Comme madame Jennings ne pouvait parler d'aucun autre sujet, il devenait

indispensable d'y préparer Maria. Il n'y avait pas de temps à perdre

pour la détromper, lui faire connaître l'exacte vérité, et tâcher de

l'amener à en entendre parler sans trahir ni son chagrin relativement à

sa soeur, ni son ressentiment contre Edward.

La tâche d'Elinor était pénible; elle allait détruire la seule

consolation de sa soeur, qui lui disait souvent: Chère Elinor, le

meilleur moyen que j'aie pour ne pas m'occuper de Willoughby, c'est de

penser à Edward, au bonheur dont vous jouirez ensemble, et de me dire

que vous le méritez plus que moi. Et il fallait renverser, anéantir

peut-être la bonne opinion qu'elle avait de lui, et par une

ressemblance dans leur situation que son imagination rendrait plus

frappante qu'elle ne l'était en effet, réveiller en elle le sentiment de

ses propres peines. Mais il le fallait, et Elinor se hâta de la joindre

et de commencer son récit. Elle était loin de vouloir lui dépeindre ses

propres sentimens et lui parler de ses souffrances, à moins que

l'exemple de l'empire qu'elle prenait sur elle-même depuis qu'elle

connaissait l'engagement d'Edward, ne pût encourager Maria à l'imiter.

Sa narration fut claire et simple, et quoiqu'elle ne pût la faire sans

émotion, elle ne fut accompagnée ni d'une agitation violente ni d'un

chagrin immodéré. Il n'en fut pas de même de Maria, elle l'écouta avec

horreur et fit les hauts cris: Elinor fut obligée de la calmer pour ses

propres peines, comme elle l'avait fait pour les siennes. Mais tout ce

qu'elle put lui dire ne fit qu'augmenter son indignation, que relever

encore à ses yeux le mérite d'Elinor, et conséquemment que rendre plus

sensible les torts de celui qui s'était joué de son bonheur, qui avait

pu en aimer une autre qu'elle. Elle n'admettait pas même en sa faveur

qu'il n'eût agi que par imprudence, le seul tort que selon Elinor on pût

lui reprocher.

Mais Maria pendant long-temps ne voulut rien entendre. Edward était un

second Willoughby et bien plus coupable encore. Puisqu'Elinor convenait

de l'avoir aimé sincèrement, elle devait sentir tout ce que Maria avait

senti. Quant à Lucy Stéeles, elle lui paraissait si peu aimable, si peu

faite pour attacher un homme sensible, qu'elle ne voulait pas d'abord

croire, ni ensuite pardonner l'affection qu'elle avait inspirée à

Edward, même en considérant que celui-ci n'avait alors que dix-huit ans;

elle ne voulait pas même admettre que ce goût fut naturel chez un homme,

vivant seul à la campagne avec cette jeune personne. Il semblait à

l'entendre qu'Edward aurait dû garder son coeur libre de tout sentiment

jusqu'au moment où il devait voir Elinor.

Maria avait bien écouté sa soeur tant qu'elle avait ignoré qu'Edward

était engagé avec Lucy Stéeles; elle ne savait point les détails et

n'était pas en état de les entendre. Pendant long-temps tout ce que put

faire Elinor, fut de l'adoucir, de calmer son ressentiment. Enfin Maria

lui demanda depuis combien de temps elle savait cet odieux événement, et

si c'était Edward qui le lui avait écrit.

--Je le sais depuis quatre mois, dit Elinor, et non par lui. Quand Lucy

vint à Barton ce dernier novembre, elle me le confia sous le sceau du

secret.

A ces paroles les yeux de Maria exprimèrent le plus grand étonnement; à

peine ses lèvres purent se mouvoir; enfin elle s'écria: Dieu! vous le

savez depuis quatre mois, et par celle qui l'emportait sur vous. Elinor

le confirma. Ah! chère Elinor, dit elle en fondant en larmes et se

jetant au cou de sa soeur; quoi, pendant que vous m'avez soignée avec

tant de tendresse, de calme, de raison, un chagrin si semblable au mien

pesait sur votre coeur! Ah Dieu! et je vous reprochais d'être heureuse.

(Elle cacha son visage sur l'épaule de sa soeur; et ses larmes

redoublèrent.)

--Chère Maria, ne vous reprochez rien, vous ne pouviez savoir quels

étaient mes tourmens, dit Elinor.

--Quatre mois! s'écria encore Maria, si calme, si souvent gaie. Oh!

