VI

Ghislaine avait fini de s’habiller pour le dîner qui, lui avait annoncé

Mme de Maulde, devait réunir quelques amis intimes; parmi eux, Marc de

Bresles, qu’elle n’avait pas revu depuis leur première rencontre chez

Mme Dupuis-Béhenne. Peu lui importait de le retrouver de nouveau. Une

morne indifférence l’avait envahie toute depuis son entrée à l’hôtel de

Maulde. L’impression la meurtrissait d’avancer dans la vie comme dans un

chemin sombre qui allait vers un inévitable abîme, entre deux hautes

murailles grises pareilles à des murailles de prison, si hautes qu’elle

ne pouvait même pas entrevoir le ciel gris qui s’allongeait infiniment

au-dessus de sa tête.

Dans le petit salon, contigu à sa chambre, qui servait de salle d’étude,

le piano vibrait sous les variations capricieuses, exécutées par les

doigts très agiles de Josette de Moraines. Et cette harmonie rythmée

berçait sa songerie, comme le bruit fugitif des voitures sur le pavé

glacé par la gelée. L’atmosphère de la chambre, où flambait un feu

clair, était douce, et l’aspect était souriant de cette grande pièce,

tendue d’une étoffe anglaise à larges fleurs couleur d’or, qu’elle avait

faite sienne en y réunissant les objets qui lui étaient familiers,

épaves du passé. Quelques fleurs, seul luxe qu’elle se permît,

distillaient une senteur fraîche dans la tiédeur de la pièce.

A rien de tout cela, elle ne prenait garde. Assise devant sa table à

écrire, elle regardait, avec des yeux qui songeaient, la feuille blanche

posée devant elle, destinée à une lettre pour Mme Dupuis-Béhenne, partie

passer deux mois dans le Midi, comme chaque hiver. Mais, au moment de

commencer le récit, réclamé par sa vieille amie, de sa nouvelle vie chez

Mme de Maulde, elle hésitait, la crainte instinctive l’arrêtant de

sentir faiblir son courage à préciser, en la racontant, l’épreuve de

chaque jour qu’étaient pour elle ses débuts dans une existence

dépendante.

A force de volonté, fuyant tout retour sur elle-même, se refusant même

la triste douceur des larmes aux heures de la nuit, où elle

s’appartenait enfin, elle parvenait à endormir sa sensibilité dans une

sorte de torpeur où s’engourdissait sa détresse. Mais elle avait peur

d’une détente de ses nerfs, si elle s’abandonnait un moment. Il lui

semblait qu’alors, elle ne pourrait plus retrouver l’énergie qu’il lui

fallait pour dissimuler sa tristesse aux étrangers dont elle était

entourée.

Un accord, brillamment jeté par Josette, la fit tressaillir. Elle

regarda la petite pendule posée devant elle, sur la table. Le temps

passait, et ses quelques instants de liberté allaient s’écouler sans

qu’elle eût écrit cette lettre qui lui coûtait tant... Qu’elle était

donc lâche, elle qui, si longtemps, s’était crue courageuse parce

qu’elle supportait en silence les difficultés et les soucis d’une

existence dont les apparences seules étaient brillantes...

Ah! ce temps-là, qu’éclairait pour elle l’affection--si égoïste

fût-elle--de son père, elle y pensait maintenant comme à un éden dont

elle était chassée pour n’y rentrer jamais!

Avec effort, elle releva sa tête fatiguée, qu’elle avait cachée dans ses

mains et, résolument, elle se mit à écrire:

«Ma bien chère amie,

«Ne m’en veuillez pas si je vous ai seulement envoyé un billet de

souvenir depuis votre arrivée à Cannes... Je vivais dans un tel

désarroi moral pendant les premiers jours de mon existence si nouvelle

chez Mme de Maulde, que j’étais tout juste capable de ne pas trahir

mon malheureux état d’esprit... Avec les jours qui passent, je

parviens peu à peu à me reprendre, en m’appliquant à oublier de mon

mieux la Ghislaine d’autrefois,--qui doit reposer en paix, comme les

morts!--pour n’être plus maintenant que Mlle de Vorges, institutrice.

Il me faut encore un peu de temps pour être tout à fait familiarisée

avec cette transformation...

