La vérité l'obligeait à convenir qu'elle avait quelque part dans cette

action; mais en même-temps elle craignait si fort de paraître la

bienfaitrice d'Edward, qu'elle prononça cette dernière phrase avec

hésitation; et cet embarras donna un degré de certitude de plus au

soupçon qui venait de s'élever dans l'esprit d'Edward. Il resta quelque

temps enseveli dans ses pensées après qu'Elinor eut cessé de parler; à

la fin il dit avec un peu d'effort: Le colonel Brandon est un homme d'un

très-grand mérite, et qui jouit de l'estime générale. J'ai toujours

entendu parler de lui avec les plus grands éloges. Votre frère en fait

beaucoup de cas.... et vous aussi sans doute; ses manières ont beaucoup

de noblesse, et sûrement son coeur.... ici il s'arrêta.... est aussi bon

que sensible, dit Elinor en achevant la phrase commencée. Plus vous le

connaîtrez, plus vous trouverez qu'il mérite tout le bien qu'on vous a

dit de lui, et vous le verrez souvent; car le presbytère touche presque

au château, ce qui vous fera un très agréable voisinage. Edward ne

répondit rien, mais jeta sur elle un regard si sérieux, si triste même,

qu'il semblait dire que ce voisinage loin de lui paraître agréable était

un grand malheur pour lui. Il se leva immédiatement après, en demandant

à Elinor si la demeure du colonel n'était pas à Saint-James-Street. Elle

répondit affirmativement, et lui dit le numéro. Il faut, que j'aille lui

faire les remercîmens que vous ne voulez pas recevoir. Elinor ne tenta

pas de le retenir. Ils se séparèrent avec plus d'embarras qu'au

commencement. Elle lui renouvela ses voeux pour son bonheur, _sous tous

les rapports et dans tous les changemens de situation_. Il voulut

répondre de même; ses paroles expirèrent sur ses lèvres, à peine put-il

articuler: Elinor, puissiez-vous être heureuse.... et il disparut.

--Heureuse! répéta-t-elle en soupirant; quand je le reverrai, si jamais

je le revois, il sera le mari de Lucy. Des larmes remplirent ses yeux.

Elle resta assise à la même place, cherchant à se rappeler chaque mot

qu'il avait prononcé, à comprendre ses sentimens. Hélas! elle ne pouvait

se dissimuler qu'il n'avait pas l'air plus heureux, que c'était même

tout le contraire, depuis que son sort était assuré.

Madame Jennings rentra; quoiqu'elle eût fait beaucoup de visites et

qu'elle eût sans doute bien des choses à dire, elle était tellement

occupée du grand secret, qu'elle entama d'abord ce sujet en entrant au

salon.

--Eh bien! ma chère, dit-elle, vous n'avez pas eu besoin d'écrire; je

vous ai envoyé le jeune homme lui-même. N'ai-je pas bien fait? Je

suppose qu'il n'y a pas eu grande difficulté, et que vous l'avez trouvé

tout disposé à accepter votre proposition.

--Oui sans doute, madame; il est allé d'ici chez le colonel pour le

remercier.

--Fort bien! mais sera-t-il prêt bientôt? il ne faut pas qu'il fasse

trop attendre pour le mariage, puisqu'il ne peut pas se faire sans lui.

--Non bien certainement, dit Elinor en riant, mais il faut qu'on

l'attende. Je ne sais pas du tout combien il lui faut de temps pour sa

consécration: je n'en puis parler que par conjecture, trois ou quatre

mois peut-être.

--Trois ou quatre mois! s'écria madame Jennings, Seigneur! ma chère,

avec quelle tranquillité vous en parlez! Croyez-vous que le colonel

veuille attendre trois ou quatre mois? Il y a de quoi perdre toute

patience. Je suis charmée qu'il saisisse cette occasion de faire quelque

bien au pauvre Edward Ferrars; mais pourtant attendre trois ou quatre

mois, pour lui c'est un peu fort. Il aurait facilement trouvé quelque

ecclésiastique qui ferait tout aussi bien et qu'on aurait pu avoir tout

de suite.

--Oui, ma chère dame, dit Elinor, on en trouverait beaucoup; mais le

seul motif du colonel Brandon est d'être utile à M. Ferrars, et non pas

à quelqu'autre.

--Que le ciel me bénisse! s'écria la bonne Jennings en éclatant de rire;

_son seul motif!_ vous ne me persuaderez pas que le colonel n'ait

d'autre motif en se mariant que de donner vingt-cinq guinées à M.

