madame Jennings, qu'elle croyait que ces quatre jeunes filles se
délectaient d'être ensemble; et tous les soirs en revenant, elle
félicitait ses jeunes amies d'avoir encore échappé ce jour-là à la
société de la vieille grand-mère. Elle les rejoignait quelquefois chez
sir Georges, où elle venait donner à sa fille aînée des nouvelles de
l'accouchée, que l'indifférente lady écoutait à peine; mais n'importe
madame Jennings allait son train. Elle attribuait le rétablissement de
Charlotte à ses soins, et donnait sur la mère et sur l'enfant des
détails minutieux, qui n'intéressaient que la curiosité d'Anna. Heureuse
de faire entrer là son cher docteur, qui était aussi celui des Palmer,
celle-ci racontait à son tour ce qu'il lui avait dit à ce sujet. Ne
vous a-t-il pas dit aussi, s'écriait madame Jennings, comme mon
petit-fils est bien venu, qu'il est gras et beau comme un petit ange,
qu'il ressemble à Charlotte et à Palmer. Mais une seule chose m'afflige,
c'est que son père, qui est bon cependant, assure que tous les enfans de
cet âge sont de même, et ne veut pas convenir que le sien soit le plus
bel enfant du monde; sans vous déplaire, Mary, vos enfans sont
très-bien, mais ils n'en approchent pas.
--Il est impossible, dit Lucy en caressant la petite, que qui que ce
soit au monde l'emporte en beauté sur Sélina.
Lady Middleton un peu consolée, lui accorda toutes ses bonnes grâces et
lui fit un joli présent dans la soirée; de manière que Lucy trouva que
le métier de flatteuse était bon et facile.
La liaison qui s'était établie entre les maisons Middleton et Dashwood
occasionnait de fréquentes rencontres. Un jour qu'Elinor et Maria,
étaient en visite chez leur belle-soeur, il y vint une dame du haut
rang, qui ne connaissant point les particularités de cette famille, ne
mit pas en doute qu'ils ne logeassent tous ensemble. Deux jours après,
cette dame donnant un concert, envoya chez madame John Dashwood des
cartes d'invitation pour elle et pour ses belles-soeurs. Madame John n'y
vit d'abord que le désagrément de leur envoyer sa voiture et l'ennui de
les y accompagner; lady Middleton n'y étant pas invitée, elles ne
pouvaient y aller seules. Fanny se promit bien de dire à tout le monde
que ses belles-soeurs ne logeaient pas chez elle. Maria par l'habitude
de faire le jour ce qu'elle avait fait la veille même et par
l'indifférence qu'elle mettait à faire une chose plutôt qu'une autre,
avait été amenée par degré à reprendre le genre de vie de Londres et à
sortir tous les soirs, sans attendre ni désirer le moindre amusement, et
souvent sans savoir jusqu'au dernier moment où elle allait. Sa toilette
l'occupait si peu, que si sa soeur n'y avait pas pensé pour elle, elle
serait restée dans sa robe du matin. Mais quand, après un ennui qu'elle
supportait à peine, elle était enfin parée, commençait un autre
supplice; c'était l'inventaire que faisait Anna Stéeles de toutes les
pièces de son ajustement l'une après l'autre. Rien n'échappait à son
insatiable curiosité et à sa minutieuse observation. Elle voyait tout,
elle touchait tout, elle voulait savoir le prix de tout, elle calculait
le nombre des robes de Maria, et combien le blanchissage devait lui
coûter par semaine, et à combien sa toilette devait lui revenir par an.
Maria en était excédée; mais ce qui lui déplaisait plus encore était le
compliment qui suivait toujours cet examen. «Eh bien, miss Maria, vous
voilà très-bien mise et très-belle encore, quoiqu'on en dise:
Consolez-vous, c'est moi qui vous le promets, vous allez faire encore
bien des conquêtes; et tous les jeunes gens ne seront peut-être pas
légers et perfides. Mademoiselle Elinor est très-bien aussi. A présent
que vous avez si fort maigri, on ne dirait pas qu'elle est l'aînée; et
elle aura bien sa part d'adorateurs».
