impatience très-vive et très-naturelle de Maria de quitter Londres. La
crainte de rencontrer Willoughby ou d'en entendre parler, l'obligeait de
rester chez elle comme dans une prison. Elle soupirait après le plein
air, la liberté, et sur-tout après sa mère. Elinor ne le désirait pas
moins, mais ne savait comment l'effectuer. Il ne convenait pas à deux
jeunes personnes de faire seules un si grand voyage; et la santé si
chancelante de Maria y était encore un obstacle. A peine Elinor
croyait-elle qu'elle pût le supporter; elle en parla à leur bonne
hôtesse, et la consulta sur les meilleurs moyens de lever ces
difficultés. Madame Jennings résista à l'idée de leur départ avec toute
l'éloquence de sa bonne volonté et de sa tendre amitié; mais Elinor
mettant toujours en avant la santé de Maria, le besoin évident pour elle
de respirer un air plus pur que celui de Londres, et son désir d'être à
la campagne, madame Jennings fit une proposition qu'Elinor trouva
très-acceptable. Les Palmer devaient partir pour leur terre de Cléveland
sur la fin de mars, c'est-à-dire dans une quinzaine de jours; et
Charlotte avait prié sa mère d'y venir avec ses deux jeunes amies
passer la semaine de Pâques. M. Palmer s'était joint aussi à sa femme
pour les en presser avec beaucoup de politesse. Ses manières avaient
tout-à-fait changé depuis que sa femme lui avait donné un fils. Il
aimait cet enfant à la folie; et celle qui le lui avait donné s'en
ressentait; il était plus tendre avec elle, plus honnête avec sa
belle-mère, à qui il savait gré d'aimer aussi passionnément le petit
garçon, et plus poli, plus doux en général avec tout le monde, et
sur-tout avec mesdemoiselles Dashwood. Le malheur et le changement de
Maria l'intéressaient; et il aimait à causer agréablement avec Elinor.
On se rappelle qu'elle l'avait d'abord jugé plus favorablement que ses
manières n'y donnaient lieu. Elle était bien-aise de son côté qu'il eût
justifié l'idée qu'elle avait eue de lui. Charlotte elle-même dans son
nouvel état de mère, qui l'occupait beaucoup, était aussi devenue moins
insignifiante. En sorte qu'Elinor consentit sans peine à ce projet qui
les rapprochait d'ailleurs beaucoup de Barton. Mais il fallait que Maria
le voulût aussi; et dès les premiers mots qu'Elinor lui en dit, elle
s'écria vivement et dans une grande agitation: Non, non, je ne puis
aller à Cléveland; ne savez-vous pas?.... n'avez vous pas pensé?.... Oh!
non, non, je ne puis y aller.
--Vous oubliez vous-même, dit doucement Elinor, que Cléveland n'est pas
dans le voisinage de.... qu'il y a plus de trente milles de distance....
et....
--Mais enfin il est en Sommersetshire; là où je croyais.... Là où mes
pensées ont erré si souvent. Non, Elinor, n'espérez pas de m'y voir
jamais.
Elinor ne pouvait pas disputer avec elle sur un sentiment; mais elle
tâcha d'en réveiller un autre dans le coeur de sa soeur, en lui
représentant que ce serait un moyen de rejoindre plutôt et d'une manière
plus sûre et plus convenable qu'aucune autre, leur chère et bonne mère
qu'elle désirait si ardemment de revoir. De Cléveland, qui n'était qu'à
quelques milles de Bristol, il n'y avait pas plus d'une bonne journée
pour se rendre à Barton. Madame Palmer leur donnerait sûrement son
carosse, et les accompagnerait peut être jusqu'à Bristol, où le
domestique de leur mère viendrait les prendre et les escorter jusques
chez elles. Rien ne nous oblige, dit-elle à Maria, à rester plus d'une
semaine à Cléveland: ainsi dans moins de trois semaines nous pouvons
être à notre chère Chaumière.
