--Entrez, dit Ghislaine, répondant au coup discret frappé à la porte de
la petite chambre qu’elle occupait, dans le couvent de la rue de Naples.
La jeune sœur converse qui faisait son service, ouvrit la porte et lui
présenta trois lettres.
--C’est le courrier du matin, mademoiselle.
--Merci, fit Ghislaine, avec ce sourire qui, dès les premiers jours lui
avait conquis le cœur de la petite religieuse.
Restée seule, elle regarda les écritures, les reconnaissant, celle de
Mme Dupuis-Béhenne entre autres. Mais elle ne se pressa pas de déchirer
les enveloppes, avec la crainte instinctive de ceux qui ont été durement
frappés, que ces lettres ne fussent, pour elle, lourdes de nouveaux
tourments.
Les trois semaines écoulées depuis le matin où elle apprenait de Maître
Chauvelin sa ruine complète, lui avaient apporté tant d’épreuves
nouvelles pour elle, que, si vaillante fût-elle, une involontaire
terreur la troublait maintenant devant l’inconnu. Car elle savait, à
cette heure, ce que sont les démarches inutiles et poignantes de
solliciteuse, les promesses banales auxquelles ne croient ni ceux qui
les font, ni ceux qui les entendent, les protestations frivoles et
mensongères, l’accueil embarrassé ou protecteur des amis de jadis,
devenant des étrangers quand les rapports mondains sont brisés,
l’expression des visages qu’une froideur glace quand un appui, une
recommandation est demandée.
Ah! ce calvaire, Ghislaine de Vorges le connaissait maintenant! Elle
l’avait monté degré par degré, sans daigner se plaindre, sachant
d’ailleurs combien c’est chose vaine. A personne, pas même à une amie
vraie comme Mme Dupuis-Béhenne, elle n’avait laissé pénétrer la
profondeur de désespérance que chaque jour creusait plus avant dans sa
pauvre âme tourmentée, devant tant d’essais, toujours demeurés inutiles,
pour se créer des ressources, trouver une position,--même très
modeste,--qu’il lui fût possible d’accepter.
Deux, au moins, des lettres qu’elle tenait entre ses doigts frémissants,
enfermaient des réponses à des démarches tentées. De bonnes réponses?...
Elle eut un haussement d’épaules pour le fol espoir qui avait une
seconde palpité en elle, et d’un geste résolu, elle rompit le cachet qui
fermait l’une des enveloppes. Elle lut:
«Ma chère Ghislaine,
«Je suis navrée! la position de lectrice que j’espérais pouvoir vous
offrir est donnée depuis quelques jours! Cette nouvelle a été pour moi
une vraie déception quand je l’ai apprise hier, en arrivant chez ma
belle-mère...»
Ghislaine ne poursuivit pas. Peu lui importaient les protestations de
sympathie qui venaient ensuite. Ce qui arrivait, c’était bien ce qu’elle
avait prévu...
Le cœur écrasé de son impuissance, elle prit l’autre lettre qui disait:
«Chère Mademoiselle,
«Mon amie m’écrit qu’elle renonce à prendre cet hiver une institutrice
pour ses filles, car elle a dû laisser de côté tous ses projets de
voyage. J’en suis désolée, ayant eu l’espoir de vous voir entrer dans
une famille charmante où vous auriez été accueillie comme vous le
méritez. Soyez bien sûre que je ne vous oublierai pas et que si
j’entrevois la plus légère occasion de vous être agréable, de la façon
que vous souhaitez, je m’empresserai de la saisir et de vous en faire
part...»
Allons, c’était encore un espoir perdu! Est-ce que décidément, elle
allait être contrainte de recourir à ces agences qui lui avaient laissé
un odieux souvenir?... Instinctivement, ses mains se serrèrent dans un
geste d’angoisse; meurtrie par ces deux nouvelles déceptions, elle
pensait tout à coup avec une désespérance sombre:
--Maintenant je comprends les pauvres qui se tuent devant
l’impossibilité de trouver le travail qu’il leur faut pour manger! C’est
affolant de se sentir murée dans la misère!