Ferrars.

L'erreur ne pouvait pas durer plus long-temps, et l'explication qui eut

lieu, les amusa beaucoup sans qu'il y eût rien à perdre ni pour l'une ni

pour l'autre. Au contraire madame Jennings échangea un plaisir pour un

autre, et sans perdre l'espoir du premier. Allons, dit-elle, à la

Saint-Michel j'espère aller voir Lucy dans son presbytère et la trouver

bien établie; et qui sait encore si je ne pourrai pas faire d'une pierre

deux coups et visiter en même temps la maîtresse du château; car cela

viendra un jour, je vous le promets; et vous serez les deux couples les

plus heureux qu'il y ait jamais eu au monde.

Elinor soupira; elle était bien sûre quant à elle de ne pas avoir sa

part de ce bonheur.

CHAPITRE XLII.

Après que le triste Edward eut fait au colonel ses remercîmens pour une

faveur dont il se serait bien passé, il alla à Holborn faire part de

_son bonheur_ à Lucy. Il faut que pendant la route il ait fait sur

lui-même des efforts bien extraordinaires, car Lucy assura à madame

Jennings, qui vint le jour suivant la féliciter, qu'elle ne l'avait vu

de sa vie _aussi gai, aussi heureux_ qu'en lui apprenant cette nouvelle.

Son propre bonheur à elle était plus certain. Elle se joignit de grand

coeur à l'espoir de madame Jennings d'être établie à la Saint-Michel au

presbytère de Delafort; elle parut aussi très-disposée à croire

qu'Elinor s'était intéressée pour eux auprès du colonel; elle vanta

beaucoup son amitié pour elle et pour son futur mari, et déclara qu'il

n'y avait rien qu'elle ne pût en attendre, et qu'elle savait que

mademoiselle Dashwood ferait tout pour ceux qu'elle aimait. Quant au

colonel Brandon, elle dit qu'elle le reverrait comme un Dieu

bienfaisant. Madame Jennings ne put alors s'empêcher de dire qu'elle

espérait bien qu'il épouserait Elinor, et que ce serait pour eux une

grande augmentation de bonheur. Certainement, dit Lucy avec dépit; mais

Edward m'a assuré que le colonel lui procurerait bientôt un meilleur

bénéfice; sans doute je regretterai beaucoup le voisinage d'Elinor, mais

il faut avant tout, penser à ce qui est le plus avantageux, et deux

cents pièces ne sont pas grand chose. Mais je tâcherai, ajouta-t-elle,

de lui faire rendre davantage; j'ai dit à Edward de me laisser le soin

du domaine; et il y est tout disposé. Pendant qu'il fera et débitera ses

sermons, je lèverai les dîmes; j'aurai soin de la laiterie, de la

basse-cour, du jardin; je ferai vendre nos denrées, et quand j'aurai mis

de côté pendant l'été une bonne petite somme, je pourrai aller m'amuser

à Londres un mois ou deux après Noël. Lorsque vous n'aurez personne pour

vous tenir compagnie, ma chère cousine Jennings, je serai fort à votre

service. Edward restera à Delafort; il ne s'ennuie jamais seul. Oh!

comme nous allons être heureux! c'est dommage seulement qu'il n'ait pas

un peu de la gaîté et de la gentillesse de son frère, qui est toujours

prêt à rire et à causer, au lieu qu'Edward peut être des heures entières

à lire. Moi je ne connais rien de plus ennuyeux; mais à présent j'aurai

assez à faire de mon côté quand je serai là, et je n'y serai pas

toujours, etc. etc. Madame Jennings revint à la maison en assurant que

Lucy était la plus aimable des filles, et serait la plus heureuse des

femmes.

Il y avait au moins une semaine qu'on n'avait aperçu John Dashwood, ni

entendu parler de lui. Elinor n'avait point vu sa belle-soeur depuis son

indisposition, et jugea qu'elle devait lui faire une visite. Cette

obligation n'était rien moins qu'un plaisir; et elle n'y fut point

encouragée par ses deux compagnes. Non-seulement Maria refusa

absolument d'y aller, en disant qu'elle était plus malade que Fanny,

mais elle fit aussi tout ce qu'elle put pour qu'Elinor n'y allât pas.

