, sincère comme vous l’êtes, vous pouvez
sérieusement croire que, pour être heureux, il faut pratiquer le code
de parfait égoïsme que vous venez de m’énoncer.
«Elle s’est redressée, prête à fuir si j’insistais, et elle m’a dit,
amère:
«--Je crois que les âmes très généreuses mettent leur bonheur à rendre
heureux ceux qui les entourent, même au prix de leur propre repos...
Mais c’est trop de vertu pour moi... Je ne suis pas capable de donner
sans recevoir, ni d’aimer sans être aimée...
«Elle s’est détournée, bien résolue à rompre la conversation qui
s’aventurait sur le terrain défendu de son intimité, et elle s’en est
allée à son piano, qui m’a l’air d’être son confident suprême. Les
notes, sous ses doigts, semblent un langage, et elle est
merveilleusement douée pour le parler, sans s’astreindre à un travail
régulier. Je l’écoutais; elle jouait un scherzo avec une fougue
passionnée; puis, tout à coup, après un silence, elle a commencé une
sorte de rêverie lente, plaintive, si douloureuse et suppliante que
des sanglots semblaient y frémir... Elle avait ce regard songeur qui
est le sien quand, assise sur sa fourrure blanche, elle contemple les
flammes avec des yeux qui ne voient pas...
«Ah! ces yeux, quelle admirable puissance d’expression ils possèdent
et que de choses ils disent, révélant sa pensée si vivante, sans
qu’elle en ait soupçon! Très souvent, je les sens attachés sur les
miens avec une espèce de curiosité ardente. Ils m’observent,
m’interrogent, réfléchissent, trahissant, dans cette jeune âme
ombrageuse, une résolution de demeurer close tant qu’elle n’aura pas
démêlé si je mérite qu’elle me confie son cœur, avec tout ce que j’y
devine de tendresse et de confiance jamais données, de tristesses, de
révoltes, de désillusions qui l’ont atteinte bien avant l’heure,
pauvre petite!
«Ma bien chère amie, est-ce donc qu’il y avait en moi un instinct
maternel dont je ne soupçonnais pas encore l’existence? Est-ce pour
tromper l’angoisse de ma solitude, parce que je suis sans avenir,
n’espérant rien, et que ce vide effrayant m’est si horrible que
j’essaie à tout prix de le combler?... La vérité, dont je m’étonne
moi-même, c’est que le chaos de cette âme de petite fille m’attire
étrangement. Pour peu que Josette me le permette, je devine que je
pourrais m’attacher à elle... Bien trop pour ne pas souffrir encore,
le jour où les circonstances nous sépareront, si elle est telle qu’il
me semble l’entrevoir;--pour souffrir plus encore, si je suis déçue
par elle, découvrant que je me suis trompée en lui donnant une part de
mon cœur...
«Ne me raillez pas d’être ainsi... N’espérant plus rien des grands, je
vais instinctivement vers les petits, vers les jeunes qui, eux,
peut-être, me seront bons et m’aideront à oublier mon isolement. Comme
notre stupide cœur s’obstine à vivre toujours affamé d’affection! Ah!
la solitude de l’âme supportée parmi des indifférents, c’est plus dur
encore que je ne le supposais...
«J’avais connu déjà bien des heures et des jours tristes, lourds de
tourments. Mais alors je possédais un bien dont je ne savais pas le
prix, mon entière liberté!... J’avais des amis, devenus presque tous
des étrangers pour moi, aujourd’hui... Mais alors, je pouvais aller
près d’eux un moment distraire mon souci, oublier... Ah! dépendre des
autres à toutes les minutes, n’avoir strictement droit ni à leurs
égards, ni à leur bonne grâce, tout juste à leur politesse!... Être,
et ne pouvoir oublier que l’on est une personne payée qui, par
conséquent, doit être prête à remplir tous les services qu’on lui
demande... A les remplir au gré de ceux qui l’emploient sous peine
d’avoir à subir les conséquences de sa maladresse... Être, mon Dieu, à
peine plus qu’une domestique...»
Ghislaine s’arrêta court... Non, il ne fallait plus qu’elle écrivît...
Manquant à toutes ses résolutions, voici qu’elle allait trahir
l’intensité de sa détresse, en prendre plus violemment conscience à en
parler!
Moins que jamais, il lui était, pourtant, permis de s’abandonner.
L’heure du dîner allait sonner. Il lui fallait se garder un visage calme
pour paraître parmi ces étrangers qui ne la considéreraient pas comme de
leur monde, dont elle devinait, à l’avance, l’indifférente curiosité
allant vers elle...
Ah! Dieu, pourquoi ne pouvait-elle rester dans sa solitude! Oh! être
libre, libre! libre!... Pouvoir, comme autrefois, être triste ou gaie,
sans contrainte autre que celle de sa volonté...
Le regret de sa vie passée l’étreignit si violent que des pleurs,
soudain, lui brûlèrent les yeux, glissèrent sur son visage malgré sa
révolte contre cette faiblesse...
Doucement, sa porte s’entr’ouvrait un peu.