Elinor! qu'est-ce qui vous a soutenue?

--Le sentiment que je faisais mon devoir. Ma promesse à Lucy m'obligeait

au secret; je lui devais donc à elle de ne rien dire ni de ne rien faire

qui pût trahir la vérité. Je devais à ma famille, à mes amis de ne pas

exciter leur sollicitude sur moi, en leur laissant remarquer que j'avais

un chagrin caché, que je ne pouvais leur confier; enfin je me devais à

moi-même de ne pas paraître trop humiliée et trop malheureuse aux yeux

de ma rivale, et à Edward de ne pas augmenter la peine qu'il aura

peut-être à tenir ses promesses.

Maria parut très-frappée. J'ai souvent désiré, continua Elinor, de

détromper vous et ma mère sur vos espérances. Une fois ou deux je l'ai

même tenté; mais sans trahir ma foi, sans pouvoir vous donner une preuve

positive, vous ne l'auriez pas voulu croire.

--Quatre mois si tranquille en apparence! et cependant vous l'aimiez,

dit Maria avec le regard et le ton du doute?

--Oui je l'aime, répondit Elinor avec candeur et sentiment; mais je ne

l'aime pas uniquement, et j'étais bien aise d'épargner à ceux qui me

sont chers aussi, le chagrin de me voir malheureuse. Je travaillais en

silence, pendant que cet événement était un secret pour tout le monde,

excepté pour moi seule, à le supporter avec courage quand il éclaterait.

Ce moment est arrivé, et je vous assure que je puis en parler à présent

sans trop d'émotion. Je vous conjure donc, chère Maria, de ne pas

souffrir pour moi plus que je ne souffre moi-même. Ne comparez pas votre

malheur au mien; ils n'ont pas plus de rapports que nos caractères. Je

perds plus que vous peut-être en perdant Edward, mais j'ai plusieurs

motifs de consolation que vous n'aviez pas. Je puis encore estimer

Edward, et je le justifie de tout tort essentiel; je désire son bonheur

et je l'espère, quoiqu'il n'ait pas peut-être, la compagne qui lui

aurait convenu, parce qu'il sera soutenu comme moi par le sentiment

d'avoir fait ce que sa conscience lui dictait. S'il éprouve d'abord

quelques regrets, je le connais assez pour être sûre qu'il en aurait

davantage encore, s'il était parjure, et qu'ils se calmeront peu-à-peu.

Lucy ne manque ni d'esprit ni de bon sens; ses défauts tiennent à son

manque total d'éducation. Elle aime Edward, je l'espère du moins;

pourrait-elle ne pas l'aimer? Elle se modèlera sur lui; elle acquerra

les vertus qui lui manquent, et qu'il possède à un si haut degré. Il l'a

aimée une fois, il l'aimera plus encore lorsqu'elle le méritera, et que

les qualités, les vertus de sa femme seront son ouvrage; il oubliera

j'espère qu'une autre lui avait paru supérieure.

--Il n'a point aimé Lucy, dit vivement Maria; il ne l'aimera jamais....

ou il n'a jamais aimé Elinor. Bien certainement un coeur, tel que celui

que vous supposez à Edward, ne peut s'attacher deux fois, et à deux

objets aussi différens.

--Vous en revenez toujours à votre système de constance éternelle, ma

chère Maria. Il prouve non seulement votre sensibilité, mais aussi,

permettez-moi de vous le dire, l'exaltation un peu trop romanesque de

votre esprit qui vous entraîne au-delà de la réalité. Quoi! parce qu'on

a eu le malheur d'être trompé dans un premier attachement, on aurait

encore celui de ne pouvoir plus s'attacher à personne? et parce qu'un

coeur sincère et sensible a été déchiré, rien ne guérira sa blessure, et

il doit rester isolé pendant toute l'existence? Non, non cela ne

peut-être, non je ne puis le croire, et....

--Ainsi, interrompit vivement Maria, c'est la sage, la prudente Elinor,

qui pense que l'on peut ainsi passer sa vie, d'attachement en

attachement; car si vous supposez la possibilité d'aimer deux fois, il

n'y a plus de bornes; pourquoi pas trois, dix, vingt, trente! comment

soutenir cette idée?

Non pas, chère Maria, dit Elinor en souriant, mais je crois que celui ou

celle qui a été trompé une fois ne le sera pas deux. Un second

attachement n'aura peut-être pas la vivacité du premier, mais il n'en

aura ni la promptitude ni l'illusion; et l'on cherchera à bien connaître

la personne avant de s'y attacher; on n'aimera que ce qu'on estime, et

alors on l'aimera toujours.