Madame Jennings lui dit que son carrosse était à son service; mais

qu'elle ne l'accompagnerait pas chez une femme dont les airs et la

hauteur lui étaient insupportables. J'aurais cependant eu du plaisir,

dit-elle, à la voir humiliée et piquée du choix de son frère, à lui dire

combien je l'approuve, et à lui apprendre qu'Edward va se marier et

n'aura plus besoin d'eux. Mais qui sait si je la trouverais encore aussi

fâchée qu'elle veut le paraître; son orgueil et son avarice doivent se

livrer un combat. Elle est blessée que sa belle-soeur ne soit pas la

fille d'un lord; mais elle est bien aise peut-être de l'espoir d'avoir

sa part de l'héritage de son frère. Oh! l'odieuse femme, et que je vous

plains de vous croire obligée de la voir.

La bonne Elinor pensait peut-être de même, mais ne voulut pas en

convenir; elle prit le parti de Fanny autant qu'il lui fut possible, et

toujours prête à remplir les devoirs mêmes qui lui coûtaient le plus,

elle se mit en chemin pour Harley-Street.

Madame Dashwood fit dire qu'elle n'était pas encore assez bien pour

recevoir qui que ce fût. Mais avant que le carrosse eût tourné pour

revenir à Berkeley-Street, John Dashwood sortit de la maison et vint à

la portière avec sa manière accoutumée. Il fit un bon accueil à sa

soeur; il lui dit qu'il allait dans ce moment à Berkeley-Street pour la

voir, et lui assura que Fanny ne savait sûrement pas que ce fût elle et

qu'elle lui ferait grand plaisir; il l'invita donc à descendre de

voiture et à passer quelques momens avec eux. Elinor qui dans le fond

aimait son frère se laissait toujours prendre à son air de bonhomie et

elle consentit à entrer avec lui. Il la conduisit au salon, où il n'y

avait personne.--Fanny est dans sa chambre, je crois, dit John; la

pauvre femme n'est point bien encore; un si rude coup! mais elle n'aura

aucune raison pour ne point recevoir votre visite, j'en suis sûr. Je

vais la prévenir que vous avez voulu entrer malgré son refus; elle en

sera très-flattée. A présent, Elinor, elle n'a plus aucun motif de vous

craindre; vous comprenez ce que je veux dire, et vous allez être sa

grande favorite, et Maria aussi. Pourquoi n'est-elle pas venue avec

vous? toujours malade, je parie; c'est fort triste en vérité. L'air de

la campagne la remettra: point d'autres remèdes surtout, celui-là ne lui

coûtera rien; et les médecins et les remèdes sont si chers! Je sais ce

qu'il nous en coûte pour ce mal de Fanny, et c'est pourtant la faute

d'Edward...... Enfin chère Elinor, je ne suis point fâché de vous voir

seule, car j'ai beaucoup de choses à vous dire. Est-il vrai d'abord que

le colonel Brandon ait donné son bénéfice de Delafort à Edward? Je

l'appris hier par hasard, et j'allais chez vous exprès pour m'en

informer. Je ne le crois pas du tout, et je fus sur le point de proposer

un pari; cela n'est pas vrai, n'est-ce pas? Combien je me repens de

n'avoir pas parié!

--Vous avez très-bien fait, car rien n'est plus vrai. Le colonel Brandon

a donné son bénéfice de Delafort à Edward.

--Réellement! eh bien! y a-t-il rien de plus étonnant! Ni parenté, ni

liaison, et lui donner (car il l'a _donné_, dites-vous) un bénéfice dont

il pouvait tirer beaucoup, beaucoup d'argent. De quelle valeur est-il?

--Environ de deux cents pièces de revenu.

--Très-bien, très-joli revenu; et pour commencer avoir un bénéfice de

cette valeur! Edward n'est pas malheureux. Le colonel aurait pu le

vendre quinze cents pièces, peut-être deux mille. Je suis confondu: un

homme de sens comme le paraît le colonel! On a bien raison de dire

qu'il y a chez tous les humains un grain de folie. Il est possible

cependant en y pensant bien qu'il y ait quelque chose là dessous; je

crois que je le devine. Le colonel l'aura vendu à quelque jeune homme de

famille riche, qui n'a pas encore l'âge requis, et Edward l'occupe

jusqu'à ce temps-là, et tirera la moitié du revenu. Cent pièces pour

quelqu'un qui n'a rien, c'est très-honnête. Je parie que j'ai mis le

doigt dessus: cela explique tout.