Elle n’avait plus même la curiosité d’ouvrir la lettre de Mme
Dupuis-Béhenne. D’un doigt indifférent, elle brisa le cachet et
commença:
«Ma bien chère enfant, pouvez-vous passer chez moi tantôt, vers deux
heures? Je voudrais vous parler d’une proposition qui m’a été faite
pour vous et qui peut-être vous conviendrait bien. Je suis trop
pressée pour vous expliquer à loisir par écrit ce dont il s’agit; et
puis, il vaut toujours mieux s’entendre et causer. Donc, sauf
impossibilité absolue, venez, ma chérie; le temps presse et vous savez
que les affaires en suspens ont souvent la chance contre elles...»
Ghislaine s’attendait si peu à voir luire même un semblant d’espoir,
qu’elle relut deux fois le billet avec l’idée qu’elle le comprenait mal.
Mais non, elle ne s’était pas trompée et une sensation d’allégement lui
détendit les nerfs un instant. Elle en eut aussitôt conscience et un
sourire amer contracta sa bouche. Ainsi elle en était arrivée déjà à
considérer comme un bonheur d’obtenir une position dépendante! Quel
chemin parcouru depuis le matin de janvier où cette seule idée la
révoltait toute et lui était une souffrance! Ah! quelle puissance était
la vie pour briser même les fiertés les plus naturelles...
Elle reprit encore le billet, mais sans y puiser de nouveau un peu
d’espérance. Déjà, elle n’avait plus confiance dans un heureux
résultat...
Et il ne restait plus trace en elle de l’espoir qui l’avait une seconde
réconfortée quand, à l’heure dite, elle entra dans le petit salon où Mme
Dupuis-Béhenne l’attendait en tricotant pour ses pauvres.
A sa vue, le visage de sa vieille amie s’éclaira d’un affectueux sourire
de bienvenue.
--Ghislaine, ma chère petite, je suis doublement ravie de vous voir!
J’avais peur que vous n’eussiez tantôt quelque empêchement et j’avais
grand besoin de causer avec vous. Venez là, près du feu, vous chauffer
et je vous expliquerai ce dont il s’agit.
Ghislaine obéit et attendit, s’efforçant de dominer la petite fièvre
d’anxiété qui précipitait les battements de son cœur. Tout de suite, Mme
Dupuis-Béhenne commençait d’ailleurs:
--Cette fois, Ghislaine, j’espère avoir quelque chose de sérieux et de
convenable à vous proposer...
--Quelque chose pour moi? chère madame, il faut être _vous_ pour
découvrir une position à une personne aussi difficile que moi à caser!
--Ma chère enfant, l’occasion surtout a été votre meilleure alliée cette
fois. Ce n’est pas moi qui ai parlé de vous, et de telle façon qu’on
serait très désireux de vous avoir...
--Qui est-ce donc?
Mme Dupuis-Béhenne ne répondit pas sur-le-champ. Elle paraissait hésiter
devant la question directe de Ghislaine, et, indécise, elle tourmentait
ses bagues sur ses doigts un peu gras.
--Chère madame, qu’y a-t-il? interrogea Ghislaine surprise. Ne
pouvez-vous me dire quelle est la personne assez aimable pour
s’intéresser à moi?
--Oh! mon Dieu, si! J’hésitais parce que, par une délicatesse excessive,
la personne en question m’avait demandé de la laisser tout à fait dans
l’ombre; mais après tout, comme un jour ou l’autre, vous apprendrez son
nom,--ce qui est tout à fait sans importance--autant que je vous le dise
tout de suite, c’est Marc de Bresles; vous vous souvenez? cet ingénieur,
de nos amis, avec qui vous avez déjeuné, il y a trois semaines...
--Oui, je me rappelle, fit Ghislaine un peu lentement.