Avec de tels encouragemens elles attendaient ce soir-là le carosse de
leur frère. Comme elles étaient prêtes, elles y entrèrent sur-le-champ
au grand désespoir de Fanny qui avait espéré qu'elles ne le seraient pas
encore et qu'elle pourrait rejeter le retard sur ses belles-soeurs.
Les évènemens de cette soirée ne furent pas remarquables. Le concert
d'amateurs, était, comme ils le sont d'ordinaire extrêmement médiocre,
quoique, dans leur propre estime et dans celle de la dame qui les avait
rassemblés, ce fussent les premiers talens d'Angleterre. Au reste, à
Maria près qui était très-forte sur le piano, mais qui ne faisait nulle
attention à la musique, le reste de l'assemblée était peu en état d'en
juger. On était là plutôt pour voir et se faire voir, que pour écouter.
Aussi Elinor qui n'était point musicienne et n'y avait nulle prétention,
ne se fit pas scrupule de détourner ses yeux de l'amphithéâtre de
musique pour regarder d'autres objets. Dans le nombre des femmes elle en
remarqua une à l'excès de sa parure, d'ailleurs très-peu jolie, mais
grande et bien faite, et entourée de tous les élégans, parmi lesquels
elle eut bientôt reconnu Robert Ferrars à son costume exagéré et à sa
lorgnette avec laquelle il regardait toutes les femmes, avec une fatuité
insupportable. Bientôt son tour vint d'être regardée; et Robert lui-même
s'avança avec nonchalance, et s'assit à côté d'elle. Bonjour, ma vieille
connaissance, lui dit-il d'un ton léger.
--Monsieur, vous vous méprenez sans doute, lui dit Elinor, surprise de
ce ton; je n'ai pas du tout l'honneur de vous connaître.
--Allons donc, vous plaisantez; n'avons-nous pas passé une heure
ensemble chez Grays, l'autre matin? Je vous reconnus à l'instant l'autre
soir chez votre frère, qui je crois est le mien aussi: ainsi vous voyez
que nous sommes intimes. D'ailleurs, dit-il, en souriant d'un air qu'il
croyait bien fin, je suis aussi le frère d'Edward; et l'on assure que
vous ne le haïssez pas du tout, et qu'il est encore plus que moi votre
ancienne connaissance.
--Monsieur, je ne hais personne, et nullement Edward Ferrars que j'aime
et que j'estime depuis long-temps.
--Eh bien, d'honneur! c'est très naïf, dit Robert en éclatant de rire.
Vous me prenez pour confident! Je suis peu accoutumé à ce rôle, mais je
m'y ferai, et en ami, je veux vous donner un conseil; c'est de ne plus
penser à Edward: sa mère a d'autres vues. D'ailleurs il est impossible,
absolument impossible que vous le trouviez aimable.
--Monsieur, dit Elinor avec fermeté, sans avoir sur lui aucune
prétention qui puisse contrarier les vues de madame Ferrars, je trouve
_son fils aîné_ très-aimable; et il me le paraît plus encore, depuis que
je le compare à d'autres.
--Ah bien, par exemple! c'est très-plaisant ce que vous dites-là. On ne
s'attendait pas à ce qu'Edward gagnât à être comparé à d'autres. Allons,
convenez donc qu'il est impossible d'être plus gauche, plus maussade,
mis avec moins de goût. Il faudrait une étrange prévention pour nier
cela.
--J'ai cette prévention, monsieur, et malgré votre éloge fraternel, je
persiste à la croire très-bien fondée.
--Allons, allons, vous plaisantez, je vois cela. Puis-je vous offrir une
pastille, mademoiselle Dashwood, dit il, en ouvrant une petite
bonbonnière d'écaille blonde à étoiles d'or? A propos n'avez-vous pas
envie de voir la boîte à cure-dents que je commandais l'autre jour?
