M. John Dashwood ne perdait pas de vue le mariage supposé de

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Au lecteur

Madame de Montolieu a traduit «librement» «Sense and Sensibility».

Elle a notamment changé les prénoms de certains personnages du roman

de Jane Austen, dont le nom n'apparaît pas dans la version papier.

La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections

mineures.

L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.

La liste des modifications se trouve à la fin du texte.

RAISON

ET

SENSIBILITÉ.

RAISON

ET

SENSIBILITÉ,

OU

LES DEUX MANIÈRES D'AIMER.

PAR

JANE AUSTEN

TRADUIT LIBREMENT DE L'ANGLAIS,

PAR

MME ISABELLE DE MONTOLIEU.

TOME TROISIÈME.

A PARIS,

CHEZ ARTHUS-BERTRAND, LIBRAIRE,

RUE HAUTEFEUILLE, Nº. 23.

1815.

RAISON

ET

SENSIBILITÉ.

CHAPITRE XXXIV.

Après quelques oppositions, Maria céda aux prières de sa soeur et

consentit à sortir un matin avec elle et avec madame Jennings pour une

demi-heure. Elle y mit la condition de ne faire aucune visite et

d'accompagner seulement sa soeur jusques chez le fameux bijoutier Grays,

à _Pakeville-Street_, où Elinor voulait changer quelques vieux diamans

de sa mère contre des bijoux plus à la mode.

Quand elles arrivèrent à la porte, madame Jennings se rappela qu'il y

avait à l'autre bout de la rue une dame de sa connaissance qu'elle

désirait de voir, et comme elle n'avait rien à faire chez le bijoutier,

elle dit à ses jeunes amies d'entrer sans elle, et qu'elle viendrait les

reprendre après avoir fait sa visite.

Elles montèrent, et comme ce magasin était à la mode, et qu'on ne

pouvait pas décemment porter un bijou, s'il n'était pas monté par M.

Grays, elles y trouvèrent une telle quantité de monde, qu'il ne leur fut

pas même possible de parvenir jusqu'à lui et qu'il fallut attendre.

Elles s'assirent au bout du comptoir, du côté où il y avait le moins de

foule. Un seul homme, d'après l'attention qu'il exigeait de l'ouvrier à

qui il parlait, commandait sans doute quelque chose de précieux. Elinor

espéra cependant que voyant deux femmes attendre qu'il eût fini, il

aurait la politesse de se hâter. Mais après les avoir lorgnées l'une

après l'autre, avec une très-élégante lorgnette attachée à une chaîne

d'or de Venise, et les avoir saluées légèrement, il recommença à parler

au bijoutier, à lui expliquer dans le plus minutieux détail ce qu'il

demandait: c'était une petite boîte à cure-dents pour lui; et jusqu'à ce

que la grandeur, la forme, les ornemens fussent expliqués, il s'écoula

au moins un quart d'heure. Il se fit ensuite montrer tous les étuis à

cure-dents du magasin, les loua, les dénigra, en parla comme de la chose

la plus essentielle, déclara qu'il n'y avait de bien dans ce genre que

ce qui sortait de son imagination, et recommença son explication

minutieuse. De temps en temps sa main très-blanche, ornée de quelques

bagues de fantaisie, reprenait sa lorgnette et la dirigeait négligemment

sur les deux soeurs. Il chercha ensuite au milieu de cent breloques qui

pendaient à sa montre un cachet emblématique dont la monture était aussi

de son imagination. Quoiqu'Elinor n'eût jamais vu un seul des

merveilleux petits-maîtres qui viennent étaler leurs grâces dans les

magasins, aux ventes, aux promenades, elle comprit que celui-ci en était

un. Sa figure soignée avec toute la recherche et l'extravagance de la

mode, aurait été belle s'il en avait été moins occupé; ses traits

étaient réguliers, mais complètement insignifians; ses yeux grands et

d'une belle couleur n'exprimaient que le contentement de lui-même; son

sourire seul aurait paru assez agréable à Elinor, parce qu'il lui

rappelait celui d'Edward, s'il n'avait pas souri continuellement avec

affectation, et seulement pour montrer ses belles dents.

Après s'en être amusée un instant, elle le trouva insupportable et

surtout très-malhonnête de faire attendre aussi long-temps des femmes

pour un objet aussi peu important, et de les regarder comme un objet de

curiosité. Maria ne savait pas seulement qu'il était là. Pensive, les

yeux baissés, elle n'était pas dans le magasin de M. Grays, dont le nom

qui avait un léger rapport avec celui de M. Willoughby, avait ramené

toutes ses idées de ce côté, et elle ne se doutait non plus de ce qui se

passait autour d'elle, que si elle avait été dans sa chambre.

Enfin l'importante affaire de l'étui à cure-dents fut décidée. L'ivoire,

les perles, l'or, eurent chacun leur place assignée; et le jeune

merveilleux ayant fixé le nombre de jours qu'il pourrait encore vivre,

sans la possession de sa _délicieuse_ boîte, mit ses gants avec soin,

fit sonner sa répétition, jeta encore un regard sur les dames plutôt

pour captiver que pour exprimer l'admiration, et sortit avec cet air

heureux que donne la persuasion de son mérite.

Elinor le remplaça auprès du bijoutier à la mode, dit ce qu'elle

voulait, montra son écrin, et elle était près de conclure son marché

lorsqu'un autre gentilhomme entre, s'approche. Elle jette les yeux sur

lui; c'était son frère M. John Dashwood.

Leur reconnaissance et le plaisir qu'ils eurent à se retrouver, firent

évènement dans le magasin de M. Grays. John Dashwood assez bon homme

quand il ne lui en coûtait rien et que sa femme n'était pas là, fut

réellement bien aise de rencontrer ses soeurs. Il leur témoigna beaucoup

d'amitié, et s'informa de leur mère et d'Emma avec respect et tendresse.

Elle lui demanda de son côté des nouvelles de Fanny et de son fils.

Toute la famille était à la ville depuis deux jours.