Dans sa pensée, chargée de tant d’impressions depuis ce jour-là, se
ravivait, en effet, la nette image de cet étranger qui avait une
physionomie de beau reître audacieux et des allures froidement
courtoises et correctes de clubman. Brusquement, elle le revoyait
causant debout devant la cheminée, donnant, aussi bien par ses paroles
que par l’expression du visage, du sourire, du regard très clair, par
l’accent de la voix, l’impression d’un homme d’indomptable volonté. Il
lui avait témoigné une respectueuse et délicate attention et, plus d’une
fois, elle avait senti se poser sur elle, l’éclair de ses yeux vifs.
Elle l’avait trouvé d’intelligence supérieure, un peu absolu dans ses
jugements, trahissant inconsciemment une nature incapable de se plier
aux sollicitations ou aux prières. Il l’avait intéressée par sa
conversation vivante et colorée; mais elle l’avait bien oublié depuis
lors...
Et c’était lui qui, discrètement, s’était occupé de lui venir en aide.
Elle en était reconnaissante; mais, en même temps, il lui était
désagréable de se voir pareille obligation à un étranger...
Mme Dupuis-Béhenne, sans soupçonner ce qui se passait en elle,
expliquait simplement:
--Voyez comme tout s’arrange avec imprévu! Le lendemain du jour où vous
avez déjeuné ici avec Marc, je l’ai vu à l’Opéra et, pendant
l’entr’acte, la conversation est venue sur vous dont j’ai dit... tout ce
que je pensais; expliquant par quelle suite de circonstances vous étiez
désireuse... de... vous créer des ressources personnelles...
--Ah! chère madame, ne prenez pas la peine de chercher des périphrases!
Je n’en suis plus à me déguiser la vérité...
--Je sais que vous êtes très courageuse, Ghislaine, et j’espère que vous
serez récompensée de votre vaillance. Écoutez la suite de mon histoire.
Je dois vous dire que je n’avais attaché aucune importance à ma
conversation avec Marc et je l’avais même oubliée, quand, il y a
quelques jours, j’ai reçu de lui un mot me disant qu’un hasard l’avait
amené à parler de vous et qu’il me demandait la permission de m’adresser
un ami, le comte Gérard de Moraines, qui désirait placer une personne...
comme vous... auprès de sa fille.
--Un comte Gérard de Moraines est allié à notre famille... C’est l’un de
ces cousins très éloignés avec lesquels mon père avait rompu toutes
relations à la suite de je ne sais quel procès...
--Vraiment?... Ah! vraiment?...
Mme Dupuis-Béhenne regardait Ghislaine, ne sachant si elle devait tenir
la circonstance pour heureuse ou non. Mais le visage pensif de Ghislaine
ne livrait pas son intime sentiment. A peine, un léger tressaillement
avait une seconde contracté ses lèvres.
--Alors? madame, questionna-t-elle, levant les yeux vers Mme
Dupuis-Béhenne.
--Alors, ma chère enfant, pensant que la sagesse me commandait de voir
tout de suite ce M. de Moraines, j’ai dit à Marc de me l’envoyer. Je
l’ai reçu. C’est un très galant homme,--de quarante-cinq ans
environ,--qui est resté veuf, après deux ou trois années de mariage, je
crois,--et de mariage pas autrement heureux,--avec une petite fille,
laquelle a été élevée par sa grand’mère maternelle et vit toujours chez
elle. Nous avons causé; il m’a expliqué que la petite fille en question,
ayant aujourd’hui près de seize ans, il souhaitait voir auprès d’elle
une personne qui fût absolument une femme du monde, assez jeune pour
être l’amie de sa fillette et assez sérieuse pour remplacer la mère
qu’elle a perdue. M. de Moraines m’a annoncé sans ambages que cette
Josette était très mal élevée, ayant grandi au petit bonheur, sous la
surveillance fort vague de sa grand’mère.