--Je vous demande pardon, mademoiselle, de vous déranger, mais
grand’mère...
C’était la voix de Josette.
Ghislaine tressaillit et se tourna d’un mouvement instinctif, oublieuse
de la clarté de la lampe qui tombait sur son visage, accusant la trace
des larmes. Elle en prit conscience dans les yeux de Josette dont une
émotion soudaine bouleversait le regard... Clairement aussi, ce regard
disait la double impression qui étreignait Josette, aller spontanément
avec tout son cœur vers ce chagrin soudain révélé, ou discrètement
paraître n’en rien remarquer...
Ghislaine, très vite, d’un geste machinal, avait passé la main sur son
visage, et ce simple mouvement qui semblait montrer le désir de
dissimuler sa peine, brisa l’hésitation de Josette. Elle demeura
immobile sur le seuil de la chambre, un album de musique entre les bras.
Alors Ghislaine obligea ses lèvres à trouver un sourire de bienvenue
pour dire:
--Entrez, Josette. Ne restez pas ainsi à ma porte, vous me feriez croire
que je vous semble bien peu hospitalière.
--C’est-à-dire que je me semble, moi, bien indiscrète de venir ainsi
vous déranger chez vous... Grand’mère m’envoie vous remettre la musique
d’un chœur qu’on répétera ce soir, afin que vous puissiez la regarder un
instant si vous le désirez, car l’accompagnateur est encore malade...
--C’est bien, fit Ghislaine avec une inconsciente lassitude d’accent.
Josette l’enveloppa d’un coup d’œil rapide.
--Cela vous ennuie, n’est-ce pas? Eh bien, ne le faites pas, je vous en
prie... Vous êtes fatiguée. Je pourrai très bien, moi, remplacer le
pianiste!
C’était la première fois que Josette sortait de la réserve où elle
s’enfermait farouchement, et il y avait dans sa voix une telle sincérité
d’intérêt qu’une seconde la tristesse de Ghislaine en fut allégée.
--Je vous remercie, Josette, je ne suis pas fatiguée, mais tout à la
disposition de Mme de Maulde. Seul, mon deuil, qui est encore très
récent, me fait redouter de quitter ma retraite.
--Oui, je comprends, fit Josette avec une douceur qui mettait une
caresse dans sa voix chaude. Pourtant, c’est triste aussi, la
solitude... Oh! si triste!
--Oui, très triste; bien plus encore, enfant, que vous ne pouvez
l’imaginer...
--Je ne l’imagine pas, je le sais...
Elle s’interrompit, les lèvres rapprochées par cette imperceptible
contraction qui lui était familière quand elle voulait retenir les
paroles qui eussent trahi son intime pensée.
Dans ses yeux expressifs, une souffrance avait passé. Droite au milieu
de la chambre, elle restait tout à coup songeuse et la flambée du foyer
colorait d’une lueur chaude son pâle petit visage qui avait pris une
gravité amère. Ghislaine la devina et elle eut pitié de cette
clairvoyance.
--Josette, ne soyez pas injuste!...
--Injuste envers qui?
--Envers ceux dont vous êtes entourée...
--Qui? grand’mère? mon père?
--Oui, votre grand’mère, votre père qui vous aiment.
--Oh! qui m’aiment... Peut-être, quand ils n’ont rien d’autre à faire.
La même amertume qui flottait sur sa jeune bouche, vibrait dans sa voix
avec une intensité douloureuse.
--Oui, qui vous aiment, croyez-moi. J’en suis certaine. Mais vous savez
bien que tous n’aiment pas de même...
--Leur manière n’est pas de celles qui peuvent rendre heureuse, fit-elle
d’une voix brève. Moi, du moins! Être aimée pêle-mêle avec des chiffons,
des visites, des comédies, des soirées, des chevaux et le reste! ça ne
me suffit pas!... Probablement parce que j’ai le caractère mal fait...
Ah! personne ne doit souhaiter d’être jamais aimé par moi... Car de ceux
qui m’auront pris le cœur, je serai, je le sens, follement jalouse... Je
les voudrai pour moi seule, m’aimant par-dessus tout, exclusivement...
Comme j’aimerai enfin, moi! Vous me trouvez bien exigeante, n’est-ce
pas? et sans doute aussi, comme grand’mère, ridiculement sentimentale...
Je me demande vraiment comment je peux l’être ainsi, ayant des parents
aussi... sages!... Nous devons paraître une singulière famille à ceux
qui nous observent! Vous n’avez pas dû voir souvent, j’imagine, une
grand’mère, un père et une enfant aussi étrangers les uns aux autres!
Moi, je commence seulement à être bien habituée à cette situation!... On
est si lâche quand on est jeune, quand on possède encore un tas
d’illusions, quand on se figure naïvement que c’est une chose toute
naturelle de recevoir la tendresse qu’on est prête à donner... Des
sottises! enfin!...
