Là, où elle se rendait, chez Mme Dupuis-Béhenne, elle arriverait aussi
en solliciteuse, mais, du moins, elle savait qu’elle serait accueillie
en amie par cette femme excellente qui l’avait connue fillette, alors
que son mari était préfet dans la ville où M. de Vorges tenait garnison.
Elle avait reçu de sa part maints témoignages d’affection depuis son
malheur. Et certes, n’eût été sa résolution de n’imposer sa triste
présence à personne, elle eût accepté de bon cœur, en quittant Nancy,
l’hospitalité que lui offrait sa vieille amie, qui habitait maintenant
Paris.
Au valet de chambre apparu à l’appel du timbre, elle demanda:
--Mme Dupuis-Béhenne reçoit-elle?
--Oui, mademoiselle. Si mademoiselle veut entrer, je vais avertir
madame.
Il l’introduisit dans le même petit salon où, si souvent, elle était
venue pendant les séjours qu’elle faisait à Paris avec son père, où elle
s’était vue courtisée autant que femme peut le souhaiter. Cette même
glace qui reflétait sa sombre silhouette, avait reçu autrefois sa
triomphante image de jeune fille. Dieu! que ce passé lui semblait loin,
à croire que jamais, il n’avait été le présent! Et combien pourtant, il
ressuscitait vivant en sa pensée, se précisait en menus détails qui,
tout à coup, surgissaient en foule dans sa mémoire...
--Ghislaine, ma chère enfant, soyez la bienvenue. Comment allez-vous?
Il y avait tant de sympathie affectueuse dans l’accent de Mme
Dupuis-Béhenne, dans l’étreinte de ses mains potelées, qu’une détente se
fit dans l’âme de Ghislaine, lui voilant les yeux d’une buée de larmes.
Mais elle ne voulait pas s’abandonner et, sous l’effort qu’elle faisait
pour refouler son émotion, sa voix devint un peu brève:
--Comment je vais? chère bonne amie... Comme ceux qui n’ont plus rien à
perdre.
--Ma pauvre Ghislaine, oui, vous avez été bien durement éprouvée!
--Mon amie, ne m’attendrissez pas, je vous en supplie. J’ai besoin de
tout mon courage... Pour que je continue à vivre, il faut vraiment que
je devienne insensible, surtout que je ne regarde pas vers ma future
destinée. En ce moment, surtout, elle me donnerait le vertige!
Bien vite, les mains grasses et très blanches de Mme Dupuis-Béhenne
attirèrent les doigts fins de Ghislaine.
--Vous savez, ma bien chère petite, que vos amis n’ont pas de plus vif
désir que celui d’alléger votre chagrin, dans toute la mesure de leurs
moyens! Malheureusement, ils ne peuvent surtout que vous assurer de leur
affection et de leur bonne volonté. Vous m’avez écrit que vous aviez
besoin de me parler; vous savez que je suis toute à vous et que vous me
rendrez très heureuse en recourant à moi autant que je pourrai vous être
bonne à quelque chose. Nous allons causer de tout cela. Mais, d’abord,
débarrassez-vous de votre manteau et de votre chapeau puisque nous avons
le plaisir de vous avoir à déjeuner.
Ghislaine obéit, et d’un doigt distrait, son chapeau enlevé, elle
souleva les ondulations souples de ses cheveux. Mme Dupuis-Béhenne la
regardait, frappée du cerne que le tourment avait creusé autour des
yeux, du caractère de résolution douloureuse qu’avait pris la bouche, de
l’affinement du buste qui, tout en conservant sa grâce, s’était
singulièrement aminci. Soudain, elle avait la perception nette de tout
ce que cette vaillante avait supporté en silence; et comme elle était
foncièrement bonne,--ses innombrables obligés le savaient!--elle se
sentit toute en communion d’âme avec Ghislaine.
Aussitôt que la femme de chambre eut disparu, emportant les vêtements de
sortie de la jeune fille, elle interrogea, avec tout son cœur:
--Voyons, mon enfant, qu’y a-t-il? Avez-vous donc un nouveau chagrin?
--Un chagrin, non, mais un souci grave, au sujet duquel il faut que je
vous consulte parce que vous êtes une excellente amie et que je me
trouve dans une situation tout à fait neuve pour moi. Il va falloir que
je gagne ma vie et...
--Que vous gagniez votre vie?
--Oui, je sors de chez le notaire. Les comptes faits, la succession de
mon père liquidée, il me restera environ quatorze cents francs de
rentes. Et c’est tout!
Mme Dupuis-Béhenne contemplait, effarée, la jeune fille, se demandant si
elle la comprenait bien.
--Ghislaine, est-ce possible? Vous n’exagérez pas?
Un sourire de douloureuse ironie contracta les lèvres de Ghislaine.
