IV

Ghislaine était arrivée devant l’hôtel habité par Mme de Maulde. Avant

de toucher le timbre, elle s’arrêta, tant son cœur, soudain, battait à

larges coups pressés. Qu’allait-il sortir de cette entrevue qui lui

était si pénible et la bouleversait d’une sourde révolte que sa volonté

pouvait dominer, mais non vaincre ni étouffer?

Dans la rue calme, des passants circulaient qui la recardaient, surpris

de son immobilité devant cette porte close. Brusquement, elle se décida

et sonna. La lourde porte s’ouvrit. Un concierge galonné apparut.

--Madame désire?

--Je voudrais voir Mme de Maulde.

Le concierge la regarda un peu surpris. Il était certain de n’avoir

jamais encore vu franchir la porte de l’hôtel par cette jeune femme en

noir, si élégante.

--C’est que Mme la marquise ne reçoit pas le matin.

--Mais elle me recevra, moi, car elle m’a donné rendez-vous.

--C’est tout différent. Si madame veut se donner la peine de monter le

perron.

Ghislaine franchit les marches. L’impression vague l’envahissait encore

que ce n’était pas elle, Ghislaine de Vorges, qui entrait dans cette

maison étrangère pour s’y présenter comme institutrice...

--Voulez-vous bien remettre ma carte à Mme de Maulde qui m’attend,

dit-elle au valet de chambre qui s’était montré à l’appel du timbre...

Le domestique l’introduisit, puis disparut, la laissant seule dans le

petit salon où flottait une discrète lumière, victorieuse, sans éclat,

de la superbe guipure des stores, des longues draperies voilant en

partie la baie des fenêtres. Ce demi-jour baignait harmonieusement le

décor coquet de la pièce meublée de soies anciennes dont les teintes

pâlies nuançaient les bergères moelleuses, les coussins jetés sur les

canapés bas, les tapis qui, sur le piano à queue, sur les tables,

supportaient la profusion des bibelots de prix... Sur le grand panneau,

faisant face à la cheminée, il y avait un portrait de jeune femme brune;

la jolie tête, un peu mièvre, et les épaules nues se dégageant du satin

couleur d’aurore, d’une draperie capricieuse... A l’extrémité du piano à

queue, était une photographie de fillette costumée en gitane, qui avait

une petite figure mince où les yeux sombres paraissaient presque trop

grands, dont la bouche, ainsi au repos, avait une expression de volonté

passionnée et d’amertume.

Ghislaine eut tout le loisir d’interroger le mystère de ce jeune visage,

car cinq, puis dix, puis quinze minutes s’enfuirent sans que personne

parût. Et elle se demandait si elle avait été vraiment annoncée à Mme de

Maulde, quand un bruit de robe soyeuse lui répondit tout à coup. La

portière soulevée, elle vit devant elle une femme un peu forte, très

belle encore, qui avait un air de grande dame du temps passé dans sa

robe de maison en soie changeante, mauve à bouquets. Une dentelle

crémeuse était jetée sur les cheveux, que la poudre ennuageait autour du

visage, d’une régularité superbe, qui avait gardé un tel éclat que la

blancheur des cheveux semblait un artifice de coquetterie, destiné à

aviver l’éclair noir des yeux, le pourpre vif des lèvres.

Cette femme-là n’avait rien d’une aïeule. Consciente de ce que les

années lui avaient laissé, elle n’avait pas abdiqué, de toute évidence,

restant de celles qui jugent sage de vivre, avant tout, pour leur propre

satisfaction; insouciante des pensées graves, des sentiments profonds,

des dévouements petits ou grands, même plus, les redoutant.

Une seconde, elle et Ghislaine se considérèrent; Mme de Maulde, un peu

désorientée par l’aspect de Ghislaine, l’esprit traversé par l’idée que

cette jeune femme, si élégante dans l’austérité de son deuil, n’était

pas l’institutrice attendue. Un peu hésitante, elle demanda:

--Vous êtes bien Mlle de Vorges?

--Oui, madame, je suis envoyée par Mme Dupuis-Béhenne, sur la demande de

M. de Moraines.

--Ah! s’il en est ainsi, très bien, très bien. Veuillez vous asseoir,

mademoiselle.