Délicieuse! parole d'honneur, elle a réussi à ravir. Grays est unique
pour saisir mes idées.... Mais pardon, madame Willoughby m'appelle.
--Madame Willoughby! s'écria Elinor, où donc est-elle?
--Là; cette femme si bien mise. Personne à Londres ne se met comme
elle. J'excepte cependant cette charmante toque que je vis l'autre soir
sur la tête de je ne sais qui. Vous y étiez je crois? d'honneur! Cette
coiffure m'a tourné la tête. Comment se nomme la jeune personne?
--Mademoiselle Lucy Stéeles, une nièce de M. Pratt chez lequel votre
frère a demeuré.
--Ah Dieu! M. Pratt. Ah! je vous en conjure, mademoiselle, si vous ne
voulez pas que je meure de vapeurs, ne me parlez pas de M. Pratt! c'est
grâce à lui qu'Edward est si complètement maussade. Je l'ai dit souvent
à madame Ferrars: ne vous en prenez qu'à vous, ma mère, si votre fils
aîné est à peine présentable dans le beau monde; si vous l'aviez envoyé
comme moi à Westminster au lieu de le remettre aux soins de M. Pratt,
vous voyez ce qu'il serait. Elle est convaincue de son erreur; mais
c'est trop tard; le pli est pris.
Elinor ne répondit rien; elle n'aurait pas voulu qu'Edward ressemblât à
son frère, mais son séjour chez l'oncle de Lucy Stéeles ne lui était
guère plus agréable.
Enfin l'élégant Robert la quitta et lui fit plaisir; elle était sur les
épines en pensant que Maria pourrait voir madame Willoughby ou seulement
entendre son nom, et que Willoughby peut-être était lui-même dans le
salon; cependant elle ne l'avait point aperçu. Elle regarda encore; il
n'y était pas; et Maria émue par la musique, plus rêveuse, plus
mélancolique encore qu'à l'ordinaire, n'avait rien vu, rien entendu.
Elinor aurait voulu la prévenir, mais elle n'était pas à côté d'elle.
Heureusement que Fanny qui n'aimait pas la musique, et qui s'ennuyait,
avait demandé ses chevaux de bonne heure, et elle se retira avec ses
belles-soeurs avant la fin du concert, et sans que Maria se fût doutée
que madame Willoughby y était. Elles laissèrent à leur porte M. et
madame Dashwood, et retournèrent chez madame Jennings qui les attendait.
Le soir même M. John Dashwood eut avec sa femme un entretien aigre-doux
qui avait pour objet mesdemoiselles Dashwood. Pendant le concert, qui ne
l'amusait pas plus qu'elle, il avait eu le temps de réfléchir; et une
idée l'avait frappée. La maîtresse de la maison, lady Dennison avait
supposé que ses soeurs demeuraient chez lui: il était donc convenable
qu'elles y fussent, et il manquait aux devoirs d'un frère, en laissant
ses soeurs loger et manger chez des étrangers. L'opinion avait un grand
pouvoir sur lui; d'un autre côté sa conscience lui reprochait si souvent
de n'avoir point tenu la promesse faite à son père, qu'il crut devoir
l'appaiser, en les prenant quelques temps chez lui. La dépense serait
peu de chose; Elinor était petite mangeuse, et Maria, si languissante. A
peine furent-ils rentrés qu'il en fit la proposition à sa femme, qui en
frémit de tout son corps, et tâcha de parer le coup.--Je ne demanderais
pas mieux, mon cher John; vous savez combien j'aime tout ce qui tient à
vous. Mais voyez dans ce moment-ci, je craindrais d'offenser beaucoup
lady Middleton chez qui elles passent toutes leurs journées; il serait
tout-à-fait malhonnête de la priver de leur compagnie. J'en suis
très-fâchée; car vous voyez combien j'aime à être avec vos soeurs, mon
cher John, à les produire dans le monde, à leur prêter ma voiture.....
