nous inviter très souvent. A présent tout est fini, et si jamais il a
une chaumière ou quelque logement semblable, je doute que personne soit
tenté d'aller le voir; on y ferait maigre chère. Ce qu'il y a de pis,
c'est que c'est sans retour; car il se prépare quelque chose contre lui,
et on ne s'en tiendra pas aux menaces. Madame Ferrars s'est déterminée
avec sa bonté et sa justice accoutumée, à donner immédiatement à Robert
ce que devait avoir Edward, et à lui assurer mille pièces par an. Je
viens de la laisser avec son avocat parlant de cette affaire.
--Bien, dit madame Jennings, elle se venge; et chacun, à sa manière. La
mienne ne serait pas de rendre un de mes fils indépendant, parce que
l'autre m'aurait blessée.
Maria se leva et se promena dans la chambre.
--Y a-t-il quelque chose de plus piquant, dit John, de plus désespérant
que de voir son frère cadet en possession d'un bien qui devait vous
appartenir. Pauvre Edward! il est bien coupable, mais aussi bien à
plaindre.
Il se leva et prit congé d'elles, en leur assurant sans cesse que Fanny
n'était point en danger, et qu'elles pouvaient être tranquilles, qu'il
n'y avait lieu à aucune inquiétude.
A peine fut-il sorti que les trois dames unanimes dans leurs sentimens,
louèrent la noble conduite et le désintéressement d'Edward, autant
qu'elles blâmèrent mesdames Ferrars et Dashwood. L'indignation de Maria
éclata avec violence. Elinor ne disait rien; mais elle admirait et
plaignait Edward de toute la force de son coeur. Madame Jennings était
de leur avis à toutes deux; elle mit beaucoup de chaleur dans ses éloges
de la conduite d'Edward, dont la possession de sa chère Lucy serait la
récompense. Elinor et Maria savaient seules combien il y avait de mérite
à lui d'avoir écouté la voix de l'honneur aux dépens de la perte de sa
fortune et de celle même de tout son bonheur, et combien son
dédommagement serait peu de chose, excepté cependant celui du témoignage
de sa conscience, qui l'emporte surtout chez un honnête homme. Elinor
était fière de la vertu de celui qu'elle aimait; et Maria lui pardonnait
ses torts par compassion pour son malheur. Mais quoiqu'il n'y eût plus
actuellement de secret à garder, et qu'on pût en parler librement,
c'était un sujet de conversation que les deux soeurs évitaient dans leur
tête-à-tête autant qu'il leur était possible. Elinor parce qu'elle
préférait en détourner sa pensée, et Maria parce qu'elle redoutait la
comparaison qu'elle ne pouvait s'empêcher de faire elle-même de sa
conduite avec celle de sa soeur. Elle la sentait vivement cette
différence, mais non pas comme Elinor l'avait espéré, pour y puiser des
forces et du courage; elle n'y trouvait qu'un nouveau sujet de peine,
par les reproches amers qu'elle se faisait elle-même de n'avoir pas
montré plus de fermeté, ni su cacher aussi sa douleur dans les
commencemens. A présent sa santé détruite influait sur son moral; elle
se trouvait trop faible pour rien tenter, et se laissait toujours plus
aller à son abattement.
Pendant deux jours elles n'apprirent rien de nouveau; mais elles en
savaient assez pour occuper la tête et la langue de madame Jennings, qui
se décida à aller faire une visite à Holborn à ses cousines Stéeles,
plus encore par curiosité que par intérêt.
Le troisième jour était un dimanche, et le temps était si beau pour la
saison (c'était la seconde semaine de mars), qu'elle eut envie d'aller
se promener dans les jardins de Kensington, où il y aurait sûrement
beaucoup de monde, et proposa à Elinor de l'accompagner. Je parie, lui
dit-elle, que nous trouverons là les Stéeles, et que je n'aurai pas
besoin d'aller plus loin. Je n'ai pas trop d'envie, s'il faut le dire,
de faire connaissance avec les parens chez qui elles demeurent, ce sont
des gens un peu communs. Vous comprenez à présent; j'ai pris un autre
ton, d'autres habitudes. J'irai pourtant à Holborn si elles ne sont pas
à Kensington, et si vous ne voulez pas venir avec moi, je vous enverrai
chez votre frère; mais pourquoi ne feriez-vous pas une visite à cette
chère Lucy qui vous aime tant, et dans une occasion si importante?