«Ne croyez pourtant pas, bien chère madame, que mon apprentissage soit

particulièrement rude. J’ai, au contraire, la conviction que je suis,

en somme, gâtée pour mes débuts. M. de Moraines me témoigne une

extrême et délicate courtoisie qui pourrait me permettre de me croire

_reçue_ chez sa belle-mère, si j’étais femme à connaître le bienfait

des illusions; et Mme de Maulde m’accorde,--pour l’instant, du

moins!--une faveur que je devine susceptible d’inconstance, mais qui

rend, pour le moment, nos rapports agréables. Aux heures, assez rares

d’ailleurs, où je la vois, elle me montre une amabilité dont je

m’estimerais peut-être heureuse,--car les pauvres sont reconnaissants

des plus insignifiantes aumônes!--si cette faveur n’avait un premier

résultat qui m’est fort sensible: elle semble éloigner de moi cette

petite Josette que je désire conquérir, et qui se tient âprement sur

la défensive.

«Jusqu’ici, toutes deux, nous vivons sur le pied de deux puissances

qui s’observent. De mon mieux, je m’applique à ne pas aventurer ma

dignité imprudemment, à ne pas trop faire d’avances, souhaitant

seulement qu’elle sente avec quelle sincérité, je viens à elle, toute

prête à l’aimer. Elle est avec moi d’une politesse rigoureuse, mais

sans abandon; ni maussade, ni accueillante. Son humeur a la

variabilité d’un ciel de mars. A peine, je l’ai vue gaie. Pourtant,

l’autre matin, avec son chien, un Kollye à poil fauve sur qui elle

semble avoir concentré toute son affection, elle jouait dans sa

chambre comme un bébé; et, pour la première fois, j’ai entendu un vrai

rire d’enfant joyeuse sortir de sa bouche. Le même jour, je l’ai

trouvée, lisant, assise sur un bras de fauteuil, si absorbée qu’elle

ne m’avait pas entendue entrer. J’ai regardé ce qui l’intéressait

ainsi; c’était un sermon de Bossuet dont, la veille, Mme de Maulde

avait parlé pour l’avoir entendu lire à la Bodinière par Mounet-Sully.

«Il est vrai qu’un peu plus tard, j’ai aperçu le même volume

abandonné,--comme jeté par une main impatiente,--sur la peau d’ours

qui est la place favorite de Josette dans sa chambre.

«Assise dans la fourrure, les coudes sur les genoux, le menton dans

les mains regardant le feu qui éclaire l’étrangeté de sa petite figure

de gitane, elle émet volontiers, à l’occasion, les théories les plus

subversives et les plus audacieuses, avec le désir enfantin, que je

devine, de me scandaliser et de me provoquer. Et parce que je ne me

laisse pas prendre,--elle est trop fine pour ne pas le voir!--elle me

fait l’honneur de m’estimer un peu...

«Il y a, d’ailleurs, en elle, le curieux amalgame d’un enfantillage de

gamine et d’une clairvoyance sagace de femme. Me trouvant, sans doute,

édifiée à son sujet par ses propres déclarations, elle continue à

vivre suivant sa fantaisie, contre laquelle, à l’heure actuelle, je

n’entrerais en lutte que s’il y avait nécessité absolue... A vouloir

aller trop vite, je n’arriverais qu’à éveiller en elle un esprit de

révolte toujours prêt à souffler...

«Pour différentes raisons, elle n’a subi nulle direction morale, et,

très sincèrement, elle est convaincue que son bon plaisir est la seule

loi qu’elle ait à reconnaître. Quand il lui a plu de travailler, soit

caprice, soit curiosité d’apprendre, car elle est très intelligente,

elle a travaillé; mais quand le vent soufflait d’un autre côté, nulle

volonté étrangère n’aurait pu vaincre l’indépendance de sa jeune

volonté. Elle a pris la peine de me renseigner à ce sujet,

m’annonçant, dès le lendemain de mon arrivée près d’elle, qu’elle

avait une devise à laquelle elle était résolue à se conformer

toujours: «Tout de bonne volonté, rien de force!...» Que, par

conséquent, je n’eusse rien à exiger d’elle qu’elle ne voulût pas,

parce que ce serait pour moi peine perdue...

«Cela, débité d’un petit ton posé, sur la fameuse peau d’ours, devant

le feu, tandis qu’elle se chauffait avec des mouvements souples de

chatte frileuse. Je me suis mise à l’unisson, et j’ai interrogé,--tout

comme s’il s’agissait de gens avec lesquels ni elle ni moi n’eussions

rien de commun:

«--Est-ce que je ne puis pas espérer que cette bonne volonté si

précieuse, je la trouverai toujours en vous?