--Cependant dit Maria, vous avez bien cru connaître Edward?

--Et je le crois encore; Edward ne m'a point trompée, et s'il était

libre, j'ose assurer que je n'aurais jamais aimé que lui; mais il ne

l'est plus, et je dois effacer de mon coeur tout autre sentiment que

l'estime; s'il épouse Lucy, et s'il ne l'épouse pas je dois renoncer

même à l'estime.... Mais je ne veux seulement pas le supposer.

--Je crois, dit Maria, que vous n'aurez pas grand peine à triompher de

tous vos sentimens, si la perte de celui que vous aimiez vous touche

aussi peu. Votre courage, votre empire sur vous-même sont peut-être

moins étonnans.... et votre malheur est alors en effet très-supportable.

--Je vous entends Maria, vous supposez que je ne suis pas susceptible

d'un attachement vif, et que par conséquent je ne suis pas

très-malheureuse. Vous vous trompez; j'ai tendrement aimé Edward, et

j'ai cru l'être de lui; j'ai long-temps nourri l'espoir enchanteur

d'être sa compagne, et la certitude que nous serions heureux ensemble.

Le coup qui m'a frappée était complètement inattendu, et m'a laissée

sans espérance et sans consolation. Pendant quatre mois j'ai porté seule

tout le poids de ma douleur, sans avoir la liberté de la soulager en la

confiant à une amie, ayant non seulement mon propre chagrin à supporter,

mais aussi le sentiment du vôtre et de celui de ma mère quand vous

viendriez à l'apprendre, et n'osant pas même vous y préparer. J'avais su

mon malheur par la personne même dont les droits plus anciens que les

miens et plus sacrés, puisqu'ils reposaient sur une promesse solennelle,

m'ôtaient toute espérance, et j'avais cru voir dans cette confidence un

triomphe et des soupçons jaloux qui m'obligeaient à montrer une complète

indifférence pour celui qui m'intéressait si vivement. J'étais obligée

d'entendre sans cesse le détail de leur amour, de leurs projets, et dans

ces cruels détails pas un mot, pas une circonstance qui pût me consoler

de perdre Edward pour jamais en me le montrant moins digne de mon

affection. Au contraire tous les éloges de Lucy, tout ce qu'elle me

disait de lui justifiait mon opinion en augmentant mes regrets. Vous

avez vu comme j'ai été traitée ici par sa mère et par sa soeur. J'ai

souffert la punition d'un amour auquel je devais renoncer, et tout cela

dans un moment où j'avais encore à supporter le malheur d'une soeur

chérie. Ah Maria! si vous ne me jugez pas tout-à-fait insensible, vous

devez penser que j'ai bien assez souffert. Cette fermeté, ce courage qui

vous étonnent sont le fruit de mes constans efforts pendant tout le

temps que j'étais forcée de me taire; si j'avais pu vous en parler dans

les premiers momens, vous m'auriez trouvée peut-être aussi faible que je

vous parais forte à présent; ah! je n'aurais pas même alors pu vous

cacher à quel point j'étais malheureuse!

Maria fut tout-à-fait convaincue, et ses larmes recommencèrent à couler.

Oh Elinor! s'écria-t-elle, combien je me hais moi-même. Comme j'ai été

barbare avec vous! vous qui étiez mon seul soutien, vous qui avez

supporté mon désespoir, qui sembliez seulement souffrir pour moi; et je

vous accusais d'insensibilité, vous la plus tendre, la meilleure des

soeurs; c'était là ma reconnaissance. Parce que je ne pouvais atteindre

à votre mérite, j'essayais de le nier ou du moins de l'affaiblir, de

même que je refusais de croire à l'énormité de votre malheur, que vous

supportiez avec tant de calme et de résignation.

Les plus tendres caresses entre les deux soeurs suivirent cette scène.