Peut-être vous y trouverez M. Ferrars, et vous leur feriez votre
compliment en même-temps. Elinor dit seulement qu'elle serait bien aise
d'aller savoir des nouvelles de sa belle-soeur, et se prépara à suivre
madame Jennings. La languissante Maria qui craignait de rencontrer
Willoughby, préféra de rester.
Le jardin était en effet rempli de promeneurs. Une intime connaissance
de madame Jennings vint les joindre. Elinor les laissa causer ensemble
et s'abandonna à ses réflexions, tout en regardant avec un peu d'effroi
autour d'elle, et en tremblant de rencontrer Edward ou Willoughby. Elle
ne vit ni l'un ni l'autre, et pendant long-temps personne qui pût
interrompre le cours de ses pensées. Mais au détour d'une allée, elles
virent au milieu d'un groupe de promeneurs la grosse Anna Stéeles, plus
parée qu'à l'ordinaire et couverte de rubans couleur de rose. Dès
qu'elle aperçut Elinor, elle quitta ses amis et vint auprès d'elle,
d'abord avec un peu de timidité; mais madame Jennings la salua si
amicalement et Elinor si poliment, qu'elle reprit courage et dit à sa
compagnie de continuer sans elle, qu'elle se promènerait un peu avec ces
dames. Pendant ce temps-là madame Jennings disait à l'oreille d'Elinor:
allez avec elle, ma chère, et faites la causer, elle vous dira tout ce
que vous voudrez; vous voyez que je ne puis quitter madame Clarke.
Elinor n'éprouva pas de difficultés pour exécuter les ordres de madame
Jennings; Anna vint passer familièrement son bras dans celui de miss
Dashwood, et l'entraîna en avant. Ce qui fut heureux pour la curiosité
de madame Jennings c'est qu'Anna parla tant qu'on voulut sans la
provoquer, car Elinor ne lui fit pas une seule question.
--Je suis charmée de vous avoir rencontrée, dit mademoiselle Stéeles; je
désirais vous voir plus que toute autre, et baissant la voix: Vous avez
appris la grande nouvelle, je suppose. Madame Jennings est-elle bien en
colère?
--Contre vous! non pas du tout je vous assure.
--Eh bien! voilà déja une bonne chose; et lady Middleton est-elle bien
fâchée?
--Je ne l'ai pas vue, mais je ne puis le supposer.
--Allons! voilà du bonheur, et je suis bien contente. Ah! mon Dieu, mon
Dieu, miss Dashwood, j'en ai bien eu assez à supporter de colère, et de
votre belle-soeur, et de Lucy. Je n'avais encore jamais vu Lucy dans une
telle rage contre moi; et cependant elle me gronde souvent, comme vous
savez, parce qu'elle a, dit-elle, beaucoup plus d'esprit que moi. Je n'y
peux rien; chacun est comme il peut dans ce bas monde. Elle jura au
premier moment que de sa vie elle ne me broderait plus un seul bonnet,
qu'elle ne m'aiderait plus à m'habiller; car, voyez, elle fait tout cela
beaucoup mieux que moi. Mais à présent elle est tout-à-fait revenue, et
bien aise que j'aie parlé; elle s'en mariera plutôt: aussi, regardez,
elle m'a donné ce ruban qu'elle a retourné et bouclé sur mon chapeau.
Ah! miss Dashwood, je sais bien que vous allez rire, et ce que vous me
direz; mais pourquoi ne mettrais-je pas des rubans roses? Est-ce ma
faute, si c'est la couleur favorite du docteur Donavar, et s'il trouve
qu'elle me va bien? Jamais je ne l'aurais deviné, s'il ne m'avait pas
dit l'autre jour: Je crois, miss Anna, que vous avez le même teinturier
pour vos rubans que pour vos joues, car c'est la même nuance. N'était-ce
pas joli cela, miss Dashwood? Je crois bien que mon visage devint alors
plus rouge que mon ruban. Mais depuis j'ai toujours mis des rubans
couleur de rose, vous comprenez; et Lucy m'a fait bien plaisir de me
donner le sien. Mes cousines me font un peu enrager là-dessus; mais
qu'est-ce que cela me fait? si je le rencontre, il me dira quelque
jolie chose là-dessus.
