Après le thé on fit des parties de jeu. Mesdames Ferrars et Jennings

s'établirent à un grave whist avec sir Georges et M. Palmer. Elinor fut

surprise de cet arrangement; le colonel Brandon, à qui son frère et sa

belle-soeur avaient fait tant d'honneurs, avait dans son idée plus de

droit à cette partie, et par son âge et par son habileté au whist, que

M. Palmer, qui malgré son apathie ne parut pas trop content d'être le

partener des deux grands-mères. Mais M. Dashwood n'avait garde de

séparer sa soeur Elinor de son futur époux le colonel Brandon. Lady

Middleton n'aimait que le cassino; et le colonel ne le savait presque

pas, mais n'importe; il fallut bon gré malgré qu'il se mît à cette

partie, ainsi qu'Elinor qui aurait bien préféré ne pas jouer et rester

avec sa soeur; mais elle eut beau conjurer ou son frère ou Fanny de

prendre sa place, elle ne put l'obtenir. M. Dashwood se mit à côté du

colonel pour lui apprendre le cassino. Anna Stéeles fit le quatrième.

Fanny se mit en cinquième dans la partie des mères. Lucy tantôt à côté

d'elle lui parlait de tout ce qui pouvait lui plaire, tantôt à côté de

madame Ferrars s'intéressait à son jeu, vantait son habileté au whist, à

laquelle la bonne dame avait de grandes prétentions, enfin faisait sa

cour de son mieux. Maria était laissée seule à ses tristes pensées, et

ne s'en plaignait pas. Absorbée dans ses réflexions, dans ses souvenirs,

et bien loin du salon de madame John Dashwood, elle n'entendit pas même

ouvrir la porte et Fanny s'écrier: Ah! voilà mon frère. Mais Elinor ne

l'entendit que trop; son sang reflua vers son coeur qui battit avec

violence; et ses yeux baissés sur ses cartes, sans en distinguer une,

elle s'efforça de reprendre son courage accoutumé. Enfin quand elle crut

y avoir réussi, elle tourna ses regards d'abord sur Lucy, qui était

restée à sa place, dont la physionomie n'exprimait rien, mais dont les

yeux perçans suivaient celui qui venait d'entrer. Elinor était placée de

manière à ne pas le voir, et n'en était pas fâchée, lorsque son frère

s'écrie: Ah! vous voilà enfin, Robert, d'où diable venez-vous? Nous

avons dîné depuis deux heures. Elinor respire; ce n'est pas Edward.

Robert s'avance auprès de son beau-frère; elle reconnaît d'abord le

merveilleux à la boîte à cure-dents qui l'avait si fort impatientée chez

le bijoutier. Sans doute il la reconnut aussi; il la salua d'une

inclination de tête d'un air affecté. Son costume avait toute

l'extravagance de la mode française, encore exagérée, et présentait

vraiment quelque chose de très-ridicule: une crête ébouriffée, un col de

chemise remontant jusqu'aux coins des yeux, un fraque étroit, un gilet

de deux doigts, un pantalon qui lui montait jusque sous les bras, un

fracas de cachets et de bagues, un bouquet à la boutonnière, enfin tout

ce qui constituait alors l'élégance des jeunes gens qu'on appelait _des

incroyables_. L'émotion d'Elinor avait fait place à l'étonnement; elle

ne pouvait comprendre que ce fût là le frère du simple, du timide

Edward. Il dit légèrement à son beau-frère, que, sur sa parole, il avait

tout-à-fait oublié son dîner; que, dans la foule de ses engagemens, ces

oublis lui arrivaient souvent; et promenant sa lorgnette sur les jeunes

dames, il daigna ajouter: Sans doute j'ai beaucoup perdu... Cette

langoureuse beauté auprès de la cheminée, est-ce une de vos soeurs,

John? en désignant Maria.

--Oui, la cadette, très-jolie autrefois sur mon honneur; mais la pauvre

enfant est malade. Robert ne l'écoutait pas; sa lorgnette était dirigée

sur la jolie toque à plumes de Lucy. Cette petite personne est

délicieusement coiffée, reprit-il, mais je dis délicieusement! Cela

vient de Paris; je crois l'avoir remarqué au magasin d'Hustley;

très-jolie sur ma parole; du dernier goût!