--Je désirais beaucoup d'aller hier vous faire une visite, dit-il; mais

c'était impossible, mon petit Henri avait envie de voir les bêtes

sauvages, la ménagerie; il fallut bien lui obéir, et le reste du jour

se passa avec madame Ferrars. Ce matin décidément, je voulais aller en

Berkeley-Street pour vous voir, si je pouvais en trouver le moment; mais

ici on n'en trouve point pour faire ce qu'on veut. Je suis venu ici

acheter un collier à Fanny; elle ne peut sortir avec celui de l'année

passée. Mais demain bien certainement, rien ne m'empêchera de me

présenter chez votre amie madame Jennings. On m'assure que c'est une

femme assez riche et qui a une jolie maison. Et son gendre le chevalier

Middleton, et milady Middleton? cela sonne très-bien, en vérité. C'est

votre cousin, n'est-ce pas? Vous m'y présenterez comme cousin de ma

belle-mère. Je dois des respects à un homme de ce rang. Ce sont de bons

voisins pour vous, m'a-t-on dit.

--Excellens en vérité! Leur attention pour notre bien-être en général,

leur obligeance en chaque occasion, vont plus loin qu'il n'est possible

de l'exprimer.

--Je suis charmé de savoir cela, excessivement charmé sur ma parole!

mais cela doit être ainsi; ils sont vos parens, et très-riches. Il va

sans dire que vous devez vous attendre à tout ce qu'ils peuvent faire

pour rendre votre situation plus agréable. Ainsi vous êtes commodément

établies dans votre hermitage, et vous n'y manquez de rien. Edward nous

en a parlé avec enthousiasme; c'est, assure-t-il, ce qu'il a vu de plus

charmant dans ce genre; et vous avez à tout égard, au-delà de ce qu'il

faut. Ç'a été une grande satisfaction pour nous, je vous assure,

d'apprendre que des parens qui ne vous connaissaient point, se

conduisaient si bien avec vous, et que vous ne manquiez de rien.

Elinor était honteuse, non pas pour elle, mais pour son frère, et ne fut

pas fâchée d'être dispensée de lui répondre par l'arrivée du domestique

de madame Jennings, qui vint avertir ces dames que sa maîtresse les

attendait à la porte. M. Dashwood les accompagna et fut présenté à

madame Jennings à la portière du carosse. Elle l'invita cordialement à

venir souvent voir ses soeurs. Il promit qu'il y viendrait sans manquer

le lendemain, et les quitta; il vint en effet. Madame Jennings

s'attendait aussi que madame John Dashwood viendrait voir ses

belles-soeurs; Elinor en doutait, et Maria plus encore. Celle-ci la

connaissait trop bien pour rien attendre d'elle. En effet, leur frère

vint seul; il apportait pour excuse qu'elle était toujours avec sa mère

et n'avait pas un instant de libre. Madame Jennings trop bonne femme

pour être exigeante, lui assura qu'entre amis on était sans cérémonie,

que l'amie de ses belles-soeurs devait être aussi celle de sa femme, et

qu'elles iraient la voir les premières. M. Dashwood fut amical avec ses

soeurs, excessivement poli avec madame Jennings, et un peu en peine de

savoir comment il fallait être avec le colonel Brandon qui vint quelques

momens après lui. Il lui fut présenté sous son nom et sous son titre.

Madame Jennings y joignit celui d'_ami_ de la maison; mais cela ne

suffisait pas à M. John Dashwood pour régler le degré de politesse. Il

fallait savoir au juste combien il avait de revenu: aussi se

contenta-t-il de le regarder avec curiosité, et d'être honnête de

manière à pouvoir ensuite l'être plus ou moins, suivant _sa valeur_ et

ses rentes.

Après être resté une demi-heure, il se leva et pria Elinor de venir avec

lui à Conduit-Street, pour l'introduire chez sir Georges et lady

Middleton. Le temps était beau; elle y consentit, et prit le bras de son

frère. A peine furent-ils dehors de la maison, qu'il lui demanda: Qui

est donc ce colonel Brandon, Elinor, a-t-il de la fortune?

--Oui, il a une belle terre en Dorsetshire.

--J'en suis charmé, reprit M. Dashwood. Il a très-bon ton cet homme-là.

Je lui crois un très-bon caractère, et, d'après la manière dont il vous

a saluée, je pense que je puis vous féliciter sur l'espoir d'un bon

établissement.

--Moi! mon frère, que voulez-vous dire?

--Il vous aime; cela n'est pas douteux. Je l'ai bien observé, et j'en

suis convaincu. A combien monte sa fortune?

--On dit qu'il a deux mille pièces de revenu.

--Deux mille pièces! Je voudrais de tout mon coeur, ma chère Elinor,

dit-il avec un air de générosité, comme si son souhait était un présent,

je voudrais qu'il en eût le double.

--Je vous en remercie pour lui, dit Elinor en riant; mais pour moi cela

m'est assez égal. Je suis très-sûre que le colonel Brandon n'a pas la

moindre idée de m'épouser.

--Vous vous trompez, Elinor, vous vous trompez beaucoup; avec un peu de

soins et de peine de votre côté vous vous assurez cette conquête.

Peut-être n'est-il pas encore décidé; votre peu de fortune peut le faire

balancer. Sans doute sa famille est contre vous; c'est tout simple, et

cela doit-être ainsi. Mais quelques-uns de ces petits encouragemens que

les jolies femmes savent si bien donner, le décideront en dépit de

lui-même; et je ne vois aucune raison qui puisse vous en empêcher. Je

n'imagine pas qu'un premier attachement de votre côté puisse influer.

Vous n'êtes pas romanesque, vous Elinor,.... et en un mot vous savez

fort bien qu'un attachement de cette nature est hors de la question....

Vous avez assez d'esprit pour me comprendre et assez de raison pour

sentir qu'il y a des obstacles insurmontables. Non, non, le colonel

Brandon, voilà celui sur lequel vous devez jeter vos vues; et de ma part

aucune politesse, aucune attention, ne sera épargnée pour qu'il se

plaise avec vous et votre famille. Je l'inviterai à dîner au premier

jour, je vous le promets. C'est une affaire qui nous donnerait à tous

une vraie satisfaction. Vous devez sentir, dit-il en baissant la voix

d'un air important, que cela ferait plaisir à tout le monde.... Toute ma

famille désire excessivement, Elinor, de vous voir bien établie. Fanny

particulièrement a votre intérêt à coeur, je vous assure, et sa mère

aussi, madame Ferrars, qui ne vous connaît pas encore, mais qui a

souvent entendu parler de vous, et qui est une très-bonne femme. Elle

disait l'autre jour qu'elle donnerait tout au monde pour vous voir bien

mariée.--A tout autre qu'à son fils, pensa Elinor sans le dire. Pauvre

dame. Ferrars! ce n'est pas moi qui vous donnerai du chagrin!