Il y eut un imperceptible silence. Mme de Maulde n’était pas revenue

toute de son étonnement. Mais elle n’était pas femme à réfléchir

longtemps sur ce qu’elle allait dire, habituée à suivre toujours ses

impressions. Et, en toute franchise, elle déclara:

--Ne vous étonnez pas, mademoiselle, de ma surprise, mais votre aspect

me déroute un peu. Vous avez été bien renseignée, n’est-ce pas, sur le

rôle que vous auriez à remplir dans ma maison?

--Celui, n’est-il pas vrai, madame, d’institutrice?

--Oui, c’est cela, c’est cela! Et vous croyez pouvoir vous accommoder de

cette tâche?

Les grands yeux brillants, sans profondeur, interrogeaient, pleins d’une

sorte d’incrédulité. Ghislaine le sentit, et, si triste fût-elle, une

lueur d’amusement s’alluma une seconde dans son regard, mais pour

s’éteindre vite, tandis qu’elle répondait:

--Je n’ai pas, madame, à me demander si la tâche dont vous parlez me

plaît ou non. Je dois la remplir soit auprès de Mlle de Moraines, soit

auprès d’une autre, puisque les circonstances m’y obligent et que je

crois en être capable.

--Les circonstances? Ah! oui, en effet, je me souviens. Mon gendre m’a

dit que vous cherchiez une position par suite d’un deuil de famille qui

a changé... votre situation...

--Oui, madame, la mort de mon père, le général de Vorges.

--Ah! vraiment, vraiment... Comme cela est triste pour vous! Je me

rappelle maintenant que M. de Moraines m’avait donné cette explication.

Excusez, mademoiselle, mon peu de mémoire, mais j’ai toujours tant à

penser! J’ai une existence si remplie que j’ai beaucoup de peine à

garder présents à l’esprit tous les renseignements qui me sont donnés.

Voici maintenant la chose: il s’agit de vous confier ma petite-fille

Josette, qui est définitivement sortie du couvent depuis Pâques, et

auprès de laquelle, jusqu’ici, je n’ai encore pu trouver personne de

convenable à placer.

--Mlle de Moraines a eu déjà plusieurs institutrices?

--Trois, avec lesquelles elle s’entendait fort mal, par sa faute et par

celle de ces trois demoiselles. Pour la circonstance, j’inclinerais

peut-être à mettre volontiers les plus gros torts de leur côté, car

c’étaient trois sottes, chacune en son genre, bien que les différentes

agences qui me les avaient procurées se fussent, bien entendu, répandues

en éloges pompeux à leur égard. La première avait des manières de fille

de chambre; je suppose que ce devait être quelque enfant de concierge

pourvue de brevets nombreux. La seconde était laide et maussade, austère

comme une quakeresse, d’un caractère... infernal! La troisième, en

revanche, était douée d’une coquetterie désordonnée et s’était, je le

crois bien, mis en tête de se trouver un mari parmi les hommes qui sont

reçus dans mon salon. Bref, éclairée par mon gendre, qui avait découvert

ses manœuvres, j’ai dû la prier d’aller réaliser ailleurs ses

aspirations matrimoniales. Seulement, cette insignifiante petite

aventure a eu un résultat inattendu...

Ici, Mme de Maulde s’interrompit pour relever le coussin auquel elle

s’adossait. Puis, elle reprit tranquillement:

--M. de Moraines, qui, d’ordinaire, n’a cure des faits et gestes de sa

fille, s’est tout à coup avisé de la trouver très mal élevée...

Quelqu’un avait dû lui monter la tête, car jamais, à lui tout seul, il

n’aurait fait pareille découverte. Il n’est pas plus pédagogue que moi,

et c’est tout dire! Bref, nous avons eu ensemble une petite

explication,--bien inutile!--à la suite de laquelle je lui ai déclaré

que, s’il n’était pas satisfait des institutrices que je prenais pour sa

fille, il eût à lui en découvrir une lui-même... Et il vous a

découverte, mademoiselle. Je ne sais comment, par exemple. Je n’ai pas

pensé à le lui demander, et il ne me l’a pas dit... Mais je crois que je

n’aurai qu’à le féliciter de son choix.