--Et la jeune personne aussi; c'est miss Lucy Stéeles, parente de lady

Middleton. Et Edward où diable se tient-il?

--Où je ne suis pas sans doute. Nous n'allons point ensemble; il y a

huit jours que je ne l'ai vu. Il s'approcha de sa mère dont il était le

favori, et qui lui dit: Bon jour, Robert, avec un air assez affable. Il

adressa quelques mots à Lucy sur sa délicieuse coiffure, dont elle eut

l'air très-flattée. Peu après les parties finirent, et l'on prit congé

les uns des autres, au grand plaisir des deux soeurs à qui la journée

avait été ennuyeuse et pénible.

CHAPITRE XXXVI.

Le désir qu'Elinor avait eu de voir la mère d'Edward était plus que

satisfait; il était anéanti. Et, de tout son coeur, elle désirait

actuellement ne pas se retrouver avec elle. Elle avait assez de son

orgueil, de son dédain, de son esprit étroit et vain, et de sa

prévention décidée contre les soeurs de son gendre; elle voyait

clairement à présent toutes les difficultés et les retards qu'il y

aurait eu à son mariage avec Edward, lors même qu'il eût été libre. Il

était le seul de cette famille qui lui fût agréable. La fatuité et les

prétentions de l'élégant Robert lui étaient insupportables; et madame

John Dashwood n'ayant jamais cherché à gagner l'amitié de ses belles

soeurs, ne leur en avait jamais témoigné. Elle se trouva donc presque

heureuse qu'un obstacle insurmontable la préserva du malheur d'être sous

la dépendance de madame Ferrars, d'être obligée de se soumettre à ses

caprices et de supporter sa mauvaise humeur; et si elle n'avait pas

encore la force de se réjouir qu'Edward fût engagé avec Lucy, elle

l'attribuait uniquement à la certitude qu'il ne serait pas heureux avec

elle. Si sa rivale avait été plus aimable, elle aurait pris tout-à-fait

son parti de renoncer pour sa part à un bonheur aussi chèrement acheté

que d'être la fille de madame Ferrars et la soeur de M. Robert. Elle ne

comprenait pas que Lucy eût attaché autant de prix aux honnêtetés d'une

femme qui ne lui en avait fait que parce qu'elle n'était pas Elinor, et

que la vérité ne lui était pas connue. Il fallait que Lucy fût

complètement aveuglée par la vanité pour n'avoir pas senti que cette

préférence arrachée à demi par ses flatteries, n'était pas du tout pour

l'_amante d'Edward_, pas même pour Lucy Stéeles, mais pour la jeune

fille qui paraissait à côté de celle qu'on voulait mortifier. Lucy le

voyait si peu sous ce jour, que dès le lendemain matin elle arriva à

Berkeley-Street avec l'espoir de trouver Elinor seule, et de lui dire

tout son bonheur; elle eut celui de venir au moment où madame Jennings

allait sortir.

--Chère amie, dit Lucy à Elinor, que je suis contente de pouvoir vous

parler en liberté, vous dire combien je suis heureuse! Pouvez-vous

imaginer quelque chose de plus flatteur que la manière dont madame

Ferrars me traita hier? Comme elle était bonne, affable! Vous savez

combien je la redoutais; certes, j'avais bien tort. Dès le premier

moment où je lui fus présentée, je vis sur sa physionomie quelque chose

qui me disait que je lui plaisais extrêmement; et toute sa conduite avec

moi l'a confirmé. N'est-ce pas que c'était ainsi? vous l'aurez vu tout

comme moi. N'en avez-vous pas été frappée?

--Elle était certainement très-polie avec vous.

--Polie! est-ce que vous n'avez vu que de la politesse? Pour moi j'ai vu

beaucoup plus. Avec quelle bonté elle m'a distinguée de tout le monde!

ni orgueil ni hauteur quoique je sois une pauvre jeune personne qu'elle

voyait aussi pour la première fois. Elle n'a presque adressé la parole

qu'à _moi_ seule, et votre belle-soeur de même. Quelle femme adorable!

toute douceur, toute affabilité, si bonne, si prévenante! Quel bonheur

pour vous que votre frère ait épousé une femme aussi aimable.