--Vous ne répondez pas, reprit M. Dashwood; vous êtes convaincue, je le

vois; et l'affaire ira. Ce serait une chose très remarquable et très

plaisante d'avoir deux noces en même temps dans la famille et que Fanny

mariât son frère et moi ma soeur; cela n'est pas impossible.

--Est-ce que M. Ferrars doit se marier? demanda Elinor avec fermeté.

--Cela n'est pas encore conclu, répondit-il; mais il en est fort

question. Il a une si excellente mère! Madame Ferrars avec une

libéralité que l'on voit rarement chez une femme aussi riche, lui donne

mille livres sterling par année en faveur de ce mariage. Aussi est-ce un

parti qu'il ne faut pas laisser échapper: c'est mademoiselle Morton, la

fille unique de feu lord Morton, qui aura le jour de son mariage trente

mille pièces. Edward, comme vous le savez, est très-aimable; il a un bon

caractère, tout ce qu'il faut pour rendre une femme très-heureuse. Ainsi

c'est un mariage très-sortable des deux côtés, et qui se fera sûrement.

Edward doit à sa mère de n'y mettre aucun obstacle. Une mère qui se

prive pour son fils d'un revenu de mille pièces; c'est superbe! Il lui

en reste encore deux mille; mais elle a deux autres enfans, Fanny et

Robert. Elle ne les oublie pas non plus; elle est si généreuse, si

noble! L'autre jour quand nous arrivâmes à la ville, pensant qu'un peu

d'argent nous ferait plaisir, elle glissa dans la main de Fanny un

billet de banque de deux cents pièces. Jugez comme cela venait à propos!

--Est-ce que vous auriez fait quelque perte d'argent, dit Elinor, essuyé

quelque banqueroute?

--Non, non rassurez-vous; je ne place mon argent qu'en lieu sûr: il n'y

a rien à craindre. Mais mon Dieu! dans ces temps-ci on a tant de

dépenses à faire, et qui s'augmentent quand on vient à Londres. Voyez il

faut un collier neuf à Fanny. Elle donnera bien le vieux en paiement;

mais il y a toujours la façon. Je veux aussi vous donner, mes chères

soeurs, à chacune une petite paire de boucles d'oreilles. Quand nous

retournerons chez Grays vous choisirez. Vous n'en achetiez pas ce matin,

j'espère? Il serait piquant que vous m'eussiez prévenu.

--Non, non, mon frère, rassurez-vous; nous n'en avons pas besoin du

tout. Notre bonne maman a voulu absolument nous donner quelques-uns de

ses bijoux, plus que nous n'en voulions, et je les faisais

remonter.--Bien, fort bien, j'en suis charmé; c'est très-bien fait. Quel

besoin en a-t-elle à la campagne? Enfin vous avez vu ma bonne volonté.

J'ai promis à mon père, à ses derniers momens, d'avoir soin de vous. On

ne manque pas à une parole de cette espèce; et vous auriez eu déja

quelques petits présens de ma part, si je n'avais pas eu de grandes

dépenses à faire à Norland.

--A Norland! avez-vous fait des changemens?

--Oui, quelques uns; d'abord des emplètes considérables de linge, de

porcelaines, de meubles, pour remplacer ceux que notre respectable père

a légués à votre mère. Je ne m'en plains pas; il avait bien le droit de

les donner à qui il voulait. Mais enfin il a fallu beaucoup d'argent

pour ces emplètes; et pour y suppléer j'ai coupé l'avenue des grand

ormes et beaucoup éclairci le bois de chêne; j'ai fait ôter tous ces

vieux arbres que Maria trouvait si beaux. Vous ne sauriez croire comme

c'est plus joli à présent que tout est découvert. J'ai vendu tous ces

bois; n'ai-je pas bien fait, Elinor, qu'en dites-vous?

Elinor ne répondait pas; elle était en idée sous ces beaux ombrages qui

n'existaient plus. Pauvre Maria, pensait-elle, tu perds à-la-fois tout

ce que ton coeur aimait! Il trouvera encore des soupirs, ce pauvre

coeur, pour les vieux arbres de Norland.

--Vous avez aussi agi très-prudemment, continua John Dashwood, en vous

liant avec cette madame Jennings. Sa maison est très-bien meublée; son

équipage, annonce qu'elle est très-bien dans ses affaires; et c'est une

connaissance qui peut vous être très-utile pour le présent et pour

l'avenir. Son invitation prouve combien elle vous aime: car enfin deux

personnes de plus dans un ménage sont quelque chose. Mais, à la manière

dont elle parle de vous, je parie qu'elle ne s'en tiendra pas là, et

qu'à sa mort vous ne serez pas oubliées. Elle laissera sûrement quelque

bonne somme; et j'en suis charmé pour vous.

--Je crois, dit Elinor, qu'elle ne laissera que ce qui doit revenir à

ses enfans.

--Bon! bon! moi je suis sûr qu'elle fait des épargnes et qu'elles seront

pour vous. Ne m'a-t-elle pas dit: _vos soeurs remplacent mes filles_;

n'était-ce pas clair? Qu'avez-vous à dire à cela?

--Nous les remplaçons dans leurs chambres, et rien de plus. Elle aime

beaucoup ses filles et ses petits-enfans, et ne leur préférera pas des

étrangères; cela ne serait ni juste ni naturel.

--Ses filles sont très-bien mariées; et je ne vois pas la nécessité de

leur donner plus qu'il ne leur revient de droit. Ses bontés inouïes pour

vous, vous donnent lieu de prétendre à un bon legs après elle; ce serait

vous tromper que d'en agir autrement.

--Nous ne demandons que son amitié, dit Elinor; et pardonnez, mon frère,

si je vous avoue que votre intérêt pour notre prospérité va beaucoup

trop loin.