Maria n'eut rien à répondre. Son affection pour sa mère triompha avec
peu de difficulté de ces obstacles imaginaires. Elle réfléchit elle-même
que Willoughby et sa femme étant encore à Londres, elle n'aurait pas la
chance de les voir dans le Sommersetshire et elle consentit à y aller.
Madame Jennings fut la plus contrariée; elle avait espéré ramener encore
ses jeunes amies chez elle en revenant de Cléveland, les garder jusqu'au
temps où elle irait chez son gendre Middleton, et les reconduire
elle-même à leur mère. Elinor fut reconnaissante de ce projet, mais ne
changea rien à leur dessein. On l'écrivit à madame Dashwood, qui en fut
très contente. Ainsi leur retour fut arrangé de cette manière; et Maria
qui ne croyait trouver de consolation qu'à Barton, comptait les heures
qui la séparaient du moment où elle reverrait cette demeure chérie et la
meilleure des mères. Le malheur de sa soeur l'avait accablée de nouveau
presque plus que le sien propre. D'abord elle aimait Elinor plus
qu'elle-même; puis il lui semblait que c'était une injustice du sort de
ne pas tout accorder à une personne qui avait autant de mérite et de
perfections.
Le colonel Brandon venait à-peu-près tous les jours. Madame Jennings se
hâta de lui dire la résolution de ses jeunes amies d'aller à Barton de
chez les Palmer; que deviendrons-nous, colonel, lui dit-elle, sans ces
chères filles qui veulent m'abandonner? Et quand vous viendrez me voir,
(si du moins vous venez, encore), et que vous verrez leur place vide et
la bonne vieille maman Jennings seule et triste dans un coin du salon,
qu'aurons-nous de mieux à faire que de bâiller ensemble et de pleurer
leur absence?
La bonne Jennings espérait que cette peinture de leur futur ennui,
l'amènerait enfin à parler et à offrir sa main à Elinor, dont elle le
croyait fort épris. Elle crut parfaitement y avoir réussi, quand elle le
vit s'approcher d'Elinor qui travaillait à côté de la fenêtre à prendre
la dimension d'un dessin qu'elle voulait laisser à leur amie. Elle
entendit qu'il lui demandait à demi-voix la permission de lui dire
quelque chose. Madame Jennings assise sur le sopha était assez éloignée
d'eux pour ne pas les entendre, d'ailleurs elle était séparée d'eux par
le piano-forte où Maria était établie; mais elle put remarquer que dès
les premiers mots du colonel, la physionomie d'Elinor avait exprimé une
grande surprise, mêlée d'une vive émotion, qu'elle avait rougi et laissé
son travail. Maria cessa un moment son jeu pour choisir un autre
morceau; alors quelques paroles du colonel vinrent frapper l'oreille de
madame Jennings qui sans en avoir l'air ne pouvait s'empêcher d'écouter.
Elle entendit qu'il lui parlait de son habitation future. Delafort,
disait-il, est situé dans un beau pays; et les environs sont agréables;
mais la maison quoique commode, est petite, mal bâtie. J'y ferai toutes
les réparations nécessaires, etc.
Il n'y avait plus de doute, Elinor devait l'habiter. Mais madame
Jennings trouvait ce compliment et ces réparations assez inutiles, et
Delafort assez beau pour une personne qui habitait la chaumière de
Barton; mais sans doute, c'était l'étiquette et l'usage: aussi
entendit-elle avec plaisir Elinor lui répondre avec un doux sourire que
ce ne serait point un obstacle. Le piano avait recommencé; elle
n'entendit plus rien; mais l'entretien s'animait. Le colonel avait l'air
satisfait, et Elinor attendrie et reconnaissante. Nous y voilà,
pensait-elle, on ira seulement à la chaumière demander la bénédiction
maternelle. Dans moins d'un mois je la ramène ici pour faire ses
emplètes de noce, et avant six semaines tout sera fini. Un autre
silence de Maria lui permit d'entendre le colonel qui disait d'une voix
très-calme: Je crains que l'événement que je désire ne puisse pas avoir
lieu de sitôt. Étonnée et choquée de ce que c'était l'amoureux qui
semblait demander un délai, elle allait dire quelques mots de surprise;
mais elle pensa encore que c'était sans doute ainsi que faisaient les
gens du bon ton, d'autant plus qu'Elinor loin de paraître le moins du
monde fâchée, lui dit en souriant: et moi, monsieur, j'espère au
contraire qu'à présent il n'y aura plus d'obstacle, et que votre
généreux sentiment aura bientôt sa récompense.