Elle avait parlé d’un seul jet, les sourcils froncés avec une sorte de
violence passionnée dans l’ironie de son accent, et Ghislaine n’avait
pas essayé de l’interrompre ni de la contredire, trop heureuse de voir
s’entr’ouvrir un peu cette jeune âme fermée, à qui elle souhaitait tant
faire du bien. Avec une douceur tendre, elle dit:
--Ma pauvre petite Josette, si vous voulez être heureuse, il faut, comme
vous le savez bien, donner beaucoup, ne demander que très peu ou même
rien en échange... Et puis, accepter toujours que les autres ne soient
pas semblables à vous.
Josette avait levé vers Ghislaine des yeux où palpitait son âme ardente.
--Vous parlez... sincèrement?... Non pour me tromper par de beaux
conseils auxquels vous ne croyez pas?...
--Je vous répète, Josette, ce que la vie elle-même m’a appris...
--Alors s’il faut une pareille sagesse pour être heureuse, je ne le
serai jamais... Je suis incapable de tant de générosité, de vertu, je
vous l’ai dit déjà!... Ne me regardez pas ainsi, avec des yeux qui me
blâment... A vous, moins qu’à personne pourtant, je ne voudrais mentir,
me montrer autre que je ne suis!...
Elle s’arrêta, puis, changeant brusquement de ton, elle finit:
--Je ne sais, d’ailleurs, pourquoi je vous ennuie ainsi de mes inutiles
déclarations et vous empêche de voir la musique de grand’mère. Je vous
demande pardon encore de vous avoir dérangée en entrant chez vous de
cette manière soudaine. J’avais frappé plusieurs fois sans recevoir de
réponse...
--Je n’avais pas entendu...
--C’est ce que je me disais pour me tranquilliser...
--Vous tranquilliser?...
Une rougeur empourpra le pâle petit visage. Visiblement, Josette eut
envie de s’enfuir, mais sa fierté la retint et brièvement, elle
expliqua:
--Je suis stupide, j’ai une imagination qui galope toujours trop vite.
En voyant que vous ne me répondiez pas, j’ai eu l’idée absurde que vous
étiez peut-être souffrante et c’est pourquoi, sans réfléchir, j’ai
soulevé la portière.
Ghislaine, d’un geste de caresse, posa la main sur les cheveux légers et
chercha le regard des larges prunelles qui se dérobaient. Très
doucement, elle dit:
--Je vous remercie, Josette, de vous être inquiétée pour moi! Ne me
trouvez pas trop égoïste d’en être heureuse... Mais quand on est très
isolée, les plus simples marques d’intérêt semblent bien bonnes...
Dans un soudain élan, Josette saisit la main qui effleurait ses cheveux
et y appuya ses lèvres. Puis, très vite, d’un accent que Ghislaine ne
lui connaissait pas, elle murmura presque bas:
--Ne soyez pas trop malheureuse ici, je vous en supplie! Je sais bien
que je ne fais rien pour vous y rendre la vie moins triste. Je ne suis
ni aimable, ni prévenante, ni dévouée, ni bonne, ni rien de ce qu’il
faudrait!... Mais je ne peux pas encore maintenant... Soyez patiente
avec moi... Dites, voulez-vous?...
Ghislaine tressaillit à cette prière qui jaillissait imprévue de l’âme
close de Josette. Du même ton assourdi qui fait les cœurs plus proches,
elle dit:
--De tout mon cœur, ma bien chère petite enfant, je désire vous aimer
et, si vous me le permettez, être pour vous une amie et... un peu
aussi... une maman...
--Ne me parlez pas ainsi! Il ne faut pas!... Vous ne me connaissez pas
encore assez... Peut-être, ensuite, quand vous aurez vu comme je suis,
vous voudriez vous reprendre... Et cela me ferait trop de mal!
Son exclamation ressemblait à un cri d’angoisse. Ghislaine l’attira dans
ses bras.
--J’espère, Josette, que jamais je ne vous ferai de mal et que l’avenir
dans lequel vous n’avez pas confiance vous sera aussi doux que je vous
le souhaite, ma chérie.
Josette ne répondit pas. Comme un pauvre oiseau perdu qui a enfin trouvé
un refuge, elle restait blottie contre Ghislaine, sans un mot, sans un
mouvement, avec un abandon d’enfant qui se sent protégée...
Mais à la porte, un coup fut frappé. Brusquement alors, elle s’écarta et
s’enfuit vers sa chambre. Ghislaine demanda:
--Qui est là? Entrez.
C’était un domestique.
--Mme la marquise fait prier ces demoiselles de descendre au salon parce
que le dîner va être annoncé.
--C’est bien, merci...
Le valet de chambre disparut. Ghislaine appela:--Josette! venez-vous?
Madame votre grand’mère nous réclame.
--Je suis prête!
De nouveau, ainsi qu’une demi-heure plus tôt, elle apparaissait au seuil
de la chambre... Mais elle n’y entra pas. Toute trace d’attendrissement
avait disparu de son visage. Seuls, l’éclat magnifique des yeux, la
lueur rose inaccoutumée des joues révélaient encore quelque chose de
l’émotion qui avait bouleversé l’âme de feu de Josette de Moraines.