--Non, non, pas du tout. J'ai promis à notre bon père de m'intéresser à

vous dans toutes les occasions, et rien n'est plus juste. Mais, ma chère

Elinor, parlons d'autre chose. Qu'est-ce qu'il y a avec Maria? Elle

n'est plus la même; elle a perdu ses belles couleurs; elle a maigri; ses

yeux sont battus; elle n'a plus de gaîté, de vivacité; est-elle malade?

--Elle n'est pas bien; elle a depuis quelques semaines des maux de nerfs

et de tête.

--J'en suis fâché, très fâché! Dans la jeunesse il suffit d'une maladie

pour détruire la fleur de la beauté; et voyez en combien peu de temps!

En septembre passé quand elle quitta Norland, c'était la plus belle

fille qu'on pût voir. Elle avait précisément ce genre de beauté qui

plaît aux hommes et les attire. Je pensais aussi qu'elle trouverait

bientôt un bon parti. Je me rappelle que Fanny disait souvent que

quoiqu'elle fût votre cadette, elle se marierait plutôt et mieux que

vous. Elle s'est trompée cependant: c'est tout au plus à présent, si

Maria trouve un parti de cinq ou six cents pièces de rente; et vous,

Elinor, vous allez en avoir un de deux mille...... en Dorsetshire.....

dites-vous.... Je connais peu le Dorsetshire, mais je me réjouis

beaucoup de voir votre belle terre. Dès que vous y serez établie, vous

pouvez compter sur la visite de nous deux Fanny et moi. Nous serons

charmés de passer là quelque temps avec vous et le bon colonel.

Elinor s'efforça très-sérieusement de lui ôter l'idée que le colonel

songeât à l'épouser; mais ce fut en vain. Ce projet lui plaisait trop

pour qu'il y renonçât. Il persista à dire qu'il ferait tout ce qui

dépendait de lui pour décider la chose qui était déja bien commencée, et

que dès le lendemain il irait voir le colonel, et lui ferait un bel

éloge d'Elinor. Ce pauvre John Dashwood! il avait justement assez de

conscience pour sentir qu'il n'avait point rempli ses promesses à son

père relativement à ses soeurs, et pour désirer que le colonel Brandon

et madame Jennings voulussent bien les dédommager de sa négligence.

Ils eurent le bonheur de trouver lady Middleton chez elle; et sir

Georges rentra bientôt après. Elinor présenta son frère; et des deux

côtés l'on se fit beaucoup de civilités. Sir Georges était toujours prêt

à aimer tout le monde; et quoique M. Dashwood ne s'entendît ni en

chevaux ni en chiens, il promettait d'être un assez bon convive. Lady

Middleton trouva sa tournure élégante et son ton parfait, parce qu'il

avait admiré son salon; et M. Dashwood fut enchanté de tous les deux.

--Quel charmant récit j'aurai à faire à Fanny de ma matinée, dit-il à

sa soeur en la ramenant chez madame Jennings; et comme elle en sera

contente! Il n'y a que la santé de la pauvre Maria; mais elle se

remettra. Lady Middleton est une femme charmante, tout-à-fait dans le

genre de Fanny. Elles se conviendront à merveille, j'en suis sûr! et sir

Georges est très-aimable. Il donne souvent à manger, n'est-ce pas, et

des assemblées et des fêtes? Il m'a invité à tout ce qu'il y aurait chez

lui. C'est une bonne connaissance à faire; et je vous en remercie,

Elinor. Votre madame Jennings aussi est une excellente femme, quoique

moins élégante que sa fille; mais aussi n'est-elle pas lady. J'espère

bien cependant que votre belle-soeur n'aura plus aucun scrupule de la

voir: car je vous confesse à présent que c'est pour cela qu'elle n'est

pas venue avec moi ce matin. Nous savions qu'elle est veuve d'un homme

qui s'était enrichi dans le commerce; et ni madame Dashwood ni madame

Ferrars ne se souciaient de voir cette famille. Mais cela changera quand

je leur dirai comme elle a l'air opulente. Le salon de lady Middleton

est plus orné que le nôtre; et je crains seulement un peu que Fanny ne

veuille l'imiter. Mais enfin ils sont riches, très-aimables; et j'espère

que nous nous verrons souvent. Ils étaient devant la maison de madame

Jennings, et ils se séparèrent.

CHAPITRE XXXV.

Madame Fanny Dashwood avait une telle confiance dans le jugement de son

mari, que dès le jour suivant elle vint en personne faire visite à

madame Jennings et à lady Middleton; et cette confiance ne fut pas

trompée. La vieille amie de ses belles-soeurs, quoiqu'un peu commune,

lui plut assez par ses prévenances; et lady Middleton l'enchanta

complètement par son bon ton et son élégance. Cet enchantement fut

réciproque. Il y avait entre ces deux femmes une sympathie de froideur

de coeur et de petitesse d'esprit, qui devait nécessairement les attirer

l'une vers l'autre. Elles avaient la même insipidité dans la

conversation, la même nullité d'idées. Seulement Fanny avait un fond

d'avarice et d'envie qui se manifestait en toute occasion, et lady

Middleton une indifférence parfaite pour tout le monde, excepté pour ses

enfans. Madame Dashwood lui plut mieux qu'une autre femme sans qu'elle

eût pu dire pourquoi. Mais ce n'était pas de l'amitié, elle en était

incapable. Fanny ne réussit pas aussi bien auprès de madame Jennings qui

lui trouva l'air fier, impertinent, et qui vit qu'elle ne faisait aucun

frais pour plaire, qu'elle n'avait rien d'aimable ni d'affectueux même

avec ses charmantes belles-soeurs à qui elle parlait à peine, et qu'elle

ne s'informait point de la santé de Maria qu'elle devait trouver

changée. En effet elle ne disait rien à Elinor, ne témoignait aucun

intérêt pour leurs plaisirs, leur demandait à peine des nouvelles de

leur mère d'un air glacé, et sans écouter la réponse. Elle ne fut avec

elles qu'un quart-d'heure, et resta au moins sept minutes en silence. La

bonne et vive madame Jennings en fut indignée, et ne se gêna pas de le

dire lorsque Fanny fut partie. Elinor aurait fort désiré d'apprendre

d'elle si Edward était à Londres. Mais Fanny n'avait garde de prononcer

devant elle le nom de son frère, jusqu'à ce que le mariage de l'un avec

miss Morton, et de l'autre avec le colonel Brandon, les eût séparés à

jamais. Elle les croyait encore trop attachés l'un à l'autre pour ne pas

trembler tant qu'ils seraient libres; et son étude continuelle était de

chercher à les éloigner de toutes manières. Elle ne parla donc point de

son frère. Mais Elinor apprit d'un autre côté ce qu'elle voulait savoir.