C'est clair cela, pensa madame Jennings. On pourrait peut-être trouver
cela singulier; quant à moi, j'aime cette franchise. Mais elle fut
surprise après cela de voir le colonel quitter Elinor de sang-froid, et
bientôt après sortir de la chambre: il faut convenir, pensa-t-elle, que
le cher homme est un peu glacé; mais il n'est plus très-jeune, et si son
amour est moins ardent il durera plus long-temps.
Voici ce qui s'était passé entr'eux pendant cet entretien.
--J'ai entendu parler, mademoiselle, lui avait dit le colonel, de
l'injustice que votre ami M. Edward Ferrars a soufferte de sa famille.
Si je suis bien informé, il a été entièrement repoussé par sa mère,
parce qu'il persévère dans ses engagemens avec une jeune personne qu'il
aime, dont il est aimé, dont sa mère et sa soeur faisaient beaucoup de
cas et qui demeurait même chez la dernière comme une amie intime.
Est-ce vrai, mademoiselle, je m'en rapporte à vous?
Elinor dit que rien n'était plus vrai.
--La cruauté et le danger de séparer deux jeunes coeurs attachés l'un à
l'autre depuis long-temps, dit avec sentiment le colonel, m'ont
toujours paru une des responsabilités les plus terribles. Il s'agit du
bonheur ou du malheur, non-seulement dans cette vie, mais aussi dans
l'autre. Ma triste expérience là-dessus me fait trembler. Madame Ferrars
ne sait pas ce qu'elle fait, et où elle pouvait entraîner son fils. Le
malheur d'être déshérité est bien léger auprès de celui qui l'attendait
dans un mariage forcé, et auprès des remords d'avoir manqué à sa
parole. Je l'estime de sa noble résistance; je ne l'ai vu que deux ou
trois fois; mais il m'a plu dès le premier moment. C'est un jeune homme
plein de mérite, sans aucun des ridicules et des travers si fréquens que
l'on a lorsqu'on est élevé avec l'espoir d'une brillante fortune. Je
m'intéresse à lui pour lui-même et parce qu'il est votre ami, et je
voudrais que dans ce moment fâcheux, cet intérêt pût lui être utile.
J'apprends qu'il va se faire consacrer et prendre le parti de l'église,
et je le loue encore d'avoir préféré cet état à d'autres plus brillans
et moins respectables. Voudriez-vous avoir la bonté de lui dire que le
bénéfice de ma terre de Delafort se trouve heureusement vacant; j'en ai
eu l'avis ces derniers jours, et s'il veut bien l'accepter, je serais
charmé qu'il puisse lui convenir? dans ces malheureuses circonstances
j'ai peut-être le droit de l'espérer; et mon regret est qu'il ne soit
pas plus considérable. Le dernier recteur en tirait deux cents livres
par année; mais je le crois très-susceptible d'amélioration. Ce n'est
pas sans doute une place aussi considérable qu'il le mériterait; mais
telle qu'elle est, s'il veut bien l'accepter, j'ai un grand plaisir à la
lui offrir, et je vous prie de l'en assurer.