--Oui, oui, je vous rends justice, chère Fanny; mais dans cette
occasion, je ne sens pas la force de votre objection. Elles ne demeurent
point chez lady Middleton; et sous aucun rapport, elle ne peut être
fâchée qu'elles viennent passer quelques jours chez leur belle-soeur.
Vous voyez que tout le monde pense que cela doit être ainsi.
--Oui, oui lady Dennison qui ne sait ce qu'elle dit. Enfin, mon cher,
vous avez toujours raison; et je crois comme vous que cela
conviendrait; mais malheureusement j'ai invité mesdemoiselles Stéeles à
passer quelque temps avec nous. Ce sont de bonnes filles,
très-complaisantes, point gênantes, dont on fait tout ce qu'on veut, et
c'est une attention que je leur devais, mon frère Edward ayant été élevé
chez leur oncle Pratt, ainsi que je l'ai appris l'autre jour. Nous
pouvons avoir vos soeurs quand nous voudrons, soit à Norland, soit un
autre hiver à Londres. Peut-être mesdemoiselles Stéeles n'y reviendront
plus. Enfin je les ai déja invitées; et plus elles sont dépendantes et
sans fortune, plus on leur doit d'égards. Vous qui avez tant de
délicatesse et de générosité, mon cher John, vous sentez cela mieux que
personne, j'en suis sûre; je le suis aussi qu'elles vous amuseront
beaucoup plus que vos soeurs; elles sont gaies et très-gentilles. Ma
mère est passionnée de Lucy, et c'est aussi la favorite de notre cher
petit Henri.
Que répondre à de tels argumens? M. Dashwood fut convaincu; il convint
de la nécessité d'avoir les demoiselles Stéeles; et sa conscience
s'appaisa par le souvenir du beau dîner qu'il avait donné au colonel
Brandon, et par l'espoir que l'année suivante Elinor serait madame
Brandon, aurait une bonne maison à Londres, et que Maria vivrait avec
elle. Fanny tout à-la-fois contente d'être échappée au malheur d'avoir
ses belles-soeurs, et fière de l'esprit qu'elle y avait mis, écrivit le
matin suivant un billet à Lucy qu'elle antidata de deux jours, et où
elle la priait ainsi que mademoiselle Anna de lui faire le plaisir de
venir passer quelques jours chez elle, aussitôt que lady Middleton
voudrait les lui céder. On comprend combien Lucy fut heureuse. Aller
demeurer chez la soeur d'Edward, qui en l'invitant semblait travailler
pour elle! on peut cette fois pardonner à Lucy de se livrer à l'espoir.
Une occasion journalière de voir Edward, de gagner l'amitié de sa
famille, lui parut une chose si essentielle, qu'il ne fallait pas
différer. Après avoir fait sentir à sa soeur l'avantage qui pouvait en
résulter, elle la fit consentir d'autant plus facilement à quitter les
Middleton, que le docteur Donavar était aussi le médecin des Dashwood,
et de plus lié particulièrement avec John. L'espoir de le voir plus
souvent la consola de n'avoir plus à entendre les railleries de sir
Georges. Elles se préparèrent donc à y aller dès le lendemain. Lady
Middleton en prit son parti avec l'indifférence qu'elle mettait à tout
ce qui ne la regardait pas directement.
On comprend qu'à peine Elinor fut arrivée, que Lucy lui montra en
triomphe le pressant billet de Fanny; et pour la première fois elle
partagea l'espérance de Lucy. Une telle preuve de bonté, une prévenance
si marquée avec de jeunes personnes que Fanny connaissait aussi peu,
elle qui, à l'ordinaire était si peu obligeante, témoignaient que l'on
avait du moins beaucoup de bonne volonté et de bienveillance, qui avec
le temps et l'adresse de Lucy pourraient mener à quelque chose de plus.