--Je voudrais bien pouvoir me figurer que j’exagère, mais j’ai vu les
chiffres, je ne puis plus conserver une illusion. Depuis bien des
années, j’avais l’idée vague que, mon pauvre père disparu, ma position
ne serait pas brillante; mais vraiment, je ne m’étais pas imaginé que
j’étais destinée à devenir une déclassée... Car c’est le sort qui
m’attend.
--Ghislaine, ma chère enfant, ne parlez pas ainsi. Je suis bouleversée
de ce que vous m’apprenez.
Elle avait les yeux pleins de larmes. Ghislaine fut touchée de cette
sympathie si profondément vraie; mais son regard, à elle, demeura sec.
Depuis deux mois, elle avait supporté tant d’épreuves de toute sorte
qu’elle ne connaissait plus l’apaisement des pleurs. A peine, ses mains
abandonnées sur ses genoux eurent un léger tressaillement, tandis
qu’elle répondait:
--Vous êtes effrayée, n’est-ce pas, de me voir aux prises avec une
situation de cette espèce et vous vous demandez, ainsi que je le fais
moi-même, comment je vais pouvoir me tirer d’affaire. Savez-vous ce que
j’ai fait en venant ici?
--Quoi? Ghislaine.
--Je suis entrée dans une agence de placement.
--De placement?...
--Oui, pour les institutrices, les gouvernantes, non pour les
domestiques, je crois... J’en avais vu l’annonce en passant. Sans
réfléchir, j’ai ouvert la porte pour me renseigner, bien plus qu’avec
l’espoir de trouver là une position quelconque. Maintenant, je suis
renseignée! J’ai la notion parfaite des premières épreuves qui
m’attendent!
L’accent de Ghislaine avait pris une telle intensité d’amertume que Mme
Dupuis-Béhenne la regarda un peu déconcertée; c’était une Ghislaine
inconnue à elle qui se révélait là, et, désorientée, elle ne savait plus
comment lui parler, partagée entre une crainte instinctive de la
froisser et un désir profond de lui témoigner toute sa compassion. Dans
son désarroi, elle interrogea:
--Ghislaine, ma chère, est-ce que vraiment vous voulez être
institutrice?
--Si je veux? Ah! ma pauvre amie, je n’ai pas le choix! Ne vous ai-je
pas dit qu’il fallait que je vive? Que pourrais-je faire? Être lectrice,
demoiselle de compagnie! Car pour demoiselle de magasin, vraiment le
courage me manquerait! Je prendrai ce que je trouverai... Je n’ai guère
les moyens d’être difficile, et la vieille femme de l’agence vient de me
le dire, il y a bien plus de demandes que de positions. Je vous
confierai, de plus, qu’elle ne m’a guère jugée propre à faire une bonne
institutrice...
--Parce que?
--Parce qu’il paraît que je ne suis pas suffisamment... effacée de
tournure et de manières. Ah! elle peut se tranquilliser! Lorsque je vais
avoir, pendant quelques semaines, joué mon personnage de solliciteuse,
je n’aurai plus les allures, regrettables en ma situation, d’une femme
du monde indépendante. Je serai devenue, je pense, humble à souhait
quand j’aurai subi beaucoup d’interrogatoires comme celui de tantôt!
Un frémissement passait dans sa voix. Mme Dupuis-Béhenne sentit tout ce
qu’elle venait de souffrir, et un regret aigu la mordit au cœur d’être
impuissante devant l’épreuve qui s’abattait sur cette enfant qu’elle
aimait. Instinctivement, elle demanda:
--Ghislaine, n’y aurait-il pas une autre solution?
--Une autre solution? Laquelle? Il n’y en a pas.
--Si; charmante comme vous l’êtes, vous pouvez vous marier.
--Sans un atome de dot? Un pareil conte de fées ne s’est pas réalisé
tandis que j’étais fille,--très recherchée, c’est vrai!--du général de
Vorges, il ne se réalisera pas maintenant que je suis une orpheline
ruinée. Non, mon amie, je ne me marierai pas. Ce n’est pas de ce côté
que le salut viendra pour moi. Le seul moyen, peut-être, d’échapper à
une situation dépendante, ce serait d’aller m’enfouir comme dame
pensionnaire dans quelque pauvre couvent de province où, avec mes
misérables quatorze cents francs, je végéterais, ensevelie toute vivante
à peu près.
--Oh! Ghislaine, vous ne feriez pas cela!
--Non, parce qu’un tel sacrifice est au-dessus de mes forces. Je suis
jeune, j’ai la pleine possession, grâce à Dieu! de mon intelligence et
de ma santé, j’accepte de lutter puisqu’il le faut, puisque me voici
jetée dans cette vie dont la perspective me menaçait depuis si
longtemps. Les de Vorges ont toujours été braves. J’espère que je ne
serai pas indigne d’eux, si dure que soit la destinée qui m’attend.