«Elle m’a répondu tranquillement, caressant son favori, Myrtho:

«--Il ne faut pas espérer cela, vous seriez déçue! Promettre ma bonne

volonté, c’est une chose qui m’est impossible... Une pareille

promesse, je ne pourrais la faire à personne au monde!--du moins en ce

moment,--car je serais certaine de ne pas la tenir! et je trouve que

manquer à sa parole est aussi misérable que mentir...

«Elle s’est interrompue une seconde; puis, sans me permettre de

répondre, elle a continué, sa main enfouie dans le poil fauve du chien

allongé la tête sur ses genoux, et sa voix est devenue presque dure:

«--Grand’mère vous a fait de moi un portrait peu flatteur; mais j’ai

encore bien plus de défauts qu’elle ne se l’imagine! Et vous serez

peut-être scandalisée, si je vous dis que je n’ai pas la moindre envie

de devenir autre...

«J’ai questionné:

«--Pourquoi? Parce que vous pensez que vous ne sauriez être mieux?

«Elle a secoué sa petite tête volontaire.

«--Tout simplement parce qu’il me semble plus commode et plus agréable

de demeurer ainsi...

«--Agréable... pour les autres?

«--Non, pour moi... Je suis affreusement égoïste! Si grand’mère ne

vous l’a pas dit, je vous en avertis,--toujours pour vous éviter les

désillusions! Puisque tous autour de moi vivent à leur guise, pourquoi

ne les imiterais-je pas? Je les prends comme ils sont, pourquoi ne

feraient-ils pas de même à mon égard? C’est bien plus simple; n’est-ce

pas? Myrtho, mon fidèle Myrtho! Toi seul tu m’aimes, parce que tu peux

seul m’aimer, puisque tu ne me juges pas...

«Ici, un baiser chaleureux sur le nez de Myrtho, qui tressaille dans

son sommeil.

«Je n’avais pas répondu, ayant peur d’en dire trop, ou trop peu. Mais

quelque chose de l’intérêt profond qu’elle m’inspire devait paraître

dans mes yeux, car elle m’a demandé impétueusement:

«--Pourquoi me regardez-vous ainsi?

«--Parce que je me demande si, sincère comme vous l’êtes, vous pouvez

sérieusement croire que, pour être heureux, il faut pratiquer le code

de parfait égoïsme que vous venez de m’énoncer.

«Elle s’est redressée, prête à fuir si j’insistais, et elle m’a dit,

amère:

«--Je crois que les âmes très généreuses mettent leur bonheur à rendre

heureux ceux qui les entourent, même au prix de leur propre repos...

Mais c’est trop de vertu pour moi... Je ne suis pas capable de donner

sans recevoir, ni d’aimer sans être aimée...

«Elle s’est détournée, bien résolue à rompre la conversation qui

s’aventurait sur le terrain défendu de son intimité, et elle s’en est

allée à son piano, qui m’a l’air d’être son confident suprême. Les

notes, sous ses doigts, semblent un langage, et elle est

merveilleusement douée pour le parler, sans s’astreindre à un travail

régulier. Je l’écoutais; elle jouait un scherzo avec une fougue

passionnée; puis, tout à coup, après un silence, elle a commencé une

sorte de rêverie lente, plaintive, si douloureuse et suppliante que

des sanglots semblaient y frémir... Elle avait ce regard songeur qui

est le sien quand, assise sur sa fourrure blanche, elle contemple les

flammes avec des yeux qui ne voient pas...

«Ah! ces yeux, quelle admirable puissance d’expression ils possèdent

et que de choses ils disent, révélant sa pensée si vivante, sans

qu’elle en ait soupçon! Très souvent, je les sens attachés sur les

miens avec une espèce de curiosité ardente. Ils m’observent,

m’interrogent, réfléchissent, trahissant, dans cette jeune âme

ombrageuse, une résolution de demeurer close tant qu’elle n’aura pas

démêlé si je mérite qu’elle me confie son cœur, avec tout ce que j’y

devine de tendresse et de confiance jamais données, de tristesses, de

révoltes, de désillusions qui l’ont atteinte bien avant l’heure,

pauvre petite!