Une ombre de sourire entr’ouvrit encore une fois les lèvres de

Ghislaine, distraite par ce petit discours qu’elle écoutait avec une

curiosité qui, un instant, endormait en elle la conscience du pourquoi

elle était là. Si toutes les institutrices de Josette de Moraines

avaient été toujours choisies avec cette désinvolture, à quelles

étranges personnes, en effet, elle avait pu être confiée!...

Presque confuse de la confiance qui lui était si bénévolement accordée,

elle dit avec un instinctif geste de protestation:

--Madame, je vous en prie, pour n’être pas déçue, ne vous formez pas si

vite une bonne opinion de mon mérite d’institutrice. Je ferai de mon

mieux pour être à la hauteur de ma tâche, mais...

--Vous le serez, mademoiselle, je n’en doute pas... Je suis très

physionomiste... Jamais je ne me trompe quand je fais attention. Ainsi,

je n’ai jamais eu d’illusions sur les différentes institutrices de

Josette! Seulement, que voulez-vous? C’est un tel tracas de chercher

que, quand on a trouvé à peu près, on s’en tient là... Ces changements

de gouvernement intérieur compliquent si fort l’existence, et la mienne

est tellement chargée d’occupations de toute sorte, autrement

intéressantes! Je me tiens très au courant de tout ce qui est questions

artistiques ou littéraires, ayant, comme vous le savez peut-être, un

salon où je me pique de recevoir beaucoup de gens d’esprit, de faire

entendre des œuvres inédites, poétiques, musicales ou dramatiques... De

plus, j’ai des relations extrêmement étendues que j’entretiens avec

soin, car je trouve que jamais on n’en a trop quand on possède, autant

que moi, l’horreur de la solitude, même d’une demi-solitude... J’y

gagnerais tout de suite un spleen épouvantable... C’est une expérience

que j’ai faite et que je ne recommencerai pas. Vous n’êtes pas comme

moi? mademoiselle.

--Non, madame, heureusement, puisqu’il me faut vivre seule!

--S’il en est ainsi, vous pouvez vous dire heureuse, en effet. Je

l’avoue, c’est une faiblesse de ma part, mais j’ai besoin, en effet, de

la société de mes semblables, sans cesse!--à condition toutefois qu’ils

soient amusants ou intéressants d’une façon quelconque... Après une

telle déclaration, vous allez peut-être me trouver bien frivole, tout

comme me qualifie, au fond de sa pensée, je m’en doute bien, Josette,

qui est une drôle de gamine! Je ne sais, mademoiselle, si vous arriverez

à débrouiller ce qu’elle est... Moi, j’y ai renoncé...

--Puis-je vous demander pourquoi? madame.

--Parce que, de tout temps, j’ai eu l’horreur des énigmes! Il y a des

gens que cela amuse de deviner des charades... Moi, cela m’agace! Eh

bien, ma petite-fille est--pour moi, du moins--une vraie charade vivante

dont le mot m’échappe. Elle est si peu ce qu’elle devrait être! A son

âge, à seize ans, moi, j’étais, comme il convient à la jeunesse, une

espèce d’oiseau fou, toujours joyeux. J’étais déjà coquette comme une

femme, j’adorais le monde, les compliments, la danse, la toilette!

J’étais insatiable de plaisirs, de succès, de bavardages sans fin avec

mes amies qui me ressemblaient. Ah! nous n’étions ni les unes ni les

autres, grâce au ciel, des gamines sentimentales, moroses et

pessimistes! Destinées à vivre dans le monde, nous nous y épanouissions

tout naturellement, le cœur en joie. Aussi, j’étais toujours d’humeur

joyeuse, facile à vivre, saisissant toutes les occasions de m’amuser,

telle enfin que je voudrais voir Josette...

--Qui est toute différente de ce que vous souhaiteriez? madame,

questionna Ghislaine, qui écoutait, très attentive.

--Différente! Dites qu’elle est aux antipodes, mademoiselle!

Et Mme de Maulde leva vers le plafond ses beaux yeux brillants, la

physionomie impatiente.