Dans la disposition actuelle de Maria, Elinor eut peu de peine à obtenir

ce qu'elle désirait. Maria s'engagea à ne parler jamais d'Edward ni de

Lucy avec amertume; à ne témoigner à cette dernière ni mépris, ni haine,

ni colère, dans le cas où elle la rencontrerait, et même à voir Edward

si l'occasion s'en présentait avec la même cordialité. Tout cela était

beaucoup pour Maria, mais fâchée comme elle était d'avoir injurié sa

soeur, il n'était rien qu'elle n'eût fait pour le réparer. Elle tint ses

promesses d'une manière admirable; elle entendit tous les bavardages de

madame Jennings sur ce sujet, sans disputer avec elle ou la contredire

en rien, et répétant souvent: oui, madame, vous avez raison; elle écouta

même l'éloge de Lucy sans indignation; et quand madame Jennings disait

comme Edward l'adorait, elle en fut quitte pour un léger spasme. Elinor

fut si enchantée d'elle et de son héroïsme, que ce fut une consolation

pour elle. Hélas la pauvre Elinor ne se doutait pas combien cet effort

était pénible à Maria. Sa santé qui se soutenait dans une espèce de

langueur depuis son malheur, succomba tout-à-fait quand le malheur de sa

soeur se joignit au sien. Obligée de cacher toutes ses impressions, tous

les sentimens violens qui assaillaient à-la-fois son coeur, il lui

semblait quelquefois qu'il allait se briser. Ses nuits étaient sans

sommeil, ses jours sans tranquillité; mais elle eut bien moins de peine

à cacher ce qu'elle souffrait au physique, que son indignation sur

l'engagement d'Edward; elle le cacha donc aussi bien qu'il lui fut

possible. Elinor sans cesse auprès d'elle s'apercevait peu de son

changement graduel, de sa pâleur, de sa maigreur, qui frappaient ceux

qui la voyaient moins habituellement; mais le nombre en était petit.

Elle recommença à ne pas sortir de chez elle: la crainte de rencontrer

M. ou madame Willoughby fut son prétexte auprès d'Elinor, qui comprenait

trop bien ce motif pour la presser, et qui n'ayant elle-même aucune

envie de se trouver avec eux ou avec Edward, resta aussi plus souvent à

la maison.

Le lendemain de son entretien avec Elinor, elle eut une autre épreuve à

soutenir: ce fut une visite de son frère qui vint tout exprès pour

parler de la terrible affaire, et apporter à ses soeurs des nouvelles de

sa femme.

CHAPITRE XXXIX.

Vous avez entendu parler à ce que je suppose, dit-il avec une grande

solennité dès qu'il fut assis, de la _choquante_ découverte qui se fit

hier chez nous-mêmes?

Tout le monde restant en silence, il se recueillit aussi un moment pour

parler avec la dignité convenable; il avait espéré qu'une foule de

questions le tireraient d'affaire; et qu'il n'aurait qu'à répondre; on

ne lui en faisait point. Il fallut donc pérorer tout seul, et

l'éloquence n'était pas le partage du pauvre John.