«Ma bien chère amie, est-ce donc qu’il y avait en moi un instinct

maternel dont je ne soupçonnais pas encore l’existence? Est-ce pour

tromper l’angoisse de ma solitude, parce que je suis sans avenir,

n’espérant rien, et que ce vide effrayant m’est si horrible que

j’essaie à tout prix de le combler?... La vérité, dont je m’étonne

moi-même, c’est que le chaos de cette âme de petite fille m’attire

étrangement. Pour peu que Josette me le permette, je devine que je

pourrais m’attacher à elle... Bien trop pour ne pas souffrir encore,

le jour où les circonstances nous sépareront, si elle est telle qu’il

me semble l’entrevoir;--pour souffrir plus encore, si je suis déçue

par elle, découvrant que je me suis trompée en lui donnant une part de

mon cœur...

«Ne me raillez pas d’être ainsi... N’espérant plus rien des grands, je

vais instinctivement vers les petits, vers les jeunes qui, eux,

peut-être, me seront bons et m’aideront à oublier mon isolement. Comme

notre stupide cœur s’obstine à vivre toujours affamé d’affection! Ah!

la solitude de l’âme supportée parmi des indifférents, c’est plus dur

encore que je ne le supposais...

«J’avais connu déjà bien des heures et des jours tristes, lourds de

tourments. Mais alors je possédais un bien dont je ne savais pas le

prix, mon entière liberté!... J’avais des amis, devenus presque tous

des étrangers pour moi, aujourd’hui... Mais alors, je pouvais aller

près d’eux un moment distraire mon souci, oublier... Ah! dépendre des

autres à toutes les minutes, n’avoir strictement droit ni à leurs

égards, ni à leur bonne grâce, tout juste à leur politesse!... Être,

et ne pouvoir oublier que l’on est une personne payée qui, par

conséquent, doit être prête à remplir tous les services qu’on lui

demande... A les remplir au gré de ceux qui l’emploient sous peine

d’avoir à subir les conséquences de sa maladresse... Être, mon Dieu, à

peine plus qu’une domestique...»

Ghislaine s’arrêta court... Non, il ne fallait plus qu’elle écrivît...

Manquant à toutes ses résolutions, voici qu’elle allait trahir

l’intensité de sa détresse, en prendre plus violemment conscience à en

parler!

Moins que jamais, il lui était, pourtant, permis de s’abandonner.

L’heure du dîner allait sonner. Il lui fallait se garder un visage calme

pour paraître parmi ces étrangers qui ne la considéreraient pas comme de

leur monde, dont elle devinait, à l’avance, l’indifférente curiosité

allant vers elle...

Ah! Dieu, pourquoi ne pouvait-elle rester dans sa solitude! Oh! être

libre, libre! libre!... Pouvoir, comme autrefois, être triste ou gaie,

sans contrainte autre que celle de sa volonté...

Le regret de sa vie passée l’étreignit si violent que des pleurs,

soudain, lui brûlèrent les yeux, glissèrent sur son visage malgré sa

révolte contre cette faiblesse...

Doucement, sa porte s’entr’ouvrait un peu.

--Je vous demande pardon, mademoiselle, de vous déranger, mais

grand’mère...

C’était la voix de Josette.

Ghislaine tressaillit et se tourna d’un mouvement instinctif, oublieuse

de la clarté de la lampe qui tombait sur son visage, accusant la trace

des larmes. Elle en prit conscience dans les yeux de Josette dont une

émotion soudaine bouleversait le regard... Clairement aussi, ce regard

disait la double impression qui étreignait Josette, aller spontanément

avec tout son cœur vers ce chagrin soudain révélé, ou discrètement

paraître n’en rien remarquer...

Ghislaine, très vite, d’un geste machinal, avait passé la main sur son

visage, et ce simple mouvement qui semblait montrer le désir de

dissimuler sa peine, brisa l’hésitation de Josette. Elle demeura

immobile sur le seuil de la chambre, un album de musique entre les bras.

Alors Ghislaine obligea ses lèvres à trouver un sourire de bienvenue

pour dire:

--Entrez, Josette. Ne restez pas ainsi à ma porte, vous me feriez croire

que je vous semble bien peu hospitalière.

--C’est-à-dire que je me semble, moi, bien indiscrète de venir ainsi

vous déranger chez vous... Grand’mère m’envoie vous remettre la musique

d’un chœur qu’on répétera ce soir, afin que vous puissiez la regarder un

instant si vous le désirez, car l’accompagnateur est encore malade...

