Ghislaine était arrivée devant l’hôtel habité par Mme de Maulde. Avant
de toucher le timbre, elle s’arrêta, tant son cœur, soudain, battait à
larges coups pressés. Qu’allait-il sortir de cette entrevue qui lui
était si pénible et la bouleversait d’une sourde révolte que sa volonté
pouvait dominer, mais non vaincre ni étouffer?
Dans la rue calme, des passants circulaient qui la recardaient, surpris
de son immobilité devant cette porte close. Brusquement, elle se décida
et sonna. La lourde porte s’ouvrit. Un concierge galonné apparut.
--Madame désire?
--Je voudrais voir Mme de Maulde.
Le concierge la regarda un peu surpris. Il était certain de n’avoir
jamais encore vu franchir la porte de l’hôtel par cette jeune femme en
noir, si élégante.
--C’est que Mme la marquise ne reçoit pas le matin.
--Mais elle me recevra, moi, car elle m’a donné rendez-vous.
--C’est tout différent. Si madame veut se donner la peine de monter le
perron.
Ghislaine franchit les marches. L’impression vague l’envahissait encore
que ce n’était pas elle, Ghislaine de Vorges, qui entrait dans cette
maison étrangère pour s’y présenter comme institutrice...
--Voulez-vous bien remettre ma carte à Mme de Maulde qui m’attend,
dit-elle au valet de chambre qui s’était montré à l’appel du timbre...
Le domestique l’introduisit, puis disparut, la laissant seule dans le
petit salon où flottait une discrète lumière, victorieuse, sans éclat,
de la superbe guipure des stores, des longues draperies voilant en
partie la baie des fenêtres. Ce demi-jour baignait harmonieusement le
décor coquet de la pièce meublée de soies anciennes dont les teintes
pâlies nuançaient les bergères moelleuses, les coussins jetés sur les
canapés bas, les tapis qui, sur le piano à queue, sur les tables,
supportaient la profusion des bibelots de prix... Sur le grand panneau,
faisant face à la cheminée, il y avait un portrait de jeune femme brune;
la jolie tête, un peu mièvre, et les épaules nues se dégageant du satin
couleur d’aurore, d’une draperie capricieuse... A l’extrémité du piano à
queue, était une photographie de fillette costumée en gitane, qui avait
une petite figure mince où les yeux sombres paraissaient presque trop
grands, dont la bouche, ainsi au repos, avait une expression de volonté
passionnée et d’amertume.
Ghislaine eut tout le loisir d’interroger le mystère de ce jeune visage,
car cinq, puis dix, puis quinze minutes s’enfuirent sans que personne
parût. Et elle se demandait si elle avait été vraiment annoncée à Mme de
Maulde, quand un bruit de robe soyeuse lui répondit tout à coup. La
portière soulevée, elle vit devant elle une femme un peu forte, très
belle encore, qui avait un air de grande dame du temps passé dans sa
robe de maison en soie changeante, mauve à bouquets. Une dentelle
crémeuse était jetée sur les cheveux, que la poudre ennuageait autour du
visage, d’une régularité superbe, qui avait gardé un tel éclat que la
blancheur des cheveux semblait un artifice de coquetterie, destiné à
aviver l’éclair noir des yeux, le pourpre vif des lèvres.
Cette femme-là n’avait rien d’une aïeule. Consciente de ce que les
années lui avaient laissé, elle n’avait pas abdiqué, de toute évidence,
restant de celles qui jugent sage de vivre, avant tout, pour leur propre
satisfaction; insouciante des pensées graves, des sentiments profonds,
des dévouements petits ou grands, même plus, les redoutant.
Une seconde, elle et Ghislaine se considérèrent; Mme de Maulde, un peu
désorientée par l’aspect de Ghislaine, l’esprit traversé par l’idée que
cette jeune femme, si élégante dans l’austérité de son deuil, n’était
pas l’institutrice attendue. Un peu hésitante, elle demanda:
--Vous êtes bien Mlle de Vorges?
--Oui, madame, je suis envoyée par Mme Dupuis-Béhenne, sur la demande de
M. de Moraines.
--Ah! s’il en est ainsi, très bien, très bien. Veuillez vous asseoir,
mademoiselle.