--Croyez-moi, c’est la vérité à la lettre, il y a des moments où j’en

arrive à me demander comment j’ai pu avoir une petite-fille qui me soit

à ce point étrangère, de caractère, d’esprit, de goût! Son père n’a rien

d’un misanthrope. Sa mère, ma pauvre fille, dont vous voyez ici même le

portrait, me ressemblait moralement comme une jeune sœur à son aînée, et

était la femme du monde la plus exquise, la plus accomplie qu’on pût

rêver... Elle, Josette, c’est une enfant sauvage et fantasque, qui a des

caprices de bambine et des réflexions déconcertantes de vieux sceptique

ou de femme désabusée; sans aucune expansion, dédaigneuse ridiculement

des distractions, des plaisirs que je lui offre!... Au fond, je la crois

fort sentimentale et ne me trouvant pas assez aïeule en papillote et en

adoration devant ses petits-enfants, abîmée en admiration à leur égard,

trop heureuse de les avoir reçus en partage. Tant pis! J’aime à vivre

pour mon agrément d’abord, je l’avoue. Il ne me reste pas tant d’années

en partage, hélas!

Cette perspective, pour être seulement effleurée par l’esprit léger de

Mme de Maulde, devait lui être cependant odieuse, car vite elle la

laissa de côté; et sans permettre à Ghislaine de lui répondre, elle

repartit de plus belle:

--Je dois vous dire, pour vous éviter les désillusions, que Josette est

paresseuse comme une chenille. Aussi, elle a dû faire des études

détestables et je m’imagine qu’elle est fort ignorante. Mais, à mon gré,

c’est un très petit malheur. Les femmes ne savent jamais rien de ce que

les professeurs se sont évertués à faire entrer dans leurs cervelles de

jeunes filles. Josette s’instruira en entendant causer, et chez moi, sur

ce point, elle est très gâtée. Je ne suis pas pour tenir les jeunes

filles en chartre privée... Loin de là! Et je leur permets tout à fait

d’ouvrir les oreilles quand on parle devant elles. Je vous dis tout

cela, mademoiselle, pour que vous sachiez tout de suite à qui vous avez

affaire...

--Je vous remercie, madame, de votre confiance, fit Ghislaine, sans

sourire cette fois.

Inconsciemment, son jugement se faisait sévère pour l’aïeule frivole,

avivant l’intérêt que les paroles de Mme Dupuis-Béhenne lui avaient

inspiré pour Josette de Moraines; et son regard chercha la photographie

de la fillette en costume de gitane. Mme de Maulde s’en aperçut.

--Vous regardez le portrait de Josette fait au dernier carnaval? Comme

vous le voyez, la nature n’a pas été généreuse pour elle et ne lui a

guère donné de beauté, aux yeux près. C’est un de mes gros regrets à son

égard quoique je veuille encore espérer dans l’œuvre du temps. Il opère

de telles métamorphoses! Enfin, nous verrons bien!... En attendant,

mademoiselle, voulez-vous accepter de vous charger d’elle, mais là,

complètement? Je suis persuadée que je puis avoir avec vous pleine

sécurité. D’ailleurs, le père de Josette vous a choisie. Donc, je n’ai

aucune responsabilité. Vous êtes, dit-on, très instruite. Rien qu’à vous

voir, je suis certaine que vous êtes absolument de notre monde... Et

même, je m’en souviens maintenant, mon gendre m’a dit que, si une

similitude de nom ne le trompait pas, vous aviez quelque lointaine

attache avec sa famille...

--Très lointaine, en effet, madame, tellement même, qu’étant donnée ma

situation nouvelle, mieux vaut n’en pas parler.

Il y avait tant de dignité fière, mais aussi d’amertume, dans l’accent

de Ghislaine que Mme de Maulde en fut saisie, si légère était-elle. Un

peu embarrassée, elle dit en hâte:

--Mademoiselle, ce sera tout à fait comme vous voudrez. J’espère que

vous ne vous déplairez pas dans ma maison, que vous nous resterez et

qu’ainsi je serai enfin délivrée de l’insipide recherche des

institutrices de Josette. Les questions... d’intérêt seront réglées

comme vous le désirerez. Vous savez les conditions qui sont offertes?...

Mme de Maulde s’arrêta au moment de les articuler. Cette institutrice-là

ressemblait tellement peu à l’humble foule de ses sœurs qu’il était un

peu embarrassant de lui parler d’appointements. Et elle fut charmée

d’entendre Ghislaine, dont le visage pâle s’était rosé, répondre

vivement:

--Je connais, en effet, les conditions, madame.