Elinor qui n'avait rien à dire sur les rubans et l'amour d'Anna, et qui
désirait savoir autre chose, prit sur elle de lui demander des nouvelles
de sa soeur, et pourquoi elle n'était pas à Kensington.
--Pourquoi! cela se demande-t-il? C'est qu'elle a son amoureux auprès
d'elle, et qu'il a mieux aimé lui parler en liberté que de se promener.
Le docteur Donavar aurait aussi pu dans ce moment complimenter Elinor
sur la teinte de ses joues. Nous commencions à être tous bien en peine,
continua Anna; c'est mercredi que l'affaire se découvrit, et que nous
fûmes renvoyées de chez votre frère, et nous n'avions pas entendu parler
d'Edward, ni jeudi, ni vendredi, ni samedi. Nous ne savions pas ce
qu'il était devenu; et ma cousine Godby, et ma tante Spark, et mon
cousin Richard, tout le monde disait à Lucy de prendre son parti, que M.
Ferrars ne serait pas pour elle, qu'il faudrait qu'il fût hors de sens
de rejeter une femme qui a trente mille pièces, pour en prendre une qui
n'a rien du tout; et Richard disait que quant à lui, il ne le ferait pas
pour rien au monde.
--Je puis l'obliger à m'épouser, disait Lucy; j'ai ses promesses signées
de lui. Il ne s'en fallait que d'un mois ou deux qu'il ne fût majeur.
--Quand il ne s'en faudrait que d'un jour, disait Richard, rien ne
l'oblige à les tenir; et s'il faut plaider, on ne plaide pas sans
argent, et vous en donnera qui voudra. Lucy ne savait que dire; elle
voulait lui écrire, mais elle ne savait où adresser sa lettre. Enfin ce
matin comme nous revenions de l'église, il est arrivé, un peu triste, il
m'a semblé, mais il y a bien de quoi! Il nous a tout raconté; et ce que
sa mère lui a dit et ce qu'il a répondu, qu'il voulait Lucy, seulement
Lucy, et aucune autre, puisqu'il le lui avait promis; et comme sa mère
là-dessus l'avait déshérité et chassé de chez elle. Lucy était bien
triste aussi en entendant cela, vous comprenez; mais Edward a pourtant
deux mille guinées qu'on ne peut lui ôter; et qui sait si Lucy
trouverait si vîte un autre mari? Elle a pensé tout cela, et elle a dit
à Edward qu'il pourrait fort bien vivre là-dessus.
--Je vous en conjure, chère Lucy, lui disait-il, pensez-y bien, je ne
veux pas vous entraîner à votre perte, et quoique je sois prêt à tenir
mes engagemens, je vous dégage des vôtres, si vous pensez que je ne sois
plus assez riche pour vous épouser. Je ne puis supporter de vous placer
dans une situation qui peut devenir déplorable. Si quelque malheur me
faisait perdre mes deux mille livres, je serais sans ressource
quelconque. J'ai bien l'idée d'entrer dans les ordres et de suivre la
carrière de l'église; mais sans protection, je ne puis prétendre qu'à
une simple cure; et vous savez que c'est bien peu, de chose. Vous êtes
donc libre, Lucy: renoncez à moi si vous le préférez. Je comprendrai vos
raisons et je n'en serai pas du tout blessé. C'est pour votre intérêt
seul que je vous le propose; car pour le mien mon sort est fixé! Je ne
puis obéir à ma mère; elle m'a rejeté, si je n'épousais pas mademoiselle
Morton, et je ne l'épouserai jamais. Si vous consentez à rompre notre
engagement, j'ai assez pour moi seul, et jamais je ne me marierai.
--Et qu'a répondu Lucy? demanda Elinor dans une grande agitation.
--Vous concevez bien qu'elle n'a pas voulu entendre parler de rupture.