Il y eut un imperceptible silence. Mme de Maulde n’était pas revenue
toute de son étonnement. Mais elle n’était pas femme à réfléchir
longtemps sur ce qu’elle allait dire, habituée à suivre toujours ses
impressions. Et, en toute franchise, elle déclara:
--Ne vous étonnez pas, mademoiselle, de ma surprise, mais votre aspect
me déroute un peu. Vous avez été bien renseignée, n’est-ce pas, sur le
rôle que vous auriez à remplir dans ma maison?
--Celui, n’est-il pas vrai, madame, d’institutrice?
--Oui, c’est cela, c’est cela! Et vous croyez pouvoir vous accommoder de
cette tâche?
Les grands yeux brillants, sans profondeur, interrogeaient, pleins d’une
sorte d’incrédulité. Ghislaine le sentit, et, si triste fût-elle, une
lueur d’amusement s’alluma une seconde dans son regard, mais pour
s’éteindre vite, tandis qu’elle répondait:
--Je n’ai pas, madame, à me demander si la tâche dont vous parlez me
plaît ou non. Je dois la remplir soit auprès de Mlle de Moraines, soit
auprès d’une autre, puisque les circonstances m’y obligent et que je
crois en être capable.
--Les circonstances? Ah! oui, en effet, je me souviens. Mon gendre m’a
dit que vous cherchiez une position par suite d’un deuil de famille qui
a changé... votre situation...
--Oui, madame, la mort de mon père, le général de Vorges.
--Ah! vraiment, vraiment... Comme cela est triste pour vous! Je me
rappelle maintenant que M. de Moraines m’avait donné cette explication.
Excusez, mademoiselle, mon peu de mémoire, mais j’ai toujours tant à
penser! J’ai une existence si remplie que j’ai beaucoup de peine à
garder présents à l’esprit tous les renseignements qui me sont donnés.
Voici maintenant la chose: il s’agit de vous confier ma petite-fille
Josette, qui est définitivement sortie du couvent depuis Pâques, et
auprès de laquelle, jusqu’ici, je n’ai encore pu trouver personne de
convenable à placer.
--Mlle de Moraines a eu déjà plusieurs institutrices?
--Trois, avec lesquelles elle s’entendait fort mal, par sa faute et par
celle de ces trois demoiselles. Pour la circonstance, j’inclinerais
peut-être à mettre volontiers les plus gros torts de leur côté, car
c’étaient trois sottes, chacune en son genre, bien que les différentes
agences qui me les avaient procurées se fussent, bien entendu, répandues
en éloges pompeux à leur égard. La première avait des manières de fille
de chambre; je suppose que ce devait être quelque enfant de concierge
pourvue de brevets nombreux. La seconde était laide et maussade, austère
comme une quakeresse, d’un caractère... infernal! La troisième, en
revanche, était douée d’une coquetterie désordonnée et s’était, je le
crois bien, mis en tête de se trouver un mari parmi les hommes qui sont
reçus dans mon salon. Bref, éclairée par mon gendre, qui avait découvert
ses manœuvres, j’ai dû la prier d’aller réaliser ailleurs ses
aspirations matrimoniales. Seulement, cette insignifiante petite
aventure a eu un résultat inattendu...
Ici, Mme de Maulde s’interrompit pour relever le coussin auquel elle
s’adossait. Puis, elle reprit tranquillement:
--M. de Moraines, qui, d’ordinaire, n’a cure des faits et gestes de sa
fille, s’est tout à coup avisé de la trouver très mal élevée...
Quelqu’un avait dû lui monter la tête, car jamais, à lui tout seul, il
n’aurait fait pareille découverte. Il n’est pas plus pédagogue que moi,
et c’est tout dire! Bref, nous avons eu ensemble une petite
explication,--bien inutile!--à la suite de laquelle je lui ai déclaré
que, s’il n’était pas satisfait des institutrices que je prenais pour sa
fille, il eût à lui en découvrir une lui-même... Et il vous a
découverte, mademoiselle. Je ne sais comment, par exemple. Je n’ai pas
pensé à le lui demander, et il ne me l’a pas dit... Mais je crois que je
n’aurai qu’à le féliciter de son choix.