Lucy vint réclamer sa compassion sur le malheur qu'elle éprouvait de

n'avoir point encore vu son cher Edward, quoiqu'il fût venu à Londres

avec M. et madame Dashwood pour se rapprocher d'elle. Mais il n'osait

pas venir la voir chez ses parens d'Holborn qui ne le connaissaient

point; et malgré leur mutuelle impatience, tout ce qu'ils pouvaient

faire pour le moment, c'était de s'écrire tous les jours.

Elinor, qui ne pouvait se fier tout-à-fait à la véracité de Lucy, et qui

voyait le but de ses confidences, doutait encore; mais elle ne tarda pas

d'avoir la conviction qu'Edward était véritablement à la ville. Deux

fois en rentrant à la maison elle apprit qu'il était venu et trouva sa

carte. Par une contrariété naturelle au coeur humain, elle fut bien aise

qu'il eût pensé à venir, et plus aise encore de n'y avoir pas été.

M. John Dashwood ne perdait pas de vue le mariage supposé de sa soeur

aînée avec le colonel Brandon; ainsi qu'il l'avait dit, il voulut

l'inviter à dîner chez lui. Il ne fallait pas moins qu'un motif de cette

importance pour les décider lui et sa femme à cette dépense. Fanny y

consentit cette fois, et par l'espoir qu'Elinor en épouserait un autre

que son frère, et par celui d'être invitée à son tour aux fréquentes

fêtes de sir Georges et à ses dîners qui étaient en grande réputation,

tant pour le talent de son cuisinier, que par l'élégance du service:

c'était donc semer pour recueillir. En effet peu de jours après que la

connaissance fut faite, on reçut une invitation en forme pour dîner le

jeudi suivant chez madame John Dashwood à Harley-Street, où ils avaient

loué pour trois mois une jolie maison. Ses deux belles-soeurs, madame

Jennings, les Middleton et M. Palmer acceptèrent. Charlotte sur le point

d'accoucher ne sortait plus. Le colonel Brandon fut surpris d'être du

nombre des convives, ne connaissant pas du tout madame Dashwood et

n'ayant vu qu'un instant son mari, qui ne lui avait fait qu'un accueil

demi poli; mais il aimait trop à être avec mesdemoiselles Dashwood pour

en refuser l'occasion. Madame Ferrars devait aussi en être. Mais on ne

nomma point ses fils; et Elinor n'osa pas s'informer s'ils y seraient.

Quelques mois auparavant elle aurait été vivement émue de la seule

pensée de se rencontrer avec la mère d'Edward, et de lui être présentée,

actuellement elle pouvait la voir relativement à elle-même avec une

complète indifférence; elle le croyait du moins, et rejeta entièrement

sur la curiosité, l'intérêt qu'elle mettait à la connaître. Cet intérêt,

mais non pas son plaisir, acquit un degré de plus en apprenant que Lucy

Stéeles serait aussi de la partie. D'après ce qu'elle savait de la

hauteur de madame Ferrars, la bonne Elinor, sans aimer Lucy, ne pouvait

s'empêcher de la plaindre d'avance de la manière dont elle en serait

traitée, ce qui lui serait d'autant plus sensible qu'elle s'y était

volontairement exposée. Dès que celle-ci apprit ce dîner, elle se hâta

de rappeler une invitation assez vague que lady Middleton avait faite

aux deux soeurs Stéeles lorsqu'elles se séparèrent à Barton, de passer

une quinzaine de jours chez elle à Londres. Lady Middleton l'avait

oubliée; mais l'adroite Lucy porta à la petite Sélina un joli panier

plein de bonbons, et lui souffla de demander à sa maman que ses bonnes

amies Stéeles vinssent demeurer avec elle. Les demandes de Sélina

n'étaient jamais refusées; une heure après la voiture de lady Middleton

arriva à Holborn, avec une prière instante aux demoiselles Stéeles de se

rendre sans délai aux désirs de Sélina, avant que la charmante petite

pleurât, ce qui lui faisait un mal affreux. Une fois établies chez leurs

nobles parens, elles devaient être invitées avec eux, et elles avaient

un droit de plus de l'être chez madame Dashwood à qui elles n'étaient

pas entièrement inconnues, au moins de nom, puisque leur oncle avait été

instituteur de son frère. Mais il suffisait qu'elles fussent logées chez

lady Middleton, et qu'elle les protégeât pour être bien reçues. Lucy

était au comble de la joie; elle allait enfin être introduite dans cette

famille qui devait être un jour la sienne. Elle pourrait satisfaire sa

curiosité, les examiner, juger des difficultés qu'elle aurait à

surmonter, avoir une occasion de leur plaire. Elle n'avait pas encore eu

dans sa vie un aussi grand plaisir qu'en recevant la carte de madame

Dashwood. Mais ce plaisir aurait été diminué de moitié si elle n'avait

pu y joindre le chagrin de sa rivale: elle se hâta d'aller lui faire

part de son bonheur. Elinor eut beaucoup de peine à lui cacher ce

qu'elle ressentait, et n'y réussit peut-être pas, car la joie de Lucy

augmenta en voyant un nuage sur le front d'Elinor, lorsqu'elle lui dit

qu'Edward y serait sûrement: à moins, ajouta-t-elle, qu'il ne craigne de

se trahir. Il lui était impossible lorsque nous étions ensemble de

cacher l'excès de son affection; et cette raison l'empêchera peut-être

d'y venir. Quelque cruel que fût ce motif pour la pauvre Elinor, elle en

désirait au moins l'effet. Voir Edward pour la première fois depuis leur

séparation, et le voir avec Lucy! Elle croyait à peine pouvoir le

supporter.