--Qui la gâtait?
--Pas du tout; cette grand’mère, la marquise de Maulde, qui a été très
belle, est fort bien encore, ne paraissant pas même avoir la
cinquantaine, me dit Marc; elle a toujours été et reste une fervente
mondaine, qu’absorbent tant de fantaisies, de distractions, de visites à
faire et à recevoir, qu’elle n’a pas le loisir de songer à sa
petite-fille. De plus, avec les années, elle est devenue bel esprit.
Elle a un salon très fréquenté par des écrivains de toute sorte à qui
elle demande avant tout de l’amuser; qui fréquentent chez elle,
pêle-mêle avec une société de gens du monde très bien nés,--les uns et
les autres causant sans souci des jeunes oreilles qui pourraient
recueillir leurs propos, dans lesquels, volontiers, les choses--toutes
les choses!--sont appelées par leur nom.
--C’est M. de Bresles qui vous a ainsi renseignée? madame.
--Oui, c’est Marc que j’ai interrogé, en conscience, puisque vous étiez
en jeu, Ghislaine. Et il était à même de me répondre, car il est le fils
d’une amie d’enfance de Mme de Maulde, et à ce titre, il la connaît de
vieille date.
--Il est reçu chez elle?
--Il m’a l’air d’y aller comme les enfants vont regarder la lanterne
magique... Sur Mme de Maulde, j’ai aussi l’appréciation discrète de M.
de Moraines lui-même qui paraît intimement pénétré de la frivolité
incurable de sa belle-mère...
--Pourtant il lui a confié sa fille, m’avez-vous dit?
--Parce que lui-même eût été fort empêché pour s’occuper d’elle, ayant
été, sitôt son veuvage, repris par la vie de garçon, la seule qu’il
semble apprécier. Il n’habite pas avec sa belle-mère, bien entendu, et
entre nous, lui non plus ne me semble pas très pénétré de l’idée qu’il a
charge d’âme! Après tout, je dois reconnaître qu’à certaines heures
pourtant, la sollicitude paternelle se réveille en lui. C’est pendant
une de ces heures qu’il a découvert que l’institutrice choisie par sa
belle-mère avait été fort mal choisie. Mme de Maulde ne s’est pas
entêtée; mais la personne congédiée, elle a mis son gendre en demeure de
découvrir lui-même la perle rêvée. M. de Moraines a parlé de côté et
d’autre de son embarras; Marc en a eu connaissance par hasard. Vous
savez le reste, Ghislaine.
--Oui, votre ami a été bien généreux de se souvenir de la détresse d’une
inconnue.
De sa manière simple, Mme Dupuis-Béhenne dit:
--Vous avez trouvé le mot juste pour le qualifier. Oui, il est très
généreux. Ce n’est pas une nature banale que la sienne! Un fait vous le
fera connaître. Quand sa mère est morte, alors qu’il avait dix-huit ans,
un vieil oncle très riche, dont il était l’unique héritier à peu près,
le sachant sans aucune fortune puisque son père s’était ruiné par des
placements pitoyables, lui a offert de lui constituer des rentes qui le
dispenseraient de tout travail obligatoire et lui assureraient une
existence de fils de famille, libre de tout souci d’argent. Marc a
refusé, ne voulant rien devoir qu’à lui-même et, du coup, s’est brouillé
avec ce vieil oncle autoritaire, qui ne lui pardonnait pas son
indépendance. Il s’est juré de faire son chemin tout seul, et est devenu
ingénieur malgré les récriminations et les dédains de sa noble famille.
Mais justement parce qu’il sait ce qu’est la lutte pour la vie, il n’est
jamais indifférent,--jamais, j’en ai eu la preuve,--à la peine de ceux
qui luttent comme lui!
--Parce que, comme vous le disiez, c’est une nature élevée. Tant
d’autres, au contraire, deviennent si âprement égoïstes à batailler
ainsi!