Une ombre de sourire entr’ouvrit encore une fois les lèvres de
Ghislaine, distraite par ce petit discours qu’elle écoutait avec une
curiosité qui, un instant, endormait en elle la conscience du pourquoi
elle était là. Si toutes les institutrices de Josette de Moraines
avaient été toujours choisies avec cette désinvolture, à quelles
étranges personnes, en effet, elle avait pu être confiée!...
Presque confuse de la confiance qui lui était si bénévolement accordée,
elle dit avec un instinctif geste de protestation:
--Madame, je vous en prie, pour n’être pas déçue, ne vous formez pas si
vite une bonne opinion de mon mérite d’institutrice. Je ferai de mon
mieux pour être à la hauteur de ma tâche, mais...
--Vous le serez, mademoiselle, je n’en doute pas... Je suis très
physionomiste... Jamais je ne me trompe quand je fais attention. Ainsi,
je n’ai jamais eu d’illusions sur les différentes institutrices de
Josette! Seulement, que voulez-vous? C’est un tel tracas de chercher
que, quand on a trouvé à peu près, on s’en tient là... Ces changements
de gouvernement intérieur compliquent si fort l’existence, et la mienne
est tellement chargée d’occupations de toute sorte, autrement
intéressantes! Je me tiens très au courant de tout ce qui est questions
artistiques ou littéraires, ayant, comme vous le savez peut-être, un
salon où je me pique de recevoir beaucoup de gens d’esprit, de faire
entendre des œuvres inédites, poétiques, musicales ou dramatiques... De
plus, j’ai des relations extrêmement étendues que j’entretiens avec
soin, car je trouve que jamais on n’en a trop quand on possède, autant
que moi, l’horreur de la solitude, même d’une demi-solitude... J’y
gagnerais tout de suite un spleen épouvantable... C’est une expérience
que j’ai faite et que je ne recommencerai pas. Vous n’êtes pas comme
moi? mademoiselle.
--Non, madame, heureusement, puisqu’il me faut vivre seule!
--S’il en est ainsi, vous pouvez vous dire heureuse, en effet. Je
l’avoue, c’est une faiblesse de ma part, mais j’ai besoin, en effet, de
la société de mes semblables, sans cesse!--à condition toutefois qu’ils
soient amusants ou intéressants d’une façon quelconque... Après une
telle déclaration, vous allez peut-être me trouver bien frivole, tout
comme me qualifie, au fond de sa pensée, je m’en doute bien, Josette,
qui est une drôle de gamine! Je ne sais, mademoiselle, si vous arriverez
à débrouiller ce qu’elle est... Moi, j’y ai renoncé...
--Puis-je vous demander pourquoi? madame.
--Parce que, de tout temps, j’ai eu l’horreur des énigmes! Il y a des
gens que cela amuse de deviner des charades... Moi, cela m’agace! Eh
bien, ma petite-fille est--pour moi, du moins--une vraie charade vivante
dont le mot m’échappe. Elle est si peu ce qu’elle devrait être! A son
âge, à seize ans, moi, j’étais, comme il convient à la jeunesse, une
espèce d’oiseau fou, toujours joyeux. J’étais déjà coquette comme une
femme, j’adorais le monde, les compliments, la danse, la toilette!
J’étais insatiable de plaisirs, de succès, de bavardages sans fin avec
mes amies qui me ressemblaient. Ah! nous n’étions ni les unes ni les
autres, grâce au ciel, des gamines sentimentales, moroses et
pessimistes! Destinées à vivre dans le monde, nous nous y épanouissions
tout naturellement, le cœur en joie. Aussi, j’étais toujours d’humeur
joyeuse, facile à vivre, saisissant toutes les occasions de m’amuser,
telle enfin que je voudrais voir Josette...
--Qui est toute différente de ce que vous souhaiteriez? madame,
questionna Ghislaine, qui écoutait, très attentive.
--Différente! Dites qu’elle est aux antipodes, mademoiselle!
Et Mme de Maulde leva vers le plafond ses beaux yeux brillants, la
physionomie impatiente.