--Et elles vous conviennent?

--Oui, madame.

Mme de Maulde eut un petit soupir de satisfaction.

--Ah! mademoiselle, quelle joie vous me causez! Enfin, je vais retrouver

ma liberté d’esprit et j’en ai besoin, car je fais représenter chez moi,

dans trois semaines, une revue inédite qui m’occupe extrêmement. Ah!

mais j’oubliais de vous présenter votre élève. Il est utile que vous la

connaissiez, pourtant!

Elle se leva et appuya sur le bouton électrique dissimulé dans les

draperies de la cheminée. Un domestique parut. Elle commanda:

--Priez mademoiselle de vouloir bien descendre tout de suite.

V

La portière retomba. Il y eut un léger silence dans la pièce. La

conversation ou plutôt le long monologue de Mme de Maulde avait été

coupé et dans l’abondance d’idées qui flottaient en son esprit, elle ne

savait à laquelle s’accrocher. Mais ses yeux tombèrent sur Ghislaine et

elle s’avisa alors que la future institutrice de sa petite-fille avait

l’air d’une duchesse, à coup sûr d’une femme de race, et de plus, était

en son genre une très jolie femme. Cette dernière qualité n’était pas

pour lui déplaire; elle avait une antipathie aussi instinctive que

violente pour toutes les laideurs qui choquaient malencontreusement sa

vue. Les autres, il est vrai, elle n’en avait cure, puisqu’elle n’en

souffrait pas.

Et parce que Ghislaine, telle qu’elle était, flattait ses goûts

d’élégance raffinée, elle s’écria, très sincère:

--Je suis vraiment ravie, mademoiselle, de penser que je vais pouvoir me

reposer complètement sur vous. Aussi je vous préviens que je vous donne

toute liberté pour diriger Josette comme vous l’entendrez, et, en

retour, je vous demande en grâce de ne jamais me mêler à vos querelles

ou à vos discussions, si vous en avez. J’ai l’horreur des gronderies,

reproches, observations adressés pour des faits qui ne me touchent pas

personnellement... Ah! voici Josette!

Ghislaine tourna la tête. Dans le cadre clair de la porte, apparaissait

une fillette, très fine de silhouette sous la blouse lâche de soie rouge

qu’une ceinture serrait autour de la taille trop mince. D’une pâleur

chaude, éclairée de pourpre par les lèvres, avec des cheveux sombres

magnifiquement ondés, épandus sur les épaules, qu’un ruban serrait à

demi à la hauteur de la nuque, avec des prunelles veloutées, si larges

qu’elles semblaient emplir tout le visage menu, elle avait un type

original d’ardente petite gipsy, volontaire et capricieuse.

Laide, cette enfant-là?... Même l’irrégularité des traits eût-elle

dérouté les fervents de la beauté classique, elle n’aurait jamais pu

être laide avec les yeux superbes dont le regard tombait sur Ghislaine

éclairés par une indéfinissable expression dont celle-ci n’eut pas le

loisir de démêler le sens, car Mme de Maulde s’empressait de lui

présenter:

--Ma petite-fille Marie-Josèphe de Moraines que nous appelons

familièrement Josette. Une enfant, mademoiselle, qui aura, ainsi que je

vous le disais, grand besoin de votre bonne influence pour cesser d’être

une vraie gamine encore... souvent sans plus de raison qu’un poupon!

Un éclair flamba une seconde dans les grandes prunelles sombres, et

avant que Ghislaine eût répondu, elle dit d’une voix chaude qui vibrait

avec une singulière amertume:

--Grand’mère, vous n’êtes pas généreuse! Vous prévenez mademoiselle

contre moi. Laissez-lui donc le plaisir de découvrir librement à son

tour quel triste cadeau vous lui faites en la chargeant de moi!

Ghislaine l’enveloppa d’un regard qui avait une douceur profonde.

--Pourquoi me jugez-vous si mal?... Mais oui, très mal, puisque vous

paraissez croire que je serais contente de vous voir tout autre que je

me l’imagine. J’espère, au contraire, de tout cœur, qu’en vivant l’une

près de l’autre, nous découvrirons que nous avons ce qu’il faut pour

devenir de vraies amies. Ne voulez-vous pas l’espérer comme moi?