Distraite un instant de son souci, elle avait écouté, attentive,
l’histoire de cet étranger à qui elle allait peut-être devoir son pain
quotidien. Maintenant, elle ne regrettait plus autant d’être aidée par
lui. Un silence flotta une seconde dans le salon paisible où s’épandait
une odeur de violettes. Puis Ghislaine eut un léger mouvement comme pour
écarter la pensée de M. de Bresles et elle demanda:
--Chère madame, ne pourriez-vous me dire quelques mots de l’enfant qui
est l’objet de toutes ces démarches?
--De Josette de Moraines? La petite créature a, je crois, été bien
abandonnée, moralement du moins; ballottée entre les couvents, les
cours, les institutrices, pendant que sa grand’mère,--trop jeune,--se
complaisait dans le monde, que son père vivait occupé à se rendre la vie
agréable,--pour s’étonner ensuite d’avoir une fille si mal élevée! Il
ferait mieux de dire: si peu élevée! Elle ne l’a pas été du tout... Ah!
pour cette petite Josette, ce serait une vraie bénédiction, peut-être
même le salut de vous avoir?
Sans le chercher, Mme Dupuis-Béhenne venait de trouver les seules
paroles qui pussent adoucir pour Ghislaine l’amertume de la situation
qui se présentait à elle, en lui faisant entrevoir une œuvre de bonté à
accomplir envers une jeune âme en détresse,--consciente ou non de sa
misère,--à laquelle elle pourrait se dévouer... Et une seconde, avec une
curiosité pleine de pitié, Ghislaine rêva à cette petite fille inconnue
dont elle plaignait la jeunesse esseulée, elle qui avait connu aussi,
pendant son enfance d’orpheline, les heures douloureuses d’isolement et
les inutiles soifs de tendresse, les désirs ardents et vains de caresses
maternelles...
Si cette enfant le lui permettait, elle savait bien que de toute son
âme, elle s’attacherait à lui faire du bien, à mettre, dans sa jeune
vie, ce qu’elle pourrait de lumière bienfaisante et chaude.
La voyant silencieuse, Mme Dupuis-Béhenne lui demanda:
--A quoi songez-vous? Ghislaine.
--A la famille dans laquelle vous me proposez d’entrer, madame.
--Elle vous... déplaît?
--Oh! madame, qu’importent maintenant mes goûts ou mes préférences! Mon
sacrifice est fait, complètement fait. Non, je réfléchissais seulement à
ce que vous me racontez de cette Josette. Alors vous pensez que je suis
capable de jouer, chez Mme de Maulde, le rôle qu’on attend de moi?
--Cela j’en suis sûre, et maintenant que j’ai causé très franchement
avec M. de Moraines, que j’ai recueilli sur lui, sur Mme de Maulde, sur
leur milieu, tous les renseignements que j’ai pu, je souhaite voir ce
projet réussir, car vous vous trouverez là en rapports avec des gens
très bien élevés, capables de comprendre à qui ils ont affaire et vous
rendant ainsi votre tâche moins pénible, ma pauvre enfant.
--Madame, je vous en supplie, ne me plaignez pas! Ma faible énergie ne
se soutient qu’à la condition que rien ne l’amollisse!
--J’essaierai de faire comme vous souhaitez, Ghislaine. Pour une autre
raison encore, j’aimerais à vous voir chez Mme de Maulde: c’est que vous
y rencontrerez et connaîtrez forcément des hommes de lettres qui
pourront peut-être vous être utiles, si vous désirez toujours essayer de
vous créer une situation indépendante par la littérature... Enfin,
dernière raison très sérieuse, en entrant chez Mme de Maulde, vous
trouverez des... avantages matériels qui vous dédommageront, un peu, du
sacrifice de votre liberté.
