II

Là, où elle se rendait, chez Mme Dupuis-Béhenne, elle arriverait aussi

en solliciteuse, mais, du moins, elle savait qu’elle serait accueillie

en amie par cette femme excellente qui l’avait connue fillette, alors

que son mari était préfet dans la ville où M. de Vorges tenait garnison.

Elle avait reçu de sa part maints témoignages d’affection depuis son

malheur. Et certes, n’eût été sa résolution de n’imposer sa triste

présence à personne, elle eût accepté de bon cœur, en quittant Nancy,

l’hospitalité que lui offrait sa vieille amie, qui habitait maintenant

Paris.

Au valet de chambre apparu à l’appel du timbre, elle demanda:

--Mme Dupuis-Béhenne reçoit-elle?

--Oui, mademoiselle. Si mademoiselle veut entrer, je vais avertir

madame.

Il l’introduisit dans le même petit salon où, si souvent, elle était

venue pendant les séjours qu’elle faisait à Paris avec son père, où elle

s’était vue courtisée autant que femme peut le souhaiter. Cette même

glace qui reflétait sa sombre silhouette, avait reçu autrefois sa

triomphante image de jeune fille. Dieu! que ce passé lui semblait loin,

à croire que jamais, il n’avait été le présent! Et combien pourtant, il

ressuscitait vivant en sa pensée, se précisait en menus détails qui,

tout à coup, surgissaient en foule dans sa mémoire...

--Ghislaine, ma chère enfant, soyez la bienvenue. Comment allez-vous?

Il y avait tant de sympathie affectueuse dans l’accent de Mme

Dupuis-Béhenne, dans l’étreinte de ses mains potelées, qu’une détente se

fit dans l’âme de Ghislaine, lui voilant les yeux d’une buée de larmes.

Mais elle ne voulait pas s’abandonner et, sous l’effort qu’elle faisait

pour refouler son émotion, sa voix devint un peu brève:

--Comment je vais? chère bonne amie... Comme ceux qui n’ont plus rien à

perdre.

--Ma pauvre Ghislaine, oui, vous avez été bien durement éprouvée!

--Mon amie, ne m’attendrissez pas, je vous en supplie. J’ai besoin de

tout mon courage... Pour que je continue à vivre, il faut vraiment que

je devienne insensible, surtout que je ne regarde pas vers ma future

destinée. En ce moment, surtout, elle me donnerait le vertige!

Bien vite, les mains grasses et très blanches de Mme Dupuis-Béhenne

attirèrent les doigts fins de Ghislaine.

--Vous savez, ma bien chère petite, que vos amis n’ont pas de plus vif

désir que celui d’alléger votre chagrin, dans toute la mesure de leurs

moyens! Malheureusement, ils ne peuvent surtout que vous assurer de leur

affection et de leur bonne volonté. Vous m’avez écrit que vous aviez

besoin de me parler; vous savez que je suis toute à vous et que vous me

rendrez très heureuse en recourant à moi autant que je pourrai vous être

bonne à quelque chose. Nous allons causer de tout cela. Mais, d’abord,

débarrassez-vous de votre manteau et de votre chapeau puisque nous avons

le plaisir de vous avoir à déjeuner.

Ghislaine obéit, et d’un doigt distrait, son chapeau enlevé, elle

souleva les ondulations souples de ses cheveux. Mme Dupuis-Béhenne la

regardait, frappée du cerne que le tourment avait creusé autour des

yeux, du caractère de résolution douloureuse qu’avait pris la bouche, de

l’affinement du buste qui, tout en conservant sa grâce, s’était

singulièrement aminci. Soudain, elle avait la perception nette de tout

ce que cette vaillante avait supporté en silence; et comme elle était

foncièrement bonne,--ses innombrables obligés le savaient!--elle se

sentit toute en communion d’âme avec Ghislaine.

Aussitôt que la femme de chambre eut disparu, emportant les vêtements de

sortie de la jeune fille, elle interrogea, avec tout son cœur:

--Voyons, mon enfant, qu’y a-t-il? Avez-vous donc un nouveau chagrin?

--Un chagrin, non, mais un souci grave, au sujet duquel il faut que je

vous consulte parce que vous êtes une excellente amie et que je me

trouve dans une situation tout à fait neuve pour moi. Il va falloir que

je gagne ma vie et...

--Que vous gagniez votre vie?

--Oui, je sors de chez le notaire. Les comptes faits, la succession de

mon père liquidée, il me restera environ quatorze cents francs de

rentes. Et c’est tout!

Mme Dupuis-Béhenne contemplait, effarée, la jeune fille, se demandant si

elle la comprenait bien.

--Ghislaine, est-ce possible? Vous n’exagérez pas?

Un sourire de douloureuse ironie contracta les lèvres de Ghislaine.