--C’est bien, fit Ghislaine avec une inconsciente lassitude d’accent.

Josette l’enveloppa d’un coup d’œil rapide.

--Cela vous ennuie, n’est-ce pas? Eh bien, ne le faites pas, je vous en

prie... Vous êtes fatiguée. Je pourrai très bien, moi, remplacer le

pianiste!

C’était la première fois que Josette sortait de la réserve où elle

s’enfermait farouchement, et il y avait dans sa voix une telle sincérité

d’intérêt qu’une seconde la tristesse de Ghislaine en fut allégée.

--Je vous remercie, Josette, je ne suis pas fatiguée, mais tout à la

disposition de Mme de Maulde. Seul, mon deuil, qui est encore très

récent, me fait redouter de quitter ma retraite.

--Oui, je comprends, fit Josette avec une douceur qui mettait une

caresse dans sa voix chaude. Pourtant, c’est triste aussi, la

solitude... Oh! si triste!

--Oui, très triste; bien plus encore, enfant, que vous ne pouvez

l’imaginer...

--Je ne l’imagine pas, je le sais...

Elle s’interrompit, les lèvres rapprochées par cette imperceptible

contraction qui lui était familière quand elle voulait retenir les

paroles qui eussent trahi son intime pensée.

Dans ses yeux expressifs, une souffrance avait passé. Droite au milieu

de la chambre, elle restait tout à coup songeuse et la flambée du foyer

colorait d’une lueur chaude son pâle petit visage qui avait pris une

gravité amère. Ghislaine la devina et elle eut pitié de cette

clairvoyance.

--Josette, ne soyez pas injuste!...

--Injuste envers qui?

--Envers ceux dont vous êtes entourée...

--Qui? grand’mère? mon père?

--Oui, votre grand’mère, votre père qui vous aiment.

--Oh! qui m’aiment... Peut-être, quand ils n’ont rien d’autre à faire.

La même amertume qui flottait sur sa jeune bouche, vibrait dans sa voix

avec une intensité douloureuse.

--Oui, qui vous aiment, croyez-moi. J’en suis certaine. Mais vous savez

bien que tous n’aiment pas de même...

--Leur manière n’est pas de celles qui peuvent rendre heureuse, fit-elle

d’une voix brève. Moi, du moins! Être aimée pêle-mêle avec des chiffons,

des visites, des comédies, des soirées, des chevaux et le reste! ça ne

me suffit pas!... Probablement parce que j’ai le caractère mal fait...

Ah! personne ne doit souhaiter d’être jamais aimé par moi... Car de ceux

qui m’auront pris le cœur, je serai, je le sens, follement jalouse... Je

les voudrai pour moi seule, m’aimant par-dessus tout, exclusivement...

Comme j’aimerai enfin, moi! Vous me trouvez bien exigeante, n’est-ce

pas? et sans doute aussi, comme grand’mère, ridiculement sentimentale...

Je me demande vraiment comment je peux l’être ainsi, ayant des parents

aussi... sages!... Nous devons paraître une singulière famille à ceux

qui nous observent! Vous n’avez pas dû voir souvent, j’imagine, une

grand’mère, un père et une enfant aussi étrangers les uns aux autres!

Moi, je commence seulement à être bien habituée à cette situation!... On

est si lâche quand on est jeune, quand on possède encore un tas

d’illusions, quand on se figure naïvement que c’est une chose toute

naturelle de recevoir la tendresse qu’on est prête à donner... Des

sottises! enfin!...

Elle avait parlé d’un seul jet, les sourcils froncés avec une sorte de

violence passionnée dans l’ironie de son accent, et Ghislaine n’avait

pas essayé de l’interrompre ni de la contredire, trop heureuse de voir

s’entr’ouvrir un peu cette jeune âme fermée, à qui elle souhaitait tant

faire du bien. Avec une douceur tendre, elle dit:

--Ma pauvre petite Josette, si vous voulez être heureuse, il faut, comme

vous le savez bien, donner beaucoup, ne demander que très peu ou même

rien en échange... Et puis, accepter toujours que les autres ne soient

pas semblables à vous.

Josette avait levé vers Ghislaine des yeux où palpitait son âme ardente.

--Vous parlez... sincèrement?... Non pour me tromper par de beaux

conseils auxquels vous ne croyez pas?...

--Je vous répète, Josette, ce que la vie elle-même m’a appris...