Comme Elinor ignorait le projet que son frère avait eu de les inviter,
il ne lui vint pas dans l'idée que mesdemoiselles Stéeles eussent servi
de prétexte à Fanny pour ne pas les recevoir. Elles y allèrent donc dès
le lendemain, et furent reçues de manière à laisser tout croire de
l'effet de cette préférence. Fanny avait fait sentir à son mari qu'il
était très-dangereux de rapprocher Elinor d'Edward dans un moment où on
traitait de son mariage, au lieu que les petites Stéeles, qu'il
connaissait à peine, étaient à tout égard sans danger pour lui. Quant à
elle-même elle en faisait deux complaisantes assidues qui lui faisaient
ses chiffons, servaient le thé, arrangeaient le feu, ramassaient son
mouchoir, amusaient son enfant; elle trouvait toutes ces attentions
serviles très-agréables et très commodes. Sir Georges qui les allait
voir quelquefois, ne parlait que de l'amitié de madame John Dashwood
pour ses petites cousines. Elle était plus enchantée d'elles, et surtout
de Lucy qu'elle ne l'avait jamais été de toute autre jeune personne;
elle ne les appelait plus que _sa chère Lucy, sa chère Anna_, leur avait
fait présent à chacune d'un petit porte-feuille d'aiguilles, et disait
qu'elle ne savait comment elle ferait pour se séparer de ses aimables et
chères amies.
CHAPITRE XXXVIII.
Madame Palmer était si bien au bout de quinze jours, que sa mère ne
trouva plus nécessaire de lui donner tout son temps, et se contenta de
la visiter une ou deux fois par jour. Elle revint à sa maison, à ses
habitudes, à ses jeunes amies, à qui elle racontait avec soin tout ce
qu'elle apprenait dans ses courses. La troisième ou quatrième matinée,
en revenant de chez sa fille, elle entra dans le salon, où Elinor
travaillait seule, avec un air d'importance, comme pour la préparer à
entendre quelque chose d'extraordinaire.
--Bon Dieu! ma chère Elinor, est-ce que vous savez la nouvelle?
Elinor eut un instant l'idée qu'elle voulait parler du retour de
Willoughby, dont elle avait déja prévenu Maria; elle le lui dit.
--Mon Dieu non, ma chère, il s'agit bien d'autre chose vraiment!
Qu'est-ce que me font les Willoughby à présent? Rien du tout je vous
assure; je les laisse pour ce qu'ils sont. Qu'ils aillent, qu'ils
viennent peu m'importe. Mais ce que je viens d'apprendre, devinez-le si
vous pouvez en cent, en mille.
--Ce sera peut être plutôt fait de me le dire, chère dame, dit en riant
Elinor.
--Allons, allons je le veux bien; c'est si étrange! écoutez donc. Quand
je suis entrée chez Charlotte, je l'ai trouvée, la pauvre petite mère,
fort en peine pour son enfant. Elle croyait qu'il allait mourir, il
criait, il ne voulait rien prendre et était tout couvert de petits
boutons rouges. Je l'examinai, et je lui dis: Eh mon Dieu! ma chère
Charlotte, calmez-vous, ce n'est rien au monde que la rougeole; et la
nourrice dit de même. Mais madame Palmer ne fut pas contente qu'on n'eût
envoyé chercher le docteur Donavar. On y alla, et on eut le bonheur de
le trouver précisément comme il revenait de Harley-Street, de chez votre
frère. Il vint à la minute et dit comme moi que c'était la rougeole,
qu'il n'y avait rien à craindre; alors Charlotte a été bien contente.
Elinor l'écoutait avec intérêt, mais ne pouvait s'empêcher de sourire de
l'importance de cette nouvelle de grand'mère.--M'y voici, dit la bonne
Jennings, à ma nouvelle. Comme le docteur sortait, je m'avisai de lui
dire en riant: Ah! ah! docteur, je sais fort bien ce qui vous attire si
souvent à Harley-Street chez M. John Dashwood; vous courtisez Anna
Stéeles, m'a-t-on dit, et nous deviendrons cousins peut-être. Il rit
aussi; puis reprenant un air grave et mystérieux, il s'approcha de moi,
et me dit: Ce n'est point du tout pour mademoiselle Anna que je suis
allé aujourd'hui chez John Dashwood, c'est pour sa femme qui est mal,
très-mal je vous assure.