--Je voudrais bien pouvoir me figurer que j’exagère, mais j’ai vu les

chiffres, je ne puis plus conserver une illusion. Depuis bien des

années, j’avais l’idée vague que, mon pauvre père disparu, ma position

ne serait pas brillante; mais vraiment, je ne m’étais pas imaginé que

j’étais destinée à devenir une déclassée... Car c’est le sort qui

m’attend.

--Ghislaine, ma chère enfant, ne parlez pas ainsi. Je suis bouleversée

de ce que vous m’apprenez.

Elle avait les yeux pleins de larmes. Ghislaine fut touchée de cette

sympathie si profondément vraie; mais son regard, à elle, demeura sec.

Depuis deux mois, elle avait supporté tant d’épreuves de toute sorte

qu’elle ne connaissait plus l’apaisement des pleurs. A peine, ses mains

abandonnées sur ses genoux eurent un léger tressaillement, tandis

qu’elle répondait:

--Vous êtes effrayée, n’est-ce pas, de me voir aux prises avec une

situation de cette espèce et vous vous demandez, ainsi que je le fais

moi-même, comment je vais pouvoir me tirer d’affaire. Savez-vous ce que

j’ai fait en venant ici?

--Quoi? Ghislaine.

--Je suis entrée dans une agence de placement.

--De placement?...

--Oui, pour les institutrices, les gouvernantes, non pour les

domestiques, je crois... J’en avais vu l’annonce en passant. Sans

réfléchir, j’ai ouvert la porte pour me renseigner, bien plus qu’avec

l’espoir de trouver là une position quelconque. Maintenant, je suis

renseignée! J’ai la notion parfaite des premières épreuves qui

m’attendent!

L’accent de Ghislaine avait pris une telle intensité d’amertume que Mme

Dupuis-Béhenne la regarda un peu déconcertée; c’était une Ghislaine

inconnue à elle qui se révélait là, et, désorientée, elle ne savait plus

comment lui parler, partagée entre une crainte instinctive de la

froisser et un désir profond de lui témoigner toute sa compassion. Dans

son désarroi, elle interrogea:

--Ghislaine, ma chère, est-ce que vraiment vous voulez être

institutrice?

--Si je veux? Ah! ma pauvre amie, je n’ai pas le choix! Ne vous ai-je

pas dit qu’il fallait que je vive? Que pourrais-je faire? Être lectrice,

demoiselle de compagnie! Car pour demoiselle de magasin, vraiment le

courage me manquerait! Je prendrai ce que je trouverai... Je n’ai guère

les moyens d’être difficile, et la vieille femme de l’agence vient de me

le dire, il y a bien plus de demandes que de positions. Je vous

confierai, de plus, qu’elle ne m’a guère jugée propre à faire une bonne

institutrice...

--Parce que?

--Parce qu’il paraît que je ne suis pas suffisamment... effacée de

tournure et de manières. Ah! elle peut se tranquilliser! Lorsque je vais

avoir, pendant quelques semaines, joué mon personnage de solliciteuse,

je n’aurai plus les allures, regrettables en ma situation, d’une femme

du monde indépendante. Je serai devenue, je pense, humble à souhait

quand j’aurai subi beaucoup d’interrogatoires comme celui de tantôt!

Un frémissement passait dans sa voix. Mme Dupuis-Béhenne sentit tout ce

qu’elle venait de souffrir, et un regret aigu la mordit au cœur d’être

impuissante devant l’épreuve qui s’abattait sur cette enfant qu’elle

aimait. Instinctivement, elle demanda:

--Ghislaine, n’y aurait-il pas une autre solution?

--Une autre solution? Laquelle? Il n’y en a pas.

--Si; charmante comme vous l’êtes, vous pouvez vous marier.

--Sans un atome de dot? Un pareil conte de fées ne s’est pas réalisé

tandis que j’étais fille,--très recherchée, c’est vrai!--du général de

Vorges, il ne se réalisera pas maintenant que je suis une orpheline

ruinée. Non, mon amie, je ne me marierai pas. Ce n’est pas de ce côté

que le salut viendra pour moi. Le seul moyen, peut-être, d’échapper à

une situation dépendante, ce serait d’aller m’enfouir comme dame

pensionnaire dans quelque pauvre couvent de province où, avec mes

misérables quatorze cents francs, je végéterais, ensevelie toute vivante

à peu près.

--Oh! Ghislaine, vous ne feriez pas cela!

--Non, parce qu’un tel sacrifice est au-dessus de mes forces. Je suis

jeune, j’ai la pleine possession, grâce à Dieu! de mon intelligence et

de ma santé, j’accepte de lutter puisqu’il le faut, puisque me voici

jetée dans cette vie dont la perspective me menaçait depuis si

longtemps. Les de Vorges ont toujours été braves. J’espère que je ne

serai pas indigne d’eux, si dure que soit la destinée qui m’attend.