Elle avait parlé avec une âpreté douloureuse, sans un geste. Fixement,
elle regardait vers le cadre lumineux de la fenêtre où le jour pâle
d’hiver filtrait à travers la guipure des rideaux. Mais ses yeux ne
voyaient pas le dessin léger de la dentelle, ni la floraison d’or des
mimosas épanouis sous la clarté de soleil qui trouait enfin le
brouillard.
Mme Dupuis-Béhenne l’avait écoutée, le cœur serré, sachant bien qu’elle
disait trop vrai et qu’il n’y avait aucun espoir à lui donner. Elle
interrogea:
--Ghislaine, ma bien chère enfant, que pourrais-je faire pour vous?
--M’aider à trouver... une place quelconque en attendant que je sois
capable de gagner ma vie avec ma plume. Depuis quelques années déjà,
j’essayais mes forces en travaux littéraires parce que j’avais le
pressentiment de ce qui arrive. Mais avec le temps seulement, et
beaucoup de peines, de soucis, de difficultés, de déceptions,--je
m’attends à tout!--j’arriverai à un résultat... Peut-être!... Ah! jamais
encore je n’avais compris à ce point comme il est difficile pour une
femme de se créer des ressources!
--Ma pauvre enfant!... commença Mme Dupuis-Béhenne.
Mais elle s’interrompit car la porte du petit salon s’ouvrait tout à
coup et, sur le seuil, apparaissait M. Dupuis-Béhenne qui s’arrêta court
en apercevant Ghislaine. Un homme jeune l’accompagnait et, comme lui,
s’immobilisa à l’entrée de la pièce.
--Ah! mademoiselle de Vorges! Voulez-vous, mademoiselle, recevoir toutes
mes excuses de troubler ainsi votre conversation avec ma femme. Cet
animal de domestique n’avait pas jugé à propos de m’avertir que vous
étiez ici et je venais prévenir Clotilde que je lui amenais un convive à
déjeuner...
Il se tournait vers le jeune homme à qui Mme Dupuis-Béhenne avait tendu
la main d’un geste amical. Ce devait être un intime de la maison.
Pourtant, Ghislaine ne l’y avait jamais encore rencontré, car même dans
la foule masculine qui encombrait les salons de Mme Dupuis-Béhenne, aux
soirs de réception, elle eût remarqué cette silhouette altière et souple
d’homme de race, ce visage un peu dur, d’expression volontaire, presque
impérieuse, où luisait un regard clair, très vif.
--Ghislaine, je vous présente notre ami, M. de Bresles, que vous n’avez
pas, je crois, encore rencontré, le plus hardi des ingénieurs...
Le jeune homme sourit, et ce sourire baigna de clarté ses traits trop
accentués.
--Quel qualificatif m’accordez-vous là? madame. Et comment ai-je pu le
mériter?
--En acceptant surtout,--et toujours à votre honneur!--les missions les
plus aventureuses, mon cher ami; soyez tranquille, je n’en ferai pas
l’énumération à Mlle de Vorges... J’ai souci de votre modestie.
--Chère madame, soyez tout à fait bonne, ne vous moquez pas de moi! Il
n’y a ni orgueil ni modestie, vous le savez, tout comme moi, à accepter
n’importe quel poste, ceux-là surtout qui sont les moins recherchés!
quand on est dominé par la nécessité de faire son chemin dans le
monde...
Les yeux distraits de Ghislaine se fixèrent, une seconde, sur cet homme
qui, en toute simplicité, s’avouait étroitement étreint par la loi du
travail. Vraiment, il semblait créé pour la lutte; de sa physionomie
presque altière, émanait une sorte de rayonnement d’intelligence et
d’audacieuse volonté. Cet homme-là devait toujours savoir ce qu’il
voulait, où il allait; et, dans sa détresse, elle l’envia. Il causait
avec Mme Dupuis-Béhenne. Mais elle entendait seulement le timbre un peu
métallique de sa voix, car M. Dupuis-Béhenne, étirant ses favoris
blancs, de son geste familier, s’excusait à elle de n’avoir pas réfléchi
en gardant à déjeuner Marc de Bresles; il craignait qu’elle ne trouvât
pénible d’avoir, dans son deuil, à subir la présence d’un étranger.
Devant ce regret manifesté une seconde fois avec une sincérité
chaleureuse, l’ombre d’un sourire passa sur la bouche douloureuse de
Ghislaine.
--Je vous en prie, ne prenez aucun souci de ce genre à mon sujet. J’en
suis arrivée à ce point que rien ne peut plus m’être pénible! N’ayez
donc pas de scrupule d’avoir gardé votre ami.
M. Dupuis-Béhenne ne répondit pas, un domestique ouvrait la porte de la
salle à manger et annonçait:
--Madame est servie.