L'étonnement d'Elinor en recevant cette commission aurait à peine été
plus grand, s'il lui avait fait l'offre de sa main. Cette place qu'elle
croyait qu'Edward n'obtiendrait de bien long-temps, et peut être jamais,
lui était offerte. Il n'y avait plus d'obstacle à son mariage; et
c'était elle qui était appelée à le lui apprendre; c'était en partie
pour elle qu'on la lui donnait. Elle éprouvait là-dessus un tel mélange
de sentimens contradictoires, qu'il n'est pas étonnant que madame
Jennings ait attribué son émotion à une cause plus directe. Mais bientôt
tout sentiment personnel s'effaça du coeur pur et noble d'Elinor. Elle
ne sentit plus qu'une profonde estime et une vive reconnaissance pour le
généreux colonel qui se privait lui-même de l'avantage qu'il pouvait
retirer de son bénéfice, pour obliger un homme intéressant et malheureux
qu'il regardait comme l'ami d'Elinor. Elle le remercia de tout son
coeur, lui parla d'Edward avec les éloges qu'elle savait qu'il méritait,
et promit de se charger de cette commission avec plaisir, si réellement
il préférait qu'un autre que lui-même en fût chargé; mais elle lui fit
observer que rien ne pouvait rendre cette heureuse nouvelle plus
agréable à M. Ferrars que de l'apprendre de la bouche même de son
bienfaiteur. Elle désirait bien en être dispensée, et pour elle-même et
pour Edward, qui souffrirait peut-être de lui avoir cette obligation;
mais le colonel par des motifs de délicatesse parut désirer si vivement
que ce fût elle qui voulût bien remplir cet office, qu'elle n'osa plus
faire d'objection. Edward devait encore être à Londres; Anna lui avait
dit son adresse: elle résolut de lui écrire le même jour. Lorsque cela
fut arrangé, le colonel la pria encore de dire à son ami, combien
lui-même se trouvait heureux de s'assurer un si respectable et si bon
voisinage. C'est alors qu'il parla avec regret de la petitesse de la
maison et de son peu d'élégance, et qu'Elinor lui répondit, comme madame
Jennings l'avait entendu, que ce ne serait pas un obstacle: une petite
habitation, ajouta-t-elle, sera mieux proportionnée à leur fortune.
Le colonel parut surpris qu'Edward eut l'idée de se marier d'abord. Les
revenus du bénéfice de Delafort, dit-il, seraient suffisans pour un
célibataire; mais pour une famille qui s'augmentera peut-être beaucoup,
et avec les habitudes de M. Ferrars, et une jeune femme qui me paraît
aimer assez le monde et la parure, il me paraît impossible qu'il ait
assez; et je le trouverais imprudent de s'établir avec cela: aussi je
ne le lui offre qu'en attendant mieux, et je ferai tout ce qui dépendra
de moi pour lui en procurer un meilleur, qui le mette à même de vivre
agréablement en famille. Ce que je fais à présent mérite à peine votre
reconnaissance, puisque je n'avance pas le bonheur de votre ami, et je
crains fort, je l'avoue, que l'événement que je désire ne puisse avoir
lieu de sitôt.
Telles étaient les paroles par où le colonel finit, auxquelles Elinor
répondit comme on l'a vu, et que madame Jennings interpréta à sa
manière. Elle fut bien un peu surprise d'entendre Elinor remercier
encore le colonel lorsqu'il sortit, et l'assurer de sa reconnaissance.
Ces gens du grand monde, pensa-t elle, ont de singulières manières.
Quand j'épousai feu mon cher Jennings, il était aussi plus riche que
moi; je ne pensai point à le remercier de m'épouser puisqu'il m'aimait,
et je trouvai que c'était à lui d'être reconnaissant. Mais sans doute ce
sont là les belles manières.
CHAPITRE XLI.