Elinor pour éviter de répondre, voulut changer d'entretien; mais Lucy la

pressa tellement de convenir de son bonheur, qu'elle ne pût s'en

défendre.--Indubitablement, lui dit-elle, rien ne pourrait être plus

heureux et plus flatteur pour vous que la conduite de madame Ferrars, si

elle connaissait vos engagemens avec son fils, mais ce n'est pas le cas,

et.....

--J'étais sûre d'avance que vous me répondriez cela, interrompit Lucy;

mais vous conviendrez au moins qu'il ne peut y avoir aucune raison au

monde qui obligeât madame Ferrars à feindre de m'aimer, si je ne lui

plaisais pas; et elle a marqué une prévention si flatteuse pour moi, et

pour _moi seule_, que vous ne pouvez m'ôter la satisfaction d'y croire.

Je suis sûre à présent que tout finira bien, et que je ne trouverai

point les difficultés que je craignais. Madame Ferrars et sa fille sont

deux femmes charmantes, adorables, qui me paraissent sans défauts; et

peut-être me font-elles l'honneur de penser la même chose de moi; car

j'ai vu et senti qu'il y avait entre nous un attrait mutuel. Je suis

étonnée que vous ne m'ayez jamais dit combien votre belle-soeur est

agréable!

Elinor n'essaya pas même de répondre; qu'aurait-elle pu dire?

--Etes-vous malade, miss Dashwood? dit Lucy, vous semblez si triste, si

abattue! Vous ne parlez pas; sûrement vous n'êtes pas bien, lui dit la

méchante fille avec son regard abominable.

--Je ne me suis jamais mieux portée; répondit Elinor.

--J'en suis vraiment charmée; mais vous n'en avez pas l'air du tout. Je

serais consternée si vous tombiez malade, vous qui _partagez_ si bien

tout ce qui m'arrive. Le ciel sait ce que j'aurais fait sans votre

amitié.

Elinor essaya de répondre quelque chose d'honnête; mais elle le fit si

froidement qu'il eût mieux valu se taire. Cependant Lucy en parut

satisfaite.

--En vérité, lui dit-elle, je n'ai pas le moindre doute sur l'intérêt

que vous prenez à mes confidences et à mon bonheur; et après l'amour

d'Edward, votre amitié est ce que je prise le plus. Pauvre Edward! si

seulement il avait été là; s'il avait vu sa mère et sa soeur me traiter

comme si j'étais déja de la famille! mais à présent il en sera souvent

témoin, et tout s'arrange à merveille. Lady Middleton et madame John

Dashwood s'aiment déja à la folie; elles vont se lier intimement, et

nous serons sans cesse les uns chez les autres. Edward passe sa vie,

dit-on, chez sa soeur. Lady Middleton fera de fréquentes visites à

madame Dashwood; et votre belle-soeur a eu la bonté de me dire qu'elle

serait toujours charmée de me voir. Ah! quelle délicieuse femme! Si

vous lui dites une fois ce que je pense d'elle, vous ne pourrez pas

exagérer mes éloges. Elinor garda encore le silence; et Lucy continua:

Je suis sûre, que je me serais aperçue au premier moment si madame

Ferrars avait mauvaise opinion de moi. Elle m'aurait fait seulement

comme à d'_autres_ une révérence cérémoniale, sans dire un mot, ne

faisant plus nulle attention à moi, ne me regardant qu'avec dédain...

Vous comprenez sûrement ce que je veux dire. Si j'avais été traitée

ainsi, il ne me resterait pas l'ombre d'espérance, je n'aurais même pas

pu rester en sa présence. Je sais que, lorsqu'on lui déplaît, elle est

très-violente, et n'en revient jamais.

Elinor n'eut pas le temps de répliquer quelque chose à son malin

triomphe. La porte s'ouvrit; le laquais annonça M. Ferrars qui entra

immédiatement.