Ce jeudi si désiré, si redouté, qui devait mettre les deux jeunes

rivales en présence de la future belle-mère arriva. Elinor avait acheté

la veille une charmante toque en fleurs avec des plumes blanches dont

elle voulait se parer ce jour-là. Lucy qui venait continuellement chez

madame Jennings, pour y voir sa _chère_ amie, se trouva là quand on

l'apporta. Elinor l'essaya. Elle lui séyait à ravir; et malgré toute sa

raison, elle ne fut point fâchée de le trouver elle-même. Le jeudi matin

Lucy arriva, plus caressante, plus tendre qu'à l'ordinaire. Elle avait

honte, dit-elle, de ce qu'elle venait lui demander; mais sa chère Elinor

était si fort au-dessus de ces bagatelles; elle avait si peu besoin de

parure; elle était si indifférente sur ce moyen de plaire en ayant tant

d'autres; et pour cette grande occasion il était si essentiel à Lucy de

les tous employer. Elle devait à Edward de se faire aussi jolie qu'il

lui serait possible la première fois qu'elle paraissait devant sa mère.

Si Edward lui-même s'y trouvait, c'était un motif de plus qu'Elinor

devait comprendre. Elle espérait donc de sa complaisance, de son amitié,

qu'elle voudrait bien pour ce jour-là renoncer à la jolie toque qui la

coiffait si élégamment, et la lui prêter. Elle avoua en rougissant

qu'elle n'était pas assez en fonds dans ce moment pour s'en acheter une

semblable, ce qu'elle aurait fait sûrement, eût-elle dû la prendre à

crédit, si elle n'avait pas compté sur la bonté de sa _chère_ Elinor.

Mademoiselle Dashwood frémit de penser qu'elle avait failli arriver au

dîner coiffée exactement comme Lucy, et se trouva heureuse en

comparaison de lui céder si jolie toque, qu'elle regrettait bien un

peu.... mais qu'elle pria Lucy d'accepter. Cette dernière s'en empara

bien vîte, également enchantée qu'elle fût sur sa tête et non sur celle

d'Elinor. Bon Dieu! ma chère, lui dit-elle, plaignez-moi, je vous en

conjure! Vous êtes la seule personne qui saura ce que je souffre. A

peine puis-je marcher tant je suis émue en pensant que dans quelques

heures je verrai la personne dont tout mon bonheur dépend, celle qui

doit être ma mère! Mettez-vous à ma place.... mais c'est impossible; il

faut aimer Edward comme je l'aime, pour comprendre l'état où je suis.

Elinor aurait pu diminuer cette émotion ou la faire changer de nature,

en lui disant que vraisemblablement c'était la belle-mère de miss

Morton plutôt que la sienne qu'elle allait voir. Elle ne le dit pas,

mais elle lui assura avec tant de sincérité qu'elle la plaignait

infiniment, que Lucy en fut presque piquée. Elle espérait être pour

mademoiselle Dashwood un objet d'envie plutôt que de compassion.

Enfin elles arrivèrent chez madame John Dashwood. Sa mère au haut bout

de la chambre étalait dans un grand fauteuil sa chétive personne, et

saluait à peine avec un air de protection. Elle était petite, maigre, se

tenait extrêmement droite, avait de la roideur dans tous ses mouvemens;

sa physionomie était sombre ou du moins très sérieuse; elle ne se

permettait de sourire que lorsqu'elle disait un sarcasme; son teint

était brun tirant sur le jaune; ses traits assez petits, et sans beauté.

Une contraction habituelle de ses sourcils empêchait sa physionomie

d'être complètement insignifiante, mais lui donnait en échange une forte

expression d'orgueil et même de méchanceté. Elle ne parlait pas

beaucoup, contre la règle générale; elle proportionnait le nombre de ses

paroles à celui de ses idées; et dans le peu de syllabes honnêtes qui

lui échappèrent à l'arrivée des hôtes de sa fille qui lui furent

présentés, il n'y en eut pas une seule adressée aux demoiselles

Dashwood, qu'elle regardait intérieurement, avec dédain et avec

malveillance.

Cette conduite ne pouvait plus influer sur le bonheur d'Elinor. Peu de

mois auparavant elle en aurait été excessivement blessée et affligée;

mais il n'était plus au pouvoir de madame Ferrars de produire cet effet

sur elle; et la différence de sa manière avec les demoiselles Stéeles,

dont le seul but était d'humilier encore mesdemoiselles Dashwood,

l'amusa au contraire beaucoup. Elle ne pouvait s'empêcher de sourire de

l'air affable et presque amical avec lequel la mère et la fille

distinguèrent Lucy surtout, et des peines que celle-ci se donnait pour

leur plaire, peines qui allaient jusqu'à la bassesse. Madame Ferrars

avait un vieux petit bichon, seul être qu'elle pût aimer et qui ne la

quittait point. Lucy le caressait exactement comme elle caressait Sélina

Middleton. Elle s'extasiait sur cette charmante petite créature, allait

lui ouvrir la porte s'il voulait sortir, et l'attendait pour le

rapporter à sa maîtresse. Elle admirait l'éclat du beau satin cramoisi

de la robe de madame Ferrars et la beauté de ses points. Elle allait

chauffer le coussin qui était sous les pieds de cette dame. Quand lady

Middleton s'éloignait un peu, elle déclarait que madame John Dashwood

était la plus belle femme qu'elle eût vue de sa vie, et qu'elle

ressemblait beaucoup à sa mère, etc. etc. Enfin à force de flatteries,

elle se rendit si agréable à l'une et à l'autre, que même madame

Ferrars, qui ne s'humanisait jamais avec ceux qu'elle regardait comme

ses inférieurs, lui adressa quelques mots obligeans, et déclara que ces

jeunes miss Stéeles avaient le ton de la meilleure éducation, et que

bien des demoiselles qui se croyaient des modèles, n'en approchaient

pas. Elle lança en même temps un regard sur Elinor qui riait en

elle-même, en pensant à quel point la faveur et les grâces de madame

Ferrars étaient mal placées, et qu'elles se changeraient bien

promptement en fureur, si elle se doutait que cette jeune audacieuse,

qu'elle trouvait si charmante, parce qu'elle n'était pas Elinor, pensait

à épouser son fils. Fanny faillit à lui en donner l'idée: mesdemoiselles

Stéeles, dit-elle à sa mère, sont les nièces de M. Pratt chez qui Edward

a étudié.--Vraiment, dit madame Ferrars en relevant le sourcil; vous

connaissez donc mon fils?--Très-peu, madame, dit Lucy avec assurance,

nous ne demeurons pas auprès de mon oncle.--Tant mieux pour vous, dit

madame Ferrars avec humeur; il n'entend rien à l'éducation. Lucy

redoubla ses flatteries qui lui réussirent de nouveau. Elle était au

troisième ciel, en se voyant ainsi distinguée, et ne daignait plus

parler à Elinor. La grosse Anna même se rengorgeait avec fierté, en

pensant qu'elle était la soeur de la future belle-fille de madame

Ferrars.