Maria sortit aussi, et madame Jennings en fut charmée; il lui tardait
d'être seule avec Elinor et de lui faire son compliment. Eh bien! ma
chère, lui dit-elle en souriant avec son air de sagacité, je ne vous
demande pas ce que vous disait le colonel, car, quoique, sur ma parole,
je fisse tout ce que je pouvais pour ne pas écouter, je n'ai pu
m'empêcher d'en entendre assez pour m'expliquer toute l'affaire. Je vous
assure que jamais rien ne m'a fait plus de plaisir, et je vous en
félicite de tout mon coeur.
--Je vous remercie, madame, dit Elinor; c'est sûrement un grand plaisir
pour moi, qu'une chose que je croyais ne pouvoir s'effectuer de bien
long-temps, et peut-être jamais, se soit aussi vîte décidée; et je sens
la bonté du colonel, de s'être adressé à moi plutôt qu'à d'autres. Peu
d'hommes agiraient aussi généreusement que lui; peu, fort peu ont un
aussi bon coeur et sont aussi désintéressés. Je n'ai jamais été plus
surprise.
--Vraiment, ma chère, vous êtes aussi par trop modeste; à quelle
personne vouliez-vous qu'il s'adressât, qui lui convînt mieux que vous?
Quant à moi, je n'ai pas du tout été surprise; j'y ai souvent pensé ces
derniers temps, et j'étais sûre qu'il en viendrait là.
--Vous en avez jugé sûrement d'après la connaissance que vous aviez
avant moi de l'humanité du colonel, et d'après sa bonté; mais du moins
vous ne pouviez prévoir qu'il trouverait aussitôt l'occasion de
l'exercer.
--L'occasion! répéta madame Jennings; ah! quant à cela, lorsqu'un homme
s'est mis une chose dans la tête, l'occasion s'en trouve toujours. Eh
bien! ma chère, la noce suivra bientôt je suppose; et je verrai un
couple heureux s'il en fut jamais.
--Il faut l'espérer, dit Elinor avec un triste sourire. Vous viendrez à
Delafort bientôt après sans doute.
--Ah! ma chère, bien sûrement, et je suppose qu'il y aura place pour
moi, quoique la maison soit _petite_, au dire du colonel; mais ne le
croyez pas; je vous assure, moi, qu'elle est belle et bonne. Je ne sais
pas ce qu'il y aurait à réparer: au reste si cela l'amuse, il faut le
laisser faire; il est assez riche pour se donner ce plaisir.
Elles furent interrompues par le domestique qui vint dire que le carosse
était à la porte; et madame Jennings qui devait sortir, se leva pour se
préparer.
--Eh bien! ma chère, dit-elle, il faut que je vous quitte avant de vous
avoir dit la moitié de ce que je pense; mais nous en jaserons dans la
soirée, où nous serons tout-à-fait seules. Si le colonel revient comme
je suppose, il ne sera pas de trop; mais nous ne recevrons que lui. Vous
devez avoir trop d'affaires dans la tête pour vous soucier de compagnie.
Adieu, donc je vous laisse; aussi bien vous devez languir de le dire à
votre soeur.--Je le lui dirai sûrement, répondit Elinor, mais pour le
moment je vous prie de n'en parler à personne. Madame Jennings eut l'air
d'être un peu contrariée.--Très-bien, dit-elle, je comprends; mais Lucy
cependant qui a eu toute confiance en vous, il me semble qu'il est juste
qu'elle le sache la première, et je vais la voir ce matin.
--Non, non, madame, dit vivement Elinor, sur-tout pas à Lucy je vous en
conjure. Un délai d'un jour ne sera pas bien fâcheux pour elle; et
jusqu'à ce que je l'aie écrit à M. Ferrars, ainsi que je l'ai promis au
colonel, je préfère que personne ne le sache. Je vais lui écrire à
l'instant; il n'y a pas de temps à perdre pour qu'il se fasse consacrer
le plutôt possible.
Madame Jennings paraît d'abord assez surprise, mais après un instant de
réflexion elle crut avoir saisi ce qu'Elinor voulait dire, que sans
doute le premier acte ecclésiastique du nouveau pasteur Ferrars, serait
de bénir le mariage du colonel et d'Elinor, et qu'on voulait saisir
cette occasion de lui faire un beau présent.