Ce fut un moment très-pénible pour les uns et pour les autres; tous les

trois eurent l'air très-embarrassé. Edward paraissait avoir plus envie

de reculer que d'avancer. Ce qu'ils désiraient tous d'éviter, une

rencontre en tiers, arrivait de la manière la plus désagréable. Non

seulement ils étaient tous les trois ensemble, mais ils y étaient sans

le moindre intermédiaire, sans personne qui pût soutenir l'entretien, et

venir à leur secours. Les dames se remirent les premières. Ce n'était

pas à Lucy à se mettre en avant; vis-à-vis de lui l'apparence du secret

devait encore être gardée. Elle ne fit donc que le regarder tendrement,

le saluer légèrement, et garder le silence. Elinor qui le voyait pour

la première fois depuis leur arrivée et qui ne devait pas avoir l'air de

rien savoir, avait un rôle bien plus difficile. Mais autant pour lui que

pour elle, elle désirait si vivement d'avoir un maintien naturel, que

passé le premier moment elle put le saluer d'une manière aisée et

presque comme à l'ordinaire. Un second effort sur elle-même la rendit si

bien maîtresse de ses impressions, que ni son regard, ni ses paroles, ni

le son de sa voix ne purent trahir ce qui se passait dans son intérieur.

Elle ne voulut pas que la présence de Lucy l'empêchât de témoigner à un

ancien ami, son plaisir de le revoir, et son regret de ne s'être pas

trouvée à la maison quand il y était venu. Ni les regards pénétrans de

sa rivale, ni l'embarras de sa position, ni son dépit secret ne la

détournèrent de remplir ce qu'elle regardait comme un devoir envers le

frère de sa belle-soeur, et l'homme qu'elle estimait. Cette manière

donna quelque assurance à Edward, et le courage de s'avancer et de

s'asseoir. Mais son embarras dura beaucoup plus long-temps; ce qui au

reste lui était naturel, quoique très-rare chez la plupart des hommes,

qui ne se laissent pas influencer par des rivalités de femmes, dont leur

amour-propre jouit. Mais Edward n'était pas susceptible de ce genre de

vanité; et pour être tout-à-fait à son aise dans cette circonstance, il

fallait ou l'insensibilité de Lucy ou la conscience sans reproche

d'Elinor; et le pauvre Edward n'avait ni l'un ni l'autre de ces moyens

de tranquillité.

Lucy avec une mine froide, réservée, semblait déterminée à observer, à

écouter et à ne point se mêler d'un entretien où naturellement elle

devait être étrangère. Edward ne disait que des monosyllabes, en sorte

que la conversation reposait en entier sur Elinor, et qu'elle en était

seule chargée. Elle fut obligée de parler la première de la santé de sa

mère, d'Emma, de leur arrivée à Londres, de leur séjour, de tout ce dont

Edward aurait dû s'informer, s'il avait pu parler.

Après quelques minutes, ayant elle-même besoin de respirer, et voulant

laisser quelques momens de liberté aux deux amans, sous le prétexte de

chercher Maria, elle sortit héroïquement, et resta même quelque temps

dans le vestibule avant d'entrer chez sa soeur. Maria n'eut pas la même

discrétion; dès qu'elle eut entendu le nom d'Edward, elle courut

immédiatement au salon. Le plaisir qu'elle eut en le voyant lui fit

oublier un instant toutes ses peines; il fut, comme tous ses sentimens,

très-vif et exprimé avec chaleur. Cher Edward, lui dit-elle en lui

tendant la main avec toute l'affection d'une soeur et d'une amie, enfin

vous voilà! Combien je m'impatientais de vous revoir! et ce moment me

dédommage de tout.

Edward était dans une extrême émotion; il aurait voulu exprimer ce qu'il

sentait, mais devant un tel témoin, qui prêtait toute son attention pour

ne perdre ni un regard ni une parole, qu'aurait-il pu dire? Il pressa

doucement la main de Maria sans répondre. Puis on se rassit; et pour un

moment chacun garda le silence les yeux baissés, à l'exception de Maria

qui regardant avec sensibilité tantôt Edward, tantôt Elinor, aurait

voulu réunir leurs mains dans les siennes, que leur bonheur lui tînt

lieu du sien propre, et qui regrettait seulement que le plaisir de se

retrouver fût troublé par la présence importune d'un tiers aussi

étranger, aussi indifférent que Lucy.