--Bon Dieu! s'écria Elinor, Fanny est malade.
--Voilà exactement ce qu'il m'a dit, ma chère; et j'ai crié tout comme
vous, quoique je ne l'aime guères; mais quand on est malade ou mort
tout s'oublie.
--Rassurez-vous, madame, m'a-t-il répondu, et rassurez aussi les jeunes
miss Dashwood; leur belle-soeur n'en mourra pas puisque la colère ne l'a
pas étouffée; mais elle n'en a pas été loin.
--La colère! Fanny! eh mon Dieu! contre qui? dit Elinor.
--J'ai demandé la même chose, et voici ce que j'ai appris. M. Edward
Ferrars, le frère aîné de madame Dashwood, ce même jeune homme sur
lequel je vous raillais à Barton, vous savez bien, mais à présent je
serais bien fâchée que vous lui eussiez donné votre coeur! (Elinor ne
demanda plus rien, elle écouta dans une grande émotion) eh bien! cet
Edward Ferrars, ne vous aimait point, ma chère; il paraît qu'il était
engagé depuis long-temps avec ma cousine Lucy. Pas une créature humaine
ne s'en est doutée, excepté Anna. Auriez-vous cru cela possible? Quant à
leur amour il n'y a rien là d'extraordinaire: Lucy est gentille, elle
est vive, alerte, et précisément de cette espèce de jeunes filles qui
plaisent aux garçons timides, parce qu'elles font toutes les avances.
Mais que cette amourette soit allée si loin et depuis si long-temps,
sans que personne l'ait su ni soupçonné, c'est cela qui est étrange. Je
ne les ai jamais vus ensemble, car je suis bien sûre que je l'aurais
tout de suite deviné. Mais ce grand secret était si bien gardé que ni
madame Ferrars, ni votre belle-soeur ne le soupçonnaient, ni personne au
monde. C'était dans la famille à qui caresserait le plus Lucy; Edward y
venait fort peu. Voilà que ce matin la pauvre Anna, bonne fille sans
malice comme vous savez a découvert le pot aux roses.
Ils sont tous si passionnés de Lucy, pensait-elle, que je suis sûre
qu'il n'y aura pas la moindre difficulté, et que madame Dashwood va
sauter de joie. Ce matin donc elle est entrée auprès de votre
belle-soeur, qui était seule dans son cabinet, et qui ne se doutait
guères de ce qu'elle allait apprendre. Il n'y avait pas cinq minutes
qu'elle avait dit à son mari que son frère paraissait à présent
indifférent pour toutes les femmes, et qu'elle était sûre qu'on
l'amènerait bientôt à épouser milady, je ne sais qui, et voilà qu'Anna
lui dit comme la plus belle chose du monde qu'il est engagé avec Lucy.
Vous pouvez penser quel coup c'était pour son orgueil et sa vanité!
Elle s'est mise dans une telle fureur qu'il lui a pris de violens maux
de nerfs, et elle poussait de tels cris, que votre frère qui était en
bas dans sa chambre, écrivant à son intendant de Norland, les a
entendus. Il est accouru vers sa pauvre femme; alors une autre scène a
commencé. Lucy entra aussi tout effrayée pour donner des secours à sa
chère Fanny: jugez comme elle fut reçue! Pauvre petite! je la plains
beaucoup; et elle n'a pas été traitée doucement j'en réponds, car votre
soeur était, dit-on, comme une furie, et n'a cessé ses injures que
lorsqu'un nouvel accès la fait évanouir. Anna était à deux genoux en
pleurant amèrement, et quand on y pense bien c'était la plus
malheureuse; tout le monde la grondait; sa soeur au désespoir qu'elle
eût trahi son secret, l'a battue, dit-on, avant de sortir de la chambre;
et elle n'a pas comme Lucy un amant et un mari pour se consoler: le
docteur Donavar ne la reverra guères. Votre frère se promenait, allait
du haut en bas sans savoir que dire ni que faire. Dès que Fanny put
parler, ce fut pour déclarer qu'elle ne prétendait pas que ces _ingrates
Stéeles_ fussent un instant de plus chez elle. Votre frère fut obligé de
se mettre aussi à deux genoux pour lui persuader de les laisser au moins
faire leurs paquets. Mais ses accès de maux de nerfs se succédaient
d'une manière si effrayante, qu'il prit le parti d'envoyer chercher le
docteur Donavar, qui trouva toute la maison en rumeur. Le carosse était
à la porte pour emmener mes pauvres cousines chez leurs parens à
Holborn; elles descendaient l'escalier, quand il arriva. La pauvre Lucy
pouvait à peine marcher; Anna était à moitié folle de douleur. Pour moi
je déclare que je suis furieuse contre votre belle-soeur, et que je
désire de tout mon coeur qu'ils se marient en dépit d'elle. Bon Dieu!