Le pauvre garçon! Moi j'étais prête à pleurer de l'entendre parler
ainsi. Ma soeur lui a dit bien des choses, vous vous en doutez. Il ne
convient pas à nous qui ne sommes pas encore mariées de répéter des
propos d'amour. Vous comprenez ce qu'elle pouvait dire; qu'elle voulait
l'épouser absolument; qu'elle aimait mieux vivre de rien avec lui et
partager sa bonne ou sa mauvaise fortune. Sûrement il était bien heureux
et bien touché; car il s'est levé et s'est promené dans la chambre; et
j'ai vu qu'il essuyait ses yeux: tenez il a pressé son mouchoir dessus
comme cela. Pourquoi aurait-il fait ainsi s'il n'avait pas pleuré de
joie? Ensuite il s'est assis près de ma soeur, il lui a pris la main et
lui a dit.... attendez que je me le rappelle; oui, oui c'est bien ainsi;
il lui a dit: Chère Lucy, je vous remercie de votre confiance en mon
honneur et de votre attachement pour moi. Ils ne seront pas trompés; et
je m'efforcerai de vous rendre heureuse. Il fallait entendre comme il
soupirait en finissant. Ils sont ensuite convenus ensemble, qu'il irait
directement à Oxford prendre les ordres, et qu'ils attendraient pour se
marier qu'il pût avoir une bonne cure où ils pussent se loger: Voilà
tout ce que j'ai entendu. Ma cousine est venue me dire que madame
Richardson était en bas dans son carosse et voulait mener une de nous à
Kensington; j'ai donc été forcée d'entrer dans la chambre et de les
interrompre pour demander à Lucy si elle voulait y aller, mais elle n'a
pas voulu quitter Edward. J'en ai été bien aise à cause de mon joli
chapeau rose, vous comprenez; je n'ai eu que le temps de l'attacher, de
mettre mes souliers de soie, et me voici bien contente de vous voir et
de vous conter tout cela.
--Il y a une seule chose dans votre récit que je ne comprends pas, dit
Elinor. Vous êtes entrée dans la chambre et vous les avez interrompus,
n'étiez-vous donc pas avec eux?
--Non certainement je n'y étais pas, dit Anna fièrement; croyez-vous que
je ne sache pas que les amoureux aiment à être seuls? et puis Lucy
m'aurait bien grondée. Non, non, dès qu'il est entré, je suis sortie;
mais j'ai tout vu et tout entendu par le trou de la serrure.
--Comment! s'écria Elinor, vous m'avez répété ce que vous avez appris de
cette manière? Je suis fâchée de ne l'avoir pas su auparavant; car bien
sûrement je n'aurais pas souffert que vous me donnassiez le moindre
détail d'un entretien que vous deviez ignorer vous-même. C'est mal à
vous, j'ose vous le dire, de surprendre ainsi les secrets de votre
soeur.
--Eh! pourquoi pas, dit Anna en riant, il n'y a point de mal à cela. Je
suis bien sûre que Lucy ferait de même. Quand mon amie, miss Scharp
vient me voir et me conter ses amours, car elle a un amoureux aussi qui
l'aime bien, Lucy se cache toujours dans le cabinet ou derrière le
paravent pour nous écouter. Comment saurait-on ce qu'on veut cacher si
on n'écoutait pas? D'ailleurs ne sais-je pas tout depuis long-temps?
n'étais-je pas sa confidente?
--Sans doute, dit Elinor, elle aime Edward bien tendrement?
--Oh! oui passionnément, surtout dans les commencemens; à présent, entre
nous, elle le trouve un peu froid. Elle dit que c'est bien dommage qu'il
ne soit pas beau et gentil comme son frère; mais enfin elle l'aime assez
pour l'épouser, et elle fait bien. Il n'en viendrait peut-être pas un
autre; et puis saurait-on dans le monde si c'est elle qui ne l'a pas
voulu? Chacun croirait que c'est lui; et voyez le bel honneur! Lucy
n'est pas si bête.
--Pauvre Edward, pensa Elinor, à quelle femme va-t-il être associé!....
--Les amis de miss Stéeles revinrent. Voilà les Richardson, dit-elle; il
faut que j'aille les rejoindre. Bon! je crois que le docteur est avec
eux; que vais-je faire? On dira que c'est pour lui que je reviens.