Votre soeur, dit-il enfin, a souffert considérablement; le docteur

Donavar... mais j'y reviendrai ensuite. Il faut d'abord vous dire que

madame Ferrars a aussi été très-affectée, et c'est bien naturel. En un

mot c'était une scène de contrariétés, tellement compliquée..... mais il

faut espérer que cet orage menaçant passera sans qu'aucun de nous y

succombe. Il se rengorgea tout fier d'avoir trouvé cette belle

métaphore. Malgré son chagrin il fut impossible à Maria de s'empêcher de

sourire; il s'en aperçut: Oui riez, Maria, vous ne rirez pas, je crois,

quand vous saurez que vous avez failli perdre votre belle-soeur. Pauvre

Fanny! elle a été tout le jour hier en convulsions... mais je ne veux

pas trop vous alarmer; Donavar assure qu'il n'y a nul danger. Sa

constitution est bonne, et son courage vraiment admirable; elle a

supporté ce coup avec la fermeté d'un ange.... elle dit que de sa vie

elle n'aura plus de confiance en personne, et je le comprends après

avoir été si cruellement trompée! Avoir trouvé une telle ingratitude

après tant de bontés et tant de générosité! je crois qu'elle vous aurait

plutôt mille fois soupçonnée Elinor, plutôt que cette Lucy. C'était par

excès d'amitié qu'elle avait invité ces jeunes personnes à venir

demeurer chez nous; elle trouvait qu'elles méritaient cette faveur,

qu'elles étaient attentives, empressées, toujours prêtes à dire des

choses flatteuses à tout le monde, à faire tout ce qu'Henri voulait, et

mille jolis petits ouvrages, enfin que c'étaient deux compagnes

très-agréables; car sans cela elle vous aurait invitées toutes les deux

à rester avec nous, pendant que votre bonne amie soignait sa fille: et

puis être ainsi récompensé! Je voudrais à présent de tout mon coeur,

dit-elle, de ce ton affectueux que vous lui connaissez, que nous

eussions invité vos soeurs, puisqu'il n'est pas question de ce que nous

avons craint..... Ici John s'arrêta en s'admirant d'avoir si bien parlé,

et afin d'être remercié de la bonté de Fanny; ce qui fut fait avec un

air d'ironie que John ne remarqua point. Il continua: Ce que la pauvre

madame Ferrars a souffert quand sa fille lui apprit la chose, ne peut

être décrit! Pendant qu'avec une affection vraiment maternelle, elle

arrangeait pour son fils un superbe mariage, apprendre tout-à-coup qu'il

est engagé avec une autre, et quelle autre bon Dieu! une petite fille

sans naissance, sans fortune, venant on ne sait d'où..... Ici la tante

Jennings voulut éclater. Elinor la retint en lui serrant doucement la

main; elle se tut pour le moment. Jamais de la vie, continua John un tel

soupçon ne lui serait entré dans la tête, et si elle le croyait attaché

à quelqu'un, c'était tout d'un autre côté..... vous m'entendez? et

moi-même, et Fanny nous pensions de même. Enfin cette bonne mère était à

l'agonie. Nous nous consultâmes ensemble cependant sur ce qu'il y avait

à faire, et elle se décida à envoyer chercher Edward. Il vint

immédiatement. Mais je suis fâché, vraiment fâché d'avoir à raconter ce

qui suit; et d'ailleurs vous en savez assez, je pense. Je vous ai dit la

cause du mal de Fanny, vous savez qu'elle est mieux; cela vous suffit,

je crois. Le reste s'apprendra en son temps.

--Non, non, mon frère, s'écria Elinor, dites tout; nous voulons tout

savoir. Le sort d'Ed...... de M. Ferrars nous intéresse aussi..

Qu'a-t-il dit? que veut-il faire?

--Il ne mérite guère cet intérêt; et je vous avoue que j'aurais attendu

autre chose de lui; je suis vraiment indigné! Croiriez-vous que malgré

tout ce que sa mère, sa soeur et moi-même, dont l'avis n'est pas à

dédaigner, nous avons pu lui dire et lui représenter pour rompre son

engagement, tout a été inutile? la bonne Fanny est allée jusqu'à la

prière: devoir, affection, tout a été sans effet. Je n'aurais jamais pu

croire qu'Edward fût aussi entêté, aussi insensible! Sa mère a eu la

condescendance de lui expliquer ce qu'il pouvait attendre de sa

libéralité, s'il consentait à épouser miss Morton; elle lui a dit

qu'elle lui donnerait ses terres de Norfolk, qui rapportent clair et net

mille pièces de revenu; elle lui a même offert à la fin douze cent

pièces, lui déclarant en même-temps que s'il persistait dans sa basse

liaison, il pouvait s'attendre à la misère la plus complète; que les

deux milles pièces de capital qui sont à lui, et qu'elle ne peut lui

ôter, seraient tout ce qu'il aurait jamais à prétendre; qu'elle ne le

verrait plus, et que loin de lui prêter jamais la moindre assistance

s'il voulait prendre un état pour gagner quelque chose, elle ferait tout

son possible pour lui nuire et l'empêcher d'obtenir une place.... Elinor

éleva les yeux au ciel avec une expression impossible à rendre. Maria

au comble de l'indignation, joignit les mains et s'écria: Grand Dieu!

cela est-il possible?

--Je comprends votre étonnement, Maria, dit John Dashwood, d'une

obstination qui a pu résister à de tels argumens. Votre exclamation est

très-juste. Elle allait répondre; mais Elinor lui jeta un regard

suppliant, et qui disait en même-temps, à qui voulez-vous parler? Elle

le comprit et se tut; mais ses yeux parlaient pour elle.

--Tout, continua John, fut inutile. Edward dit peu de choses, mais de la

manière la plus ferme et la plus décidée. Je l'ai promis, et je tiendrai

mes engagemens. Voilà tout ce que nous pûmes obtenir de lui. Vous voyez

à présent comme on peut se fier aux apparences. Qui aurait cru Edward

capable de répondre ainsi à sa mère?