dans quel état sera le pauvre Edward quand il apprendra cela! sa
bien-aimée traitée avec ce mépris. On dit qu'il l'aime passionnément, et
qu'il sera capable de tout; et je le conçois très-bien. M. Donavar pense
de même; nous en avons jasé ensemble, pendant une demi-heure. Enfin il
m'a quittée pour y retourner; il avait grande envie d'y être quand
madame Ferrars y arrivera. Madame Dashwood l'a fait prier de venir dès
que mes pauvres cousines ont été parties; elle est sûre que sa mère va
aussi tomber en syncope: ce qu'il y a de certain c'est que ce ne sera
pas moi qui la ferai revenir; je ne les plains ni l'une ni l'autre. Je
n'ai encore vu de ma vie deux femmes faire tant de cas du rang et des
richesses. Je ne vois pas pourquoi Edward Ferrars n'épouserait pas Lucy
Stéeles. Elle n'est pas fille de lord, cela est vrai; mais ce n'est pas
la femme qui fait le mari, et n'a-t-on pas souvent vu de pareils
mariages. Ma fille Mary n'est-elle pas milady; n'en déplaise à ces
belles dames? Lucy n'a rien ou presque rien, c'est vrai aussi; mais elle
a des charmes et du savoir faire. Personne n'est plus gentille dans une
maison; cela met la main à tout, et si madame Ferrars leur donne
seulement cinq cents pièces par année, elle brillera autant qu'une
autre avec mille. Ah! comme ils seraient bien dans une petite maison
comme la vôtre, ni plus ni moins, avec deux filles pour les servir et un
domestique pour le mari! Que faut-il de plus pour être heureux quand on
s'aime? Et je crois que je pourrais leur procurer une bonne
femme-de-chambre, la propre soeur de ma Betty, qui leur conviendrait
parfaitement. Ici Madame Jennings arrêta son flux de paroles, et comme
Elinor avait eu le temps de rassembler ses idées, elle put répondre
comme le sujet le demandait. Il n'y avait presque rien de nouveau pour
elle; elle était préparée à cet événement, et ne fut point soupçonnée
d'y prendre un intérêt particulier; car depuis long-temps madame
Jennings avait cessé de la croire attachée à Edward. Heureuse de
l'absence de Maria elle se sentit très-capable de parler de cette
affaire sans embarras et de donner son sentiment avec impartialité.
Elle savait à peine elle-même ce qu'elle désirait, mais elle s'efforçait
de rejeter de son esprit toute idée que cela pût finir autrement que par
le mariage d'Edward et de Lucy. Elle était inquiète de ce que ferait
madame Ferrars pour l'empêcher, et bien plus inquiète encore de la
manière dont Edward se conduirait. Il n'était plus lié à Lucy par
l'amour, elle en était sûre; mais il l'était par l'honneur, et quoique
l'idée de le perdre fût bien cruelle, elle l'était moins que celle qu'il
pût manquer à un tel engagement. Elle sentait beaucoup de compassion
pour lui, très peu pour Lucy, et pas du tout pour les autres.