Edward parla le premier; ce fut pour exprimer son inquiétude sur le

changement de Maria. Vous n'avez pas, lui dit-il, l'air de santé que

vous aviez à Barton. Je crains que la vie de Londres ne vous convienne

pas.

--Oh! ne pensez pas à moi, lui dit-elle avec le ton de la gaîté,

quoique ses yeux se remplissent de larmes au souvenir des jours heureux

qu'elle avait passés à Barton; ne songez pas à moi. Elinor est

très-bien, vous le voyez; c'est assez pour vous et pour moi.

Ce mot touchant n'était pas fait pour mettre plus à l'aise Elinor et

Edward, ni pour se concilier l'amitié de Lucy qui lança à Maria un

regard indigné dont celle-ci ne s'aperçut pas.

--Est-ce que vous aimez le séjour de Londres? reprit Edward pour dire

quelque chose et pour détourner la conversation sur un autre sujet.

--Non, pas du tout, répondit Maria; j'en attendais beaucoup de plaisir,

je n'y en ai trouvé aucun. Celui de vous voir, cher Edward, est le

premier que j'aie goûté. Je remercie le ciel de ce que nous vous

retrouvons toujours le même; et un profond soupir suivit ces mots.

Elle s'arrêta; et personne ne continua. Je pense une chose, ma chère

Elinor, reprit-elle, puisque nous avons retrouvé Edward, nous nous

mettrons sous sa protection pour retourner à Barton. Dans une semaine ou

deux tout au plus nous serons prêtes à partir. Je suppose, et je suis

bien sûre, Edward, que vous accepterez d'être notre protecteur dans ce

petit voyage, et que vous voudrez bien nous accompagner.

Le pauvre Edward murmura quelques mots que personne ne comprit,

peut-être pas lui-même. Lucy rougit, puis pâlit, et toussa vivement. Un

regard d'Edward moitié sévère, moitié suppliant, la calma. Il était

vraiment au supplice. Maria qui vit son agitation, la mit absolument sur

le compte de l'impatience et du dépit que lui faisait éprouver la

présence d'une étrangère dans ce moment de réunion, et parfaitement

satisfaite de lui, elle voulut à son tour le calmer, en insinuant à Lucy

d'abréger sa visite.

--Nous avons passé hier la journée entière à Harley-Street chez votre

soeur et la nôtre, lui dit-elle. Ah! quelle longue journée! j'ai cru

qu'elle ne finirait jamais..... mais j'ai beaucoup de choses à vous dire

à ce sujet qu'on ne peut dire actuellement..... enfin cette journée fut

plus pénible qu'agréable. Mais pourquoi n'y étiez-vous pas, Edward?

ç'aurait été plus agréable pour nous. Pourquoi n'y-êtes-vous pas venu?

--J'avais le malheur d'être engagé ailleurs.

--Bon! engagé! on se dégage de tout quand on peut être avec des amies

comme Elinor et Maria.

Le moment parut propice à la méchante Lucy, pour se venger de

Maria.--Vous pensez peut-être, mademoiselle, lui dit-elle, que les

hommes ne sont point tenus de garder leurs engagemens, quand il leur

vient dans la tête de les rompre.

Elinor rougit de colère; mais Maria parut entièrement indifférente à

cette attaque, et répliqua avec calme: non en vérité, je ne crois point

du tout ce que vous dites. Je suis très-sûre que c'est la fidélité à un

engagement plus ancien qui a empêché Edward de venir hier voir sa

soeur; je crois réellement qu'il a la conscience la plus délicate et la

plus scrupuleuse qu'on puisse avoir, et qu'il ne manquera jamais de sa

vie à une promesse donnée, lors même que ce serait contre son intérêt ou

son plaisir. Je n'ai jamais connu quelqu'un qui craignît davantage de

causer à qui que ce soit la moindre peine, de ne pas répondre à ce qu'on

attend de lui, de ne pas remplir tous ses devoirs importans ou non sans

subterfuge, et quoiqu'il puisse lui en coûter: voilà comme est Edward;

et je dois lui rendre cette justice. Comme vous avez l'air confus et

peiné, Edward! Quoi! n'avez-vous jamais entendu faire votre éloge? si

vous le craignez, vous ne devez pas être mon ami; car il faut que ceux

qui acceptent mon estime et mon amitié se soumettent à entendre, devant

eux-mêmes, tout ce que je pense d'eux, soit en bien soit en mal.