Adieu! chère Elinor. Je n'ai pas le temps de parler à madame Jennings;
dites-lui que je suis bien contente qu'elle ne soit pas fâchée, et à
lady Middleton aussi. Quand vous serez rentrées, si madame Jennings veut
de nous, elle n'a qu'à dire..... Bon! les Richardson me font signe;
adieu! et elle courut au-devant d'eux et du cher docteur.
CHAPITRE XL.
Mesdames Clarke et Jennings se promenèrent encore quelque temps. Elinor
en silence à côté d'elles réfléchissait à ce que venait de lui dire
Anna. Elle n'avait appris dans le fond que ce qu'elle avait prévu. Le
mariage de Lucy et d'Edward était décidé. Le moment seulement était
encore incertain. Tout dépendait de cette cure ou de ce bénéfice; et il
avait peu de chance d'en trouver un tout de suite. Ces sortes de places
veulent de grandes poursuites. Edward était trop timide, et peut-être
trop fier pour solliciter, et n'avait pas de protecteur. Madame Ferrars
ne manquerait pas, ainsi qu'elle l'avait annoncé, de lui nuire auprès
de leurs connaissances, en le représentant comme un fils entêté et
rebelle; et si Lucy lasse d'attendre..... mais non; tout prouve qu'elle
tient à se marier, et à devenir madame Ferrars à tout prix.
Dès que l'amie de madame Jennings les eut quittées, elles remontèrent en
carrosse, et madame Jennings questionna Elinor sur ce qu'elle avait
_accroché_ de mademoiselle Stéeles. Mais Elinor n'aimant pas à répéter
des propos écoutés en fraude par le trou de la serrure, se contenta de
lui dire ce qu'elle était sûre que Lucy aurait dit elle-même, que son
engagement avec Edward subsistait, et leur projet d'établissement: ce
fut tout ce que madame Jennings put obtenir.
--Comment, dit-elle, ils veulent attendre pour se marier qu'il ait un
bénéfice! mais c'est de la folie; tout le monde sait avec quelle
difficulté cela s'obtient. Ceux qui ont à nommer à un bénéfice le
donnent à un de leurs parens, ou les vendent bien cher. Peut-être qu'on
lui fera de belles promesses pendant une année ou deux, puis il faudra
qu'il se contente d'être vicaire de quelque paroisse pour trente ou
quarante pièces. L'intérêt de ses deux mille, cent ou deux cents
peut-être que l'oncle Pratt donnera pour l'honneur de marier sa nièce à
son noble pupile: voilà tout ce qu'ils auront pour vivre, les pauvres
gens! et avec cela un enfant toutes les années. Ils me font bien pitié!
il faut que je voie ce que je pourrai leur donner pour meubler leur
presbytère. Quant à la soeur de ma Betty, ce n'est pas ce qu'il leur
convient; il ne leur faut qu'une fille de campagne qui fasse toute la
besogne, et un homme pour travailler au jardin: voilà tout ce qu'il leur
faut, et pas davantage.
Le matin suivant Elinor reçut par la petite poste une lettre de Lucy qui
contenait ce qui suit, et qui était assez mal orthographiée.
_Holborn._
«J'espère que ma chère Elinor excusera la liberté que je prends de lui
écrire; mais je sais que son amitié pour moi lui fera trouver un grand
plaisir à apprendre que je vais bientôt être heureuse avec mon cher
Edward, après bien des peines et des traverses. Nous avons bien
souffert; mais à présent tout va bien, et notre amour mutuel est et
sera pour nous une source inépuisable de bonheur. Nous avons eu bien
des épreuves, bien des persécutions; mais décidés comme nous l'étions
à tout surmonter, nous avons tout souffert avec courage. Une amie
comme vous fait plus de bien que les ennemis ne peuvent faire de mal.