--J'entends, j'entends, dit elle; c'est vrai cela; c'est très-joli, très
généreux de la part du colonel, et c'est bien, parce qu'Edward est votre
ami; car lui le connaît à peine. Je suis charmée de voir que tout soit
déja si bien arrangé entre vous. C'est là sans doute pourquoi il parlait
de délai.... Très-généreux en vérité! Mais, ma chère, il faut pourtant
que votre vieille amie vous dise une chose. Il me semble que ce n'est
pas à vous à écrire là-dessus à M. Ferrars; le colonel aurait dû s'en
charger; cela aurait mieux convenu.
Elinor rougit beaucoup. Pauvre Elinor! Sans se l'avouer à elle-même,
elle était bien-aise d'écrire encore une fois à Edward avant qu'il
appartînt à une autre femme, et de lui apprendre la première son
bonheur.
--Pourquoi donc cela n'est-il pas convenable, madame? Comme vous le
disiez, M. Ferrars est mon ami et non pas celui du colonel. M. Brandon
est si délicat qu'il a préféré que ce fût moi qui le proposasse à
Edward; et je le lui ai promis.
--A la bonne heure donc; il ne faut pas commencer par le désobliger;
mais c'est une singulière espèce de délicatesse. Allons, allons, mes
chevaux m'attendent; et je vous laisse écrire. Je vous promets le
secret pour aujourd'hui puisque vous le voulez, mais demain je le dis à
tout le monde, je vous en avertis. Elle sortit, puis rentra tout de
suite: A propos, ma chère, je pense à la soeur de ma Betty; je serai
charmée qu'elle ait une si bonne maîtresse. Elle s'entend à tout; je la
ferai venir; vous en serez enchantée; c'est précisément tout ce qu'il
faut à Delafort. Vous y penserez à votre loisir.
Elinor l'entendit à peine, lui répondit: oui, madame, certainement, pour
la faire en aller; elle pensait à sa lettre à Edward. Dès qu'elle fut
seule, elle prit la plume. Par où commencer? Que lui dire? Elle
craignait également d'être trop ou trop peu amicale. La plume dans une
main, la tête appuyée sur l'autre, elle réfléchissait profondément, à ce
qui aurait été la chose du monde la plus aisée pour toute autre
personne, et se félicitait cependant d'avoir à lui écrire plutôt que de
lui parler, lorsqu'elle fut interrompue dans le cours de ses pensées par
quelqu'un qui entrait discrètement, et c'était.... celui qui en était
l'objet, c'était Edward.
L'étonnement et la confusion d'Elinor furent au comble. Elle n'avait pas
vu Edward depuis que ses engagemens étaient connus et qu'il savait par
Lucy que depuis long-temps elle en était instruite. Tremblante,
interdite, elle se leva, balbutia quelques paroles, lui offrit un siége,
et resta en silence. Il n'était pas moins embarrassé; son émotion était
visible: Enfin il lui demanda pardon de la manière dont il s'était
introduit lui-même au salon sans se faire annoncer.
--Je venais, lui dit-il, me présenter avant mon départ chez madame
Jennings et chez vous, mesdames. J'ai rencontré votre amie sur
l'escalier. Elle m'a obligeamment pressé d'entrer, en me disant que je
trouverais mademoiselle Dashwood au salon, occupée à.... Enfin que vous
aviez à me communiquer une affaire très-importante et qui me
surprendrait beaucoup. J'ai cru devoir vous épargner la peine de me
l'écrire, d'autant que je quitte Londres demain, et que de long-temps,
de très-long-temps peut-être, je n'aurai pas le bonheur de vous revoir.
J'aurais été bien malheureux de partir sans prendre congé de vous et de
mademoiselle Maria; demain je vais à Oxford.