Tout ce qu'elle dit convenait si bien au cas actuel; et il fut si

difficile à Edward de le supporter, que ne pouvant plus soutenir sa

position, il se leva et voulut sortir.

--Nous quitter aussitôt! dit Maria, non, mon cher Edward, cela ne se

peut. Rasseyez-vous, et restez, je vous en conjure; et, le tirant un peu

à l'écart, elle lui dit à l'oreille en jetant un coup-d'oeil sur Lucy:

attendez qu'elle soit partie, je vous en supplie! elle s'en ira bientôt;

il y a des siècles qu'elle est là. Mais cette invitation manqua son

effet. Il n'en sortit pas moins; et Lucy qui était décidée à ne pas

partir la première, fût-il resté deux heures, s'en alla bientôt après

lui. Maria était de si mauvaise humeur qu'elle la salua à peine.

--Qu'est-ce donc qui peut l'attirer si souvent ici, dit-elle à sa soeur,

dès que Lucy eut tourné le dos? ne pouvait-elle pas voir facilement

comme nous désirions tous son départ? Combien Edward était tourmenté!

--Pourquoi donc, dit Elinor, Lucy serait-elle une étrangère pour lui? il

a demeuré chez son oncle près de Plymouth; il la connaît depuis plus

long-temps que nous: il est très-naturel qu'il ait aussi du plaisir à la

voir. Du plaisir! Edward du plaisir à voir Lucy Stéeles qu'il a vue

peut-être deux ou trois fois comme une petite fille! Si même il l'a

remarquée et reconnue, ce que je ne crois pas à l'air qu'il avait avec

elle, il aurait bien voulu la voir loin d'ici. Je ne sais pas, Elinor,

quelle est votre idée en me parlant d'Edward avec cette indifférence, ou

en le supposant indifférent lui-même au plaisir d'être avec vous? il n'y

avait qu'à le voir pour sentir comme il était tourmenté. Aussi ai-je été

aujourd'hui très-contente de sa manière, et très-mécontente de la vôtre,

Elinor. Pas un mot d'amitié, pas un effort pour le retenir ou pour faire

en aller Lucy. Si c'est là ce qu'on appelle être sage et prudente, que

le ciel me préserve de l'être! moi je dis que c'est ingratitude ou

fausseté. Ce pauvre Edward, comme il avait l'air malheureux! Je ne sais

comment vous avez eu le courage de le laisser sortir ainsi. Elle se

retira elle-même en disant cela. Elinor en fut bien aise; elle n'aurait

su que lui répondre, liée comme elle l'était par sa promesse à Lucy de

garder son secret; et quelque pénibles que fussent pour elle l'erreur de

Maria et les propos qui en étaient la suite, elle était forcée de s'y

soumettre. Son seul espoir était qu'Edward ne s'exposerait pas souvent à

renouveler un entretien aussi cruel, et qu'il ferait tous ses efforts

pour l'éviter. Mais elle-même! pourrait-elle alors se dérober aux

conjectures, aux plaintes, et même aux reproches de Maria sur la rareté

des visites d'Edward. Sous tous les rapports Elinor était vraiment

très-malheureuse, et elle avait besoin de tout son courage pour

supporter une situation aussi désagréable, et qui suivant les apparences

durerait encore long-temps.

CHAPITRE XXXVII.

Peu de jours après cette rencontre les papiers-nouvelles annoncèrent au

public que madame Charlotte Palmer, femme de M. Thomas Palmer, écuyer,

était heureusement délivrée d'un fils: très-intéressant article pour la

bonne grand'mère Jennings, qui le savait déja puisqu'elle avait assisté

à la naissance du petit héritier, mais qui n'en eut pas moins de plaisir

à le lire sur les papiers.