--Moi, dit enfin madame Jennings, qui brûlait de parler; dès que je l'ai

connu je l'ai regardé comme un honnête homme, et je pense que s'il avait

cédé, il aurait agi comme un coquin et un parjure. J'ai quelques mots

aussi à dire dans cette affaire; ainsi, M. Dashwood, je vous prie de

m'excuser si je vous dis ma façon de penser. Lucy Stéeles est ma

cousine, et celle aussi de lady Middleton, dont le nom et le titre

valent bien autant que ceux de madame Ferrars. Quant à Lucy elle n'est

pas riche, et ce n'est pas sa faute; mais elle est jolie et gentille, on

ne peut pas lui nier cela, et elle mérite aussi bien qu'une autre

d'avoir un bon mari. Vous ne saviez pas d'où elle venait; et bien vous

allez le savoir: son père était mon cousin issu de germain.

John Dashwood fut très-étonné; mais il était d'une nature pacifique, et

jamais il ne cherchait à offenser personne, surtout si c'était quelqu'un

de riche: loin donc de se fâcher contre madame Jennings, il fut sur le

point de lui demander pardon. Je vous assure, madame, lui dit-il, que je

ne veux manquer de respect à aucun de vos parens. J'ignorais que

mesdemoiselles Stéeles eussent l'honneur de vous appartenir.

Mademoiselle Lucy m'a toujours paru une jeune personne très-méritante,

très-aimable, et pour qui nous avions, j'ose le dire, beaucoup d'amitié.

Mais dans le cas présent, vous comprenez qu'une liaison est impossible;

et si vous me permettez de vous le dire, être entrée dans un secret

engagement avec un jeune homme de famille riche, comme M. Ferrars, qui

était remis aux soins de son oncle, est peut-être.... comment dirai-je

cela.... un peu extraordinaire. En un mot, je ne me permets aucune

réflexion sur la conduite d'une personne à qui vous vous intéressez,

madame Jennings. Nous souhaitons tous qu'elle soit heureuse; mais j'en

doute fort; car madame Ferrars tiendra sa parole. Elle agit comme une

bonne mère, et selon sa conscience; elle s'est montrée désintéressée,

libérale et juste. Doit-on traiter un enfant désobéissant comme un

enfant soumis? Voyez Fanny; elle consulte encore sa mère, sur tout ce

qu'elle fait, comme si elle n'était pas mariée; et quoiqu'elle m'aime à

la folie, je suis sûr qu'elle ne m'aurait jamais épousé, si madame

Ferrars l'avait menacée comme elle a fait Edward. Il a rejeté le bon

lot qui lui était offert; et je crains qu'il n'en ait un bien mauvais.

Maria soupira profondément; et le coeur de la pauvre Elinor était

déchiré en pensant à ce qu'Edward devait avoir souffert pour une femme

qui ne pouvait le récompenser.

--Eh bien! monsieur, dit madame Jennings, comment cela a-t-il fini?

--Je suis fâché, madame, d'avoir à vous l'apprendre, par une rupture

complète entre la mère et le fils. Edward est rejeté pour toujours; et

madame Ferrars n'a plus que deux enfans, Robert et Fanny. Edward a

quitté hier la maison; mais est-il parti ou resté en ville, c'est ce que

j'ignore. Vous comprenez que nous ne pouvons plus avoir de relations

avec lui.

--Pauvre jeune homme! s'écria Elinor, que va-t-il devenir?

--Le mari de Lucy Stéeles sans doute, dit John, est un pauvre misérable

qui aura à peine de quoi se nourrir; c'est fort triste, et cependant

voilà ce qui est sûr. Né avec l'espoir d'une telle fortune, et se voir

réduit presque à rien; je ne puis concevoir une situation plus

déplorable! L'intérêt de deux mille pièces! Comment un homme peut-il

vivre avec cela? et ajoutez encore à cela le souvenir qu'il aurait pu

s'il n'avait pas été un fou, avoir les deux mille pièces de revenu, et

cinq cents par dessus, car mademoiselle Morton aura le jour de sa noce

trente mille pièces. Je ne puis me peindre un pareil sort! Nous le

sentons vivement sa soeur et moi, je vous assure, et d'autant plus qu'il

n'est pas en notre pouvoir de l'assister, sans désobéir à notre mère et

courir peut-être les mêmes risques que lui.

--Pauvre jeune homme! s'écria encore madame Jennings; il serait le

très-bien venu s'il voulait venir loger et manger chez moi. Je le lui

dirais si je pouvais le voir.

Le coeur d'Elinor la remercia de sa bonté pour Edward.

Raison et sensibilité, ou les deux manières d'aimer (Tome 3) · 第 4 / 7 段