Instinctivement, elle souhaitait un mot spontané qu’elle eût recueilli

comme un précieux espoir, à l’aube de cette nouvelle vie où elle allait

entrer. Mais le visage de Josette ne s’éclaira pas. De nouveau, ses yeux

avaient l’étrange regard où il semblait y avoir ensemble de la gravité,

du scepticisme, de la curiosité. D’ailleurs, Mme de Maulde se jetait à

la traverse, se chargeant de répondre:

--Vous êtes mille fois trop bonne, mademoiselle, de désirer conquérir

ainsi cette farouche petite personne. Si vous ne réussissez pas, ce sera

à désespérer d’elle! Du reste, nous en jugerons bientôt, car j’espère

que vous allez nous arriver vite. C’est tellement gênant pour moi de

n’avoir personne à qui confier Josette pour la sortir... Il me faut

toujours l’emmener. Quand pourrez-vous venir? mademoiselle.

--Le jour que vous désirerez, madame.

--Mais alors, mademoiselle, voulez-vous que ce soit demain? Votre

chambre sera prête. Vous devriez rester sans cérémonie à déjeuner pour

faire connaissance avec mon gendre qui viendra peut-être savoir le

résultat de notre conférence.

--Merci infiniment, madame, mais je suis attendue chez mon amie, Mme

Dupuis-Béhenne.

--Alors, mademoiselle, je ne vous retiens pas davantage. A demain,

n’est-ce pas? dans la matinée. Je vous demande la permission de vous

laisser reconduire par Josette, car j’ai rendez-vous avec ma modiste qui

doit déjà m’attendre. A demain donc.

Elle tendit aimablement la main à Ghislaine, puis s’éloigna, tandis que

la jeune fille sortait accompagnée de Josette, qui, gardant le même

visage indéchiffrable, avait écouté les paroles de sa grand’mère.

Silencieuse, elle traversait le vestibule auprès de Ghislaine. Devant la

haute porte vitrée qui s’ouvrait sur le perron, elle s’arrêta.

--Je vous remercie, dit Ghislaine, s’efforçant de sourire, bien qu’une

affreuse mélancolie s’emparât d’elle avec le sentiment de sa liberté

perdue. Au revoir...

Elle ne voulait pas dire «Josette» et «mademoiselle» lui semblait si

froid...

--Au revoir, petite amie.

Josette secoua la tête.

--Ne me donnez pas ce nom, vous pourriez le regretter quand vous me

connaîtrez plus! Comme l’assure grand’mère, je ne suis pas faite pour

avoir des amies... Ne me plaignez pas pour cela, je suis si habituée à

ma solitude que je m’en arrange très bien... Au revoir, mademoiselle.

Ghislaine n’insista pas, comprenant que cette jeune âme n’était pas de

celles qui s’ouvrent au premier appel d’une sympathie... Il fallait la

conquérir...

Cela, elle en emportait l’impression, tandis qu’elle descendait

lentement les marches du perron et traversait la cour de l’hôtel. Comme

la grande porte s’ouvrait devant elle, un homme de quarante-cinq ans

environ, très élégant d’allures, s’apprêtait à sonner.

--Ce doit être M. de Moraines, pensa-t-elle instinctivement.

C’était bien le beau cavalier aristocratique qu’on lui avait dépeint...

Étonnamment jeune encore, de silhouette, du moins, car sa chevelure

blonde grisonnait un peu sur les tempes, comme elle le vit quand il se

découvrit et s’effaça pour la laisser passer, l’enveloppant d’un regard

rapide de ses yeux bleu clair qui luisaient, avec une hardiesse

caressante, dans le visage fin, un peu fatigué.

Une lueur de curiosité s’y alluma une seconde à la vue de l’inconnue qui

sortait de l’hôtel de Maulde. Mais l’idée ne l’effleura même pas qu’elle

pût être l’institutrice attendue pour sa fille, et l’une de ses

premières questions en entrant dans le salon de sa belle-mère fut pour

demander:

--Quelle est donc la très jolie femme en deuil qui sortait d’ici quand

je suis arrivé?

Seule · 第 9 / 32 题