--Alors s’il faut une pareille sagesse pour être heureuse, je ne le

serai jamais... Je suis incapable de tant de générosité, de vertu, je

vous l’ai dit déjà!... Ne me regardez pas ainsi, avec des yeux qui me

blâment... A vous, moins qu’à personne pourtant, je ne voudrais mentir,

me montrer autre que je ne suis!...

Elle s’arrêta, puis, changeant brusquement de ton, elle finit:

--Je ne sais, d’ailleurs, pourquoi je vous ennuie ainsi de mes inutiles

déclarations et vous empêche de voir la musique de grand’mère. Je vous

demande pardon encore de vous avoir dérangée en entrant chez vous de

cette manière soudaine. J’avais frappé plusieurs fois sans recevoir de

réponse...

--Je n’avais pas entendu...

--C’est ce que je me disais pour me tranquilliser...

--Vous tranquilliser?...

Une rougeur empourpra le pâle petit visage. Visiblement, Josette eut

envie de s’enfuir, mais sa fierté la retint et brièvement, elle

expliqua:

--Je suis stupide, j’ai une imagination qui galope toujours trop vite.

En voyant que vous ne me répondiez pas, j’ai eu l’idée absurde que vous

étiez peut-être souffrante et c’est pourquoi, sans réfléchir, j’ai

soulevé la portière.

Ghislaine, d’un geste de caresse, posa la main sur les cheveux légers et

chercha le regard des larges prunelles qui se dérobaient. Très

doucement, elle dit:

--Je vous remercie, Josette, de vous être inquiétée pour moi! Ne me

trouvez pas trop égoïste d’en être heureuse... Mais quand on est très

isolée, les plus simples marques d’intérêt semblent bien bonnes...

Dans un soudain élan, Josette saisit la main qui effleurait ses cheveux

et y appuya ses lèvres. Puis, très vite, d’un accent que Ghislaine ne

lui connaissait pas, elle murmura presque bas:

--Ne soyez pas trop malheureuse ici, je vous en supplie! Je sais bien

que je ne fais rien pour vous y rendre la vie moins triste. Je ne suis

ni aimable, ni prévenante, ni dévouée, ni bonne, ni rien de ce qu’il

faudrait!... Mais je ne peux pas encore maintenant... Soyez patiente

avec moi... Dites, voulez-vous?...

Ghislaine tressaillit à cette prière qui jaillissait imprévue de l’âme

close de Josette. Du même ton assourdi qui fait les cœurs plus proches,

elle dit:

--De tout mon cœur, ma bien chère petite enfant, je désire vous aimer

et, si vous me le permettez, être pour vous une amie et... un peu

aussi... une maman...

--Ne me parlez pas ainsi! Il ne faut pas!... Vous ne me connaissez pas

encore assez... Peut-être, ensuite, quand vous aurez vu comme je suis,

vous voudriez vous reprendre... Et cela me ferait trop de mal!

Son exclamation ressemblait à un cri d’angoisse. Ghislaine l’attira dans

ses bras.

--J’espère, Josette, que jamais je ne vous ferai de mal et que l’avenir

dans lequel vous n’avez pas confiance vous sera aussi doux que je vous

le souhaite, ma chérie.

Josette ne répondit pas. Comme un pauvre oiseau perdu qui a enfin trouvé

un refuge, elle restait blottie contre Ghislaine, sans un mot, sans un

mouvement, avec un abandon d’enfant qui se sent protégée...

Mais à la porte, un coup fut frappé. Brusquement alors, elle s’écarta et

s’enfuit vers sa chambre. Ghislaine demanda:

--Qui est là? Entrez.

C’était un domestique.

--Mme la marquise fait prier ces demoiselles de descendre au salon parce

que le dîner va être annoncé.

--C’est bien, merci...

Le valet de chambre disparut. Ghislaine appela:--Josette! venez-vous?

Madame votre grand’mère nous réclame.

--Je suis prête!

De nouveau, ainsi qu’une demi-heure plus tôt, elle apparaissait au seuil

de la chambre... Mais elle n’y entra pas. Toute trace d’attendrissement

avait disparu de son visage. Seuls, l’éclat magnifique des yeux, la

lueur rose inaccoutumée des joues révélaient encore quelque chose de

l’émotion qui avait bouleversé l’âme de feu de Josette de Moraines.

Seule · 第 10 / 32 题