Cet évènement qui la rendait heureuse au suprême degré, produisit

quelque changement dans l'emploi de son temps, et dans la vie de ses

jeunes amies. Elle voulait être autant que possible auprès de la

nouvelle maman et de ce cher petit nouveau-né, qu'elle aimait déja à la

folie; elle y allait chaque matin dès qu'elle était habillée, et ne

rentrait chez elle que très-tard dans la soirée. Elle pria sa fille

aînée, lady Middleton, d'inviter mesdemoiselles Dashwood à passer de

leur côté toute leur journée chez elle à Conduit-Street. Elles auraient

bien préféré rester au moins la matinée dans la maison de madame

Jennings; mais elles n'osèrent pas le demander, ni se refuser à

l'invitation polie de lady Middleton. Elles passèrent donc leur temps

avec cette dame et les demoiselles Stéeles, qui ne leur plaisaient ni à

l'une ni à l'autre, et qui ne sentaient pas non plus le prix de leur

société. Lady Middleton se conduisait avec une extrême politesse qui

n'était même que des complimens sans fin et des cérémonies

très-ennuyeuses; mais dans le fond elle ne les aimait pas du tout.

D'abord elles ne gâtaient ni ne louaient les enfans; puis elles aimaient

la lecture, que lady Middleton ne regardait que comme une chose qui fait

perdre du temps. Aussi trouvait-elle Elinor trop instruite, trop

raisonnable, quoiqu'elle n'affichât jamais l'instruction, et qu'elle ne

fît point parade de sa raison. Comme elle passait pour être à-la-fois

bonne, spirituelle et bien élevée, lady Middleton croyait qu'elle était

la seule dont on pût vanter le bon ton et la bonne éducation. Elle

trouvait Maria capricieuse et satyrique, sans trop savoir peut-être ce

que signifiaient ces deux mots. Mais enfin comme elles étaient en visite

chez sa mère qui les lui avait recommandées, elle les accablait

d'honnêtetés et d'attentions, au grand désespoir des deux Stéeles, qui

croyaient que c'était autant qu'on leur ôtait, et qu'elles seules

avaient droit à l'amitié de leur _cousine lady Middleton_. La présence

de mesdemoiselles Dashwood les gênait. Lady Middleton était honteuse de

ne rien faire devant elles, et Lucy de faire trop. Celle-ci s'était fort

bien aperçue que ses flatteries continuelles leur faisaient pitié, et

n'osait pas s'y livrer sans la moindre retenue, comme à son ordinaire,

en leur présence. Mademoiselle Anna était celle qui en souffrait le

moins. Il n'aurait même tenu qu'à mesdemoiselles Dashwood de la captiver

entièrement. Elles n'auraient eu pour cela qu'à lui confier en détail

toute l'histoire de Willoughby et de Maria, dont elle était fort

curieuse, et la plaisanter sur M. Donavar, le médecin de la maison,

qu'on faisait venir au moindre petit mal des enfans, et sur qui la

grosse Anna avait fondé toutes ses prétentions; c'était alors l'éternel

sujet des railleries de sir Georges. Docteur, disait-il, quand Donavar

entrait, tâtez, je vous prie, le pouls de mademoiselle Anna, vous allez

le trouver bien ému; voyez comme son teint s'anime! elle a beaucoup de

fièvre, j'en suis sûr; et votre pouls, docteur, n'est pas beaucoup plus

tranquille. Alors Anna baissait ses petits yeux, d'un air enfantin et

modeste, puis les relevait tous pétillans sur le docteur. En général,

elle n'était jamais plus contente que lorsque sir Georges commençait de

parler de lui. Il y a trois jours que le docteur n'est venu, Anna, lui

disait-il; vous allez en maigrir: faites pleurer Williams ou Sélina, la

maman l'enverra bientôt chercher. Il ne demandera pas mieux que d'avoir

un prétexte de vous rendre ses hommages, etc. etc. Elle avalait tout

cela avec délice, et ne doutait pas d'avoir fait cette conquête.

Elinor qui souffrait de la voir tourner en ridicule, n'y ajoutait rien;

tandis que la grosse Anna à qui ce silence déplaisait, était tout près

de la croire jalouse de sa conquête du docteur Donavar. Quand sir

Georges dînait dehors, ce qui arrivait assez souvent, la pauvre Anna

passait toute la journée, sans entendre d'autres plaisanteries sur le

docteur que celles qu'elle se faisait à elle-même.

Raison et sensibilité, ou les deux manières d'aimer (Tome 3) · 第 2 / 7 段