--Croyez-moi, c’est la vérité à la lettre, il y a des moments où j’en
arrive à me demander comment j’ai pu avoir une petite-fille qui me soit
à ce point étrangère, de caractère, d’esprit, de goût! Son père n’a rien
d’un misanthrope. Sa mère, ma pauvre fille, dont vous voyez ici même le
portrait, me ressemblait moralement comme une jeune sœur à son aînée, et
était la femme du monde la plus exquise, la plus accomplie qu’on pût
rêver... Elle, Josette, c’est une enfant sauvage et fantasque, qui a des
caprices de bambine et des réflexions déconcertantes de vieux sceptique
ou de femme désabusée; sans aucune expansion, dédaigneuse ridiculement
des distractions, des plaisirs que je lui offre!... Au fond, je la crois
fort sentimentale et ne me trouvant pas assez aïeule en papillote et en
adoration devant ses petits-enfants, abîmée en admiration à leur égard,
trop heureuse de les avoir reçus en partage. Tant pis! J’aime à vivre
pour mon agrément d’abord, je l’avoue. Il ne me reste pas tant d’années
en partage, hélas!
Cette perspective, pour être seulement effleurée par l’esprit léger de
Mme de Maulde, devait lui être cependant odieuse, car vite elle la
laissa de côté; et sans permettre à Ghislaine de lui répondre, elle
repartit de plus belle:
--Je dois vous dire, pour vous éviter les désillusions, que Josette est
paresseuse comme une chenille. Aussi, elle a dû faire des études
détestables et je m’imagine qu’elle est fort ignorante. Mais, à mon gré,
c’est un très petit malheur. Les femmes ne savent jamais rien de ce que
les professeurs se sont évertués à faire entrer dans leurs cervelles de
jeunes filles. Josette s’instruira en entendant causer, et chez moi, sur
ce point, elle est très gâtée. Je ne suis pas pour tenir les jeunes
filles en chartre privée... Loin de là! Et je leur permets tout à fait
d’ouvrir les oreilles quand on parle devant elles. Je vous dis tout
cela, mademoiselle, pour que vous sachiez tout de suite à qui vous avez
affaire...
--Je vous remercie, madame, de votre confiance, fit Ghislaine, sans
sourire cette fois.
Inconsciemment, son jugement se faisait sévère pour l’aïeule frivole,
avivant l’intérêt que les paroles de Mme Dupuis-Béhenne lui avaient
inspiré pour Josette de Moraines; et son regard chercha la photographie
de la fillette en costume de gitane. Mme de Maulde s’en aperçut.
--Vous regardez le portrait de Josette fait au dernier carnaval? Comme
vous le voyez, la nature n’a pas été généreuse pour elle et ne lui a
guère donné de beauté, aux yeux près. C’est un de mes gros regrets à son
égard quoique je veuille encore espérer dans l’œuvre du temps. Il opère
de telles métamorphoses! Enfin, nous verrons bien!... En attendant,
mademoiselle, voulez-vous accepter de vous charger d’elle, mais là,
complètement? Je suis persuadée que je puis avoir avec vous pleine
sécurité. D’ailleurs, le père de Josette vous a choisie. Donc, je n’ai
aucune responsabilité. Vous êtes, dit-on, très instruite. Rien qu’à vous
voir, je suis certaine que vous êtes absolument de notre monde... Et
même, je m’en souviens maintenant, mon gendre m’a dit que, si une
similitude de nom ne le trompait pas, vous aviez quelque lointaine
attache avec sa famille...
--Très lointaine, en effet, madame, tellement même, qu’étant donnée ma
situation nouvelle, mieux vaut n’en pas parler.
Il y avait tant de dignité fière, mais aussi d’amertume, dans l’accent
de Ghislaine que Mme de Maulde en fut saisie, si légère était-elle. Un
peu embarrassée, elle dit en hâte:
--Mademoiselle, ce sera tout à fait comme vous voudrez. J’espère que
vous ne vous déplairez pas dans ma maison, que vous nous resterez et
qu’ainsi je serai enfin délivrée de l’insipide recherche des
institutrices de Josette. Les questions... d’intérêt seront réglées
comme vous le désirerez. Vous savez les conditions qui sont offertes?...
Mme de Maulde s’arrêta au moment de les articuler. Cette institutrice-là
ressemblait tellement peu à l’humble foule de ses sœurs qu’il était un
peu embarrassant de lui parler d’appointements. Et elle fut charmée
d’entendre Ghislaine, dont le visage pâle s’était rosé, répondre
vivement:
--Je connais, en effet, les conditions, madame.