Maria était encore plus rêveuse, plus silencieuse qu'à l'ordinaire. A sa

tristesse habituelle, se joignait le chagrin qu'elle supposait à Elinor

de ne pas voir Edward, et celui qu'elle en ressentait elle-même. Elle

l'aimait déja comme un frère favori, et bien plus que celui qu'elle

tenait de la nature. L'homme qui devait faire le bonheur de sa chère

Elinor était au premier rang dans son coeur. Elle était venue presque

avec plaisir à ce dîner, malgré son aversion pour la plupart des

convives, dans l'unique espoir de voir Edward; et cet espoir était

trompé. Edward n'y était pas. Elle regardait sa soeur avec un étonnement

douloureux, et ne pouvait comprendre qu'elle eût la force de supporter

une mésaventure aussi cruelle. Le colonel Brandon placé entre les deux

soeurs se serait trouvé fort heureux, si la politesse fastidieuse du

maître, et même de la maîtresse de la maison, lui avait laissé le temps

d'en jouir. Tous les meilleurs mets, tous les meilleurs vins lui étaient

adressés. M. Dashwood lui demandait son opinion surtout, et s'y rangeait

à l'instant. Dès qu'il y avait un moment de silence entre lui et ses

voisines, il disait à ses soeurs: allons, mesdemoiselles, parlez à votre

aimable voisin; ne souffrez pas qu'il s'ennuie. On aurait dit que la

fête était pour lui seul, et il ne pouvait comprendre le but de tant

d'honnêtetés dont il était fatigué. Le dîner était magnifique, ainsi que

les donnent ceux qui invitent rarement; et ni le nombre des plats ni

celui des laquais n'annonçaient cette pauvreté dont il s'était plaint à

sa soeur. Elle ne se faisait sentir que dans la conversation. Mais il

est vrai que de ce côté là le déficit était considérable, tant chez les

maîtres du logis que chez la plupart des convives: manque de raison,

manque d'esprit, soit naturel soit cultivé, manque de goût, manque de

gaîté, manque enfin de tout ce qui rend un repas agréable.

Quand les dames suivant l'usage se retirèrent après dîner pour le café,

cette pauvreté fut encore plus en évidence. Les hommes mettaient au

moins quelque variété dans le discours, quelques mots de politique, de

chasse, d'agriculture; mais il n'en fut plus question. On avait épuisé

avant dîner l'article des meubles et des parures. A la grande

satisfaction de Lucy sa toque avait été fort admirée, et la simple

coiffure d'Elinor, qui n'était que ses jolis cheveux bruns retenus par

un fil de perles, regardée avec dédain: en sorte qu'après une longue

digression sur la bonté du café, le seul sujet d'entretien fut de

comparer la grandeur d'Henri Dashwood et celle de Williams. Le second

fils de lady Middleton, qui étaient à-peu-près du même âge. Si les

enfans avaient été là tous les deux, la question aurait été promptement

décidée en les mesurant; mais il n'y avait là qu'Henri, et il fallut

s'en rapporter à l'opinion des témoins. Celle des demoiselles Stéeles,

qui passaient leur vie avec les petits Middleton, fut surtout demandée

par leur mère, et de cette manière qui veut dire: décidez en ma faveur.

N'est-ce pas, Lucy, que Williams a au moins deux doigts de plus qu'Henri

Dashwood? Lucy fut horriblement embarrassée. A qui fera-t-elle sa cour?

enfin l'amour l'emporta sur l'amitié, et après avoir un peu hésité, elle

dit qu'elle croyait....... qu'il lui semblait que M. Henri avait

quelques lignes de plus. Lady Middleton exprima par un regard son

mécontentement; mais Lucy fut dédommagée par un doux sourire de la soeur

d'Edward. Elinor trouva sa flatterie d'autant plus méprisable qu'il

était évident que le petit Williams était beaucoup plus grand que son

neveu; elle le dit quand on lui demanda son avis. Fanny et madame

Ferrars répondirent avec aigreur qu'elle se trompait; et Maria déplut à

tout le monde en disant qu'elle n'y avait fait nulle attention. Bientôt

une autre bagatelle mit en scène sa vivacité de sentiment et

l'irritabilité de ses nerfs.

Avant de quitter Norland, Elinor avait peint à sa belle-soeur de

charmans écrans de cheminée; ils venaient d'être montés dans le dernier

goût. Les hommes étaient rentrés au salon et entouraient le feu. John

Dashwood allant toujours à son but, en prit un et le montra au colonel.

--Voyez, lui dit-il, c'est ma soeur Elinor qui a peint cela; vous qui

êtes un homme de goût, vous les admirerez. Je ne sais si vous connaissez

son talent pour le dessin; elle passe généralement pour en avoir

beaucoup.

Le colonel sans être grand connaisseur en peinture les admira

infiniment. La curiosité générale fut excitée, et les écrans passèrent

de main en main. Lorsqu'ils furent dans celles de madame Ferrars, qui ne

s'y entendait pas du tout, et qui ne pouvait se résoudre à louer Elinor,

elle les fit passer à sa voisine sans dire un seul mot d'éloges.--Ils

sont peints par mademoiselle Dashwood l'aînée, ma mère, dit Fanny; ne

les trouvez-vous pas très-jolis? Elinor surprise de la courtoisie de sa

belle-soeur, lui en savait gré; mais sa reconnaissance ne fut pas de

longue durée. Fanny ajouta: Regardez-les, maman, voyez si ce n'est pas

à-peu-près le même genre de dessin que ceux de mademoiselle Morton; mais

celle-ci peint encore plus délicieusement. Le dernier paysage qu'elle a

fait est vraiment très-remarquable.--Extrêmement beau, dit madame

Ferrars; elle excelle dans tout ce qu'elle fait, et rien ne peut lui

être comparé; mais aussi elle a une éducation si brillante, tant de

talens naturels!