Elle avait parlé avec une âpreté douloureuse, sans un geste. Fixement,

elle regardait vers le cadre lumineux de la fenêtre où le jour pâle

d’hiver filtrait à travers la guipure des rideaux. Mais ses yeux ne

voyaient pas le dessin léger de la dentelle, ni la floraison d’or des

mimosas épanouis sous la clarté de soleil qui trouait enfin le

brouillard.

Mme Dupuis-Béhenne l’avait écoutée, le cœur serré, sachant bien qu’elle

disait trop vrai et qu’il n’y avait aucun espoir à lui donner. Elle

interrogea:

--Ghislaine, ma bien chère enfant, que pourrais-je faire pour vous?

--M’aider à trouver... une place quelconque en attendant que je sois

capable de gagner ma vie avec ma plume. Depuis quelques années déjà,

j’essayais mes forces en travaux littéraires parce que j’avais le

pressentiment de ce qui arrive. Mais avec le temps seulement, et

beaucoup de peines, de soucis, de difficultés, de déceptions,--je

m’attends à tout!--j’arriverai à un résultat... Peut-être!... Ah! jamais

encore je n’avais compris à ce point comme il est difficile pour une

femme de se créer des ressources!

--Ma pauvre enfant!... commença Mme Dupuis-Béhenne.

Mais elle s’interrompit car la porte du petit salon s’ouvrait tout à

coup et, sur le seuil, apparaissait M. Dupuis-Béhenne qui s’arrêta court

en apercevant Ghislaine. Un homme jeune l’accompagnait et, comme lui,

s’immobilisa à l’entrée de la pièce.

--Ah! mademoiselle de Vorges! Voulez-vous, mademoiselle, recevoir toutes

mes excuses de troubler ainsi votre conversation avec ma femme. Cet

animal de domestique n’avait pas jugé à propos de m’avertir que vous

étiez ici et je venais prévenir Clotilde que je lui amenais un convive à

déjeuner...

Il se tournait vers le jeune homme à qui Mme Dupuis-Béhenne avait tendu

la main d’un geste amical. Ce devait être un intime de la maison.

Pourtant, Ghislaine ne l’y avait jamais encore rencontré, car même dans

la foule masculine qui encombrait les salons de Mme Dupuis-Béhenne, aux

soirs de réception, elle eût remarqué cette silhouette altière et souple

d’homme de race, ce visage un peu dur, d’expression volontaire, presque

impérieuse, où luisait un regard clair, très vif.

--Ghislaine, je vous présente notre ami, M. de Bresles, que vous n’avez

pas, je crois, encore rencontré, le plus hardi des ingénieurs...

Le jeune homme sourit, et ce sourire baigna de clarté ses traits trop

accentués.

--Quel qualificatif m’accordez-vous là? madame. Et comment ai-je pu le

mériter?

--En acceptant surtout,--et toujours à votre honneur!--les missions les

plus aventureuses, mon cher ami; soyez tranquille, je n’en ferai pas

l’énumération à Mlle de Vorges... J’ai souci de votre modestie.

--Chère madame, soyez tout à fait bonne, ne vous moquez pas de moi! Il

n’y a ni orgueil ni modestie, vous le savez, tout comme moi, à accepter

n’importe quel poste, ceux-là surtout qui sont les moins recherchés!

quand on est dominé par la nécessité de faire son chemin dans le

monde...

Les yeux distraits de Ghislaine se fixèrent, une seconde, sur cet homme

qui, en toute simplicité, s’avouait étroitement étreint par la loi du

travail. Vraiment, il semblait créé pour la lutte; de sa physionomie

presque altière, émanait une sorte de rayonnement d’intelligence et

d’audacieuse volonté. Cet homme-là devait toujours savoir ce qu’il

voulait, où il allait; et, dans sa détresse, elle l’envia. Il causait

avec Mme Dupuis-Béhenne. Mais elle entendait seulement le timbre un peu

métallique de sa voix, car M. Dupuis-Béhenne, étirant ses favoris

blancs, de son geste familier, s’excusait à elle de n’avoir pas réfléchi

en gardant à déjeuner Marc de Bresles; il craignait qu’elle ne trouvât

pénible d’avoir, dans son deuil, à subir la présence d’un étranger.

Devant ce regret manifesté une seconde fois avec une sincérité

chaleureuse, l’ombre d’un sourire passa sur la bouche douloureuse de

Ghislaine.

--Je vous en prie, ne prenez aucun souci de ce genre à mon sujet. J’en

suis arrivée à ce point que rien ne peut plus m’être pénible! N’ayez

donc pas de scrupule d’avoir gardé votre ami.

M. Dupuis-Béhenne ne répondit pas, un domestique ouvrait la porte de la

salle à manger et annonçait:

--Madame est servie.

Seule · 第 7 / 32 题