--Et elles vous conviennent?
--Oui, madame.
Mme de Maulde eut un petit soupir de satisfaction.
--Ah! mademoiselle, quelle joie vous me causez! Enfin, je vais retrouver
ma liberté d’esprit et j’en ai besoin, car je fais représenter chez moi,
dans trois semaines, une revue inédite qui m’occupe extrêmement. Ah!
mais j’oubliais de vous présenter votre élève. Il est utile que vous la
connaissiez, pourtant!
Elle se leva et appuya sur le bouton électrique dissimulé dans les
draperies de la cheminée. Un domestique parut. Elle commanda:
--Priez mademoiselle de vouloir bien descendre tout de suite.
V
La portière retomba. Il y eut un léger silence dans la pièce. La
conversation ou plutôt le long monologue de Mme de Maulde avait été
coupé et dans l’abondance d’idées qui flottaient en son esprit, elle ne
savait à laquelle s’accrocher. Mais ses yeux tombèrent sur Ghislaine et
elle s’avisa alors que la future institutrice de sa petite-fille avait
l’air d’une duchesse, à coup sûr d’une femme de race, et de plus, était
en son genre une très jolie femme. Cette dernière qualité n’était pas
pour lui déplaire; elle avait une antipathie aussi instinctive que
violente pour toutes les laideurs qui choquaient malencontreusement sa
vue. Les autres, il est vrai, elle n’en avait cure, puisqu’elle n’en
souffrait pas.
Et parce que Ghislaine, telle qu’elle était, flattait ses goûts
d’élégance raffinée, elle s’écria, très sincère:
--Je suis vraiment ravie, mademoiselle, de penser que je vais pouvoir me
reposer complètement sur vous. Aussi je vous préviens que je vous donne
toute liberté pour diriger Josette comme vous l’entendrez, et, en
retour, je vous demande en grâce de ne jamais me mêler à vos querelles
ou à vos discussions, si vous en avez. J’ai l’horreur des gronderies,
reproches, observations adressés pour des faits qui ne me touchent pas
personnellement... Ah! voici Josette!
Ghislaine tourna la tête. Dans le cadre clair de la porte, apparaissait
une fillette, très fine de silhouette sous la blouse lâche de soie rouge
qu’une ceinture serrait autour de la taille trop mince. D’une pâleur
chaude, éclairée de pourpre par les lèvres, avec des cheveux sombres
magnifiquement ondés, épandus sur les épaules, qu’un ruban serrait à
demi à la hauteur de la nuque, avec des prunelles veloutées, si larges
qu’elles semblaient emplir tout le visage menu, elle avait un type
original d’ardente petite gipsy, volontaire et capricieuse.
Laide, cette enfant-là?... Même l’irrégularité des traits eût-elle
dérouté les fervents de la beauté classique, elle n’aurait jamais pu
être laide avec les yeux superbes dont le regard tombait sur Ghislaine
éclairés par une indéfinissable expression dont celle-ci n’eut pas le
loisir de démêler le sens, car Mme de Maulde s’empressait de lui
présenter:
--Ma petite-fille Marie-Josèphe de Moraines que nous appelons
familièrement Josette. Une enfant, mademoiselle, qui aura, ainsi que je
vous le disais, grand besoin de votre bonne influence pour cesser d’être
une vraie gamine encore... souvent sans plus de raison qu’un poupon!
Un éclair flamba une seconde dans les grandes prunelles sombres, et
avant que Ghislaine eût répondu, elle dit d’une voix chaude qui vibrait
avec une singulière amertume:
--Grand’mère, vous n’êtes pas généreuse! Vous prévenez mademoiselle
contre moi. Laissez-lui donc le plaisir de découvrir librement à son
tour quel triste cadeau vous lui faites en la chargeant de moi!
Ghislaine l’enveloppa d’un regard qui avait une douceur profonde.
--Pourquoi me jugez-vous si mal?... Mais oui, très mal, puisque vous
paraissez croire que je serais contente de vous voir tout autre que je
me l’imagine. J’espère, au contraire, de tout cœur, qu’en vivant l’une
près de l’autre, nous découvrirons que nous avons ce qu’il faut pour
devenir de vraies amies. Ne voulez-vous pas l’espérer comme moi?