J'ai dit à Edward comme vous aviez été bonne pour moi, et je vous
assure qu'il en est bien reconnaissant. Je suis sûre que vous et la
chère madame Jennings vous serez bien aises d'apprendre que je viens
de passer deux heures avec mon bien-aimé Edward, et que j'en suis
contente à tout égard. Il n'est rien qu'il ne soit prêt à sacrifier à
sa Lucy, et jamais il n'a voulu entendre parler de nous séparer,
quelque chose que j'aie pu lui dire; car je pensais qu'il était de mon
devoir, quoiqu'il pût m'en coûter, de l'inviter à ne pas se brouiller
avec sa mère et à ne pas renoncer à sa fortune. Je suis même allée
jusqu'à lui offrir de partir à l'instant même et de ne pas revenir à
Londres qu'il ne fût marié; mais il a repoussé vivement cette idée. Il
m'a juré que jamais il n'épouserait que moi, et que la colère de sa
mère n'était rien pour lui, puisque je l'aimais, et qu'il ne
regretterait aucune fortune avec moi. Il est sûr que nos espérances ne
sont pas brillantes; mais nous attendons, et peut-être que tout ira
mieux que nous ne le pensons. Il va prendre les ordres incessamment,
et s'il peut avoir un bénéfice, ne fût-il que de cent pièces de
revenu, et une bonne habitation, nous vivrons très-bien. S'il était en
votre pouvoir, chère Elinor, de nous recommander à ceux qui ont un
bénéfice à donner, ne nous oubliez pas, je vous en prie, et dites
quelques bonnes paroles pour nous à sir Georges, à M. Palmer, au
colonel Brandon, etc., etc., etc. Je serai plus heureuse encore si
c'est à vous que je dois mon bonheur. Je suis sûre que vous avez été
très-inquiète en apprenant la fatale découverte du secret que seule
vous saviez, et que vous avez si bien gardé. Ma soeur Anna qui cause
toujours sans savoir ce qu'elle dit, n'a pas été aussi discrète. Mais
comme son intention était bonne, et qu'elle a avancé mon bonheur, je
ne m'en plains pas.
«Dites à madame Jennings que j'ai été trop troublée pour pouvoir lui
faire une visite; mais que si elle voulait venir à Holborn un de ces
matins, ce serait une grande bonté de sa part. Mes cousins seraient
fiers de faire sa connaissance. Mon papier finit et m'oblige à vous
quitter. Je vous prie de me rappeler au souvenir de sir Georges, de
lady Middleton, de madame Palmer, et de tous les charmans enfans. Mes
plus tendres amitiés à mademoiselle Maria. Je suis bien sûre que celle
qui fait profession d'aimer et d'estimer mon Edward, est bien
contente de le savoir sur la route du bonheur.
Je suis votre très-obéissante servante, LUCY STÉELES.
Dès qu'Elinor eut fini de lire, elle remit la lettre entre les mains de
madame Jennings, pensant que c'était un des buts dans lesquels elle
avait été écrite. L'autre n'était pas douteux: elle voulait jouir de son
triomphe en humiliant sa rivale. Elinor se rappelait ce que la simple
Anna lui avait raconté de l'entretien d'Edward et de Lucy; comme c'était
lui qui l'avait pressée de rompre, et qu'elle l'avait absolument refusé.
Elle disait exactement le contraire; et cette petite fausseté inutile
fit de la peine à Elinor. Sa seule consolation aurait été le bonheur
d'Edward; et tout lui disait qu'il était impossible, jusqu'à cette
lettre écrite d'un style si commun et dans un si mauvais esprit.
Cependant tout était décidé; c'était l'épouse d'Edward, c'était sa
rivale heureuse, triomphante. Elle chercha à oublier ses torts, à croire
qu'elle se les exagérait peut-être, et que du moins Lucy aimerait
passionnément son mari, et s'en ferait aimer. Madame Jennings moins
difficile lisait et admirait la lettre de sa jeune parente.--Très-bien,
très-joliment tournée; et ce qu'elle lui demande à Edward, très-généreux
en vérité; et je ne suis pas surprise qu'il ne l'ait pas accepté. Il
l'en aimera davantage. Pauvres enfans! leur amour me touche au fond de
l'âme. Je voudrais leur procurer un bénéfice de tout mon coeur. Voyez,
elle m'appelle sa _chère_ dame Jennings. Bon coeur de fille s'il en fut
jamais! Oui, oui, j'irai la voir et l'embrasser bien sûrement. Comme
elle est attentive; comme elle n'oublie personne, pas même les enfans!
C'est la plus jolie lettre que j'aie vue de ma vie; elle me donne grande
opinion du coeur et de l'esprit de Lucy. M. Ferrars, vous le verrez,
sera heureux comme un prince, avec une telle femme.