--Vous ne seriez sûrement pas parti, dit Elinor, sans recevoir nos bons
voeux, lors même que je n'aurais pas eu le plaisir de vous voir. Madame
Jennings vous a dit la vérité; j'ai quelque chose d'important à vous
communiquer, et j'allais vous écrire quand vous êtes entré. Edward
rougit, et s'avança avec une extrême curiosité.--Je suis chargée,
monsieur, dit-elle en parlant plus vîte qu'à l'ordinaire, d'une
commission qui vous sera très-agréable. Le colonel Brandon, qui était
ici il y a au plus un quart-d'heure, m'a chargée de vous dire qu'ayant
appris que votre intention est de vous faire consacrer et de suivre la
carrière de l'église, il a le plaisir de pouvoir vous offrir le bénéfice
de sa terre de Delafort, qui se trouve vacant, et que son seul regret
est qu'il ne soit pas plus considérable. Permettez-moi de vous
féliciter d'avoir un ami tel que lui, qui sait apprécier le mérite, et
que vous trouverez disposé de toute manière à vous obliger. La cure ne
rapporte que deux cents livres sterling, mais peut, dit-il, rendre
davantage. Je joins mes voeux aux siens pour que vous en ayez dans la
suite une plus avantageuse; mais dans ce moment j'espère... nous
espérons qu'elle pourra vous suffire, et que.... cet établissement....
accélérera.... enfin, que vous y trouverez tout le bonheur que vos amis
vous souhaitent.
Ce qu'Edward éprouvait dans ce moment ne peut être rendu; mais ce
n'était pas de la joie. Une surprise extrême mêlée d'un sentiment
très-douloureux, voilà ce que sa physionomie exprimait. Le sort en
était jeté; il n'avait plus de prétexte de retarder son mariage.
--Dieu! que dites-vous, s'écria-t-il, en sortant de cet état de stupeur?
à peine puis-je croire ce que j'entends! le colonel Brandon...
--Oui, reprit Elinor, qui retrouvait au contraire toute sa fermeté, le
colonel Brandon a pris le plus vif intérêt à ce qui vient de se passer
dans votre famille, à la cruelle situation qui en a été la suite; et
croyez aussi que Maria, moi, tous vos amis y ont pris la part la plus
sincère. Le colonel se trouve heureux de pouvoir vous donner une preuve
de sa haute estime pour votre caractère et de son entière approbation de
votre conduite dans cette occasion.
--Le colonel me donne un bénéfice, à moi! Cela est-il possible? s'écria
encore Edward.
--La dureté de vos parens vous a-t-elle fait croire, mon cher Edward,
que vous ne trouveriez de l'amitié nulle part? Vous vous seriez bien
trompé.
--Non, répliqua-t-il avec attendrissement; j'étais bien sûr de trouver
dans votre coeur intérêt et compassion; je suis convaincu que c'est à
votre bonté seule que je dois celle du colonel. Oh! Elinor! Elinor! il
s'arrêta, se leva, puis se rapprochant encore d'elle dans une émotion
inexprimable: Je ne puis rien dire de ce que je sens, reprit-il en
appuyant sa main sur son coeur; mais c'est à vous que je dois tout, car
c'est votre estime que j'ai voulu mériter, et que peut-être j'avais
mérité de perdre.
--Vous, Edward! jamais.
--Non, non, je vous devais plus de confiance; mais ce fatal secret
n'était pas le mien seul; et jamais, jamais, je n'aurais pu.... ange de
bonté, c'est par des bienfaits que vous vous vengez de ma dissimulation.
--Vous vous trompez, monsieur, dit Elinor en s'efforçant de cacher son
émotion; je vous assure que vous devez la protection et l'amitié du
colonel Brandon à votre propre mérite et à son discernement; je n'y ai
aucune part; je ne savais pas même qu'il eût un bénéfice dont il pût
disposer. Peut-être a-t-il eu plus de plaisir encore à le donner à un de
nos amis; mais sur ma parole vous ne devez rien à mes sollicitations.