Elinor assura que non très-positivement. Elle raconta qu'elle avait été

employée elle-même à faire à Edward l'offre du colonel; qu'elle était

sans aucune réserve, et que le seul regret du colonel était que son

bénéfice ne fût pas plus considérable.

--Je ne puis en revenir, s'écria John; c'est vraiment étonnant! Quel

peut être le motif du colonel?

--Un très-simple, le désir d'être utile à M. Ferrars.

--En vérité, chère Elinor, je croirais plutôt que c'est le désir de vous

plaire, si vous pouviez encore vous intéresser le moins du monde à

Edward; mais après ce qu'il vous a fait! Vous courtiser, laisser croire

à tout le monde qu'il vous était attaché, indisposer votre belle-soeur

contre vous à cette occasion, et puis être engagé à une autre, qui ne

vous vaut pas; c'est mal cela, très-mal, et vous devez le détester plus

que personne; mais vous avez un si bon coeur! Ecoutez, ne parlez pas à

Fanny de ce bénéfice. Je lui en ai dit un mot, et elle l'a très-bien

pris; mais elle n'aime pas à entendre parler de son frère.

Elinor eut peine à s'empêcher de lui dire que Fanny pouvait supporter

avec calme une acquisition de fortune à son frère, qui ne lui ôtait rien

à elle-même.

Madame Ferrars, ajouta John en baissant la voix et d'un air important,

ne sait rien de cela, et nous voulons le lui cacher autant qu'il sera

possible. Quand le mariage d'Edward aura lieu, nous tâcherons aussi

qu'elle l'ignore, au moins quelque temps.

--Mais pourquoi toutes ces précautions? dit Elinor; il n'est pas à

supposer que madame Ferrars puisse avoir la moindre satisfaction ou la

moindre peine en apprenant que son fils a de quoi vivre. Elle a prouvé

par sa conduite avec lui qu'elle n'y prenait plus nul intérêt; elle ne

le regarde plus comme son fils puisqu'elle l'a repoussé pour toujours.

Sûrement on ne peut imaginer qu'elle éprouve à son égard quelque

impression de chagrin ou de joie, qu'elle s'intéresse à ce qui lui

arrive. Elle n'a pas privé volontairement son enfant de tout secours

pour conserver la sollicitude d'une mère.

--Oh! Elinor dit John, n'ayant pas trop l'air de comprendre dans quel

sens elle parlait, votre raisonnement est très-bon; mais il n'est pas

dans la nature. Madame Ferrars a repoussé loin d'elle un fils ingrat et

désobéissant; mais elle ne peut pas oublier qu'il est son fils.

--Vous me surprenez; je croyais que cela était sorti de sa mémoire.

--Vous parlez en femme piquée contre Edward, et je le comprends; mais

cela n'empêche pas que madame Ferrars ne soit une des plus tendres mères

qu'il y ait au monde.

Elinor garda le silence.

--Nous espérons à présent, continua-t-il, que Robert épousera

mademoiselle Morton.

Elinor sourit de la grave importance de son frère.--Je suppose,

dit-elle, que cette jeune dame n'a pas de choix dans cette affaire.

--De choix! qu'entendez vous par-là?

--J'entends que d'après ce que vous me dites, on peut supposer qu'il est

indifférent à mademoiselle Morton d'épouser Edward ou Robert.

--Certainement! il ne peut y avoir aucune différence, à présent que

Robert est comme un fils unique; c'est d'ailleurs un jeune homme

très-agréable, et très-supérieur à son frère.

Elinor ne dit plus rien. John fut aussi silencieux quelques momens; il

avait l'air de réfléchir.--Encore une chose, ma chère soeur, dit-il

très-bas en lui prenant la main; j'étais à penser si je devais vous le

dire, mais le plaisir de vous en faire part l'emporte sur la prudence;

et quoique Fanny de qui je le tiens m'ait bien recommandé le secret, je

ne puis le garder avec vous; vous ne me trahirez pas. Eh bien! j'ai de

fortes raisons de penser que madame Ferrars a dit à sa fille, que

quelques objections qu'elle eût sur une certaine liaison, que nous

avions tous soupçonnée, vous m'entendez, Elinor, elle l'aurait beaucoup

préférée à ce qui est, et elle n'en aurait pas eu la moitié tant de

peine. J'ai été enchanté d'entendre que madame Ferrars pensât ainsi;

c'est une circonstance très-avantageuse pour vous, et pour nous tous.