Instinctivement, elle souhaitait un mot spontané qu’elle eût recueilli
comme un précieux espoir, à l’aube de cette nouvelle vie où elle allait
entrer. Mais le visage de Josette ne s’éclaira pas. De nouveau, ses yeux
avaient l’étrange regard où il semblait y avoir ensemble de la gravité,
du scepticisme, de la curiosité. D’ailleurs, Mme de Maulde se jetait à
la traverse, se chargeant de répondre:
--Vous êtes mille fois trop bonne, mademoiselle, de désirer conquérir
ainsi cette farouche petite personne. Si vous ne réussissez pas, ce sera
à désespérer d’elle! Du reste, nous en jugerons bientôt, car j’espère
que vous allez nous arriver vite. C’est tellement gênant pour moi de
n’avoir personne à qui confier Josette pour la sortir... Il me faut
toujours l’emmener. Quand pourrez-vous venir? mademoiselle.
--Le jour que vous désirerez, madame.
--Mais alors, mademoiselle, voulez-vous que ce soit demain? Votre
chambre sera prête. Vous devriez rester sans cérémonie à déjeuner pour
faire connaissance avec mon gendre qui viendra peut-être savoir le
résultat de notre conférence.
--Merci infiniment, madame, mais je suis attendue chez mon amie, Mme
Dupuis-Béhenne.
--Alors, mademoiselle, je ne vous retiens pas davantage. A demain,
n’est-ce pas? dans la matinée. Je vous demande la permission de vous
laisser reconduire par Josette, car j’ai rendez-vous avec ma modiste qui
doit déjà m’attendre. A demain donc.
Elle tendit aimablement la main à Ghislaine, puis s’éloigna, tandis que
la jeune fille sortait accompagnée de Josette, qui, gardant le même
visage indéchiffrable, avait écouté les paroles de sa grand’mère.
Silencieuse, elle traversait le vestibule auprès de Ghislaine. Devant la
haute porte vitrée qui s’ouvrait sur le perron, elle s’arrêta.
--Je vous remercie, dit Ghislaine, s’efforçant de sourire, bien qu’une
affreuse mélancolie s’emparât d’elle avec le sentiment de sa liberté
perdue. Au revoir...
Elle ne voulait pas dire «Josette» et «mademoiselle» lui semblait si
froid...
--Au revoir, petite amie.
Josette secoua la tête.
--Ne me donnez pas ce nom, vous pourriez le regretter quand vous me
connaîtrez plus! Comme l’assure grand’mère, je ne suis pas faite pour
avoir des amies... Ne me plaignez pas pour cela, je suis si habituée à
ma solitude que je m’en arrange très bien... Au revoir, mademoiselle.
Ghislaine n’insista pas, comprenant que cette jeune âme n’était pas de
celles qui s’ouvrent au premier appel d’une sympathie... Il fallait la
conquérir...
Cela, elle en emportait l’impression, tandis qu’elle descendait
lentement les marches du perron et traversait la cour de l’hôtel. Comme
la grande porte s’ouvrait devant elle, un homme de quarante-cinq ans
environ, très élégant d’allures, s’apprêtait à sonner.
--Ce doit être M. de Moraines, pensa-t-elle instinctivement.
C’était bien le beau cavalier aristocratique qu’on lui avait dépeint...
Étonnamment jeune encore, de silhouette, du moins, car sa chevelure
blonde grisonnait un peu sur les tempes, comme elle le vit quand il se
découvrit et s’effaça pour la laisser passer, l’enveloppant d’un regard
rapide de ses yeux bleu clair qui luisaient, avec une hardiesse
caressante, dans le visage fin, un peu fatigué.
Une lueur de curiosité s’y alluma une seconde à la vue de l’inconnue qui
sortait de l’hôtel de Maulde. Mais l’idée ne l’effleura même pas qu’elle
pût être l’institutrice attendue pour sa fille, et l’une de ses
premières questions en entrant dans le salon de sa belle-mère fut pour
demander:
--Quelle est donc la très jolie femme en deuil qui sortait d’ici quand
je suis arrivé?