Des avantages matériels! Ghislaine était si peu habituée encore à s’en
préoccuper qu’elle n’avait pas songé à se demander ce qu’ils seraient en
la circonstance! Ses joues se rosèrent comme chaque fois que cette
question était abordée. Les yeux de myope de Mme Dupuis-Béhenne ne
virent pas cette rougeur, mais sa délicatesse lui fit deviner le
frémissement qui avait fait tressaillir Ghislaine. Et elle se tut,
hésitant devant la brutalité d’un chiffre à articuler. Mais avec un
faible sourire, la jeune fille dit:
--Chère bonne amie, ne vous préoccupez pas de ma lâcheté et
renseignez-moi complètement. Alors vous dites que Mme de Maulde
offre?...
--Deux mille francs par an.
--Et c’est beaucoup?
--C’est plus qu’on ne donne en moyenne.
Ghislaine passa la main sur son visage, comme pour en effacer
l’altération que toute sa volonté ne pouvait empêcher.
--Alors, madame, que dois-je faire maintenant?
--Aller voir Mme de Maulde dans la matinée, vers onze heures, comme l’a
demandé M. de Moraines à qui je vais écrire tout de suite un mot pour
annoncer votre visite.
--Oh! madame, quel embarras je vous cause et comme vous êtes bonne de
prendre tant de peine pour moi!
Mme Dupuis-Béhenne serra dans les siennes les mains de Ghislaine.
--Ma pauvre chère enfant, ce que je fais est si peu, si peu, auprès de
ce que je voudrais! Je vous plains tellement et j’admire tant votre
courage...
--Mon courage!
Une contraction amère crispa sa bouche.
--Mon courage, c’est celui de ceux qui n’ont plus rien à perdre! Je n’ai
plus ni famille, ni foyer, ni fortune, ni espérance d’avenir. Et le plus
dur, c’est que je ne puis rien espérer, je ne puis me dire que je
retrouverai peut-être ce que j’ai perdu... Je vous assure que c’est
horrible de vivre ainsi quand on ne sait plus à quoi se prendre, qu’on
se sent une pauvre épave solitaire qui s’en va où la vie, plus forte
qu’elle, l’emporte...
Elle s’arrêta court, serrant l’une contre l’autre ses lèvres
douloureuses pour arrêter son inutile plainte. Autour d’elle, ses yeux
apercevaient les objets, familiers à sa vue depuis des années, dans ce
petit salon d’une élégance capitonnée dont le seul aspect révélait
l’atmosphère de sérénité où se mouvaient ceux qui y vivaient...
Vraiment, y avait-il eu un temps où, elle aussi, était sans souci du
lendemain, un temps où sa jeunesse l’enivrait comme une senteur exquise
et grisante?... Et, brutalement, elle se sentit loin,--oh! si loin!--de
cette vieille dame, bienveillante et paisible, dont l’existence avait
toujours été et demeurerait, selon toute vraisemblance, à l’abri des
soucis terribles et stupides, qui meurtrissent les pauvres. Par quelle
faiblesse venait-elle ainsi de trahir sa détresse morale devant une amie
qui l’écoutait sans la comprendre bien, avec une sorte de stupeur, ne
l’ayant jamais entendue parler ainsi, et, dans son émoi, ne savait que
répéter avec compassion:
--Ma pauvre, pauvre enfant!
Décidément, pour qu’elle gardât toute sa vaillance, il ne fallait pas
qu’une sympathie trop vive lui fît sentir son malheur. Mieux valait pour
elle la solitude, même les longues courses sans but, qui engourdissent
la pensée dans une fatigue apaisante... Et elle se leva pour partir.
--Ghislaine, vous ne restez pas à passer l’après-midi avec moi? J’ai des
achats à faire, nous irons ensemble.
--Chère madame, je ne puis...
--Eh bien, venez au moins dîner. Nous sommes seuls ce soir. Je vous
donnerai la réponse de M. de Moraines, si je l’ai, comme je le pense.
Ghislaine inclina la tête, acceptant. Quelques heures de solitude
auraient retrempé son courage, quand elle retrouverait l’hospitalière
maison...