Maria, la sensible, la vive Maria ne put supporter ce qu'elle regarda

comme un outrage à sa soeur; elle était déja très-irritée du ton et de

la manière de madame Ferrars, mais de tels éloges donnés à une autre

aux dépens d'Elinor, provoquèrent son ressentiment. Quoiqu'elle n'eût

encore aucune idée des projets sur mademoiselle Morton, mais cédant

comme à son ordinaire à son premier mouvement, elle dit avec vivacité:

Voilà en vérité une singulière manière de voir et d'admirer les ouvrages

de ma soeur! en faire un objet de comparaison pour les rabaisser, c'est

du moins peu obligeant. Qui est cette demoiselle Morton à qui personne

ne peut être comparé? à propos de quoi est-il question d'elle et de ses

talens? qui intéresse-t-elle ici? et mon Elinor nous intéresse tous.

Alors prenant les écrans de la main de sa belle-soeur et les montrant

encore au colonel; il faut, dit-elle, n'avoir pas le moindre goût, le

moindre sentiment du beau pour ne pas les admirer, et pour penser à

autre chose quand on les voit.

Madame Ferrars rougit de colère; ses petits yeux s'enflammèrent; ses

sourcils s'élevèrent d'un demi pouce et se touchèrent.--Je croyais,

dit-elle, que tout le monde ici savait que miss Morton est la fille de

feu lord Morton; j'oubliais que mesdemoiselles Dashwood ne sont jamais

venues à Londres et ne peuvent connaître le beau monde.

Fanny avait aussi l'air très-courroucée; et son mari était tout effrayé

de l'audace de Maria. Il s'approcha d'elle, la mena dans l'embrasure de

la fenêtre, et lui dit à voix basse: Est-ce qu'Elinor ne vous a pas dit

qu'Edward doit épouser miss Morton? Vous auriez mieux fait de vous

taire.--Edward! épouser miss Morton! s'écria Maria; jamais, jamais,

c'est impossible! et poussée par son sentiment pour sa soeur chérie,

ainsi méprisée et rejetée par toute une famille qui devait l'adorer,

elle vint s'asseoir à côté d'elle, passant un bras autour de son cou, et

posant sa joue contre la sienne, elle lui dit à l'oreille: Chère, chère

Elinor, ne souffrez pas que de telles gens aient le pouvoir de vous

rendre malheureuse; ne craignez rien; Edward ne pense pas ainsi. Je le

connais, j'ose vous répondre de sa fidélité; en dépit d'eux et de leurs

projets, il n'aime, il n'épousera que vous.

Elinor touchée de l'affection de sa soeur, mais désolée des preuves

qu'elle lui en donnait dans ce moment, la conjura de se calmer, de se

taire, tandis qu'elle-même ne pouvait à peine retenir les larmes qui

remplirent ses yeux au propos de Maria. Celle-ci les sentit sur sa joue:

tu pleures, lui dit-elle. Les méchans font pleurer mon Elinor; et alors

elle fondit en larmes. L'attention de chacun fut excitée; et tout le

monde eut l'air consterné. Le colonel Brandon qui depuis le commencement

de cette scène avait eu les yeux attachés sur Maria, l'admirait bien

plus qu'il ne la blâmait. Ce coeur si brûlant, cette sensibilité si

active pour ceux qu'elle aimait autant que pour elle même, l'attachaient

toujours davantage à cette jeune personne. Lorsqu'elle éclata en pleurs

et en sanglots, il se leva, vint près d'elle presque involontairement,

et prit sa main qu'il serra entre les siennes. Elinor soutenait sur son

sein la tête de sa soeur, et ne pensait plus à Edward. Madame Jennings

disait! pauvre enfant! pauvre petite! la moindre chose attaque ses

nerfs! et elle lui faisait respirer son flacon de sels. Madame Ferrars

levait les épaules en parlant à sa fille; Lady Middleton regardait avec

son air glacé; M. Palmer bâillait près du feu en tenant les malheureux

écrans, cause première de ce trouble; les deux Stéeles riaient et

chuchotaient dans un coin; sir Georges était enragé contre le traître

Willoughby, seul auteur, disait-il, de cette faiblesse de nerfs, et

s'établissant entre les deux petites cousines Stéeles, qui étaient

encore ses favorites, il leur conta toute l'affaire, qu'elles savaient

aussi bien que lui, en s'emportant contre l'homme abominable qui

mettait une fille charmante dans cet état.

Au bout de quelques minutes, Maria fut un peu remise. Elinor voulait la

faire passer dans une autre chambre; mais madame Dashwood dit qu'il n'y

en avait point de libre, que l'attaque de nerfs une fois passée, Maria

serait aussi bien au salon: elle resta donc à côté d'Elinor, et sans

dire un mot de la soirée.

--Pauvre Maria! disait son frère à voix basse au colonel Brandon; elle

n'a pas une aussi forte santé que sa soeur, elle est très-nerveuse, au

lieu qu'Elinor n'est jamais malade. Je suis sûr qu'elle n'a pas coûté

une guinée en médecin depuis qu'elle est au monde; mais la pauvre Maria!

sa santé est détruite aussi bien que sa beauté, et c'est sans doute ce

dernier point qui l'afflige: c'est bien naturel en vérité; si jeune

encore! Pourriez-vous croire qu'il y a peu de mois qu'elle était belle à

frapper, presque aussi belle qu'Elinor? A présent, quelle différence!

Elinor est charmante et ne changera jamais; c'est un genre de beauté qui

sera toujours le même, je puis en répondre.

--Je l'espère, dit le colonel, et que mademoiselle Maria retrouvera

bientôt ses charmes.... Hélas! elle n'en avait encore que trop pour lui,

et jamais elle ne lui avait paru aussi intéressante, aussi digne de

toute son adoration.

Raison et sensibilité, ou les deux manières d'aimer (Tome 3) · 第 1 / 7 段