C'eût été, a-t-elle dit à Fanny, beaucoup moins fâcheux sans

comparaison, qu'il se fût vraiment attaché à l'une de vos belles soeurs;

et elle voudrait bien à présent qu'il en fût ainsi. Mais il n'en est

plus question, puisqu'il n'y a jamais songé, et qu'il n'avait nul

attachement pour vous. Seulement j'ai voulu vous le dire, parce que

cette préférence de la mère de ma femme doit vous flatter infiniment.

Mais vous, ma chère Elinor, vous ne devez avoir aucun regret; il n'y a

pas de doute que vous serez très-bien établie, et tout considéré, mieux

qu'avec Edward. Delafort est à ce que je crois une plus belle terre que

celle que madame Ferrars destinait à son fils. Avez-vous vu le colonel

Brandon dernièrement? Quand vous serez sa femme, j'espère que vous

l'engagerez à mieux-veiller à ses intérêts, et à ne pas donner au

premier venu, ce qui peut lui rapporter beaucoup à lui-même.

Elinor était indignée. Elle en avait assez entendu, non pas pour

satisfaire sa vanité ou pour flatter son amour-propre, mais pour irriter

ses nerfs et la faire repentir de sa visite. Elle fut charmée d'être

dispensée de répondre, ou d'entendre encore quelques sots propos, par

l'arrivée de M. Robert Ferrars, qui vint étaler ses grâces et sa parure

devant la grande glace du salon de sa soeur. Après quelques mots

insignifians John Dashwood se rappela que Fanny ne savait pas encore

qu'Elinor était là. Il sortit pour l'en informer, et laissa sa soeur

tête à tête avec le beau Robert, qui par sa gaîté, son contentement de

lui-même, sa suffisance et son air important, semblait jouir de n'avoir

plus à partager avec son frère, l'amour et les libéralités de leur mère,

et donnait à Elinor une aussi mauvaise opinion de son coeur que de sa

tête. Elle espérait au moins qu'il ne lui parlerait point d'Edward; mais

elle était dans l'erreur. Deux minutes ne furent pas écoulées, qu'après

un éclat de rire assez long, il lui demanda en riant toujours, s'il

était vrai qu'Edward allât prendre les ordres et dût être pasteur au

village de Delafort? Elinor le confirma, et lui répéta ce qu'elle avait

appris à John. Alors ses éclats de rire immodérés recommencèrent; l'idée

de voir Edward en surplis et dans une chaire, publiant les bans de

mariage des villageois, leur donnant la bénédiction nuptiale, baptisant

leurs petits-enfans, le divertissait outre mesure.--Au surplus,

disait-il, je lui ai toujours trouvé la tournure d'un vrai curé de

village; si sérieux, si modeste, si peu élégant. Pauvre Edward! la

nature l'avait fait pour cela, et son éducation l'a achevé. Se

douterait-on que nous sommes frères? Jamais vous ne l'auriez pensé, j'en

suis bien sûr: et il se regardait encore dans la glace et recommençait à

rire.

--Non en vérité, monsieur, dit Elinor en jetant sur lui un coup d'oeil

méprisant; il n'y a entre vous deux nul rapport. Elle attendit avec une

immuable gravité que son accès de gaîté folle fût passé. Tout-à-coup il

cessa de rire.--Mais qu'avez-vous donc, mademoiselle Dashwood, lui

dit-il, vous êtes aussi sérieuse qu'Edward; vous lui auriez cent fois

mieux convenu que cette petite fille si gaie, si animée. Savez-vous

qu'elle me fait grande pitié, cette pauvre petite Lucy? Il y avait de

l'étoffe pour en faire une élégante, une femme à la mode; et devenir la

femme d'un grave pasteur, être enterrée dans un presbytère, en bonnet

rond, un grand chapeau de paille, au lieu de cette délicieuse coiffure,

de ces plumes flottantes! elle est vraiment très à plaindre. Et ce

pauvre Edward! je plaisante; mais sur mon ame, je suis très-touché de

son malheur; le voilà ruiné pour toujours. On peut faire une folie

d'amour quand on est riche, à la bonne heure. Epouser un jolie fille,

braver tous ses parens, suivre sa tête, faire parler de soi: tout cela

peut être assez plaisant; mais il faut avoir une fortune indépendante,

et ne pas risquer de tout perdre. Pauvre garçon! C'est la meilleure

créature qui existe. Ses manières, sa figure, tout cela est misérable;

mais tout le monde n'est pas né avec les mêmes avantages. C'est le plus

honnête garçon des trois royaumes; au reste, à quoi cela sert-il dans le

monde? Vous le voyez, à se rendre ridicule, à faire des folies par excès

de vertu. Tient-on tout ce qu'on promet? A sa place j'aurais épousé

mademoiselle Morton et ses trente mille livres, et comme Lucy Stéeles

est beaucoup plus jolie, je l'aurais priée de m'aimer toujours. Il ne

serait pas au point où il en est. Pauvre Edward! il s'est ruiné lui-même

complètement, le voilà séquestré de toute société décente. Pour moi je

l'ai dit d'abord à madame Ferrars. Ma chère mère, je ne sais ce que vous

ferez dans cette occasion; mais si Edward épouse cette jeune fille, je

suis décidé à ne plus le voir. Je lui offris de lui parler, de le

dissuader de ce mariage; mais c'était trop tard, la rupture avait eu

lieu. Ma mère me promit ce qu'elle aurait donné à Edward. Je ne pouvais

pas en conscience agir contre mes propres intérêts; mais j'en suis

fâché, très-fâché! Je pouvais mieux me passer que lui de fortune, ne le

trouvez-vous pas, mademoiselle Mais cependant elle ne gâte rien aux

autres avantages. Pour le pauvre Edward, il n'aura qu'une jolie femme,

dont il sera bientôt las, et une cure de deux cents livres qui ne le

nourrira pas la moitié de l'année: et voilà le beau sort qu'il s'est

fait.

Robert aurait parlé sur ce ton la journée entière; Elinor ne l'écoutait

plus du tout. L'entrée de madame John Dashwood fit taire l'un et sortir

l'autre de sa profonde rêverie. Fanny avait une nuance d'embarras avec

Elinor, comme se reprochant de l'avoir accusée à tort d'aimer Edward et

d'en être aimée. Celle-là du moins ne lui en parla point, et tâcha

d'être plus cordiale qu'à l'ordinaire; elle poussa la bonté jusqu'à dire

qu'elle était fâchée qu'elles quittassent la ville, et qu'elle espérait

les voir l'été à Norland. Son mari était extasié de sa politesse et de

ses grâces; en accompagnant Elinor à sa voiture, il lui dit qu'elle

devait être bien contente de sa belle-soeur et de sa visite. Je vous

promets, ajouta-t-il, pour elle comme pour moi, que nous serons des

premiers à vous visiter à Delafort, car je vois que tout s'achemine là,

puisque le colonel doit vous aller joindre à Cléveland. Il la loua

beaucoup aussi avec sa parcimonie ordinaire d'un arrangement qui les

faisait retourner à Barton sans rien dépenser.

Comme Edward n'était plus à Londres et qu'elle ne craignait pas de le

rencontrer, elle prit le parti d'aller faire une courte visite à Lucy,

qui la reçut, avec transport, ne lui parla que de son bonheur, et lui

fit une invitation pressante de venir la voir dans son presbytère à

Delafort. Elinor riait de ce que tout le monde l'envoyait à Delafort,

endroit dans l'univers qu'elle désirait le moins d'habiter; son unique

désir étant actuellement d'éviter toutes les occasions de revoir Edward.

FIN DU TROISIÈME VOLUME.

* * * * *

Liste des modifications:

page 51: «doigs» remplacé par «doigts» (deux doigts de plus)

page 67: «à près» par «après» (Peu après les parties finirent)

page 78: «passsé» par «passé» (que passé le premier moment)

page 135: «s'étoit» par «s'était» (qui s'était joué)

: «ou» par «on» (le seul tort que selon Elinor on pût lui

reprocher)

page 136: «dit» par «dix» (celui-ci n'avait alors que dix-huit ans)

page 137: «à peines» par «à peine» (à peine ses lèvres purent)

page 155: «qu'elle» par «quelle» (et quelle autre)

page 161: «amititié» par «amitié» ( beaucoup d'amitié)

page 164: «cens» par «cents» (et cinq cents par dessus)

page 184: «long-tems» par «long-temps» ( D'ailleurs ne sais-je

pas tout depuis long-temps?)

page 218: «suprise» par «surprise»

page 228: suppression d'un «ce» (voilà ce que sa physionomie exprimait)

page 233: suppression d'un «les» (dans tous les changemens)

homogénéisation:

«Sommersetshire» page: 202

«Ferrars» pages: 221, 251

«Stéeles» page: 66

Raison et sensibilité, ou les deux manières d'aimer (Tome 3) · 第 7 / 7 段